1.II.26

Au-delà des catégories. — La plupart des gens sont pris de panique quand ils se trouvent confrontés à quelque chose qu’ils ne parviennent pas à ranger dans des catégories connues, que ce soit quelque chose d’extérieur (pour ainsi dire), qu’ils reçoivent, ou quelque chose d’intérieur, qu’ils ont fait eux-mêmes. Ils ne savent pas quoi en faire, se trouvent démunis et, cette démunition, loin de les stimuler, de les inciter à faire une expérience nouvelle, les décourage et les plonge dans le désarroi ou les oriente vers des objets communs, plus à leur portée. Quand on pense que c’est toujours la majorité qui décide — et ce, en vérité, quel que soit le régime politique (par passivité ou par activité, ai-je envie de dire) —, on imagine non sans effroi les conséquences de cette espèce de régularité mentale qui accable la majorité de l’espèce humaine. C’est un autre cas qui m’a inspiré cette réflexion, mais celui de Volker Schlöndorff, invité par Jean Daive à s’exprimer au sujet de l’Homme sans qualités, me semble des plus intéressants. Dans cette émission radiophonique de 1989, Volker Schlöndorff, qui a pourtant adapté les Désarrois de l’élève Törless, exprime toute son incompréhension devant l’ouvrage de Musil, lui reprochant même de s’être perdu dans son livre, d’être devenu asocial pour mener à bien son œuvre, sans y parvenir, et évoque une lecture dangereuse aux confins de la raison. Tout de suite après, dans le déroulement de l’émission, Jean-Pierre Cometti évoque au contraire l’attrait de cette expérience indéfinissable, marquée par l’indétermination ontologique. Et il est vrai que, dans Törless, on sait où l’on est : le lieu est clos et les aventures de ces petits proto-nazis qui découvrent la violence et la sexualité ont quelque chose de rassurant dans la mesure où l’on sait à qui et à quoi l’on a affaire. En revanche, dans l’Homme sans qualités, on ne sait plus du tout où l’on est, la forme même de l’œuvre ne ressemblant à rien de connu, n’étant à proprement parler ni un roman ni un essai ni même une sorte d’hybride entre les deux, et la vérité est que l’on ne sait pas du tout à quoi l’on a affaire. Schlöndorff, ai-je souligné, semble faire un parallèle entre l’asocialité croissante de Musil et l’inachèvement de son roman, disant littéralement qu’il n’est pas parvenu au bout de son livre comme Ulrich ne parvient pas au bout de la vie. Il ajoute : « C’est à perdre la raison. C’est un roman sur quelqu’un qui a voulu résoudre les grandes questions esthétiques et éthiques dans un seul roman et qui a perdu la tête et je n’avais pas envie de le suivre sur cette voie. » C’est une hypothèse excessive : si Musil rencontrait  effectivement des difficultés croissantes dont on peut supposer qu’il ne serait jamais parvenu à en venir à bout, ce n’est jamais qu’une supposition puisque ce n’est pas l’échec de son projet qui l’a interrompu — le constat de cet échec et de l’impossibilité de continuer —, mais la mort, à 61 ans. D’un événement contingent, comme souvent, il est vrai, on a tendance à faire une nécessité : « S’il n’a pas mené son projet à terme, c’est parce qu’il ne le pouvait pas », semble-t-on dire, mais cela ne va aucunement de soi, et il n’est pas impossible qu’au lieu d’énoncer quelque vérité, on cherche par ce genre d’affirmation à l’emporte-pièce à se rassurer soi-même, tant l’inachèvement échappe aux catégories dans lesquelles on se sent à l’aise. Or, l’inachèvement ne sanctionne ni positivement ni négativement une œuvre, il est, tout simplement. Et, s’il entre au panthéon de nos mythes littéraires, c’est nous qui en sommes responsables, pas lui. Robert Musil est mort d’un AVC dans sa salle de bains, ce qui n’a pas grand-chose de métaphysique, on en conviendra sans peine. Si on cherche une explication à nos perplexités, il faudra donc la chercher ailleurs. Comme si l’on pouvait jamais trouver le moyen d’apaiser le malaise que cause ce qui échappe aux catégories dans les catégories auxquelles il échappe.

