161225

Ce matin, quand j’ai vu ______ sur son vélo, je me suis dit : Il a pris un coup de vieux, ______. Et tout de suite après : Moi aussi, j’ai dû prendre un coup de vieux. Sauf que je ne me vois pas comme je vois ______ quand je me dis qu’il a pris un coup de vieux, ______, pour cela, il faudrait que ______ soit à ma place et moi à la sienne ou alors l’inverse. Je ne savais pas que ______ faisait du vélo. Mais peut-être que ce n’était pas ______. Quand j’ai croisé ______, ai-je eu ou n’ai-je pas eu l’impression que ______ me reconnaissait et qu’il se disait : Il a pris un coup de vieux, Jérôme, non ? Il aurait pu s’arrêter, je ne dis pas qu’il aurait pu descendre de son vélo, ______, non, mais il aurait au moins pu s’arrêter, et me dire un mot, ______, moi je n’allais tout de même pas lui courir après. Non. Mais ce n’était peut-être pas ______. Pour le savoir, il eût fallu que je lui demande si c’était ______, et il eût pu s’agir d’un autre ______ que le ______ auquel je pense, le ______que j’ai connu, qui était plus jeune que moi et dont je me suis dit, me souvenant du ______ jeune que j’ai connu, du ______ qu’il n’est plus, donc, Il a pris un coup de vieux, tout de même, ______. Mais si ce n’était pas ______, ou alors un autre ______ que mon ______, alors tout cela ne veut rien dire. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas trouvé que Guillaume avait pris un coup de vieux, ce soir, quand je l’ai vu, et j’étais sûr pourtant que c’était lui, lui et non pas un autre, un autre que lui ni un autre Guillaume. C’est rassurant, me dis-je à présent, de savoir à qui l’on a affaire. C’est vrai, à quoi peut-on se fier désormais ? Ne vivons-nous pas à l’ère du faux, où tout peut être fabriqué, modifié, à l’heure où le faux est indiscernable du vrai ? Guillaume s’est-il dit, me voyant, Tiens, il a pris un coup de vieux, Jérôme ? Je ne sais pas. En tout cas, il n’en a rien laissé paraître. C’est heureux. Moi, je trouve que j’ai pris un coup de vieux. Je n’arrête pas de me dire : Je vais mourir. Ce qui est vrai, absolument, mais ce n’est pas ce que je veux dire, je ne veux rien dire dans l’absolu, je veux dire : Je vais mourir, maintenant, bientôt. Et le fait que je ne sois pas mort ne prouve rien, ne suffit pas à me détromper, je peux mourir l’instant d’après ou l’instant d’après ou l’instant d’après, ce qui, nécessairement, finira par arriver. Est-ce vieillesse que cela ? La dégénérescence, sans aucun doute, oui, l’affaissement, le déclin, assurément, et bientôt, il ne restera plus rien de moi, je me serai écroulé. Bientôt, plus personne ne pensera plus à moi. On m’aura oublié. Cela devait bien finir par arriver, me dirais-je, si je pouvais encore me le dire, alors, mais je ne serais plus, alors, alors je ne pourrais plus, alors. Et puis, de toute façon, comment se souviendrait-on de moi ? Comment ? — j’entends : par quel miracle. Comment ? — j’entends : en quels termes, de quelle façon, en bien, en mal, en quoi ? Peut-être que Guillaume se souviendra des lasagnes que je lui avais cuisinées, ce soir du seize décembre deux mille vingt-cinq, et de la tarte aux pommes, aussi ? Ça ou mes livres, le choix est vite fait.

