2.12.22

Voir plus loin, me dis-je après avoir éteint la lumière, levant les yeux vers l’écran gris du ciel, pas sombre, clair, voilà ce à quoi il faut aspirer. Et c’est si difficile : nous sommes entravés dans cette entreprise par les fantômes de la vie qui nous fait défaut, de l’air poisseux du temps présent qui nous empoisonne. Non que je le rejette, le temps présent, je le vis tous les jours, mais comment m’y tenir ? C’est inconfortable, la marge, et je m’y sens à l’étroit. De là, j’assiste au spectacle un peu imbécile en lequel se donne qui à voix au chapitre, qui est autorisé à parler, et que je n’ai nulle envie d’écouter. Mais c’est là, partout, tellement qu’il m’est impossible d’y échapper à moins de me priver de tous mes sens, parasités. Mais ils sont si beaux, mes sens, ils sont si puissants, mes sens, quand ils sont indemnes, sains, comment disait Ruskin, déjà ? — innocents — oui, peut-être, pourquoi pas ? Le parasite dénonce la prédation comme mal radical, — n’y a-t-il pas une logique à cela ? Quelques instants, mon regard se perd dans le flux du boulevard, véhicules, qu’est-ce que je disais il y a une minute ? J’ai oublié. J’ai mal dormi cette nuit : la contrariété, les autres. Je pense à cette phrase de Sartre, stupide souvenir de classe de terminale, « autrui me vole mon monde ». Mais, « autrui » est le monde. Si autrui me fait quelque chose, c’est m’attirer à lui, me forcer à être à lui, à être au monde, à y prendre racine, à lui appartenir. Quand je voudrais couper tout lien avec le monde, sans plus ni origine ni destin. Ainsi, moi qui, par hasard, suis né numéro deux, pourquoi devrais-je me satisfaire d’une telle place (toujours après, toujours raté) ? Comment exister, pour moi, sinon en détruisant avec conséquence les liens familiaux ? Ce dont j’ai besoin, ce ne sont pas des liens, qui attachent, mais des relations, qui mettent en mouvement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en ai pas la moindre idée. Un moment, la formule m’a paru belle, intelligente, et puis, à présent, il me semble qu’elle ne veut plus rien dire ; elle s’est affaissée sous le poids de sa propre insignifiance, et comme une lettre morte tombe est tombée. Un peu avant de me mettre à écrire, j’ai prêté une attention malsaine aux galimatias d’un vieil académicien fatigué, ô pléonasmes, assistez-moi dans l’interminable tâche de tourner le monde en dérision, trop malsaine pour que j’en dise quoi que ce soit, si ce n’est ceci : que lui, lui et ses semblables, plus ou moins jeunes, quelle que soit leur tendance, lui est le texte, laid, bavard, épuisé (je vois bien qu’il a du mal à suivre le cours d’une seule pensée, qu’il n’en a plus la force, radote), peut-être, mais le texte tout de même, et moi j’en suis la marge. Dans le blanc où je me tiens ignoré, je fourbis les armes des complots que je fomente et ne réussiront jamais. Terminer ainsi sur un échec ? Pour parer à cette éventualité, comme on dit, j’ai enfilé mon short, mes chaussettes, mes baskets, mis une épaisseur de plus entre la peau de mon torse et l’air froid du dehors, et je suis sorti courir. 7 kilomètres à peine, mais suffisamment pour sentir la résistance du monde et, le temps de cette distance, au moins, la surmonter.