22.12.22

Tout est tellement surdéterminé, me dis-je. Un type (plus ou moins) connu sort un bouquin et tout le monde s’y intéresse quand des dizaines d’autres, publiés en même temps, le sont dans l’indifférence la plus complète. Peut-on échapper à cette surdétermination tautologique ? Oui, mais il faut être fort. Et la plupart ne l’est pas, forte, mais terriblement faible. Enfin, je crois. Qu’est-ce que j’en sais après tout ? Pas grand-chose, probablement. Alors, pourquoi est-ce que je me permets des jugements de ce genre ? Oh, je ne sais pas, il faut bien dire quelque chose, non ? Sinon, si je n’écrivais pas, c’est-à-dire, que ferais-je ? Probablement rien. La paix royale. Je resterais là, à moitié allongé sur cet immense canapé, une jambe croisée sur l’autre, où, après avoir orienté le chauffage en direction de mes pieds, je m’assoupirais, en faisant peut-être mon domicile pour l’éternité — cruel destin. Depuis quelques jours, incité par mes messages de P. sur son compte twitter (Note en passant : les réseaux sociaux ne sont pas des entités, ils n’existent qu’en tant qu’usages, ils sont rien d’autre que ce qui s’en sert en fait.), j’écoute le disque de l’ensemble Huelgas de Paul van Nevel, The Landscape of the Polyphonists, disque sublime, hors du temps, où les voix charnelles semblent flotter dans cette éternité où je séjournerais si je n’écrivais. Tout est là, à portée de notre main, et pourtant, nous n’en goûtons rien, tournons en rond dans les mêmes sonorités, infrabasses dont la surpuissance condamne au crétinismequi les entend même involontairement. Cruel destin de l’intelligence : le progrès fait de nous des crétins. Là, bien loin de là, au contraire, rien de cela, mais l’ouverture maximale sur le dehors, l’air entre les choses, qui est le vrai paysage, le rien, le néant qui devient quasi palpable, une vérité plus profonde et qui se montre dans sa légèreté la plus parfaite, comme éthérée, indéfinissable et, pourtant, si simple, si juste, si évidente. Traversant la Drôme hivernale en écoutant le disque, tout était clair, mais il n’était rien besoin de dire, il suffisait d’être tout ouïe, tout oreilles, ouvert aux quatre vents, disponible, simple, sincère, présent mais à peine. Tout est tellement sous-déterminé, c’est comme si l’on avait voulu nous condamner à la surdité, nous réduire à un recoin d’existence où rien ne nous est possible qu’étouffer. Or, je puis me tenir différemment, et sentir différemment, et être dans une autre différence, dans un autre état d’esprit, dans un autre état du monde, plus indéterminé, mais pas moins clair, pas moins précis, non, plus spacieux, plus libre, plus vivant. Rien dans le monde ne te condamne à la souffrance que l’acceptation de la souffrance, rien dans le monde ne te condamne à la souffrance que le refus de la souffrance ; apprends à changer de sujet.