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12.11.22

Des jours que je m’habille de la même façon. Je change de sous-vêtements, de teeshirt, mais le reste demeure quasi identique. Il paraît que c’est sensé ôter une préoccupation, mais comment se fait-il alors que, pour moi, le fait d’ôter une préoccupation ajoute en fait une préoccupation ? Une préoccupation – une préoccupation = zéro préoccupation. Non, malheureusement, ce n’est pas ainsi que se calculent les préoccupations dans mon arithmétique mentale. Je n’ai pas cherché, à vrai dire, à ôter une préoccupation en m’habillant toujours de la même façon, je n’ai rien cherché du tout, d’ailleurs, je me suis simplement aperçu que je m’habillais toujours de la même façon depuis des jours. Et c’est alors, m’en étant rendu compte, que j’ai commencé à me demander pourquoi : qu’est-ce que cela peut bien cacher ? Peut-être rien. Mais au fond, si l’on cherche bien, on finit toujours par trouver quelque chose, au fond, un peu plus au fond, encore un peu plus profond, creuse, gratte, racle, fouille, excave, plonge, enfonce-toi, enfonce-toi. Jusqu’où peut-on aller comme cela ? Probablement nulle part. Autant demeurer là où je suis, au niveau du vêtement, toujours le même, à la surface de la peau, toujours la même. Tout en écrivant, j’écoute les Années de pèlerinage de Liszt (Lazar Berman) et je me souviens de ce tableau que nous avions vu à Berlin, durant la séjour que nous y avions fait, Nelly et moi, ce tableau figurant Liszt au piano, c’était même son titre, « Liszt am Flügel », à propos duquel j’avais écrit une petite note. À cette époque, je m’en souviens fort bien aussi, je lisais l’Art comme expérience de Dewey, et l’influence de cette lecture se fait sentir sur la note, l’influence de Cometti aussi. Je crois que je détestais Liszt à cette époque de ma vie tandis que je prends un grand plaisir, aujourd’hui, à écouter cette œuvre-là, immense, grandiose, folle, éperdue, que sais-je ? Relisant la note que j’avais écrite à Berlin, je ne me suis pas dit que j’avais changé d’avis, la conception de l’art qu’elle critique est effectivement problématique, mais je crois que je puis dire deux choses à ce sujet : premièrement, que c’est une conception de philosophe, que personne n’a spontanément une telle conception, de plus en plus, au contraire, nous avons une conception beaucoup plus banale de l’art qui tend à en faire une forme de divertissement, laquelle ne doit pas dire son nom pour passer toujours pour de l’art, d’où les contorsions sémantiques auxquelles on assiste dans la dénomination des choses, de toutes les choses, d’ailleurs, pas seulement des choses de l’art ; et, deuxièmement, deuxièmement qui découle du premièrement, que notre conception de l’art étant de plus en plus banale, notre art tend lui-même à l’être de plus en plus en sorte que, cette conception que je critiquais semble désormais s’imposer comme une manière de recours ou, pour dire les choses autrement, c’est-à-dire mieux, il s’agirait de revisiter cette conception de l’art pour signifier que, si l’artiste ne jouit pas d’une faculté spéciale qui lui permet d’accéder à une dimension spéciale de l’être (ce genre de choses, les facultés spéciales et les dimensions spéciales de l’être, n’existent tout simplement pas), l’art doit tout de même avoir quelque chose de spécial, il ne peut pas être réduit purement et simplement à l’industrie culturelle dont il devient l’objet car, s’il en est ainsi, il est détruit. Dans un univers totalement capitaliste, la conception pragmatiste de l’art, et plus largement, c’est peut-être là que je veux en venir avec mon histoire de Liszt au piano, la démocratie, se retourne contre elle-même, s’autodétruit, assujettie qu’elle se trouve aux impératifs qui régissent le fonctionnement du marché : des profits et toujours plus. L’art, privé de sa dimension spéciale, n’est plus en mesure de nous extirper de la banalité aliénante du capitalisme, il est entièrement incorporé par ce dernier, en devient un élément, un simple rouage, en offrant même une justification esthétique (voir, entre tant d’autres, la collection Pinault, la fondation Louis Vuitton, Franck Gehry partout, du grand Paris à la petite Camargue). Comme expérience, l’art doit être banal — tout le monde a le droit de la faire —, mais comme signification, il ne peut pas l’être — il doit chercher à dire quelque chose que rien d’autre ne dit. Il ne doit être au service de rien ni de personne d’autre que de lui-même. 

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