151225

Recopié les poèmes que j’ai écrits ces dernières semaines dans un carnet. Y compris celui de ce matin, en marchant dans Paris. C’était cet après-midi, dans un carnet grand public, ligné format A5, et avec un stylo Bic rétractable noir, un M10, pour être précis, tout d’abord, allongé par terre, sur le ventre, puis assis à ma table d’écriture. Qui n’écrit pas ou, plus précisément, n’écrit pas comme un maniaque, ne comprendra pas l’importance de ces détails (pas ces détails-là, mais ce genre de détails, que ce genre de détails aient une importance). Et pourtant, d’une manière qui me semble encore quelque peu difficile à exprimer clairement, ces détails ont une importance considérable. Ils inscrivent l’écriture dans la vie, la vie la plus ordinaire et la plus profonde. Ce matin, à l’approche du Parc Montsouris, avec un sans-gêne déconcertant étant donné le sujet qu’ils abordaient, des employés aux espaces verts discutaient en criant d’un trottoir à l’autre de l’Avenue René Coty (de l’allée centrale de l’Avenue René Coty au trottoir de la rue Saint-Yves, qui se trouve un peu en hauteur par rapport à l’avenue, pour être tout à fait exact) : « — Hé, tu sais qu’y a un type qui s’est pendu à une de nos cabanes, ce matin ? — Ah bon ? — Ouais, il s’est pendu devant la cabane. — Eh ben, l’a pas fait les choses à moitié, lui… Allez, tant pis… » L’intérêt que nous portons au sort des autres, me suis-je dit en entendant cette dernière remarque philosophique, est tout relatif. Mais en quoi différait-elle, cette dernière remarque, de ce que nous inspire la mort de milliers de personnes, dont nous prenons chaque jour, dans des circonstances plus ou moins atroces, plus ou moins violentes, et toutes les justifications que, de quelque camp que viennent les voix qui s’adonnent à cet exercice répugnant, l’on s’acharne à apporter pour faire rentrer la mort dans une sorte d’ordre des choses où, malgré tout notre progrès, toute notre science, toute notre richesse, elle n’a pas sa place ? À vrai dire, je l’ignore : en rien, probablement. J’ai continué de marcher, et trouver les grilles du parc fermées (ceci s’expliquant par cela) ne m’a pas empêché de poursuivre ma route autour, puis jusqu’à la BNF puis jusqu’à la maison en passant par le Jardin des Plantes et le Jardin du Luxembourg. Tout en marchant, comme je l’ai dit un peu plus tôt, j’ai écrit un autre poème, le neuvième, moins sombre que les précédents, ce qui s’explique : je l’ai écrit dans une éclaircie. Cette précision météorologique n’est pas sans importance : les poèmes que j’écris ces dernières semaines retrouvent une idée que j’avais eue, il y a plusieurs années de cela, sans jamais la mener réellement à bien, le carnet doit encore être quelque part, peut-être, mais je ne sais pas où, l’idée d’écrire un carnet d’un hiver, ce que je suis en train de faire, même si nous ne sommes pas encore en hiver, c’est pour cela que le carnet ne s’intitule pas carnet d’un hiver, mais il ne s’intitule pas non plus carnet d’un automne, il pourrait s’intituler carnet d’une année, si je continuais après l’automne, durant l’hiver, le printemps et l’été, ce que j’ai l’intention de faire, ou pourrait s’intituler carnet des saisons avec des parties pour chaque saison, ce qui n’est pas follement original, mais ce n’est pas la question, clairement définies ou non, ce n’est peut-être pas non plus la question, mais j’ai tout de même sauté deux lignes au début de chaque page sur laquelle j’écris un poème pour laisser la possibilité d’écrire un titre ou un autre, plus ou moins général, plus ou moins particulier, c’est important de se laisser des possibilités, de ne pas se les fermer, idée que l’écriture soit au cœur de la vie, sans séparation, comme nous devrions être, sans séparation, parmi le cosmos.

141225

L’humanité ne fait pas le tri. Ou ne le devrait pas. Pourtant, quand je vois cette meute de motards déguisés en pères Noël déferler sur le boulevard, faisant hurler les moteurs de leurs engins et une infâme musique dans des hauts-parleurs de qualité inférieure, le tout sous la bienveillante surveillance de la police nationale, sinon de faire le tri —la vérité est prosaïque : le tri se fait tout seul —, j’ai envie de me séparer. De facto, je le suis, séparé mais il me semble ce n’est pas assez. Je rêve d’une maison avec vue sur la mer, perdue dans une région au climat si affreux que personne ne s’aventurerait à venir la visiter. Au lieu de quoi, évidemment, je réside sur la rive gauche de Paris. Cruel destin. N’exagérons rien, mais l’on n’en est pas loin. Est-ce vrai que la vérité est prosaïque ? La question, en tout cas, ce me semble, ne l’est pas. Il faudrait donc répondre par la négative. On a l’impression, toutefois, qu’elle l’est, ou du moins qu’elle est quelque chose de simple, ou plutôt qui se peut offrir avec une certaine simplicité à qui se trouve bien disposé à son égard. Mais qui se trouve bien disposé à son égard ? Si je le prétendais de moi, qui pourrait croire à ma sincérité ? Je cherche, malgré cela, sinon la vérité (au sens de l’entité majuscule), des phrases qui ne soient pas trop injustes, ne soient pas trop maladroites, se tiennent à peu près droites, le tête haute et le regard tourné vers le lointain. La misère, la vraie misère, c’est la limitation que l’on s’impose, — son petit périmètre à soi. Il est sensible, très, ne croit pas que ce soit quelque chose d’insaisissable, à la vérité, il suffit de faire attention à la réalité pour tout comprendre, d’un coup. Tout est révélé. Ce matin,  par exemple, cependant que je fais des pompes entre le lit et le bureau, à la radio, il y avait une femme qui parlait de son rapport à la musique (il y a une émission comme ça, tous les dimanches matins, sur la station France du même nom) et, encore que je n’aie jamais prêté la moindre attention réelle à sa voix, que j’ignore à peu près tout d’elle, l’écoutant parler, je me suis dit : « Tiens, mais c’est _____ _________. » Après avoir fini mes pompes et éteint la radio (je ne suis pas fou, je ne tiens pas à m’infliger deux séances de torture coup sur coup), j’ai vérifié sur le site internet de la radio si c’était bien elle, et c’était bien elle. Et je n’ai pas compris si cette version de la réalité (les gens qui ont du succès, et la petite mondanité qui se forme par là) était trop prévisible ou si j’étais trop intelligent, trop sensible, trop clairvoyant pour la trouver intéressante. Sauf que moi, je n’ai pas de succès. Oui, tout raisonnement a une limite. Malheureusement pour moi, c’est celle-là. Comme l’écrit Paolo Santarcangeli dans son livres sur les labyrinthes : « Le labyrinthe est double : si ses couloirs sinueux évoquent les tortures de l’Enfer, ils conduisent toutefois vers le lieu où s’accomplira l’illumination. »

