16.12.22

Est-ce la photogénie extraordinaire de la réalité ou mon regard à moi ? Toujours est-il qu’hier, prenant des photographies avec mon téléphone portable, j’ai eu envie d’avoir de nouveau un véritable appareil photo pour faire des photographies en noir et blanc, rien qu’en noir et blanc, du monde que je vois autour de moi. Pourtant, je trouve qu’il y a trop d’images, je trouve que la photographie “artiste”, même quand elle est documentaire, c’est de l’escroquerie, à quelques rares exceptions près que je n’ai pas envie d’énumérer à l’instant, je trouve que le poids des photos écrase nos pauvres petits mots et que c’est l’une des raisons pour lesquelles nous parlons si mal, parvenons si mal à dire les choses, et nous tenons à une distance toujours grandissante de la clarté, mais c’est ce dont j’ai eu envie. Et sans doute cela aussi, ce sera une envie passagère, une lubie qui ne durera guère, mais j’ai eu le sentiment qu’il y avait quelque chose pour moi, comme dans la musique, mais pas comme dans l’écriture, l’écriture, c’est autre chose. Ah oui, mais quoi ? Chut, répète-toi ces deux mots, en prenant le temps de les dire et de les écouter : autre chose. J’ai failli me mettre en colère à plusieurs reprises, ces derniers jours, à cause de deux traductions qui paraissaient ou allaient paraître, et qui me semblaient tenir, pour l’une, de la magouille culturelle, et pour l’autre, eh bien de rien du tout, mais cette dernière m’a rappelé quelqu’un, quelle drôle d’idée, pas vrai ? Et à cause d’un livre aussi, qui va reparaître quinze ans après (encore un peu et c’était un plagiat de Dumas), et que l’auteur, comme Cometti avait eu le bon mot de le répliquer à quelqu’un qui l’accusait de faire du journalisme philosophique, tient pour si définitif qu’il n’a pas jugé bon d’écrire autre chose sur le sujet pendant tout ce temps. Mais non, je ne me suis pas mis en colère. J’ai laissé glisser les choses sur moi, et je suis passé à autre chose. J’ai pris la ligne 12 du métro à l’heure de pointe, direction la Goutte d’or, pour écouter de la musique fort. Et c’est sur le chemin du retour que j’ai pris les photographies qui m’ont donné envie d’en faire d’autres, plus belles, en noir et en blanc, et seulement en noir et en blanc. Quelqu’un en moi me dit : « Mais à quoi bon ? » Quelqu’un d’autre lui répond : « De quoi je me mêle ? » Et moi, je me dis que nous devrions toujours nous mêler de ce qui ne nous regarde mais que, bien souvent, je m’en aperçois, je me tais, je ne dis plus rien, de peur de tomber dans quelque piège qui me mettrait en mauvaise posture, alors que, peut-être, il est là, le piège, la preuve que ce sont les autres qui ont gagné, dans ceci même : on n’ose plus prendre la parole. Terreur soft.