24.5.26

Il a fait chaud à Paris aujourd’hui, et je n’aime pas quand il fait chaud à Paris parce que je n’aime pas la qualité de chaleur de Paris, mais je ne me suis pas plaint de la chaleur à Paris, aujourd’hui. Au contraire, je suis allé marcher dans Paris, et je me suis senti plutôt bien dans les rues de Paris. Au Parc Montsouris, il y avait beaucoup de monde, sur les pelouses, notamment, à l’ombre, mais au soleil, aussi, où des jeunes femmes presque nues étaient allongées en train de bronzer, visions qui ne m’ont pas semblé particulièrement stimulantes — « sexuellement », pour ainsi dire —, il s’agissait simplement de corps dénudés allongés là, en train de griller, sans qualités esthétiques remarquables, et que je regardais, ou plutôt que je voyais, parce qu’ils étaient là, en passant, et j’ai fait le tour du Parc à mon rythme avant de continuer mon chemin jusqu’à la Grande épicerie, en passant par la rue du Cherche-Midi. En passant par la rue du Cherche-Midi, sous les fenêtres de _______ ________, qui m’avait dit, un jour que je l’avais croisé là, en montrant du doigt les fenêtres en question, non sans fierté, ce qui signifiait : « Tu vois comme je suis riche, moi », « C’est là, chez moi », j’ai songé qu’il faudrait que nous verdissions quelque peu les nôtres, de fenêtres, qui donnent sur le boulevard, et qui prennent le soleil, mais sont un peu tristes, et pas très propres (les vitres), non plus. En chemin, j’ai songé qu’il faudrait que je recense tous les domiciles parisiens de Walter Benjamin. Et, une fois rentré à la maison, commençant ma recherche, je me suis aperçu qu’il avait résidé à plusieurs reprises dans un hôtel de l’Avenue du Parc Montsouris (aujourd’hui Rue du Parc Montsouris), hôtel dont Scholem dit, je cite, qu’il était « minable », « où il occupait une chambre tout aussi misérable, minuscule et mal entretenue, qui ne contenait rien de plus qu’un lit de fer et quelques petits meubles. » Et cette remarque, je l’ai trouvée agressive, presque méprisante, mais peut-être que je la perçois mal (encore que, d’après ce que j’ai cru comprendre, les relations entre Benjamin et Scholem n’aient pas toujours été aussi idylliques et loyales que Scholem veut bien le laisser entendre dans son livre). Scholem ajoute : « La plupart du temps, nous nous retrouvions dans les cafés du boulevard du Montparnasse, surtout au Dôme et à la Coupole. » (221) Je ne me suis pas dit tout de suite : « Mais, c’est chez moi », mais c’est chez moi. J’ai entrepris de dresser ma liste, avec les dates des séjours, ce qui est bien plus complexe qu’il n’y paraît, les biographes n’étant pas toujours d’une lisibilité factuelle des plus claires. Contrairement à WaBe, qui, dans son curriculum vitae, dressant la liste de ses domiciles parisiens à compter de 1933, date de son exil, est précis, exhaustif et minutieux. Ce que j’essaie d’être, moi aussi. En fait, c’est en écrivant cette page de mon journal que je me suis aperçu que WaBe avait vécu là où je vis. Je m’interroge beaucoup sur l’exil, ces derniers temps, en tâche de fond, presque. Et je sais que l’exil de WaBe n’a rien à voir avec le mien : il s’est efforcé de fuir la mort qu’il devait finir par trouver, moi je suis un descendant de l’exil, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, mais c’est ainsi que je me sens, — exilé. Ma grand-mère paternelle, Germaine Costagliola di Polidori, est née à Oran en 1910. Ses parents, Nicolas et Maria Concetta Esposito, nés tous les deux à Procida, petite île de la baie de Naples, se sont mariés à Oran, le 26 mars 1873. C’était un mercredi. Ce qui signifie que, quand ma famille a dû quitter Oran, en 1962 (c’était alors « la valise ou le cercueil »), il y avait plus de 90 ans qu’elle était présente en Algérie. Je n’ai pas d’autre remarque à faire à ce sujet. C’est un fait que je porte à ma connaissance. Je me souviens qu’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes brouillés avec _______ tient au fait que Daphné s’était assise sur la malle dans laquelle ses grands-parents, nous avait-elle dit d’un ton désagréable, avaient mis leurs effets personnels en quittant l’Algérie. Or, comme je l’avais dit à Daphné, afin de la déculpabiliser, non seulement ses ancêtres à elle, aussi, ont dû fuir l’Algérie, mais d’eux, qui plus est, nous n’avons même pas une malle sur laquelle pleurer. Et pourtant, mon père m’a raconté que, sur le porte-avions qui le ramenait d’Oran à Toulon, où il devait rencontrer ma mère et où je suis né un peu par hasard, et Nelly aussi, il transportait une valise lourde, dans laquelle il y avait toute l’argenterie. Mais tout cela, aujourd’hui, a disparu.