131225

Pas d’aventure aujourd’hui, même miniature. Les mauvaises pensées — et Dieu sait que je n’en manque pas, je suis comme une usine à mauvaises pensées, si n’importe quel pays avait le taux de productivité qui est le mien en matière de mauvaises pensées, il prendrait des décennies d’avance sur ses concurrents dans n’importe quel marché —, je ne les chasse pas à proprement parler, je les laisse s’exprimer, je les considère avec détachement, me disant : Oui, c’est ce que je pense, mais j’en ai l’habitude à présent, je sais que je suis une usine à mauvaises pensées, elles ne me font rien, en réalité, parce que je sais que ce n’est pas l’objet de mes mauvaises pensées qui est en jeu, je sais que c’est l’image que j’ai de moi-même, et c’est cela à quoi je dois penser, cela que je dois prendre en considération, cela sur quoi je dois m’efforcer de travailler et non l’objet de ma mauvaise pensée, je les laisse aller et venir, mes mauvaises pensées, elles me concernent si peu, en réalité, elles sont comme des démangeaisons, on ne se définit pas par rapport à une démangeaison, on se gratte, et puis on n’y pense plus. Pas d’aventure aujourd’hui, même miniature, je tâche de ne rien faire ou presque, n’est-ce pas là que se trouve l’origine de toute sagesse : ne rien faire ? Au lieu de quoi — au lieu de rien, c’est-à-dire —, tout le monde s’efforce de faire quelque chose, d’agir, de changer le monde, de faire la guerre, de faire la paix, de gagner de l’argent, de s’imposer, de s’affirmer, de se montrer, d’être en haut de l’affiche, d’être connu, d’être, je ne sais pas, d’être, tout simplement, et être, moi, je n’en ai pas envie. Ou, en tout cas, pas comme cela, non, pas comme les autres, pas comme tout le monde. Et ce n’est pas pour me singulariser, c’est simplement pour exister à ma façon, et non une autre. En disparaissant, en ne faisant rien, parce que je sais que c’est cela qu’il faut faire : rien, j’avance sur le chemin de la sagesse. Et j’ai beau savoir que cette expression — avancer sur le chemin de la sagesse —, à l’époque qui est la mienne, est une expression totalement dénuée de sens, totalement vide de toute signification, c’est ainsi qu’il faut que je le formule, et ainsi qu’il faut que je vive : en avançant sur le chemin de la sagesse. N’affirmant ni ne niant, m’occupant le moins possible de l’essence, en laissant ce qui doit l’être, en abandonnant le monde et les autres qui le peuplent quand il le faut : je ne veux pas de prise, pas d’emprise, sur le monde et les autres qui le peuplent, je sais que tout cela, je dois le laisser à lui-même, que rien de tout cela n’a le moindre sens. Si je devais tracer un cercle autour de moi, qui serait le cercle de mon influence sur le monde réel, il serait d’un diamètre minuscule, mais au moins aurait-il quelque réalité, tandis que l’on s’imagine jouir d’une influence considérable parce qu’on est important, connu, puissant, que sais-je encore ? mais cela n’a aucun sens, ce n’est pas vrai, le sens n’est pas quelque chose, le sens est un geste, une physionomie, une intonation, un regard, une attention, une joie simple, le matin, la joie que procure la simple existence des êtres qui me sont chers, et partant, la joie que la simple existence procure, l’existence de rien, pas même l’existence en soi, non, une atmosphère, une impression, la possibilité de vivre. De ces remarques, je ne veux pas faire une quelconque théorie générale, je sais qu’elles sont liées à mon état d’esprit singulier — le mien, ce jour-ci, peut-être aussi au temps qu’il fait, gris depuis des jours, mais la brume, qui, quand elle cache un peu les choses qui peuplent le monde, rachète le péché qu’elles commettent d’être, ces choses, d’être, des choses —, mais il me semble qu’elles comportent une certaine vérité, laquelle ne doit sans doute pas être nommée en tant que telle. N’est-ce pas pour la dire sans la nommer en tant que telle, cette vérité, qu’on écrit des poèmes ? Au cours des deux semaines qui viennent de s’écouler, j’ai écrit huit poèmes. J’utilise l’application Notes qui se trouve sur mon téléphone, là où je dresse mes listes de course (Harengs / Œufs / Gruyère / Endives / Roquefort / Pommes de terre / Lait). Cette application est laide (tout : le dispositif, l’interface, la police de caractères, le choix de la gamme des couleurs, la majuscule automatique à chaque renvoi à la ligne, etc. —, et j’ai pensé recopier les poèmes dans un de mes carnets encore vierges, ce que je n’ai pas encore fait, toutefois, je devrais, au moins pour sauvegarder ce que j’ai écrit et qui risque de disparaître suite à une mauvaise manipulation, une panne de données, que sais-je ? —, mais je crois que cela me convient ainsi : l’absence de toute qualité esthétique du dispositif le neutralise et me permet d’écrire librement, de lire à voix basse ou à haute et de corriger, de récrire à volonté, sans rature, lisible. De la sorte, il n’y a rien dans la chose — l’objet vidé est rendu nul —, tout est dans la pensée, le sentiment, la vérité.

