21.7.26

La rénovation de la tour Montparnasse n’aura pas lieu. Elle devait débuter cet automne pour aboutir à une espèce de reconstruction futuriste de verre argent avec serre en rooftop. Laquelle, donc, ne devrait jamais voir le jour : trop cher. Je vais pouvoir ainsi profiter quelques mois encore de mon cher monolithe aux couleurs marron tirant sur le noir typiques des années 1980. Et puis, je partirai pour aller vivre ailleurs dans Paris. Mais c’est une autre histoire. Le projet de rénovation me heurtait : tout d’abord, parce qu’il était destiné à dissimuler une esthétique qui ne semble plus au goût du jour, mais dont on se demande pourquoi il faudrait la cacher, une ville vieille comme Paris n’est-elle pas faite de toutes les strates d’urbanisme superposées les unes aux autres sans réelle cohérence, fruits de la pure contingence de l’histoire ? Vouloir récrire la ville du point de vue du présent, un peu comme l’empereur et son baron, jadis, n’est-ce pas se vouer à l’échec du temps qui passe et tourne tout en ridicule ? Et aussi parce que je n’avais pas envie que cette tour, à laquelle j’ai déjà consacré un conte dans le Feu est la flamme du feu et que l’on retrouvera de nouveau dans le livre qui paraîtra au printemps prochain, la Vieille Europe, disparaisse ainsi, sans laisser d’autres traces que des souvenirs et des milliards de photographies. Mais après tout, si les traces s’en trouvent déjà dans mes livres, n’est-ce pas l’essentiel ? Ou alors, est-ce que je suis conservateur malgré moi ? Je ne crois pas ; ce que je redoutais, surtout, c’était le bruit des travaux qui allait venir s’ajouter à tous les bruits qui rendent difficilement vivable ce petit morceau-là de Paris. C’est pour cela que nous allons quitter Montparnasse dans les mois qui viennent. Sans regrets, je crois. Mais cela ne veut rien dire : je ne peux pas anticiper les regrets à venir. Sans regrets : cela veut dire avec une certaine impatience, surtout, je crois. Aujourd’hui, Rodhlann m’a écrit pour me dire que nous ferions paraître la Vieille Europe au printemps prochain, ce qui nous laissera le temps, comme il nous le propose, de tourner un court-métrage du côté de Montparnasse. La tour sera intacte dans son délabrement programmé, peut-être est-ce exactement ce qu’il faut comme décor ? À l’époque lointaine où les travaux devaient encore avoir lieu — il y a quelques mois à peine — t’es-tu déjà aperçu comme le temps passe vite quand les projets deviennent obsolètes ? c’est une accélération paradoxale du temps au cours de laquelle il ne se passe rien, tout disparaît —, j’avais envisagé de documenter la transformation du quartier, mais je ne sais pas si je l’aurais fait, je ne sais pas si cela me correspond, si c’est ma manière à moi d’écrire, ma manière à moi de vivre. Quelle est ma manière à moi de vivre, alors ? Parfois, je préfère ne pas le savoir, me contenter d’écrire, tout bêtement. Aussi, vaut-il peut-être mieux que la forme de la ville ne change pas, pas tout de suite, en tout cas.