Le problème, ce n’est pas que des écrivains utilisent l’IA, mais que les gens ont des goûts exécrables. C’est vrai, on voit les gens se plaindre que des auteurs utilisent l’IA pour écrire leurs livres, mais jamais se plaindre d’eux-mêmes, qui admirent des imbéciles, des imbéciles et des escrocs. C’est dommage, ils pourraient apprendre quelque chose. Au gré des statistiques de lecture de mon site (que je consulte par pur plaisir, que des gens me lisent ou non, cela ne change rien, ne me rapporte rien de plus ni de moins, ne me coûte rien de plus ni de moins), j’ai relu ce conte que j’avais écrit à Daoulas, « La vie dans les bois » (je m’en souviens très bien, je me souviens aussi très bien que, cet été-là, j’ai cherché désespérément un éditeur pour la Vie sociale que je n’ai pas trouvé parce que l’immense majorité des éditeurs sont des bons à rien, mais passons, ce n’est pas le sujet, en tout cas, pas le sujet de cette parenthèse) et je me suis beaucoup amusé. Sa structure est complètement délirante, en effet, mais c’était ce que je voulais faire : écrire une histoire bancale, qui semble n’aller nulle part, mais dise quelque chose sans pour autant aller quelque part, et, des années plus tard (après avoir essayé, lui aussi, de le publier, ce conte, dans une sorte de livre de contes, Tout est de l’art, c’est le titre, avec le même succès que mes tentatives pour publier la Vie sociale et pour les mêmes raisons : la majorité des éditeurs sont des bons à rien), je le trouve toujours aussi drôle. J’ai été ému parce que, malgré le désespoir auquel j’étais de ne pouvoir publier ma Vie sociale, cet été-là, j’écrivais beaucoup et avec un plaisir immense, je m’en souviens. Et je me suis aussi fait remarquer que je ne pourrais pas être ami avec quelqu’un qui ne trouverait pas ce conte drôle. En vérité, ce n’est pas tout à fait ce que je me suis dit. Je me suis imaginé en train d’adresser un message à un public quelconque, message dans lequel j’eusse dit : « Si vous ne trouvez pas cela drôle, c’est que vous êtes cons, et je ne peux rien pour vous », mais je ne l’ai adressé à personne, peut-être pour ne pas aggraver mon cas, peut-être parce que, après tout, cela m’indiffère que les gens aiment ou n’aiment pas ce que je fais, moi, j’aime ce que je fais. Et c’est par ce détour que je reviens à mon point de départ : Comment se fait-il que, au lieu d’accuser une technique qui n’y est pour rien, après tout, personne n’oblige personne à utiliser l’IA pour écrire des livres, les gens ne s’interrogent pas sur leurs propres goûts, ne se demandent pas si, après tout, ils n’auraient pas tout faux, et soient incapables de constater que, ces écrivains qu’ils adulent, ne sont en réalité que des pantins ridicules dont ils feraient mieux de se passer pour lire d’autres écrivains, moins célèbres, certes, mais peut-être un peu plus vrais, des écrivains comme moi, quoi ? Évidemment, la réponse est dans la question : on préfère détester les autres plutôt que de s’interroger soi-même, on s’imagine des ennemis qui, bien souvent, n’y sont pour rien, pour justifier sa propre nullité, pour ne pas regarder en face le fait qu’on prend des vessies pour des lanternes, qu’on est incapable de distinguer une œuvre authentique d’un vulgaire ersatz de consommation courante, sans âme ni vie, et que les phares de l’humanité sont des loupiotes qui ont toutes grillé depuis bien longtemps, mais il est vrai que l’examen de conscience est passé de mode : une vie est le genre de chose qui doit se terminer par un suicide assisté et non par un examen lucide de soi-même. C’est le progrès. Et, dans nos démocraties grasses, les gens n’ont jamais que ce qu’ils méritent.

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