Dans From, une ville fantôme retient prisonniers les voyageurs qui ont le malheur de s’y aventurer avant que, la nuit, des créatures roublardes et monstrueuses ne viennent les dévorer. Qui sont-elles ? D’où viennent-elles ? Pourquoi la ville retient-elle ses habitants malgré eux ? A-t-elle un nom ? Est-ce l’enfer ? Et, si oui, tous ces gens, qu’ont-ils fait pour mériter pareil châtiment ? Les premiers épisodes de la série, que j’ai regardés cet après-midi, ne m’ont pas permis de répondre à ces brûlantes questions, mais ils ont rempli parfaitement leur fonction : que je ne pense plus, ou moins, à mes malheurs à moi en regardant le spectacle des malheurs fictifs de ces personnages retenus dans une ville qui leur en veut à mort et des acteurs assez peu talentueux qui les incarnent à l’écran dans ce scénario torturé. À vrai dire, c’était la meilleure façon de passer l’après-midi. Le matin, en sortant au Jardin du Luxembourg faire une petite promenade (au pas de charge, c’est-à-dire) avec Daphné, j’ai eu mal par-ci, j’ai eu mal par-là, et Daphné, je dois à la vérité de le dire, m’a littéralement assommé avec les histoires qu’elle invente, sans cesse, aventures ou recettes ou intrigues qu’elle imagine tout en marchant et qu’elle exprime verbalement ce faisant. « Alors, tu en penses quoi, papa, de ma recette ? Elle te plaît ? » Une fois rentré à l’appartement, je me suis mis dans un colère noire pour des histoires insignifiantes de casseroles mal rangées. Casseroles, qu’excédé, j’ai cassées et jetées ensuite à la poubelle pour m’en débarrasser comme on le ferait de cadavres trop encombrants. Y a-t-il des cadavres peu encombrants ? Peut-être, mais je n’en ai jamais rencontré. Après coup, après ces coups portés à ces objets, je me suis senti un peu mieux, mais pas suffisamment pour cesser de penser, penser à rien, c’est-à-dire, ruminer, ainsi qu’on pourrait le formuler, tourner en rond dans ma tête mal faite, me demander ce que je pourrais faire, chercher en vain une idée, échafauder des plans de lecture auxquels je ne me tiendrai pas, ne rien faire de bon, du tout, non, fatigué, peut-être, d’avoir trop parcouru trop de kilomètres, la semaine dernière, en courant, en marchant, une cinquantaine, environ, sans compter les déplacements ordinaires, pour aller ici, pour aller là, cinquante kilomètres de vitesse, dirais-je, si ce n’était pas quelque peu ridicule. Cet énervement, alors que je me sentais bien mieux, la semaine dernière, ne tient-il pas au fait que nous partons pour Toulon, demain, Toulon, nous irons voir mon père, à Marseille, dans son EHPAD de malheur ? Est-ce que l’EHPAD est l’équivalent de la ville fantôme de la série From ? Ce n’est pas impossible. La semaine dernière, je m’étais imaginé que, si je mourrais à Toulon, là où je suis né, on pourrait avoir de ma vie une idée complètement fausse en lisant un résumé de ma biographie, qui dirait « Jérôme Orsoni, écrivain né à Toulon le 17/09/1977 et mort dans cette même ville le jj/mm/aaaa », alors que je n’y ai jamais vécu. Comme on peut se tromper sur les gens, c’est fou, tout de même, n’est-ce pas ? Mais, si je suis bel et bien né à Toulon, je n’y suis pas mort, pas encore, du moins, mais que je l’envisage alors que rien ne permet de le présager sérieusement, en dit autant qu’il le faut sur mon état d’esprit depuis que mon père est tombé malade, lequel esprit est constamment occupé par l’idée de la mort, non : l’idée de ma mort, et de toutes les maladies qui pourraient éventuellement causer cette dernière, chaque sensation plus ou moins désagréable étant interprétée en fonction de ce terme projeté, bien réel, certes, mais peut-être pas si immédiat que je me l’imagine en me faisant toutes ces idées sur moi-même, non. Comment faire, alors ? Comment faire quoi ? Comment faire pour penser à autre chose, mais sans me divertir, non, simplement orienter différemment mes pensées, autrement, ailleurs, mieux, oui, mieux, enfin, je suis fatigué de penser ainsi ? Je ne sais pas. Mais je ne désespère pas de trouver.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.