31.5.26

Je sais que ce n’est qu’une date sur un calendrier, mais l’absence se fait peut-être un peu plus sentir que les autres jours. D’autant que Daphné a fait preuve d’une nonchalance qui me révolte, ne faisant pas le moindre effort pour se montrer un peu aimable. Je viens d’ouvrir la fenêtre pour aérer la pièce et mon regard s’est arrêté sur l’urne qui se trouve au pied. Ce n’est pas tout ce qu’il me reste de ma mère, non, mais un peu, quand même. Je souris en voyant posé sur une étagère (conséquence du déménagement forcé de cet hiver) ce cadeau que j’avais fait pour elle, il y a bien des années de cela : je n’ai jamais été très doué pour les travaux manuels, manifestement. Mais je ne trouve pas que ce soit émouvant : je ne suis plus cet enfant depuis longtemps. Et je ne sais même pas s’il a réellement existé. On présuppose l’identité personnelle, mais n’est-elle pas un mythe ? Les raisons qu’on a de faire cette présupposition se comprennent aisément : sans identité personnelle, pas de responsabilité, pas de culpabilité, donc pas de sanction, pas de peine. On rétorquera : pas de justice non plus. Mais qu’est-ce qui est juste ? Une fête sans rien à fêter ? La fête, ce mot est revenu dans le discours public, ces deux derniers jours, pour évoquer les débordements auxquels donnent lieu tous ce qui ressemble de près ou de loin à un événement dans ce pays : 14 juillet, Halloween, nouvel An. Un expert de l’expertise parle d’une « institutionnalisation calendaire des violences urbaines ». Et c’est moins cette idée un peu absurde et la formulation maladroite de son jargon pseudo-savant que le mélange des genres insignifiant auquel notre époque donne lieu, où un match de football a autant de valeur que la commémoration de la Révolution, une fête importée de fraîche qu’une sorte de passage rituel, qui prête à sourire. Quand on parle du relativisme contemporain, se rend-on compte de l’excès de langage qu’ainsi l’on commet ? Comme si cela, cette bouillie peu appétissante où tout côtoie n’importe quoi, où les valeurs morales sont des mots qui sonnent creux (comme l’indépendance, par exemple, dans un autre domaine), obéissait à une sorte de théorie de la réalité, était l’expression d’une vision du monde profonde, marquée par le métissage, le brassage, un multiculturalisme joyeux et progressiste, alors que la réalité est bien moins romantique, et beaucoup plus brutale : tout est bon du moment que cela rapporte de l’argent. On a beau prétendre le contraire, se persuader que l’on n’a pas changé, que l’on est toujours la rebelle que l’on se rêvait il y a trente ans passés, la vérité ne trompe pas. Enfin, je crois. Je n’en sais rien. Est-ce que je ne me berce pas d’illusions, moi aussi, avec cette idée, là : la vérité ? Qui peut bien croire à la vérité ? Non pas qu’elle existe, ou qu’elle n’existe pas (la vérité est une propriété du langage, non des choses), mais qu’elle possède encore une quelconque valeur discursive, qu’elle ne soit pas simplement un mot, qu’on prononce, comme ça, comme on dit « la France », par exemple, aussi, mais l’on sait bien, en son for intérieur, que c’est vide de sens, que ce n’est qu’un peu de bruit, un peu trop de bruit, certains soirs, oui, quand les jeunes défavorisés, comme on les appelle, décident de s’amuser sous le regard bienveillant des élites inclusives — rassurez-vous, bonnes gens, la matraque reste toujours à portée de la main —, mais qui passent bien vite, bien vite, chacun rentre chez soi, on reprend son petit commerce, l’argent a besoin de calme et de tranquillité pour prospérer. Et c’est l’argent qui sauvera la société.