J’ai fait le tour de l’île pieds nus. Comme tant d’êtres, avant moi, animaux de toutes espèces, ont dû le faire, depuis les millénaires que des êtres peuplent cette partie-là de la terre, les pieds légers pour ne pas écraser les chardons, les petits arbustes piquants, ne pas se blesser sur les cailloux, les racines, toujours sur la pointe des pieds, trottinant, grimpant sur les rochers de mains d’humains ou de nature, tout à fait parmi le paysage qui n’était pas autour de moi, pas un environnement, non, mais le monde, tout simplement. Et que tant d’êtres avant moi, animaux de toutes espèces aient pu faire la même chose que moi, cela ne m’a pas rendu le chemin plus triste (il y avait d’autres humains non loin de moi, rares, il est vrai, mais je n’étais pas seul absolument), cela ne m’a pas rendu le passage moins précieux, j’étais là, avec eux, avec tout, avec tout le monde, ni plus humble ni moins humble, simplement là, comme tout le reste, comme tout le monde. L’originalité, me suis-je dit un peu plus tard, ce n’est là qu’il faut la chercher, dans la présence exclusive, pas plus que dans la possession (la présence exclusive, n’est-ce pas le fantasme de toute possession ?). La possession rassure, mais elle dissimule mal le vide qu’elle essaie en vain de remplir. On dit : « Ceci est mon corps, j’en fais ce que j’en veux », « Ceci est ma terre, j’en fais ce que j’en veux », « Ceci est ma femme, j’en fais ce que j’en veux », comme si l’avoir avait toujours le droit pour soi, donnait tous les droits, comme si le droit constituait un quelconque fondement. Le droit de propriété rassure, assurément, mais n’apporte aucune assurance, aucune garantie, tout peut s’effondrer, tout s’effondrera. L’île Tariec était une, jadis, et puis, action de l’homme, effet de l’érosion, elle s’est coupée en deux au cours du XIXe siècle : Tarieg vraz (« la grande Tariec ») et Tarieg bihan (« la petite Tariec »). C’est cette dernière que j’ai parcourue, autour de midi, avec une joie réelle qui me portait, malgré le vent qui soufflait fort. Nous avons passé une partie de la journée là, dans les dunes et sur la plage de Sainte-Marguerite à Landéda, avec un bonheur aussi vaste que cet espace, qui était petit, pourtant, mais paraissait pouvoir s’étendre jusqu’au bout de la terre, où nous étions, en effet, au bout de la mer, où nous étions aussi en un sens, au bout du ciel, qu’on appelle du nom de planète. L’originalité est tout entière dans l’œuvre, l’usage, la manière, le style, la forme non que l’on donne à la vie (la vie a toutes les formes), mais que l’on tire de la vie, l’expérience. On peut toujours réclamer des droits, réclamer plus de droits, mais ce ne sont pas eux qui nous font vivre, pas eux qui, malgré ce que l’on croit, nous font mourir. Rien ne nous protège absolument de l’aléa, du hasard, du temps qu’il fait, du temps qui passe. Croire que l’on peut disposer des choses (de son corps, de la terre, des autres, semblables ou non) est une illusion : on peut acheter, on peut contraindre, on peut violenter, on peut détruire, on peut tuer, on peut même se tuer soi-même, on n’a rien, on ne possède jamais rien, et ce n’est pas l’essentiel qui nous échappe (une sorte de noyau plus profond), ce n’est pas la vérité qui nous échappe (une sorte de réalité supérieure inaccessible ou difficile et pas à tout le monde), c’est la vie qu’on ne comprend pas, l’expérience que l’on est incapable de faire, le monde qu’on ne sait pas aimer.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.