193137. À cet instant précis, c’est le nombre de signes que compte le fichier dans lequel se trouve le livre que je suis en train d’écrire. Hier, après avoir fini de relire mes travaux benjaminiens pour Rodhlann, je me suis demandé comment j’allais convertir cela en livre, étant entendu que, tous ces travaux benjaminiens, je ne les ai entrepris que pour écrire le livre que je suis en train d’écrire (les tombes et les cendres qui ne s’appellent plus de la sorte aujourd’hui) et qu’il fallait donc que je parvienne à les intégrer au livre, mais qu’ils ne pouvaient ni l’être en l’état ni être simplement transposés. Je ne sais pas très bien comment j’ai fait, mais à un moment de la matinée, après être allé courir sous le dôme de chaleur, c’était là. Dans l’après-midi, caché dans la pénombre derrière les rideaux tirés, j’ai continué d’écrire et je suis parvenu là où j’en suis, à un état du texte qui n’est pas encore achevé mais qui s’approche de la fin. Laquelle n’est pas datée, mais comptée : 200000 signes. Circa, n’exagérons pas. Pourquoi 200000 signes (circa n’exagérons pas) ? Eh bien, parce que ce n’est ni trop ni trop peu. Avant que je n’écrive ce journal avec la régularité qui est désormais la mienne, je trouvais que je n’écrivais pas assez. Ce qui me complexait. Énormément. Mais, à présent que ce journal est devenu immense, je me sens apaisé, je n’ai plus à me soucier de considérations de ce genre, simplement de l’économie propre de l’écriture. Ce qui est évidemment le plus important, mais il ne suffit pas de le décréter, il faut encore — et surtout — y parvenir. Y suis-je ? Ce serait bien prétentieux de l’affirmer, et puis, je crois, que ce n’est pas très intéressant : ce qui importe, en effet, ce n’est pas une espèce de fait, plus ou moins brut, comme si les choses de ce genre, les faits plus ou moins bruts, dans le monde qui est le nôtre, pouvaient réellement exister, mais la façon dont je ressens les choses, la façon dont je me sens. J’ai toujours aussi peu de succès, mais je me sens bien. Bien, mais ni à cause ni en dépit de l’absence de succès ; bien, indépendamment de cette absence de succès. Et ce n’est pas quelque chose que j’ai appris, une sorte de progrès que j’aurait fait, c’est simplement ainsi que je me sens en ce moment. Peut-être que, dans deux mois, deux semaines, deux jours, je serai complètement accablé par l’absence de succès, peut-être que je m’effondrerai sous le poids de la conscience que j’en aurai alors, et les millions que d’autres empochent quand moi, walou, je ne gagne pas un franc, mais en ce moment, non. Et tout ce que je puis faire, pour ne pas insulter la vie, pour ne pas salir l’existence, c’est en profiter pour écrire. Voilà toute ma morale : elle tient dans mes poches vides.

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