31.I.26

Cette nuit, j’ai rêvé qu’on m’annonçait que mon père était mort. En réalité, dans mon rêve, personne ne m’annonçait la nouvelle ; je recevais un message dans lequel il était écrit : « Je t’annonce que ton père est mort », ou quelque chose comme cela, je ne me souviens pas de la phrase exacte, mais d’une image. Je voyais une sorte de capture d’écran, comme d’un message sur un réseau social quelconque (des lettres noires sur fond blanc, la vignette d’un visage et un nom), qui découpait un contour à l’intérieur duquel se trouvait écrite la phrase que je lisais. Et ce qui me préoccupait le plus dans mon rêve, c’était moins l’annonce proprement dite que le messager. Je me souviens ainsi que je me suis senti soulagé que ce ne soit pas mon frère qui m’annonce la nouvelle, mais quelqu’un d’autre, je ne sais pas qui, peut-être Nelly, mais ce n’est pas clair, je crois que ce n’était pas le plus important, de toute façon, mais la dimension indirecte de l’annonce, comme si l’essentiel était de ne pas avoir affaire à mon frère. Ensuite, c’est ce qui émerge de la brume entre le rêve et la veille, il me semble que je me suis interrogé pour savoir qui je voudrais pour messager de cette annonce, laquelle, je le savais, ne manquerait pas de m’être faite, tôt ou tard. Or, cela n’avait aucun sens : d’une part, on ne choisit pas qui annonce une nouvelle (pour que ce soit possible, il faudrait déjà savoir ce qui va être annoncé) et, d’autre part et surtout, j’avais déjà appris la nouvelle en sorte que la question de savoir qui me l’annoncerait ne se posait puisque c’était déjà fait. C’était donc comme si j’avais conscience dans mon rêve de rêver et que tout en rêvant mon rêve je m’interrogeais sur une réalité à venir, plus ou moins prochaine. Mais je ne crois pas vraiment pour m’y préparer, me préparer à l’annonce qui me sera faite. Pourquoi alors ? Je ne sais pas : le rêve poursuit-il une fin quelconque ? Dans la Traumdeutung, Freud dit que le rêve est l’accomplissement d’un souhait ou d’un désir, selon la traduction de Wunscherfüllung pour laquelle on opte, thèse qui rationalise le rêve, en effet, en lui donnant un but à accomplir, une fin qu’il mène à bien, mais qui ne va aucunement de soi, — s’il peut sembler rationnel de supposer que les choses ont une fin, un but, n’est-ce pas une pure et simple pétition de principe ? Au réveil, j’avais oublié ce rêve, et ce n’est qu’un peu plus tard dans la matinée que je m’en suis souvenu, mais pas exactement pour lui-même, non, j’ai écrit à Nelly : « Je me souviens pourquoi je n’ai pas très bien dormi cette nuit : j’ai rêvé qu’on m’annonçait que mon père était mort ». Un peu plus tôt, Nelly m’avait écrit pour me dire qu’elle avait dû consoler Daphné qui était triste et en colère à cause de l’appartement de son grand-père. La peinait notamment le fait que, au moment de vider l’appartement de son grand-père, elle avait dû abandonner un petit fauteuil africain sur lequel elle avait l’habitude de s’asseoir quand elle allait chez mon père. Et il est vrai que la nécessité de vider l’appartement de mon père dans la précipitation avec laquelle nous avons été amenés à le faire fut très pénible. Mais, au-delà de cet état de choses — comme si des circonstances de ce genre, quelle que soit la précipitation avec laquelle on fait ce que l’on fait, pouvaient être autrement que pénibles —, ce que je retiens, c’est la sorte de connexion qu’il y a entre Daphné et moi puisque, comme mon rêve et sa tristesse matinale le prouvent de façon assez évidente, nous ressentons les mêmes choses au même moment. Et peut-être ne faisons-nous qu’un seul et même grand rêve dont nous nous souvenons çà et là de bribes avec lesquelles nous sommes amenés à vivre au réveil, qui sait ? Au déjeuner, j’ai dit à Daphné qu’il me paraissait sain de se sentir triste et en colère, comme elle, comme moi. Et qu’il faudrait que nous trouvions une maison à nous où, dans le temps, malgré son passage inexorable, les souvenirs pourraient demeurer, à l’abri, pour ainsi dire. Même si, d’un certain point de vue, cette idée n’était pas des plus réjouissantes, elle a semblé lui plaire, et à Nelly et moi aussi. Ensuite, j’ai pensé que c’était à cela qu’une maison devait servir : à abriter les vivants, à l’évidence, mais aussi les morts et tout ce sur quoi, n’étant plus là, ils ne peuvent plus veiller et sur quoi il faut veiller à leur place pour qu’ils ne tombent pas totalement dans l’oubli, qui est pire que la mort. 