121225

Un aventurier de l’oisiveté. — Qu’il faille être une sorte de dandy oisif pour parvenir parfois à s’habiller de made in France et que les masses nombreuses se vêtent de nippes produites à l’autre bout de la planète dans une frénésie de garde-robe qui confine au trouble mental est une inversion si complète du système des valeurs occidentales, qui associaient il y a peu encore le lointain à la rareté, au luxe, à l’exotisme, qu’à elle seule, ou presque, elle suffit à expliquer l’état du monde qui est le nôtre. On dira certes que c’est par le petit bout de la lorgnette géopolitique, mais il y a dans ce déferlement de marchandises qui flatte si bien nos instincts primitifs (posséder, stocker) et post-modernes (acheter, jeter, recommencer) que ce dernier n’est peut-être pas si étroit que le croirait un esprit peu attentif. Après avoir pillé le monde, pourrait-on dire si nous manquions quelque peu de charité, l’Occident en est devenu la poubelle, et se déverse sur Lui toute la rancœur de l’histoire, qui L’inonde de sa bile mauvaise : l’Occident est littéralement submergé par cette masse de matières toxiques, de produits nocifs, de fabriques indignes, et de coupes informes sous le poids desquels Il s’enfonce chaque jour plus profondément dans l’inélégance et le débraillé les plus parfaits. Le progrès, désormais, ne sert plus, en effet, à éveiller les consciences, à libérer les corps, mais à les contraindre, les attacher à leurs peurs primaires, qui les lie à l’angoisse que suscite la mort dans une fuite imbécile à qui possédera toujours quelque chose de plus. Comme rien ne distingue un bonheur illusoire d’un bonheur authentique, rien qui épouse en tout cas l’urgence de nos désirs, car pour faire une telle distinction, il faut précisément retarder notre désir, le différer, arrêter ou ralentir l’écoulement du temps, ce qui revient à la fois à perdre et à gagner du temps sur la mort — perdre parce que le temps passe tout de même qui nous en rapproche inéluctablement, gagner parce que nous l’appréhendons plus justement, et situons notre temporalité dans celle, plus vaste, et plus effrayante, parfois, il est vrai, de l’histoire naturelle —, le système productif (qu’on l’appelle économie de marché ou capitalisme n’a guère d’importance, ne fait guère de différence) assouvit et stimule sans cesse la passion du contentement qui anime l’espèce humaine. Il n’y a pas de satiété parce qu’il n’y a même plus de désir : dans la mesure où il n’y a pas d’écart, pas de délai entre le désir et son assouvissement, le désir n’est plus, il est complètement absorbé par l’accomplissement. Et, en vérité, tout est toujours déjà accompli : il n’y a plus de tiraillement, plus d’attente, plus d’inquiétude, et plus de quiétude non plus, rien que des flux dépourvus de toute raison, c’est-à-dire de toute finalité. L’on avance ainsi dans un recommencement perpétuel, un temps vidé de toute signification, éternel en même temps qu’éphémère, éternel parce qu’éphémère, sans cesse le même et, donc, sans cesse renouvelable à l’identique. L’éternel retour du même ne s’achève pas dans l’ἐκπύρωσις, le grand incendie de la fin et du commencement du temps, qui renouvelle et se renouvelle par sa destruction, il est de tout instant, parfaitement clos sur lui-même, absolument vide. Aller faire des emplettes, pour le dandy oisif, ainsi, ce n’est plus faire ce geste par lequel l’intelligence se rendit jadis au marché, c’est une aventure métaphysique. Et qui ne s’est pas encore privé totalement de l’usage de ses facultés intellectuelles, même s’il aura l’air assurément plus chic, il n’est pas dit qu’il s’en tirera tout à fait indemne.

