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15.11.22

Pour tâcher de me déprendre de moi-même, au lieu de me laisser aller à mon naturel, je couche dans le carnet au bison rouge le bref récit d’une expérience — une manière d’épiphanie. Que tout ne soit pas exactement comme je le désire, que tout n’atteigne pas à la perfection que je conçois quand je conçois ce qui devrait atteindre à telle perfection, cela ne signifie pas que je doive tout détruire, quand même, en vérité, cette destruction, je la désire ardemment, moins en tant que destruction de ce qui ne serait pas une perfection qu’en tant que moment de l’élaboration d’une perfection plus grande, de ma plus grande perfection. Que tout ne soit pas précisément comme je le désire, c’est assurément un délit des choses, mais je n’y puis rien, n’ayant pas le pouvoir de sanctionner les choses, à peine le droit de les juger. Le jour je m’efforce de garder les yeux ouverts et la nuit fermés, quand mon sommeil est interrompu par la sensation d’étouffer. Deux nuits consécutives que cela se produit. Quelque chose me serre la gorge, m’étrangle. Je tousse, me touche, porte la main à l’endroit où personne pourtant ne semble avoir tenté de mettre fin à mes jours. Qu’est-ce qui m’agresse de la sorte : la certitude ne n’avoir aucun génie, la peur d’être la victime d’une grave injustice ? Tout cela à la fois, c’est vrai. Pourtant, je l’ai déjà dit, jamais de panne, jamais de paralysie, quand ils viennent, je fais de mes doutes une matière, et toujours j’écris. Tous les jours, j’écris. La vérité, ai-je dit tout à l’heure, la vérité n’est-elle pas plus prosaïque ? Je ne sais pas. Quand la tour a reparu dans le ciel de Paris, hier dans le courant de l’après-midi, il m’a semblé que c’était un retour à la normale. Et c’est peut-être pour cette raison, cette raison normale, que j’ai été quelque peu déçu : il est normal que les choses reviennent à la normale, c’est ce à quoi l’on s’attend, et ainsi est-il étonnant que rien ne change jamais vraiment ? L’autre jour, à la télévision, il y avait un activiste du climat qui expliquait que la vasectomie qu’il avait subie était un geste symbolique, un message pour alerter l’humanité sur le sort de la planète, la nécessité de la décroissance, faute de quoi notre fin ne tarderait pas, avant d’ajouter, dans un court instant de lucidité involontaire, que l’opération ne lui avait pas beaucoup coûté puisqu’il n’avait jamais vraiment eu envie d’avoir des enfants. Il m’a fallu un certain pour comprendre ce à quoi je venais d’assister et qui n’est que la manifestation ordinaire, banale, normale de l’existence. Est-ce que c’était triste ? Oui, un peu, un peu trop, oui. Alors j’ai fermé la fenêtre sur ce monde-là et j’ai repris mon tortueux et ignoré chemin. 

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