30.I.26

Fini Kracauer. Si le sujet du livre est peu ou prou le même que celui des projets de Benjamin, malgré quelques points de rencontre conceptuelle et une perspective marxiste semblable (K. cite la farce marxienne), la distance qui sépare les deux approches est immense : plus on avance, et plus le livre de Kracauer apparaît pour ce qu’il est — une biographie somme toute classique — tandis que le projet de Benjamin est intégralement philosophique. Si passionnant que soit son traitement, et l’allure à laquelle il raconte son histoire, le livre de Kracauer me laisse sur ma faim : il lui manque quelque chose, quelque chose qui aurait sans doute dû se trouver dans les livres de Benjamin, lesquels demeurent malheureusement inachevés. Et c’est peut-être cela qui me marque le plus : l’inachèvement au sens de ce manque d’un achèvement. Quand on voit ce qu’il manque à un livre achevé comme celui de Kracauer, on ne peut que déplorer l’inachèvement des projets benjaminiens, et l’esthétique du fragment que l’on vante trop souvent me semble n’être qu’une illusion : nous fait défaut ce dont nous aurions précisément besoin, ce qui nous est le plus nécessaire, et qui demeure introuvable. Nous faisons des morceaux d’un tout inachevé des fulgurances aphoristiques alors que ce sont des lézardes dans les murs d’un édifice que l’on n’est pas parvenu à bâtir. Échappent peut-être à cette remarque les thèses sur le concept d’histoire, mais est-ce si sûr ? Autrement : troisième jour sans me soucier de ce qu’il se passe dans le vaste monde, et je n’ai pas le sentiment de me replier sur moi-même, plutôt de mieux parvenir à penser mes pensées, même si, aujourd’hui, de pensées, il me semble que je n’en ai pas eu beaucoup, peut-être même aucune. Par moments, j’ai eu l’impression d’être parfaitement immobile. Mais ce n’est pas vrai. Peut-être est-ce simplement que je ne suis pas perturbé par des pensées qui ne sont pas les miennes, et qu’il vaut mieux n’en avoir aucune que d’importation. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas. Peut-être rien. Si cela veut dire quelque chose, peut-être trouverai-je demain. Sinon, tant pis, cela retournera à l’oubli. Dans un coin de mon esprit, je note ce nom : Tinduff. Ne sais-je donc que vouloir être ailleurs ?

29.I.26

Un selfie dans l’avion pour Auschwitz. — Entre une publicité pour un string Undiz et une autre pour le nouveau roman de Delphine de Vigan chez Gallimard, je n’ai pas pris en photographie la disparition de la tour dans le ciel de Paris. Peut-être parce qu’il y a déjà trop d’images, comme on peut le voir, peut-être parce que, cette disparition, je l’ai déjà trop prise en photographie, et qu’aucune de ces photographies ne m’aura permis de comprendre pourquoi ce phénomène me fascine autant. Mais comment une photographie permettrait-elle à elle seule de comprendre quoi que ce soit ? D’ailleurs, ce n’est jamais pour comprendre directement que j’ai pris ces photographies, mais toujours comme documents, comme traces qui devaient trouver place dans un projet où elles acquerraient un supplément de signification, et apporteraient en échange un supplément de signification au projet où elles prendraient place. Je n’ai pas pris la photographie de la disparition de la tour dans la brume, à la place j’ai passé une main dans ma barbe imbibée de cette dernière et fraîche humidité. Était-ce la réponse de mon corps à l’environnement dans lequel il se trouvait, ma manière à moi de me faire comprendre que ce que j’expérimentais depuis la vision de la tour invisible dans le ciel de Paris, je l’expérimentais aussi depuis moi-même et que, si je m’étais trouvé là où se trouvait la tour, si je m’étais regardé depuis son point de vue à elle, inverse à celui depuis lequel je la regardais, moi, tout comme je ne la voyais pas, je ne me serais pas vu ? C’est l’exception qui me fascine dans la disparition de la tour, me suis-je dit. Et j’ai ajouté en manière d’objection : Mais elle disparaît fréquemment, ne trouves-tu pas, peut-être n’est-ce pas si exceptionnel que cela ? Or, cette objection portait moins sur la nature de mon expérience que sur la signification de l’exception, une exception n’ayant pas besoin de ne se produire qu’une et une seule fois pour l’être, exceptionnelle, pour l’être, exceptionnelle, il suffit qu’elle ne se produise pas le plus fréquemment, qu’elle soit suffisamment rare pour qu’on la voie, et la disparition de la tour dans le ciel de Paris est suffisamment rare (la plupart des jours, en effet, on la voit sans difficulté, la tour) pour que l’on voie qu’elle manque, l’on voie qu’elle est invisible, voie qu’on ne la voit pas. Voir le non-voir, en l’occurrence, dirais-je, c’est cela l’exception, car l’exception n’est exceptionnelle que dans la mesure où on la perçoit en tant que telle, où l’on fait, en même temps que l’expérience de l’exception (ce qui est exceptionnel), l’expérience de l’exceptionnalité de l’exception (que c’est exceptionnel). C’est après être allé courir, ce matin, dans la brume, que je me suis aperçu en passant la main dedans, qu’à ma barbe un nuage de brume s’était accroché. Avant d’être allé courir, Nelly m’avait parlé de cette histoire de selfie dans l’avion pour Auschwitz, moi, je n’informe plus que par ouïe-dire, c’est salvateur, et je m’étais dit : si tout n’était pas politique, peut-être que la politique aurait quelque intérêt, qu’elle ne serait pas réduite à cette mauvaise plaisanterie que les personnes qui détiennent les mandats que les gens leur confient en votant pour eux nous font pour nous humilier. Mais je ne sais pas si j’ai raison. Le plus déprimant, ce n’est pas que l’on se prenne en selfie dans l’avion pour Auschwitz, ce qui ne prouve rien sinon que la mémoire de la Shoah est devenue une mémoire forcée, ce qui ne semble pas tout à fait étonnant compte tenu du temps qui a passé, c’est un processus naturel, il me semble, que l’oubli, et d’autres mémoires douloureuses, pour ne pas dire doloristes, elles aussi, tendent à supplanter cette mémoire, on ne peut pas nier, en effet, qu’il y ait une conccurrence des mémoires, la loi du marché s’applique à tout ce qui se tient à la surface de la terre, mais que cette pratique soit banale. Et, le plus étonnant, dès lors, ce n’était pas que l’on fasse ce que l’on fait, que l’on voie ce que l’on voit, mais que l’on s’en étonne encore et que, au lieu de tirer les conséquences qui suivent de la banalisation de la barbarie — laquelle s’ensuit de la banalisation de la politique, de la croyance que tout est politique, et même le port du string —, c’est-à-dire : en changeant notre façon de vivre, nous continuions à vivre la vie que nous vivons, une vie de plus en plus désespérante où l’on se prend en selfie dans l’avion pour Auschwitz et s’en offusque ensuite. Si je vois la tour disparaître, ai-je eu alors l’idée, si je vois que je vois la tour disparaître dans le ciel de Paris, ce n’est pas simplement parce que la tour disparaît, et que ce phénomène, je lui trouve des qualités esthétiques exceptionnelles, c’est bien sûr cela mais ce n’est pas seulement cela, c’est aussi pour me souvenir que la vie peut être autrement qu’elle n’est, d’une toute autre forme, d’une toute autre nature, ce n’est pas quelque chose que nous sommes contraints de vivre contre notre gré, quand même, bien souvent, trop souvent, c’est ainsi que nous en faisons l’expérience, c’est ainsi que nous ressentons le fait de vivre notre vie, de l’intérieur, pour ainsi dire, d’un autre point de vue, il y a d’innombrables autres formes de vie possibles qu’il nous appartient d’explorer ; — c’est notre tâche.

