4.8.26

Peut-être sommes-nous condamnés à nous fracasser la tête contre les mêmes murs, buter contre les mêmes obstacles, encore et encore. Et peut-être notre condition — à supposer que quelque chose de cet ordre existe — est-elle fondamentalement désespérante. Peut-être n’y a-t-il pas et n’y aura-t-il jamais de progrès moral. Peut-être que tout ce que nous vivons, autrement qu’à titre privé, ici et maintenant, dans une sorte de retrait secret, est insignifiant et, de là, démoralisant. Ce ne sont pas des hypothèses particulièrement absurdes, mais nous avancent-elles vraiment ? Mais vers où ? Oui, c’est peut-être toute la question : encore faut-il avoir quelque part où aller ou avoir envie d’aller quelque part, plutôt. Et cela ne rejoint-il pas mes interrogations d’hier sur le provincialisme, lesquelles ne consistaient pas à dire : « À chacun son provincialisme », ce qui ne serait qu’une forme pas très palpitante de relativisme, mais incitaient à se méfier de son propre point ? Point de vue que même un décentrement n’immunise pas contre la méprise. En lisant le § 255 de Par-delà bien et mal de Nietzsche tout à l’heure, lequel dit à peu près : « Un tel sudiste, non d’origine, mais de croyance, doit, si jamais il rêve de l’avenir de la musique, aussi rêver d’une rédemption de la musique du nord et entendra résonner à ses oreilles le prélude à une musique plus profonde, plus puissante, peut-être plus méchante et plus mystérieuse, une musique surallemande, qui à la vue de la mer bleue de volupté et à la clarté méditerranéenne du ciel ne s’affadisse, ne jaunisse ni ne pâlisse, comme le fait toute musique allemande, une musique sureuropéenne, qui a raison même face aux bruns couchers de soleil du désert, dont l’âme ressemble à la palme et comprend comment se sentir chez elle et errer avec les grands et beaux prédateur solitaires. », je me suis dit : Mais n’est-ce pas une vision terriblement exotique de la Méditerranée que cette mer bleue de volupté et cette clarté méditerranéenne ? Et réductrice ? N’est-ce pas une vision précisément nordique d’origine, pour reprendre les catégories binaires de Nietzsche : le sud contre le nord, que cette réduction de la Méditerranée au bleu clair du ciel et de la mer ? Évidemment, oui, et le fait de « venir du nord », en réalité, n’est pas une excuse : on ne peut pas substituer des méprises à des méprises pour avancer, ce n’est pas possible. Aussi, à la lecture de ce passage, qui précède celui où Nietzsche dit qu’il faut méditerraniser la musique, et qui était celui que je cherchais, je n’ai pu m’empêcher de me dire que quelque chose n’allait pas. Dans mon projet de sillages méditerranéens, j’avais l’intention de consacrer un texte à la question de la méditerranisation, et je me suis dit que ce slogan de Nietzsche — « Il faut méditerraniser la musique » — serait un bon guide, mais non. Alors, je me suis dit qu’il fallait abandonner cette dimension-là de mon projet, mais non. L’erreur de Nietzsche n’est-elle pas plus riche d’enseignements encore ? Ne permet-elle pas d’éclairer d’un jour plus net encore le sens que j’entends donner à cette notion : sans illusion, sans faux-semblant, sans fausse conscience ? Nous n’avons pas. Non : Je n’ai pas besoin d’une couche d’illusion en plus, j’ai besoin d’ôter le plus grande nombre possible d’illusions pour parvenir au plus près de la chose. Or, méditerraniser, ce ne peut pas être l’acte de la méprise, ce doit être l’acte de la déprise. À commencer par l’acte qui consiste à nous déprendre de l’illusion idyllique : les choses ne sont pas plus belles parce qu’on les voit d’un œil myope, parce qu’on se fait des idées floues, parce qu’on est la dupe de soi-même. Les choses sont plus belles quand elles sont toutes nues. La nudité, n’est-ce pas l’un des attributs de la Méditerranée ? Aphrodite de l’écume.