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13.11.22

Feuilletant les pages du carnet au bison rouge où, depuis quelques jours, je prends des notes de manière un peu plus régulière, mais un peu moins régulière que je ne le souhaiterais — la discipline est un enjeu crucial de la civilisation que nous sommes à nous seul —, je m’arrête sur les pages entièrement noircies par l’écriture au crayon. Pages que je considère comme formant une œuvre d’art en soi, accomplie en elle-même, accomplie dans ces pages où elle se tient enfermée. Tenue enfermée, l’est-elle ? Peut-être pas tout à fait, non. Les pages dont il est question sont celles que j’ai écrites cet été, à Saint-Quay-Portrieux, datées du 2.8.22 et du 3.8.22, quand Nelly et Daphné retrouvant M. et I., il m’arrivait de prendre la voiture dans le seul but de rouler sans but et que, roulant sans but, je m’étais retrouvé assis sur ce banc devant cette rivière, qui était devenu ensuite le but vers lequel j’avais envie de rouler, le but de mes pensées, étonné moi-même de me trouver là, fasciné par ce paysage microscopique, ce qu’il cachait et ce qu’il révélait par la négative — la laideur du monde, la beauté du monde, que sais-je ? c’est une seule et même chose, un seul et même monde — et qui composaient les pages de mon journal des jours où elles ont été écrites. Les regardant, et trouvant qu’elles sont une œuvre d’art à elles seules, ces pages, je forme un dessein. Mais j’ai peur de mes desseins. Non à cause de mes desseins en tant que tels, non, dans la mesure où, pour n’être pas des desseins, pour devenir des œuvres à part entière, des œuvres d’art, il faut de la discipline. C’est vrai que l’écriture est quelque chose de facile chez moi. Depuis que j’ai commencé à écrire, il m’a toujours semblé que l’écriture venait naturellement. Aujourd’hui, angoissé par le champ littéraire comme je le suis, cette angoisse ne paralyse pas pour autant mon écriture — j’écris tous les jours, ce journal, quoi que ce soit qu’il vaille, en est la preuve irréfutable —, mon angoisse se situe au niveau de la forme, causée en moi par l’inadéquation entre ce que je fais, les livres que je fais, et le marché. De fait, les trois derniers livres de fiction que j’ai écrits (un roman et deux livres de contes, la Vie sociale, Guérilla imaginaire et Tout est de l’art) demeurent à ce jour lettre morte. Mais cela ne m’empêche pas d’écrire, non, comme je viens de le dire. Le problème de la facilité de l’écriture, cependant, c’est que, l’animal que donc je suis cherchant les voies les plus simples pour persévérer dans son être et s’exprimer, j’ai tendance à ne rien faire d’autre que ce journal, qui est une sorte de refuge et dont l’immédiateté (j’écris, je publie, qui veut le lit) procure une satisfaction immédiate, renouvelée chaque jour qu’il m’est donné de vivre puisque j’écris tous les jours. Mais cette satisfaction ne dissimule pas l’insatisfaction qu’elle me procure dans le même mouvement. Non à cause de la répétition, mais à cause de l’immédiateté même qui interdit tout procès dans le temps, toute élaboration, toute organisation, qui annule le temps même. Pense à ce que tu disais à P., l’autre jour, que le paradoxe auquel je suis confronté, c’est que ce sont mes livres les plus difficiles (Habitacles et, dans une certaine mesure, encore plus, Et partout c’est la guerre) qui sont publiés tandis que les plus accessibles, pour ainsi dire, ceteris paribus, ne le sont pas. De quoi devenir fou. Est-ce que j’ai partagé cette dernière remarque avec P., l’autre jour, au dîner ? Je ne m’en souviens pas. Écrire ne me fait pas peur, je ne connais ni panne ni blocage, ce qui me terrorise, c’est le champ littéraire, cette machine à étriquer, oui, c’est le mot, étriquer. Le marché, qui a dû être jadis, sinon nos ancêtres, pas bêtes, les vieux, ne l’auraient pas inventé, un lieu d’échanges, de rencontres, d’ouverture aux autres, d’ouverture au monde, à l’inconnu, le marché n’est plus qu’un dispositif qui étrique le monde. Mais comment suis-je passé de mon carnet au bison rouge au marché mondial ? — Tout exprime tout. Noël à Cotignac.

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