28.I.26

Mappemonde. — Difficile de composer avec les opposés quand l’endroit où je me trouve, me semble-t-il, n’est pas situé à mi-chemin, au milieu, ni quelque part entre les deux, mais tout à fait ailleurs. Sur la carte d’un univers (mental ou autre), où cela se peut-il bien se trouver, ailleurs ? Précisément : ce n’est pas sur la carte. Imagine une planisphère, tout s’y trouve, et maintenant cherche un point qui n’y est pas, qui n’est même pas dans la marge, eh bien, ce point, comment vas-tu l’indiquer ? Tu ne le peux pas. Tu dis : Ce n’est pas possible, j’ai dû me tromper. Une erreur de calcul, ou quelque chose comme cela. Et alors, de deux choses l’une, ou bien tu admets que tu t’es effectivement trompé et tu cherches un point sur la carte qui n’est pas celui où tu pensais que tu te trouvais mais qui pourrait faire l’affaire, ou bien tu ne l’admets pas et alors, de deux choses l’une, encore, ou bien tu renonces purement et simplement à te situer où que ce soit, et alors tu n’es nulle part, ou bien tu cherches à dessiner ta propre carte de l’univers, mais peut-être n’y a-t-il pas de carte de cet univers, peut-être que cela n’a pas de sens dans ton univers de dessiner des cartes où mettre des points où se trouvent les gens, peut-être qu’il faudrait s’y prendre autrement, oui, d’une façon complètement différente, mais ce n’est pas simple, comment faire ? par quoi commencer ? par où commencer quand ce que tu cherches à situer ce n’est pas sur la carte et qu’il n’y a pas d’autre carte ?  C’est à devenir fou, parfois. Et ce n’est pas une façon de parler. Combien de fois me suis-je retrouvé à me parler tout seul parce que j’avais besoin de me situer sur une carte qui n’existait pas, que je ne savais pas dessiner et que, peut-être, si j’avais su la dessiner, je n’aurais pas pu la dessiner parce que de là, précisément, il n’y a pas de carte, — c’est nulle part. Ou alors, ce n’est pas tant que l’on n’a pas prévu tous les points, mais que l’on ne se préoccupe pas de tous les points, on se contente d’un, ou deux ou trois, ici, là — ici et là sont à l’opposé l’un de l’autre, tu vois — et puis quelque part entre les deux, au milieu ou n’importe où, de toute façon, personne ne s’intéresse à l’entredeux. On voudrait dire : Regarde, l’un, l’autre ou tel tertium quid, tout cela revient au même, tes points seront toujours mal placés, tes coordonnées erronées parce que ton repère est mal fait, ce n’est pas une erreur de calcul, on ne peut pas s’y perdre, il faut connaître son chemin avant de l’emprunter, mais c’est long, de se perdre, cela fait tout un détour, et l’on n’a pas le temps pour les chemins qui rallongent, les digressions, quand on fait des affaires, on va droit au but en cherchant un raccourci. Qui contemple le paysage ? Je n’ai pas la passion de la lenteur. Il me semble que, tout ma vie, j’ai été impatient. Mais ce n’est pas une décision qui se prend — comme le temps —, c’est quelque chose qui s’éprouve — comme la durée —, une expérience qu’il faut faire, qu’il faut apprendre à faire, qu’il faut accepter de faire. Peut-être vient-elle de l’échec. Et par « échec », je n’entends le genre de bêtise contemporaine, je ne sais quelle résilience : « Il faut échouer pour réussir », non, l’échec pur et simple et dur et qui, pourtant, ne semble pas être réellement différent de la réussite, non qu’il y conduise, non qu’il se confonde avec, mais la frontière ne te semble-t-elle pas floue, perméable, évanescente, disparaissante, inintéressante ? Ce dont le monde social m’a renvoyé l’image de quelque chose de raté ne l’était pas, ce n’était tout simplement pas sur la carte du monde social ; sur la carte du monde social, il n’y avait pas de place pour moi, on ne pouvait pas me situer d’un point, et cela, je crois, n’a pas changé, je n’ai jamais eu de place en n’ai toujours pas, pas de région à moi, je suis ailleurs, sur une autre carte, et qui n’existe pas. J’ai encore croisé l’éditeur chauve, ce matin, en allant me promener au jardin. Un peu avant, sous la douche, songeant, je ne sais pourquoi, à la morte de l’autre jour, j’ai eu une pensée des moins charitables, et je me suis dit que, malgré l’apparence de l’échec, je ne voudrais pas d’une autre vie que la mienne. Et ce n’est pas un peu de wishful thinking, non, je ne dis pas cela pour me rassurer : je suis un astre errant. Ne s’agit-il pas d’ailleurs d’inventer son propre système solaire ?