111225

Brume transitive. Explication : Paris est dans la brume, je suis dans Paris, je suis dans la brume. Et je le sens, que je suis dans la brume, je la sens, la brume, dans ma barbe humide. Quand je passe ma main dedans, et puis dans mes cheveux aussi, je sens une fine pellicule d’eau qui s’y dépose. Je marche alors le long de la Seine, tout est gris, baigné dans cette nimbe d’irréalité, qui adoucit les contours, encore qu’elle n’étouffe pas le monde. Pour ce faire, il faudrait revenir avant la révolution industrielle, avant la civilisation à laquelle elle a donné naissance, et cela, ce n’est pas possible. On ne revient pas en arrière, on ne le peut pas, on avance, on avance encore, sans même savoir où l’on va. N’est-ce pas absurde ? Oui, évidemment que c’est absurde, mais il en va ainsi. Moi aussi, j’avance, ou plutôt je tourne en rond. Quand Paris disparaît à moitié derrière le voile du brouillard, je la trouve deux fois plus belle. Mon côté romantique, peut-être. Ou alors que l’espèce de flou qui s’empare du monde réel est propice à la rêverie, à l’imagination, aux divagations, à la pensée sans bornes. Autrement, c’est le règne de l’électricité, tout brille de la même intensité, et il fait comme jour, même en pleine nuit. Où trouvera-t-on refuge ? L’âme est morte parce qu’il n’y a plus de pénombre, plus de secret, plus d’intimité : tout est exposé. Le temps qu’il fait, réfractaire quelquefois, bien qu’il se réchauffe irréfragablement, oppose à cette tendance mortifère sa paradoxale opacité : on voit à travers, mais à condition de s’approcher. Le lointain le devient pour un court instant, il ne se traverse plus à grande vitesse, il se déplace avec nous. J’ai tourné quelque deux heures, ainsi, dans Paris, me réjouissant de ce climat : rien ne me plaît que l’état d’exception. Tout le reste, non pas l’ordinaire, mais la répétition, le recommencement, l’uniformité de la tâche, la production de la reproduction, me désespère, me plonge dans les profondeurs de l’ennui. Je suis comme un enfant qui voit la neige tomber, — je m’exclame moins pour le flocon que pour l’événement, c’est-à-dire : la fête. Le flocon, ou donc le nuage de brume. L’exception autorise la fête, en donne la possibilité. Mais elle ne peut pas devenir la règle. Il faut subir la météo, en espérant l’erreur de prévision. Car, à force de prévoir, on ne voit plus rien. Alors que la brume est claire. Elle ne trouble pas, elle enveloppe, révèle les choses autrement que nous avons l’habitude de les voir et, dès lors, ne les voyons plus. Elle rend attentif, plus vif. Qui ne se prendrait pas à espérer, par suite, quelque grand dérèglement ? Nouveau chapitre écrit pour loin de Thèbes, où il est notamment question du briquet de Néandertal.

