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17.11.22

Pris trois pages et quelque de notes, assis sur un banc, dans un renfoncement de la salle 725 de l’aile Denon au niveau 1 du musée du Louvre, non loin de l’Apollon et Daphné de Tiepolo, que je n’étais pas venu voir. Qu’est-ce que j’étais venu voir ? Je ne sais pas. Rien ? Peut-être. J’étais venu. Pendant que j’écrivais, des dizaines de personnes sont passées par cette salle, ne se sont pas arrêtées longtemps, pour autant que je puisse en juger, n’ont pas regardé grand-chose, pour autant que je puisse en juger, et pendant tout ce temps, moi, j’avais les deux tableaux que je venais de voir en tête et j’essayais de dérouler le fil qui court entre eux tant que je l’avais encore devant les yeux. Maintenant, je ne l’ai plus, et c’est pour cette raison, parce que je sais que les fils, s’ils ne se rompent pas, ne sont pas toujours visibles, que j’ai pris les notes que j’ai prises, assis sur mon banc, dans un coin de la salle 725 du Musée du Louvre. Et peut-être que c’est ça aussi, oui : comme je n’étais rien venu voir, j’ai vu quelque chose. Et cela, ce que j’ai vu, je l’ai écrit. En montant les marches qui conduisent au niveau 1 de l’aile Denon, je pensais à la critique de la théorie de l’œil innocent que fait Nelson Goodman, laquelle critique dit précisément, mot à mot : « Il n’y a pas d’œil innocent » (« There is no such thing as an innocent eye » ? il faut que je vérifie), et fait de l’œil un organe historique. Critique fondée, me suis-je dit, mais jusqu’à quel point ? Si l’œil n’est pas innocent, est-il coupable ? Ce n’est pas ce que je voulais dire — même si, au-delà du jeu de mots, la question se pose peut-être aussi en ces termes. Gardons la formule. Je voulais dire que, si l’œil n’est pas innocent, comment peut-il voir seulement voir quelque chose ? Comment l’œil verrait-il jamais autre chose que son histoire ? L’œil coupable ne voit jamais que ce qu’il voit, il ne voit jamais ce qui est vu. L’œil coupable ne voit rien. L’œil coupable est aveugle. Ou bien l’œil est innocent ou bien l’œil est aveugle ; est-ce mon alternative ? Et s’il n’était ni l’un ni l’autre, ni innocent ni coupable ni voyant ni aveugle ? Comment fait-on pour avoir l’œil libre ? Comment découvrir, dans le monde de la détermination, un territoire d’indétermination ? Quelles sont les conditions du voir ? Qu’est-ce qui fait que l’on voit quelque chose ? Que l’on voit quelque chose, et non pas : que l’on voit quelque chose. La question n’est pas celle de la vision, c’est la question du vu. Toute la différence entre la vision et le voir : je ne veux pas avoir des visions, je veux voir quelque chose, je ne veux pas voir ma vision, je veux y voir clair. Sans métaphore. Je veux voir la chose que je vois non pour ce qu’elle représente, pour la place qu’elle occupe dans l’histoire, pour le rôle qu’elle joue dans l’économie des déterminations où elle se trouve prise, mais pour ce qu’elle est, ce qu’elle montre, ce qu’elle fait, elle, en tant qu’elle est cette chose-là que je vois, la seule chose qu’il y ait à voir. Non que je veuille supprimer l’histoire de l’art, quand même il faudrait, je crois, en faire un usage parcimonieux, et ne pas saturer la perception d’informations qui obscurcissent plus qu’elles n’éclaircissent, en sorte qu’on ne parle plus de la chose, on ne fait plus que parler, mais je veux voir ce que je vois. Je veux voir la chose.

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