101025

Sentiments partagés en cherchant dans les boîtes d’archives des photographies pour le premier petit chantier. Des images claires et l’impression d’innombrables clichés pris pour quelques-uns à peine qui sont réussis. Je cherche des images spécifiques, avec des couleurs, une lumière précises : le bleu, la mer, la clarté, le blanc des nuages et de l’écume, la chair des pierres. Et puis, c’est aussi me résoudre à me séparer de ces images. Que j’ai toujours prises pour moi et dont, quand même je ne les regarderais pas tous les jours, tant s’en faut, je me sens proche, comme si elles faisaient partie de mon intimité. Les coller sur la page blanche du texte, c’est les arracher à moi-même. C’est d’autant plus troublant que, ce sentiment-là, je ne l’ai pas avec le texte. Mais peut-être cela tient-il à la reproductibilité du medium : le texte se peut reproduire à l’infini (en théorie), l’image est unique. Est-ce que (pour reprendre les termes de Benjamin) la photographie instantanée (qui est pourtant un produit de masse) recrée de l’aura ? Elle est reproductible, certes, mais ce ne serait plus cette image-ci, ce serait une autre image. Je crois que cela n’a que peu d’intérêt, ou du moins, ce n’est pas le genre de questions qui me préoccupent, lesquelles sont bien plus concrètes, bien plus précises, bien plus nettes. Ici, je peux les montrer du doigt. Malgré la déception — la plupart de ces photographies sont mauvaises ou tout simplement ratées —, je perçois une grande intensité de vie dans ces images. Et c’est cela qui compte le plus. Quelque chose est fixé, certes — il me semble que je peux identifier chaque lieu où chaque photographie a été prise, le contexte, les conditions, la saison, la raison, etc. —, mais surtout une signification en émane. Ainsi, je retrouve les clichés de la Sainte-Victoire dans la brume et de l’ombre portée de l’arbre sur le mur de l’atelier des Lauves, photographies que, tout en sachant qu’elles n’étaient pas perdues, ne pouvaient pas l’être, je ne retrouvais plus. Les revoir m’émeut : je me souviens de l’atmosphère, du climat, le vent qui soufflait fort dans la montagne, le soleil doux de l’hiver provençal, il y a cinq, six ans de cela. Je relis les journaux de ces visites, et j’y trouve à la fois la profondeur et la médiocrité de l’existence. Je me souviens que, dans la boutique de l’atelier des Lauves, j’avais insulté un touriste : Stupid fuck !, lui avais-je lancé. Daphné était dans mes bras et j’essayais de me frayer un chemin parmi l’attroupement des touristes pour aller consulter les quelques livres en vente à la boutique, mais il n’avait pas voulu me laisser passer, terrifié, je suppose, à l’idée de perdre sa place dans la file d’attente. Cela, je ne l’ai pas noté dans mon journal sur le moment, peut-être ai-je eu honte de moi, de la scène, c’est probable. Je ne me souviens pas de son visage, seulement de sa barbe rousse sombre. Je me souviens très bien aussi de la lumière qui éclairait ce jour-là. Cette lumière que j’ai retrouvée sur les images du mur de l’atelier : vert du lierre, noir de l’ombre portée de l’arbre, jaune pâle du mur, rose passé des volets ouverts. J’ai souvent pensé à cette lumière-là, ces couleurs-là, et les revoir me réchauffe. Je ne me souvenais plus, en revanche, de la photographie de la pierre que j’avais ramassée dans le cimetière de Cépie. Il faut garder des traces — ne pas en laisser, en garder — non parce qu’elles nous renvoient au passé, mais parce qu’elles sont des passages vers l’avenir, espèces d’anticipations inconscientes de futurs possibles. Je regarde l’image, le soleil qui porte l’ombre de la pierre sur le bois de la table. Si au lieu de prendre les photographies que j’ai prises du cimetière de Cépie avec mon téléphone, téléphone qui est cassé, désormais, et dont je ne parviens pas à extraire les fichiers, je les avais prises avec mon appareil à photographies instantanées, ces images, je les aurais sous les yeux, à présent. Et tout cela forme catalogue des profondeurs.