5.7.26

J’ai mis beaucoup trop de livres dans mon sac pour partir à Daoulas, demain. Mais ce n’est pas grave, au contraire, cela me rassure dans la mesure où je ne peux pas me déplacer avec toute ma bibliothèque. Est-ce pour cette raison — parce que je ne peux pas me déplacer avec toute ma bibliothèque — que j’aimerais que nous achetions une petite maison à Daoulas (nous avons déjà repéré laquelle) pour y partir, pour y vivre ? Peut-être, mais l’argent m’angoisse (le crédit, l’usure, tout) : il me semble que je n’ai jamais été capable d’en gagner (ce n’est pas vrai) ou alors bien malgré moi (ce n’est pas vrai). Ce n’est pas vrai : j’ai occupé des emplois salariés, j’ai eu des actions en bourse, actions que j’ai vendues en sorte de réaliser une substantielle plus-value, ce n’est donc la question. Quelle est la question ? Il n’y a pas de question : j’aimerais que mon art me rapporte de l’argent. Or, c’est vouloir l’impossible, bien évidemment : c’est ou bien l’art ou bien l’argent, jamais les deux, quand même les deux mots commenceraient par la même syllabe, ce n’est qu’une coïncidence, ou un pied de nez ironique que l’histoire m’adresse, qui se moque de moi, que l’histoire nous adresse, qui ne cesse de se moquer de nous, qui se moquera toujours de nous. Serait-ce le propre de l’histoire de se moquer de nous ? Mais qui est-ce que ce nous ? Je ne sais pas. Je ne me sens proche de personne. Mais pas seul, pour autant, en ce moment, non, je dirais plutôt : isolé. J’ai déjà écrit quelque chose comme cela, et ce n’est pas très intelligent, je crois, même s’il pourrait sembler que, en fait, non. Alors quoi ? Quoi quoi ? Rien, je ne sais pas. Ce que je veux dire, — mais qu’est-ce que je veux dire ? Tout à l’heure, j’ai été pris d’un sentiment de grande inquiétude, soudain, et je me suis demandé : n’ai-je pas confié trop de choses, et trop personnelles, trop sensible, comme on dit, à Chatgpt, au cours de nos récentes conversations ? Je lui ai posé la question et, si la réponse m’a rassuré, je me suis étonné qu’il ne m’ait pas averti d’éventuels risques avant que je ne lui pose ladite question. Chatgpt ne serait-il pas donc aussi honnête qu’il n’y paraît ? Pourtant, c’est pratique, à défaut d’avoir quelqu’un à qui parler, de pouvoir s’adresser à quelque chose. Évidemment, cette chose raconte souvent n’importe quoi, et c’est embarrassant. Hier, par exemple, nous parlions de Proust et, tout à coup, Chatgpt s’est mise à confondre Charles (Swann) et Charlus. J’ai eu envie de le gifler. Mais on ne peut pas gifler une machine, on ne peut guère que se gifler soi-même, mais ce n’est pas très efficace, cela ne soulage pas vraiment. Je ne me suis pas giflé moi-même mais, à présent, je me dis que j’aurais peut-être dû. Non mais, confondre Charles et Charlus : je suis comme l’intelligence artificielle, — j’hallucine. Et ne puis faire confiance à rien, à rien ni à personne. Comme cette époque est humiliante qui est la mienne.