9.6.26

J’ai plusieurs fils devant moi qu’il faudrait que je noue pour écrire cette page, mais je n’en ai pas envie. Depuis que je suis parvenu à une première version complète de la vieille Europe, je n’ai plus envie de rien faire, plus envie d’écrire, plus envie de lire. J’avais un objectif, je l’ai atteint. Voilà. Pourtant, loin de Thèbes attend que je le termine, mais pas pour le moment, non, je n’ai pas d’énergie pour cela. Je n’ai d’énergie pour rien. Sauf pour courir, oui. Huit kilomètres hier, à 5:43. Huit kilomètres, ce matin, à 5:23. Demain, repos. Hier au soir, L. m’a écrit pour me dire (inter alia) qu’elle avait relu avec plaisir Tout est de l’art, que je lui avais adressé, mais je ne sais plus quand, mais que nous ne pourrions pas être amis parce que « La vie dans les bois », m’a-t-elle dit, ne la fait pas rire. Et je me suis dit : en effet, on ne peut pas expliquer à quelqu’un pourquoi quelque chose est drôle, cette personne rit ou elle ne rit pas. Voilà tout. Et je le lui ai dit. Même si, évidemment, ce n’est pas le même rire que celui qui fait se déplacer les foules au cinéma. Mais alors, quel rire est-ce ? Je ne sais pas. Moi, je trouve cela drôle, mais je ne saurais pas expliquer pourquoi : ce n’est pas à se taper sur les cuisses, mais être face à une situation impossible et en tirer des conséquences étranges. Tout d’abord, comme chacun sait (ou chacun ne sait pas, je ne sais pas), « La vie dans les bois », c’est le sous-titre de Walden de Thoreau, et je me souviens très bien que l’une de mes intentions en écrivant ce conte, c’était de me moquer, non pas tant de Thoreau, que de la mode thoreauienne, avec tout ce que cela comporte de mésinterprétations, de contresens, de conformisme, d’ennui, aussi, voire surtout, etc. Aussi, ce conte était plus un conte anticonformiste qu’autre chose, je crois. En plus d’un conte fantastique, je veux dire. Et puis, outre le contexte autobiographique que j’ai évoqué hier, qui en faisait un conte de résistance personnelle contre le monde social qui m’opposait (et m’oppose toujours) son refus avec détermination, m’imposait et m’impose encore le rejet, il faut prendre en compte ceci que je me souviens parfaitement de l’endroit où j’ai écrit le conte. Je ne sais si j’ai déjà raconté cela, mais il y a une nuance de vert très particulière qui me vient à l’esprit quand je pense à ce conte ou quand je le lis, ce vert qui m’avait fasciné sur le sentier des douaniers (GR 34) entre Daoulas et Logonna-Daoulas, l’été que nous étions venus passer là quand Daphné était petite, et le conte dans sa totalité m’était venu d’un coup, à un endroit précis (je l’ai retrouvé, plus tard, et je me suis souvenu de ce conte, je ne sais plus si j’en ai parlé ici ou non) du sentier que j’empruntais en courant, à cet endroit-là, j’avais vu un petit mec sortir des bois et se mettre à me prendre la tête comme je le raconte dans le conte. Je dis « voir », et c’est à la fois littéral et non littéral : ce n’est pas littéral parce que je n’ai pas eu d’hallucination (je n’ai pas perdu la raison), mais littéral parce que, dans cet autre monde où se déroulent mes contes, ce monde qui se superpose comme une sorte de feuille de papier calque sur le monde dans lequel je vis, et à travers lequel calque on voit le monde dit réel, le petit mec qui vit dans les bois et en sort parce qu’il fait chaud pour me prendre la tête était là, à cet endroit précis. Malgré les difficultés que j’ai rencontrées cet été-là, je garde un souvenir merveilleux de ce séjour (que j’imagine deux à deux fois et demi plus long que sa durée réelle) parce que j’écrivais beaucoup, comme je l’ai déjà dit. Je suis heureux de retourner à Daoulas, cet été, pour un séjour deux à deux fois et demi plus long que le séjour précédent dont je parle, Daoulas, où j’espère bien croiser le petit mec dans les bois pour lui prendre un peu la tête, cette fois. Histoire de lui dire : Eh, mec, au fait, tu ne sais peut-être pas, mais tu ne fais rire personne. J’ai raconté ton histoire et personne n’a ri. Franchement, c’est pathétique. Moi, je croise un petit mec dans les bois, et je me dis : Eh, mais ça va rendre les gens complètement fous, ça, rencontrer un petit mec dans les bois qui me prend la tête, ils vont faire le rapprochement avec Thoreau, ça va être hilarant, mais pas du tout, ça sert à quoi de rencontrer des petits mecs dans les bois si, quand je le raconte, ils ne font rire personne, sauf moi ? J’ai hâte de retourner à Daoulas. La dernière fois, il y avait eu une tempête. J’aimerais bien avoir une petite maison à Daoulas. Mais je ne sais pas : suis-je fait pour aller vivre au bord de l’océan ou dois-je retourner près des rives de la Méditerranée ? Je ne sais pas. Je pourrais m’en tirer en me disant : Mais tu n’es pas obligé de choisir, tu sais. Et pourtant, il me semble que si, il faut choisir.