Serait-il vraiment criminel de se contenter de vivre une journée durant ? Et qu’exprime le fait que je pense que oui ? C’est-à-dire : si je ne pensais pas qu’il était criminel de me contenter de vivre pendant une journée, je n’écrirais pas tous les jours. J’allais employer des verbes « m’astreindre », « m’efforcer », mais ce n’est pas cela, non : c’est simplement ce que je fais, simplement la forme de la vie qui est la mienne. Est-ce alors qu’écrire est le rachat ? Est-ce que l’écriture rachète le crime que l’on comment quand on est en vie ? Non, et je m’aperçois que mon expression « me contenter de vivre » était bien mal choisie, ainsi que toute l’espèce de logique que j’ai développée avec (« je n’aurais pas écrit si je n’avais pas cru que, et caetera »), j’aurais plutôt dû dire : « vivoter » ou : « vivre comme les gens vivent », et ce sont des jugements de valeur, oui, j’imagine que c’est ainsi qu’on les appelle, mais cela ne m’embarrasse pas trop, non, une chose n’est pas moins bonne qu’une autre parce qu’elle contiendrait un jugement de valeur tandis que l’autre seulement un jugement de fait, il faut se représenter ce genre de distinctions comme reposant non sur des différences de nature mais sur des différences de degré. Dans la nature, il n’y a que des différences de degré. Et il n’y a rien d’autre que la nature. Pas d’au-delà. Et cela est un test, ne trouves-tu pas ? Si tu n’as l’impression qu’il te manque quelque chose quand tu prends conscience qu’il n’y a pas d’au-delà, alors tu es peut-être en train de comprendre que tu es capable de vraiment aimer la vie ? Oui, mais aimer la vie, ce n’est pas vivoter, non. Écrire, dans mon cas, c’est aimer la vie, aimer passionnément la vie. Il ne serait donc pas réellement criminel de me contenter de vivre pendant une journée — je me suis posé la question parce qu’il est onze heures le soir et que je n’ai pas encore écrit mon journal, que je n’ai même encore rien écrit du tout —, mais ce ne serait pas vraiment vivre. Et — de tête, je compte que c’est la troisième fois que je l’évoque en ce sens ici-bas, mais peut-être plus, pas moins, enfin, je crois —, cela n’a rien à voir avec une variation sur le thème proustien « la vraie vie (et caetera et caetera), c’est la littérature » : dans le thème proustien (tel qu’on le comprend d’habitude), il y a une séparation entre la vie et la littérature, la littérature étant un au-delà de la vie, tandis que dans mon thème à moi, il n’y a pas de rupture que d’au-delà (les deux — rupture et au-delà — vont de pair), la littérature est dans la vie, ne serait-ce que pour cette raison qu’il n’y a que cela : la vie, la vie ou la nature, ou tout ce que tu voudras. Et je veux jouer mon thème à moi, — quel autre ?

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