23.6.26

Tempête de sable au jardin du Luxembourg. Qui veut se prendre pour Lawrence d’Arabie n’a plus à se déguiser pour aller faire la guerre dans le désert ; le désert, le climat le lui met à portée de la main, tout juste en bas de chez soi, et jusque dans les beaux quartiers. Évidemment, l’exotisme n’est plus ce qu’il était, mais faut-il s’en plaindre si l’aventure s’en trouve considérablement rapprochée ? Dans son immeuble formatée, sur le boulevard de son désir de lucre, la bourgeoisie tombe dans le piège où elle avait cru prendre la réalité : la ville qu’elle a voulue à son image s’embrase et c’est elle qui se consume dans la tombeau d’Haussmann. De fait, bientôt, c’est toute l’Europe qui va suffoquer de l’Atlantique à la Baltique, cependant que la Méditerranée surchauffe et que la vie meurt à petit feu. Le destin, on le connaît, puisque la mer l’a déjà connu, on le sait désormais : c’est l’assèchement, c’est le désert. Cela facilitera la traversée (on ne risquera plus de se noyer), mais qui aura envie de l’entreprendre, et pourquoi, et à quelles fins ? Est-ce que ce que je raconte est vrai ou est-ce simplement que j’ai chaud, manque de sommeil, et divague ? Je ne sais pas. Ni quelle différence cela fait. Cette nuit, je me suis habillé pour sortir de chez moi, mais, une fois quitté l’appartement, je me suis demandé ce que je faisais là : dehors, il faisait aussi chaud que dedans. J’ai fait quelques pas, et puis j’ai rebroussé chemin, et puis je suis rentré chez moi. Odyssée microscopique, et un rien minable, il me faut bien l’avouer, mais on n’a jamais que ce que l’on mérite : c’est le privilège et la malédiction de la vie en régime démocratique. Il est quatre heures de l’après-midi cependant que j’écris. Il fait chaud, mais j’ignore de combien de degrés au-dessus de la normale, au-dessus de l’anormale. Je me rends compte que la philosophie de la canicule que m’a suggérée Rodhlann, c’est ici que je suis en train de l’écrire. C’est que je n’ai pas la force de le faire ailleurs : pas la force d’écrire ce journal et une chronique de la vie par quarante degrés Celsius. En ce moment, je relis le livre de Cometti, Qu’est-ce que le pragmatisme ? Lentement, très lentement. Parfois, j’ai l’impression qu’il me faut plusieurs minutes pour parcourir une page, à peinte. Pourtant, tout ce qui s’y trouve, je le sais déjà (j’ai déjà lu le livre, et nombre des auteurs qui s’y trouvent mentionnés : Peirce, James, Dewey, Carnap, Quine, Goodman, Sellars, Davidson, Rorty, le tout, sous l’influence de Cometti, bien sûr), mais cela est important, me semble-t-il, de le parcourir de nouveau, comme pour alimenter à neuf la machine anti-mythes, laquelle ne doit jamais cesser de tourner, et à plein régime, qui plus est. Les conséquences du pragmatisme, si on les tirait, feraient une différence considérable dans nos vies. Elles ne rafraîchiraient peut-être pas l’atmosphère, pas tout de suite, en tout cas, non, mais elles y contribueraient grandement. Une fois que les dichotomies sont tombées, les murs suivent facilement, et on peut habiter l’univers comme un animal non-séparé, ni humilié ni supérieur, mais ouvert à ce dont il fait partie, résolument. En cela, à condition de survivre assez longtemps, il n’est peut-être pas mauvais d’éprouver l’accablement de la chaleur, la perspective de la mort par brûlure, dans sa chair, même. C’est cette image que j’avais, présente à l’esprit, au petit matin, alors que le bruit qui venait du boulevard était infernal et que la température montait, indifférente à mes suppliques inutiles et ridicules.