26.6.26

Ce matin, au saut du lit, j’ai écrit une lettre que j’ai l’intention d’envoyer aux maires du sixième arrondissement et de Paris afin de leur faire part de mon statut de réfugié climatique, de mes conditions de subsistance entre les quatre murs du four en lequel se transforme l’appartement que j’habite en période de fortes chaleurs, et leur demander ce qu’ils ont l’intention de faire pour qu’une situation de ce genre ne se reproduise pas : on ne peut certes pas empêcher une canicule comme celle que nous sommes en train de vivre d’avoir lieu — on ne le peut plus, du moins —, mais on peut tâcher de s’y adapter pour que les gens ne souffrent pas trop. Je ne sais pas si j’enverrai ce courrier. Que je l’envoie ou non, dans quelques jours, il viendra prendre place dans ce journal comme témoignage d’un moment de mon existence, comme un élément de ma philosophie de la canicule. Et surtout, pour montrer que la notion la plus importante dans cette histoire, c’est la souffrance. Durant les jours qui viennent de s’écouler, ainsi, m’a-t-il semblé — je l’ai ressenti en premier lieu en m’observant moi-même — qu’il y avait au fond de nous — et le débat passablement absurde sur la climatisation l’illustre à la perfection de son grotesque, en vérité — un dolorisme qui n’ose pas dire son nom tant il semble en contradiction avec les valeurs égoïstes que notre civilisation promeut, mais qui est bel et bien réel. Un dolorisme, et cette forme d’héroïsme masochiste qu’il implique, la souffrance nous apparaissant toujours comme un bien en soi : qui souffre apporte la preuve de sa supériorité morale (le martyr est le témoin de la douleur qui le rédime). Et non seulement de sa supériorité morale, mais de la supériorité morale de la souffrance en soi. Aussi, aime-t-on aider les pauvres. Mais, ce faisant, la plupart du temps, on ne fait que les aider à être pauvres, à le demeurer, et non pas à se transformer. Or, la souffrance n’est pas transformative, elle ne métamorphose pas qui l’éprouve, ou alors dans la mort seulement. C’est en tout cas la doctrine chrétienne d’où nous tirons notre culte de la douleur : le saint connaît le martyr qui le transfigure dans la mort. Un saint qui survit est une contradiction dans les termes. Le saint meurt, le saint doit mourir pour accéder à la sainteté. Nous ne voulons pas aller mieux, nous ne voulons pas aller bien : nous voulons consommer l’existence et, à défaut, expier nos fautes en éprouvant dans notre chair la douleur des conséquences de nos actes. Ainsi, avant d’aller trouver refuge dans un lieu climatisé pour se sentir mieux, se sentir bien, aura-t-il d’abord fallu souffrir, transpirer, ne pas dormir, se sentir mal, se sentir défaillir : le confort n’est-il pas une idée profondément bourgeoise ? Et la bourgeoisie le mal social par excellence ? Si l’on se veut authentique, au plus près de la nature, ne doit-on pas commencer par renoncer au confère bourgeois qui entrave le chemin du rachat ? Économie de la morale. Économie de la douleur. Économie de la mort. Qui ne souffre pas, c’est le fond de toute notre doctrine morale, ne peut pas être bon. La morale présuppose la souffrance. C’est-à-dire qu’elle tend vers la mort. Le culte des héros — les hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie, presque jamais des femmes — qui a encore cours dans notre démocratie fatiguée en fait la démonstration. La morale est solidaire d’une haine viscérale de la vie, une haine qui n’est pas conceptuelle, théorique, mais existentielle, et qui se retrouve dans tous les domaines de l’existence, y compris dans ce qu’elle a de plus banal, de plus trivial, de plus quotidien : passer une bonne nuit de sommeil. Comme si c’était honteux. Honteux, en effet, à la morale pour laquelle n’est moral que le malheur, moral que la misère, moral que la mort. Quelle tristesse, que cette morale, qui nous condamne à la douleur, nous condamne au malheur.