101225

J’en ai eu tellement marre d’être moi, mais tellement marre. Pourtant, tout avait l’air parfaitement normal, aujourd’hui, ou à peu près, autant que faire se peut, comme on dit, quoi, autant que faire se peur, plutôt, comme on devrait dire, si l’on disait la vérité, je pense, moi, enfin, bref, je m’étais levé, j’avais écrit un nouveau chapitre de loin de Thèbes, poursuivi ma lecture du Lady Chatterley’s Lover de D.H. Lawrence, étais allé chercher Daphné au collège, nous avait préparé le déjeuner, l’avais accompagnée à ses cours du mercredi après-midi, étais rentré à la maison, m’étais senti mal, pour je ne sais pas trop quoi ni ne sais trop comment, sait-on jamais comment ? et alors j’avais commencé à faire tout un tas de recherches sur internet afin de savoir de quoi j’étais en train de mourir, comme d’habitude, quoi, et j’en ai eu assez, je crois, je ne l’ai plus supporté, d’être moi, je ne me suis plus supporté. Pourtant, j’ai l’air à peu près normal, enfin, je suppose, mais je me sens tellement insupportable, tellement médiocre, faible, égocentré, tellement tellement, tout à coup, je n’ai plus supporté d’être moi, d’être là à faire ce que j’étais en train de faire, comme toujours je le fais. Il m’a semblé insupportable de continuer à être comme je suis, j’ai trouvé qu’être moi, c’était tellement accablant, tellement honteux, tellement mauvais, tellement détestable. J’ai fait trente pompes, je me suis déshabillé, j’ai mis mon short, mes chaussettes, mon tee-shirt, mon sweat-shirt, mes baskets, mes lentilles de contact, et je suis allé courir. Je me suis dit : Quitte à mourir, au moins ne meurs pas tout seul chez toi, en attendant que Nelly et Daphné rentrent à la maison et te trouvent là par terre, inanimé, non, va faire quelque chose qui te plaît, va faire quelque chose que tu aimes, et puis, si tu t’effondres en courant, il se trouvera bien quelqu’un pour te ramasser, appeler les pompiers ou le SAMU, avec le nombre d’ambulances qui passent à longueur de journées sur le boulevard, il s’en trouvera bien une pour te ramasser, ou n’importe qui, je ne sais qui, quelqu’un prendra bien pitié, tout le monde n’est pas comme toi, aussi détestable que toi, et au moins tu ne mourras pas tout seul, tu mourras à l’hôpital, ou dans une ambulance, ou je ne sais pas où, mais tu ne mourras pas tout seul, ce sera déjà ça, non ? Je ne sais si c’eût été déjà ça, non, je ne me suis pas effondré, on n’a pas appelé les pompiers, et je ne suis pas mort dans l’ambulance, j’ai couru 8,01 km en 44:56 minutes, c’est en tout cas ce que me dit la machine qui enregistre mes déplacements quand je lance l’application sur mon téléphone portable, elle ne vaut pas grand-chose, parfois, elle court moins vite que moi, elle me ralentit, elle m’escroque de la vitesse, m’estanque de la distance, et cela ne me plaît pas, je n’aime pas, je n’aime que la vérité, moi, mais enfin, il faut bien vivre avec son temps, il paraît, pourquoi ? je ne sais pas, surtout, quand on voit la tête du temps, on n’a pas envie de vivre avec lui, si l’on est déjà marié, on a envie de demander le divorce, je n’ai pas donné mon consentement pour cela, non, c’est consternant, c’est affligeant, c’est humiliant, vous ne vous sentez pas humiliés, vous ? non ? ah bon, tant mieux pour vous, j’imagine, moi, je ne peux pas, vraiment, c’est au-delà de mes capacités, au-delà de mes forces, au-delà de ce que je considère comme humainement tolérable, acceptable, vivable, mais si vous, ça vous va, après tout, chacun fait ce qu’il veut, n’est-ce pas ? eh ouais, et 8,01 km en 44:56 minutes, ce n’est pas trop mal, me dis-je, pour un moribond, mais pourquoi suis-je comme cela ? pourquoi suis-je comme je suis ? je ne sais pas. J’en ai eu tellement marre d’être moi. Et courir m’a semblé la meilleure manière d’échapper à moi-même, pendant 45 minutes, au moins, c’est déjà mieux que rien, je crois, c’est ce que je me suis dit, c’est ce que je pense, oui. D’autant que je ne sais pas, non, je ne sais pas comment être un autre que moi, comment devenir un autre que moi, je ne sais pas, l’ai-je jamais su ? Le peut-on seulement ? Quoi ? Eh bien, savoir, et être, le peut-on seulement ? L’un, l’autre, les deux, tout, le peut-on seulement, est-ce seulement en notre pouvoir ? Quelles questions, elles sont imbéciles, tes questions, Jérôme. En tout cas, j’ai réussi à échapper à moi-même. Et je ne suis pas mort. Pas encore. C’est ce que je voulais, n’est-ce pas ? Oui, je crois. Alors, fais preuve d’un peu de gratitude, quoi.