27.I.26

Volte. — Ne pas s’en soucier, « vivre sa vie », comme disait Godard, n’est-ce pas le bien suprême, ou quelque chose s’en approchant ? Je ne fais rien, c’est vrai, et pourtant, comment se fait-il que j’aie le sentiment de m’absenter ? Cela, sans sensation de manque, comme on dirait de quelqu’un qui serait sous la dépendance d’un narcotique dont, faute de le consommer, il souffre. Bien suprême ou luxe certain, du moins. Le sentiment de m’absenter ou bien celui d’exister, enfin, de nouveau (je ne sais pas, les deux, probablement) ? Il y a toujours ces absurdes bolides qui déchirent le silence dans le noir comme dans le gris. Et, plus loin, je le suppose — en deux jours, à peine, rien n’a dû changer, en effet —, toujours les mêmes événements qui ont lieu selon les mêmes lois dont on pourrait croire qu’elles sont éternelles ou constitutives de notre espèce ou je ne sais pas quoi. C’est ce que l’on s’imagine, je crois, oui. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est toujours la même histoire, mais je considère qu’elle ne me concerne pas. Si nous arrivions à nous persuader qu’elle ne nous concerne pas, qu’elle ne concerne personne, qu’elle n’est qu’une nuisance à laquelle il faut s’efforcer d’être indifférent, cesserait-elle ? Je ne sais pas. On peut supposer que non, et alors ? Contrairement au paradoxe qu’une certaine politique nous aura conduits à tenir pour vrai, il n’y a pas de déclaration d’indépendance collective (une indépendance collective nous place sous une autre dépendance, elle ne nous en libère pas), l’indépendance ne peut être que singulière. Et c’est en cela que tiendra sa radicalité (i.e. elle pourra être une racine de quelque chose, elle poussera). Rien à voir, mais ces phrases dans le livre de Kracauer sur Offenbach (219) : « Ainsi l’opérette vogue entre le Paradis perdu et le Paradis promis, vision soudain entrevue, aussitôt évanouie, et qui échappe au concept du vulgaire. Les républicains qui, somme toute, auraient pu apprécier ses couplets satiriques en étaient pour leurs frais et il en était de même de cette société enivrée à laquelle étaient dédiées les scènes bachiques. Frivole et ambiguë, l’opérette se gausse des uns et des autres. Elle s’élance, insaisissable, sans pénétrer tout à fait dans la vie sociale, à travers le temps, hors du temps, vers les paradis passé et futur ; c’est un oiseau de paradis, dont le plumage s’irise dans l’irréalité du Second Empire. »

