quatre mai deux mille vingt-trois

J’aimerais rester ici jusqu’à ce que j’aie enfin envie de partir. Que je ne le puisse pas m’attriste, un peu. Peut-être qu’un jour, je pourrais vivre comme cela. Comment ? Dans le temps, avec le temps, hors de cette sorte de temps extérieur qui dicte sa loi aux gestes, imposent son calendrier, son emploi du temps. Être dans le temps, est-ce la liberté ? Je voudrais aller au bout du temps, épuiser le temps. Quand je me suis renversé sur le prie-dieu de l’église de Pleyben pour photographier les engoulants de la charpente sculptée par le « maître de Pleyben », malgré les siècles qui nous séparaient, entre lui et moins, il n’y avait de distance, il n’y avait pas longtemps. Que ce pays est profond, ai-je pensé un peu plus tard, suivant la trace de ce sculpteur dans la région, de la chapelle du château de Kerjean à la chapelle Sainte-Marie du Ménez-Hom en Plomodiern, en passant par l’église de Pleyben. On aurait pu imaginer sa vie austère et sublime, des décennies passées à orner les charpentes des églises et des chapelles de la région (il y en a encore une à Saint-Divy), toute une forme de vie qui demeure malgré l’oubli, malgré l’anonymat. En me brossant les dents, à l’instant, je me suis demandé : Et de nous, que restera-t-il de nous ? Ce n’est pas une bonne question. Parce que la réponse pourrait être déprimante ? Non, parce qu’elle désoriente le temps. Nous avons perdu la notion qui poussa les hommes à bâtir des églises ; nous avons perdu l’éternité. Elle vient de là, ce me semble, la fascination de Proust pour les cathédrales et les églises (il y avait des engoulants aux extrémités des entraits de la charpente de l’église de Combray à Illiers, t’en souviens-tu ?) : être en présence de purs vestiges de l’éternité. Et comme nous avons perdu l’éternité, nous ne comprenons plus le passé qu’à moitié. Que l’éternité existe ou qu’elle n’existe pas, cela ne fait aucune différence — tout comme Dieu —, une fois la notion perdue, c’est non seulement le rapport au temps qui s’en trouve modifié (c’est une tautologie), mais le rapport à l’art même. Nous produisons des noms éphémères quand nos lointains ancêtres produisaient des œuvres anonymes. Il faut des noms pour sauver un temps qui se consume instantanément. L’éternité, où nous nous confondrons tous, qu’aurait-elle à faire de notre nom ? Il perd tout sens, ne demeure que ce qui ne meure. Je divague sans doute. Mes cheveux ne sont-ils pas de plus en plus gris ? La Blanche Hermine, le restaurant où nous avons déjeuné à Pleyben, semblait n’avoir pas changé depuis cinquante ans peut-être. Cette désuétude avait quelque chose de succulent. Je ne m’y sentis ni plus jeune ni plus vieux, peut-être un peu hors du temps. Ailleurs. Où quelquefois qui ne voudrait être ?