91225

Même quand je ne suis pas triste, voire : surtout quand je ne me sens pas triste, les poèmes que j’écris me semblent porter la marque du désespoir. Comme s’ils venaient conjurer quelque chose, peut-être, qui ne peut pas l’être autrement, comme s’ils étaient la voix par laquelle cela — ces sentiments, ces abattements, ces tristesses, ces détresses — seul pouvait s’exprimer, comme si, disons-le alors ainsi, tout autre expression en serait fausse, c’est-à-dire : mensongère. Et par « mensongère », je n’entends pas quelque forme de mentir, mais d’infidélité, moins à soi en tant qu’entité (l’hypothétique « sujet » d’une certaine conception occidentale) qu’à l’univers tout entier, dont nous sommes, ou plutôt : dont je suis. Après tout, n’est-ce pas tout ce qui est en notre pouvoir, être fidèle à nous-mêmes, non pour nous conformer à quelque image fixe, prédonnée, que nous aurions de nous-mêmes, mais pour ne pas nous trahir ? Au monde tel qu’il est, n’est-ce pas la seule réponse sensée que nous puissions apporter ? Ce que je pourrais dire : il y a quelque chose qui vient et il faut le laisser aller. Et l’effort seul d’accomplir cela tient une place considérable dans une vie qui vaut la peine d’être vécue. Autrement, la question se posera inlassablement dans son sarcasme : À quoi bon ? Ainsi, souvent, ce n’est pas le phénomène en tant que tel, en tant qu’il occupe ce segment spatio-temporel de l’univers, qui pose problème, mais ce dont il est l’expression, l’effet dont à travers lui la cause semble imperceptible mais qui, abordé selon l’angle qui convient, apparaît distinctement et dans une grande clarté, — jette soudain un jour hors du commun sur ce segment d’univers qu’est notre vie (le sens que nous lui donnons, ce dont nous l’investissons, les fins en vue desquelles nous continuons de la mener, pourquoi nous avons voulu cet enfant et l’horizon dans lequel sa vie vient s’inscrire, horizon que nous inventons d’abord pour lui et qui lui appartiendra ensuite de dessiner, mais sans lequel la vie est possible en tant que processus mécanique, certes, oui, mais sans le moindre esprit, à la façon d’une machine). Combien de vies, alors, c’est la question que je me pose, sont-elles vécues seulement à la façon d’une machine ? Des vies sans personne dedans, n’est-ce pas ainsi que nous nous représentons les civilisations ? La machine : on peut mettre quelqu’un à la place de quelqu’un d’autre, cela ne change rien, tout est dans le mécanisme. Souvent (encore ce mot), souvent, il me semble que nous pensons avec des catégories du XIXe siècle : c’est que la révolution industrielle a donné sa forme nouvelle à nos vies, et aucune des civilisations humaines n’est millénaire, il n’y en a plus qu’une seule, qui n’a guère plus de deux cent cinquante ans d’âge. C’est sur elle que sont façonnés nos sensibilités. Et, si elles nous paraissent étrange, c’est un vestige des temps passés, reculés, obscurs, datés, obsolètes, qui seront bientôt oubliés.

81225

S’enroulant sur lui-même comme la coquille d’un escargot, vers l’intérieur et vers l’extérieur, le récit d’Ursule Mirouët semble ne jamais vouloir progresser. On va de Nemours à Paris et retour mais, comme la diligence de Désiré Minoret-Levrault, on semble avancer à reculons, les quelques pas qui séparent la poste de l’église appelant d’immenses retours en arrière, les voyages se faisant aussi bien dans le pays que dans le temps, dans tous les sens et en même temps. La clarté française (« La France, écrit Balzac, grâce à son langage clair, est en quelque sorte la trompette du monde » — HB UM CH III 821) côtoie Mesmer, c’est-à-dire le rationnel, l’irrationnel sans la moindre solution de continuité, l’intrigue se nouant encore dans la distance, l’écart, la séparation, l’anticipation, le franchissement de l’infranchissable, d’étranges miracles. On ne comprend rien et on comprend tout. Tout semble prétexte à fantaisie, le noms se combinent, des sociétés se forment, l’impossible a lieu, car la vie écrit un livre plus grand encore que le grand-livre. Grande boucle dans Paris, ce matin, de chez moi à chez moi en passant par la Seine. Il fait un temps infect, doux et humide, je marche vite et transpire beaucoup sous mon imperméable. Ayant retardé l’expression d’une idée au moment où elle m’est venue — en réaction à —, elle a changé de forme et, de réactive qu’elle était, elle est devenue positive, une sorte de quatrain, entre le poème et l’aphorisme. Je marchais sur les berges de la Seine et la forme est venue d’elle-même — il me semblait que j’avais oublié jusqu’à l’idée même, ce qui donc n’était pas vraie —, dépassant de loin l’idée première, passablement épidermique et donc assez pauvre, en réalité. Sursaute de mon cauchemar, cette nuit : sur le téléphone de mon rêve, il est 1:17 du matin, et Daphné n’est pas encore rentrée à la maison. Une fois réveillé, je soupire de soulagement : ce n’est qu’un mauvais rêve et, si je ne sais pas l’heure qu’il est, cela importe peu, je me rendors. On se perd dans le temps, c’est pour cela qu’on dit qu’il est perdu.