26.I.26

Sans masse. — Comme je me sens impuissant — ou dois-je écrire : « comme je me sais impuissant », « comme je suis impuissant » ? à vrai dire, ce sont trois manière d’exprimer la même pensée — je décide de me comporter comme tel. Si je devais décrire cela d’un geste, ce ne serait pas celui de lâcher quelque chose, comme quand on desserre soudain les muscles d’une main qui la tenaient fermée, mais de me détourner. Je ne m’intéresse à rien de ce qu’il se passe dans le monde. De toute façon, cela n’a aucun sens, et tout ce qui se fait me semble indigestement mauvais. D’aucuns, peut-être pour justifier cet harassant phénomène, affirment que nous sommes la pire espèce de l’univers, mais je ne sais pas ce que cela signifie. C’est une explication qui me semble bien trop simpliste et qui, paradoxalement, ressemble à une sorte d’absolution : comme nous sommes ce qu’il y a de pire dans l’univers, semble-t-on dire par là, il ne sert à rien d’essayer de mener une vie bonne, nous pouvons faire n’importe quoi en attendant que l’espèce disparaisse, et le plus tôt sera le mieux. Je comprends le sentiment, toutefois, d’où les affirmations de ce genre proviennent : nous avons la capacité d’exprimer notre conscience de soi (disposition qui, en l’état actuel de nos connaissances, du moins, nous rend uniques dans l’univers), ce que la plupart d’entre nous faisons de façon absolument non-critique, vociférant ou écrivant des romans, et nous imaginant de la sorte dire quelque chose, alors que c’est quelque chose d’extrêmement difficile d’exprimer de façon signifiante notre conscience de soi, cela exige une concentration extrême, une immense distance, une ironie féroce toujours tournée contre soi, il faut se confronter à ses doutes et accepter qu’ils ne puissent pas être surmontés, dépassés, qu’ils sont là, — comme notre vie, comme notre mort, et il est infiniment plus facile de geindre ou de brailler, confondant ceci avec cela. D’ailleurs, je ne crois pas que nous soyons une espèce. C’est-à-dire : comme catégorie scientifique, il y a évidemment quelque chose comme « l’espèce humaine » (c’est un raisonnement circulaire), mais cela n’implique en aucun cas qu’il y ait une quelconque « communauté humaine », ce qu’on entendait, avant, quand on parlait de « fraternité », par exemple. Et, dès lors, nous considérer en tant que totalité signifiante n’a absolument aucune signification : ce que nous cherchons quand nous parlons d’« humanité », de « communauté », de « fraternité », d’« universalité », et caetera, ce genre de choses n’existent tout simplement pas. Ce sont des entités absentes dont une mauvaise compréhension de notre langage nous laisse présumer l’existence, mais il n’y a rien. Est-ce parce qu’« il n’y a rien », comme je viens de l’écrire, que je me détourne ? Non, quand je dis : « Je me détourne », je me détourne de l’agitation de la planète parce que, en vérité, elle ne me concerne pas, je n’y puis rien, et je n’ai pas le sentiment qu’elle s’adresse à moi, à d’autres que moi, peut-être, et dans ce cas, ai-je envie de dire, tant pis pour eux, je les plains. C’est , sur ce théâtre-là, que je suis impuissant, et me persuader du contraire, comme la démocratie le fait, ne peut que me rendre malheureux, d’un malheur sans cause ni fin réelles, parce que je n’ai pas de rôle dans ce qu’il s’y joue. L’illusion, c’est de croire que certains y jouent un rôle (« les puissants ») cependant que d’autres, non, comme moi (« les anonymes »). Ce n’est pas vrai (relis le journal du 9.I.26) : nous devrions tous nous mettre au même régime de l’impuissance. C’est la seule façon d’en finir avec la nuisance, la violence, la bêtise que produit en masse — comme dit Walt Whitman, qui s’en est fait le chantre — notre civilisation industrielle. Dix-sept pages dans le carnet noir « d’un hiver », pages qui, je crois, ne parlent que de cela. Me ferais-je donc, moi aussi, le chantre de quelque chose ? Quel est l’antonyme d’En-masse ?

