Il fait trop chaud pour avoir des idées. Ce matin, encore, cela allait. Cependant que je courais, je me suis demandé : Mais comment ces gens font-ils pour courir avec de la musique, ou ce que l’on entend par là, dans les oreilles ? Ils ne peuvent pas penser. Peuvent-ils penser ? Moi, je pensais au livre que je suis sur le point de terminer et, sans doute parce que j’avais une mélodie qui me trottait dans la tête (« Gigantic. Gigantic. A big big love. »), je me suis dit que, si j’écoutais de la musique en courant, je ne pourrais pas penser en même temps, et j’avais besoin de penser en courant. En courant, ou en faisant n’importe quoi, mais j’étais en train de courir. Mais je n’ai pas écrit la fin du livre. Elle est là, presque planifiée, mais je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre exactement. Tout est dans l’ordre, mais ce n’est pas une question d’ordre, ce n’est pas une question d’intention, c’est une question, mais de quoi est-ce une question ? D’écrire. Écrire est une question. Mais cet après-midi, non, il faisait vraiment trop chaud pour écrire. Je suis allé chercher Daphné, j’ai préparé notre déjeuner, je suis allé l’accompagner à ses activités, je suis allé faire quelques courses pour le dîner, je suis rentré à la maison, et seize virgule sept kilomètres plus loin, seize virgule sept kilomètres plus loin sous le cagnard, comme on dit ou ne dit pas à Paris, il faisait vraiment trop chaud pour écrire. J’ai laissé passer un peu de temps. J’ai préparé notre dîner à tous les trois. Et puis, j’ai reçu la lettre d’informations de la SGDL, dont je suis membre, qui reprend l’argumentaire développé par les gens qui ont le droit de s’exprimer sur la question, avec les mêmes mots, des mots comme « prédation », ce genre de mots à la mode, ce genre de métaphore censée faire peur, et toujours les mêmes interdits (comment parler d’argent sans parler d’argent ?), et surtout cette même question absente : comment être indépendant quand on n’est pas indépendant, mais qu’on appartient à quelqu’un ? Comment être indépendant quand on est possédé ? Et si l’on n’est pas possédé, d’où vient l’argent ? Car, l’indépendance, si elle n’a pas de prix, comme on dit, c’est pour une bonne raison : elle ne rapporte rien. L’indépendance, c’est la pauvreté. Et l’on comprend bien que, de la pauvreté, les gens qui signent les tribunes, parlent facecam à la télé, et ressassent les mêmes idées encore et encore jusqu’à ma nausée, ces gens-là n’en veulent pas. Pourvu qu’ils n’aient pas à choisir, un jour, entre la conscience et les finances, la clause se refermerait lourdement sur elle-même. Je ne répéterai pas ce que j’ai déjà dit — ayant vécu de l’intérieur le travail dans la maison d’édition dont il est question, j’ai déjà témoigné des rapports de pouvoir à l’œuvre, mais il faut croire que ce n’est pas intéressant, ou qu’il ne faut pas en parler, qu’il faut défendre la corporation —, mais je ne crois pas qu’écrivain, ce soit une corporation. Ou bien, si c’est une corporation, je ne veux surtout pas être écrivain, qu’on m’appelle, je ne sais pas, moi, tiens, qu’on ne m’appelle pas du tout, qu’on ne me donne pas de nom, qu’on me laisse dans mon anonymat. Bref, je ne suis pas près de passer à la télé.

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