six janvier deux mille vingt-trois

Un esthète perdu chez les Béotiens, — voilà sans doute ce que je suis. Même les gardiens du temple ne le gardent plus mais le salissent, tels ces deux chargés de l’accueil et de la surveillance muséographique qui braillent en regardant la vidéo d’une sorte de mash-up entre une chanteuse française quelconque et Sultans of Swing. Pendant un long moment, ce qui m’aura le plus ému, c’est la vision de cette femme de ménage (je suppose qu’on doit dire « agente d’entretien », mais je n’ai pas le cœur à l’humilier de la sorte) qui, attendant l’ascenseur derrière son charriot, après avoir regardé le tableau qui se trouve à sa gauche, lit attentivement le cartel accroché au murà côté. Et puis, l’exposition des cadres vides aussi : si j’étais un écrivain français contemporain, je proposerais un atelier d’écriture en partenariat avec le musée et, à un groupe d’illettrés choisis parmi les couches les plus défavorisées de la population, ou de lecteurs du Monde, je proposerais d’imaginer et de décrire les tableaux qui pourraient se trouver dans ces cadres vides. Mais je ne suis pas un écrivain français contemporain. Qui suis-je ? Confer supra. Et mystère. Déambulant dans le musée, je finirai par tomber sur ce tableau d’Eustache Le Sueur qu’en vérité, je crois, je n’avais jamais réellement vu, La prédication de saint Paul à Éphèse. Alors là, malgré le vacarme insensé qui résonne dans les hautes salles de ce vieux palais, le bruit de l’inculture, le bruit du futur, après l’avoir regardé, je me suis assis pour écrire trois ou quatre pages dans mon cahier au bison rouge. Tout était laid, c’est vrai, et moi, je m’efforçais de m’affranchir de cette laideur, ou peut-être qui sait ? d’en faire quelque chose, non pas de renouer avec quelque chose qui a existé jadis mais a cessé d’être depuis longtemps et qui n’est pas pour moi, mais pour inventer quelque chose de neuf, pour policer encore ma sensibilité. Et puis, je suis sorti du musée et je suis allé me promener dans le quartier, j’ai emprunté ses passages, suis passé rue de Richelieu, là où, peut-on lire sur une plaque, Stendhal écrivit ses Promenades dans Rome et Le rouge et le noir, j’ai croisé une star qui vit dans le quartier, j’ai écrit à Nelly que, malgré la star en question, décidément, ce quartier-là me plaisait, Passage de Choiseul, Galerie Vivienne, noms qui, à eux seuls, semblent la promesse de poèmes surréalistes, et j’ai continué à déambuler comme cela, jusqu’à ce que, sur le boulevard de mon quartier, croisant Mauricette, je me dise que je devais bien être le seul qui, croisant Mauricette, se dit à lui-même : Tiens, c’est Mauricette et, s’il y a longtemps que je ne lui ai plus parlé à Mauricette, chaque fois que, croisant Mauricette, je me dis qu’il faudrait que je la salue, je me réponds qu’elle ne se souvient probablement plus de moi et que ce serait fastidieux de lui expliquer d’où nous ne nous connaissons pas vraiment, fastidieux et pénible, alors je ne le fais pas, je pense que, tôt ou tard, je ne croiserai plus Mauricette, je pense que, tôt ou tard, plus personne ne croisera plus Mauricette. Dans le cahier au bison rouge, je note quelques phrases supplémentaires à la suite de celles que j’ai écrites sur le motif. Dehors, des oiseaux de mer décrivent des cercles dans un ciel qui n’est pas pour eux. Sont-ils perdus, eux aussi ?