25.I.26


Succès (avec un « s » fantôme qui marque le pluriel comme dans « refus »). — Cette semaine, au détour d’une conversation, Nelly m’a appris qu’_______ __________ était décédée. Il y a un an déjà, et pourtant, je ne le savais pas. Cela ne m’a fait aucune peine, du moins n’ai-je pas ressenti de tristesse, je me suis même senti soulagé, je crois. Comme si, avec cette mort, c’était une partie de mon passé qui était effacée ou dont, du moins, en l’absence de témoins, il ne resterait plus de traces. C’est évidemment une illusion, mais c’est ce que j’ai pensé. Après mon départ de chez _______, je ne l’avais plus revue. Et n’en ai jamais eu la moindre envie. Je crois que je lui en voulais : son milieu lui avait ouvert ces portes qui, à moi, seraient toujours fermées, et elle n’avait rien su en faire parce qu’elle n’était pas capable d’en faire quoi que ce soit. Elle m’avait invité à une soirée chez ses parents. Je revois son père assis dans le canapé du salon de leur grand appartement du ___ ___________, non loin de __ _______ __ _________, vieux monsieur devant qui tout le monde semblait un peu courbé. Moi, on ne me l’avait pas présenté. Je ne devais pas être assez bien pour cela. En revanche, quand je l’avais invitée chez moi, dans mon petit appartement du VIe arrondissement, ivre morte, elle avait vomi sur un mur. Pour cela, je devais être assez bien, oui. Je me suis souvenu de la publicité que, à la mort de son père, l’on avait fait paraître dans le journal, mélange de banalité et de cynisme, comme seule la bourgeoisie en est capable : « Les grands écrivains ne meurent jamais », était-il écrit au-dessus d’une photographie en noir et blanc de lui. Quelle grotesquerie. Tout à l’heure, sans établir le lien que l’écriture semble me suggérer à présent, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas de succès : si c’était une sorte de malédiction, si je n’étais tout simplement pas en phase avec mon époque, ou si je me trompais sur mon compte et n’avais en réalité aucun talent. Ensuite, j’en ai parlé avec Nelly, qui m’a répondu qu’elle connaissait la raison : je refuse de me prostituer. (Ce sont ses mots, à elle, non les miens.) _______ ne s’était pas prostituée, au sens où Nelly l’entendait, c’est vrai, elle s’était contentée de profiter de son nom pour exister (à peine, en vérité, mais c’était lié à son absence de talent et non à la chance que son nom lui avait offert, à elle comme à ses frères), quand moi je végétais sous cette sombre verrière, factotum de mon propre malheur. C’est un peu grandiloquent ce que tu écris là, ne trouves-tu pas ? Oui, mais ce n’est pas tout à fait inexact.

24.I.26

Offre de rachat. — Cette semaine, outre les produits de première nécessité, dont des oranges sanguines, de succulentes tarocco, notamment, qui me viennent d’Italie en attendant que j’aille à elles, le mois prochain, à Rome, je n’ai dépensé pour moi-même que 6,25 euros, à savoir 3,25 euros pour un exemplaire d’occasion de l’ouvrage de Siegfried Kracauer, Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire, auxquels s’ajoutent 3 euros de transport via Mondial Relay. Je ne crois pas que ce soit suffisant pour vivre, dans l’absolu, mais, comme je ne vis pas dans l’absolu, cette semaine, cela m’aura largement suffi. Hier au soir, j’ai lu avec un rare enthousiasme les cinquante premières pages du livre de Kracauer, à la fois denses, vives, intelligentes et passionnantes. On peut évidemment faire des rapprochements entre Kracauer et Benjamin, dans la mesure où leurs projets portent sur la même ville, la même période, avec une intention semblable, et que Kracauer emploie comme Benjamin le concept de « fantasmagorie », notamment, mais un coup d’œil, même rapide, fait voir toute l’étendue de ce qui les sépare. Kracauer avance, et le rythme de sa prose semble se régler sur le rythme du cancan de cette époque qu’il décrit avec verve (« Ce Musard infernal, / C’est Satan qui conduit le bal »), tandis que Benjamin semble toujours en train de ralentir, toujours sur le point de s’arrêter. Hier, j’ai passé la matinée à traduire les premières pages de Zentralpark (§§ 1 à 3) et ce qui m’a frappé, au cours de cet exercice, c’est le travail infime sur la langue qui est à l’œuvre chez Benjamin, les traits fins des détails qui cherchent à décrire avec la plus grande précision une physionomie. Les métaphores sont infiniment précises, et il faut leur accorder une attention tout aussi minutieuse pour pénétrer dans le labyrinthe du texte. Contrairement à celle de Kracauer, chez qui on sent le métier de journaliste, qui sait parler à son lecteur, l’écriture n’est pas élégante, elle est pleine de répétitions, elle n’est pas fluide, elle ne coule pas, semble venir buter sur chacun des mots qu’elle croise, non parce qu’elle ne sait pas quoi dire, hésite, mais parce qu’elle cherche l’expression la plus juste, la plus précise, creuse des galeries dans le langage pour se frayer son chemin. Dans le § 3, 2, où Benjamin oppose Baudelaire et Hugo, il emploie deux expressions formées sur la même racine (heim), une pour chacun des protagonistes : heimsuchen pour Baudelaire et sich heimisch fühlen pour Hugo, expressions qui décrivent deux relations contraires au dehors, deux rapports incompatibles entre l’intérieur et l’extérieur. Charbonneau traduit heimsuchen par « hanter », mais ce n’est pas la bonne métaphore. Le paragraphe ne porte pas tant sur les esprits, les fantômes que sur la relation du dedans au dehors. Pour Hugo, dit Benjamin, le cosmos est plein d’esprits qu’il invite à sa table (spiritisme : tables tournantes) tandis qu’il y a quelque chose de pascalien dans l’effroi nu du spleen qui envahit Baudelaire (« le silence eternel de ces espaces infinis m’effraye ») : le cosmos est vide et cela est effroyable à qui est saisi par cette conscience. C’est le dehors littéralement vide qui envahit l’intérieur du poète, lequel n’a rien du foyer accueillant (le ménage), mais est le lieu de l’expérience la plus angoissante. L’intérieur de Baudelaire est envahi (heimsuchen) par le vide cosmique tandis que Hugo invite les esprits à sa table, se sent chez lui (sich heimich fühlte) dans un cosmos surpeuplé. À une telle allure, par conséquent, a-t-on envie de dire, l’écriture ne peut pas avancer, ou alors le plus lentement du monde. Ainsi, alors qu’Offenbach, en tant que figure de la fête, est vitesse, Baudelaire et les passages, spleen et architecture détruite, figures de la tristesse, sont lenteur. En consultant les nouvelles du monde, ce matin, j’apprends qu’une série télévisée dont le personnage principal s’appelle Laura Stern (c’est d’ailleurs le titre de la série, « L’affaire Laura Stern ») sera prochainement diffusée : Laura Stern, comme mon personnage s’appelle dans la Vie sociale. J’essaie de me persuader que cela n’a rien à voir, et puis que c’est indifférent, mais je n’y parviens pas : j’éprouve de la répugnance, comme si l’on m’avait volé quelque chose pour en faire un sous-produit de mauvais goût. Mais pourquoi est-ce que je consulte les nouvelles du monde ? Tout est sale, sali, salissant. Daphné, qui a vu le livre de Kracauer sur mon bureau, et qui nourrit une vive passion pour Offenbach, d’une petite voix polie, me demande si, quand je l’aurai fini, elle pourra le lire, elle aussi. Je lui dit que oui, mais ne lui pas que c’est pour cela, en vérité, que j’en ai fait l’acquisition. On croit que tout est sale, sali, salissant, mais ce n’est pas vrai : il y a toujours un instant, un être qui rachète.

