21.4.26

Injonction : il faut être de son temps, en phase avec son époque ; mais, en même temps, on ne semble capable de penser l’époque qu’avec des références au passé et, dès que quelque chose déplaît, on se lamente, on se met en colère, on est prêt à tout casser : « On se croirait dans les années 30 ! », et toujours du siècle précédent, ni d’avant ni d’après, comme si l’on était coincé dedans, bloqué avant, quand le présent est ce qui coule tout le temps, passe, passe, passe, on n’est pas capable de suivre, il faut s’arrêter : « Oh, s’il te plaît, Temps, arrête-toi un instant », et ramène-moi à cette histoire que je n’ai pas vécue, mais que j’ai le sentiment de comprendre (on l’a compris pour moi, c’est rassurant), à laquelle je peux m’accrocher pour ne pas couler dans les eaux du fleuve, qui coule, coule, coule, et risque de m’emporter. Quand tel éditeur gagne au moins cent fois plus que les trois-quarts des gens qui tâchent de publier des livres au pays des Lumières (1000000 contre 10000 euros par an, c’est l’échelle des revenus, au cas où tu ne saurais pas compter), la question, dit-on, n’est pas là, et qui l’aborde se trouve renvoyé à ce passé éternellement éloigné (le fascisme éternel et les deux mille six cents quatorze façons et demi de le reconnaître, même en cette matière, on n’arrête pas l’inflation, elle galope, elle galope, c’est le détroit de la mouise), parce que, en réalité, il ne faut surtout pas penser le présent, il faut l’immobiliser, au contraire, il faut rendre son accès interdit, et la bourgeoisie sait si bien contrôler les sujets autorisés, n’est-ce pas elle qui, toujours, en effet, décide de ce dont il est de bon ton ou non de parler ? L’argent ? Mon Dieu, comme c’est vulgaire. Et tous ces pauvres qui se plaignent de n’en avoir pas, quand il suffit d’être bien né. Quand c’est lointain, ça va, mais quand c’est là, à portée de la main, quand on pourrait y faire quelque chose, comme c’est sale. On renvoie toujours au passé — un passé choisi, trié sur le volet, si j’ose dire — et, pourtant, rien ne ressemble tant à l’ancien régime que le nouveau ; la bourgeoisie fait attention à sa ligne, désormais, oui, mais c’est à peu près tout ce qui a changé. Il est urgent de détourner l’attention quand l’éléphant bourdivin trône en majesté au milieu de la pièce. À un moment du trajet en TGV entre Paris et Toulon (nous étions en Bourgogne, je crois), je me suis exclamé : « Que c’est beau, la France ». J’étais en train de lire Danube de Magris, mais je n’étais pas plus perturbé que cela par ces multiples déplacements, quasi instantanés. J’ai songé aux pages de la Vie sociale que j’ai consacrées à un semblable trajet en train. Et puis, je n’y ai plus pensé. Je n’ai pas pensé à rien, non. J’ai pensé à autre chose. Comme à ces deux cahiers (grand public mais pas bon marché, non, noirs) que j’ai mis dans mon sac avant de partir pour Toulon. Dans le premier des deux, celui qui n’est pas vierge, l’été dernier, j’avais commencé à noter des phrases. Comment m’en suis-je souvenu, hier ? Je l’ignore. J’ai écrit deux espèces d’aphorismes, aujourd’hui, pour ce cahier, où je dois encore les recopier. Deux espèces d’aphorismes dont le destin, tel que je le conçois en écrivant, du moins, est de demeurer secrets. Plus j’écris et plus il me semble que ce qui est vraiment important doit demeurer secret. Plus j’écris et plus il me semble que ce qui est vraiment important doit échapper au présent, j’entends : à l’exigence débilitante d’en être, d’être en phase avec son époque. « Plus j’écris », ai-je écrit, mais ce n’est pas vrai ; n’est-ce pas, au contraire, la conviction qui était la mienne dès que j’ai commencé à écrire, et la foi étrange que j’avais en les aphorismes, quasi comme un absolu ? Entretemps, il a fallu que je fasse avec tout le monde — ces gens qui ne peuvent pas penser sans référence aux années 30 —, mais quelle souffrance, mon Dieu, quelle souffrance, d’être avec tout le monde, quelle humiliation que d’être de son temps.