23.I.26

Großer Halb. — Dans le grand livre de l’univers (cette idée ne surprendra guère les lecteurs du conte de Borges, « La bibliothèque de Babel »), où tous les énoncés doués de sens (les mots, les phrases, les livres, les encyclopédies, et caetera) sont contenus, la plupart des groupes de signes qui s’y trouvent ne veulent rien dire et sont simplement des suites de caractères dépourvues de toute signification. Et pourtant, qui a déjà fait une faute de frappe en tapant l’intitulé de sa recherche sur internet n’aura pas manqué de constater un phénomène d’une ampleur manifestement grandissante : il semble non seulement que quelqu’un ait commis toutes les fautes de frappe possibles et imaginables avant nous, mais que des personnes (dont on ne sait qui elles sont, au juste) aient en outre choisi d’employer cette suite malencontreuse de caractères pour désigner quelque nouvel objet de l’univers, une société de promotion industrielle automobile, une préparation culinaire, un groupe de rap, un soin pour le corps, une pratique culturelle, un parti politique, un médicament pour soigner l’acné, et caetera, et caetera, qu’il aura par suite paru impératif à l’humanité de recenser sur internet, dans le but probable de vendre quelques exemplaires de plus de quelque chose. En sorte que l’on est en droit de se demander, puisque selon toute vraisemblance cette inflation sémantique accompagne ou est à l’origine d’une inflation ontologique correspondante (le lien de causalité n’étant pas aisé à établir, on s’abstiendra de se prononcer définitivement à son sujet), jusqu’à quel point l’univers est susceptible de croître et si la fin du monde, plutôt qu’une sorte d’explosion à peu près semblable à celle que l’on s’imagine quand on pense au big bang, ne sera pas due à l’obésité galopante dont l’ontologie souffre du fait de la propension des êtres humains à toujours inventer des choses nouvelles, fussent-elle d’une nullité flagrante, comme nos nombreuses recherches erronées sur internet ne manquent jamais de nous en apporter l’affligeante preuve. Nous sommes cernés par un univers de signes dont nous peinons à déceler le sens et dont la vérité est que nous préférerions l’ignorer. Les charmes métaphysiques dont les conteurs paraient jadis leurs histoires ont passé : la réalité s’étant obstinée à rendre vraies leurs élucubrations fantastiques, les signes ont sauté hors du texte pour envahir l’univers en créant de nouvelles choses, et de nouvelles choses, et encore de nouvelles choses, et ainsi de suite, à l’infini. On comprend rétrospectivement que la maxime de Derrida, d’après laquelle « il n’y a pas de hors-texte », n’était pas tant une déclaration de principe avant-gardiste qu’une mise en garde contre les dangers de l’inflation syntaxique : les signes s’ajoutant aux signes d’après une loi de croissance stochastique qui ne connaît pas de limite supérieure (la limite inférieure étant toujours celle que l’on est en train de dépasser), ils auront bientôt recouvert l’univers, anticipant la connaissance que l’on pourrait avoir un jour de l’inconnu, et humiliant le sens comme une suite de plus, sans privilège aucun, parmi celles, innombrables, qui ont déjà été parcourues, et les armées nécessaires de celles qui ne manqueront pas de venir. On le comprend, certes, mais un peu tard, peut-être. Tant pis pour nous, qui en faisons l’expérience désenchantée. Et fatiguée.