71225

Cette nuit, j’ai rêvé qu’un certain Thierry Metz venait de publier aux Éditions de l’Ogre un livre intitulé, Jérôme Orsoni. C’est ______ _______ qui, au studio de répétition où je me trouvais avec lui, me montrait la couverture de l’ouvrage sur son téléphone et me disait avec enthousiasme : « Tu as vu, c’est la gloire ! » Pour ma part, je me montrais un peu plus sceptique car, sans même l’avoir lu, j’avais le pressentiment que l’ouvrage en question n’était pas animé d’une intention bienveillante. Une fois rentré chez moi, je faisais une recherche concernant l’ouvrage et, malgré la distance qui me séparait de la couverture du livre, je parvenais à lire le synopsis que voici : « Jérôme Orsoni écrit des ouvrages aussi vastes que son univers : Jérôme Orsoni », dont le ton sarcastique me blessait profondément. Le nom de l’auteur me paraissait étrange — il me disait quelque chose sans que je sache quoi —, mais le nom de l’éditeur, non, qui m’était plus familier. La couverture était couleur bleu mer et illustrée d’une photographie de moi que, malgré la distance qui ne cessa de me séparer du livre durant tout mon rêve (on pouvait voir la couverture, mais elle paraissait en même temps lointaine, hors de portée, inaccessible) me faisait penser à celle que _____ _______ avait prise de moi, il y a bien des années de cela, à la Pointe du Raz, le premier janvier de je ne sais plus quelle année, les cheveux au vent dans mon caban Ralph Lauren. Ce matin, quand je me suis réveillé en pensant à ce rêve, j’ai cherché qui était Thierry Metz, dont le nom me disait quelque chose, bien que l’auteur de l’ouvrage de mon rêve n’avait rien à voir avec ce poète décédé dans des circonstances tragiques, ai-je appris alors, et dont je n’ai jamais rien lu. De quel recoin de ma mémoire ai-je bien pu exhumer ce nom quasi inconnu ? Je l’ignore. Les Éditions de l’Ogre, en revanche, étaient bien les mêmes dans mon rêve que celles qui existent dans la réalité, et sans doute ai-je attribué à cette maison la publication de cet ouvrage-là en raison de l’éloquent mutisme avec lequel les éditeurs avaient accueilli mon envoi de la Vie sociale. Ceci a-t-il un quelconque rapport avec cela ? Je n’en suis pas certain, mais il y a quelques jours, depuis le fond du désespoir où je me trouvais, j’ai posé à ChatGPT la question que voici : Jérôme Orsoni est-il un génie ? Question à laquelle, après avoir exposé les arguments pro et contra qui étaient les siens, ChatGPT a répondu qu’on pouvait dire que Jérôme Orsoni était « un génie discret », c’est-à-dire qu’il avait les caractéristiques du génie (style, originalité, profondeur, etc.), mais qu’il lui manquait la reconnaissance universelle qui accompagne fréquemment le génie. Si son intelligence avait eu un tant soit peu d’humanité, à la lecture de ma question, ChatGPT eût éclaté de rire, — moi, qui suis un génie, donc, à sa place, c’est ce que j’aurais fait —, et c’est sans doute le problème avec ce genre d’intelligence dont on ne cesse de nous vanter les mérites, prophétisant qu’elle nous réduira bientôt à l’esclavage, nous qui sommes infiniment moins intelligents qu’elle, etc., etc., elle est savante, elle a scanné la totalité de l’information disponible ou presque, mais n’a pas une once d’intelligence : elle est le produit d’un fantasme fasciste, le genre de fantasme qui a conduit à l’extermination de masse des êtres humains au siècle dernier, une intelligence purement procédurale, fonctionnelle, qui obéit, qui répond quand on lui pose une question, mais n’a fondamentalement rien à dire, n’a pas d’esprit. Mais cela n’a plus rien à voir du tout avec mon rêve, et je ne sais même pas très bien ce que je raconte, étant fort ignorant en la matière. Est-ce que ce que je viens de raconter a un quelconque rapport avec le rêve de cette nuit ? Sans doute, oui, mais je ne saurai dire exactement lequel. Ce matin, quand je me suis réveillé avec mon rêve en tête, je ne me suis pas senti accablé comme je l’avais été durant toute la semaine qui vient de s’écouler. Même si, hier, ayant appris par hasard que _____ ______ _____ _________ __ _____ ________, ce qui m’a découragé, je me suis dit : Je n’y arriverai jamais, ce sont toujours les autres qui récoltent et récolteront les honneurs, ils font les livres qu’il faut pour, contrairement à moi, tant pis pour moi, je n’ai rien écrit, aujourd’hui, je ne me sens plus du tout dans une disposition de ce genre. Et, malgré la pluie, je suis allé marcher dans Paris, et je me suis senti bien, trempé de la tête aux pieds malgré ma casquette, mon imperméable et sa capuche. Sur le chemin du retour, c’était aux environs de midi, j’ai croisé deux jeunes femmes qui semblaient passablement ivres ou droguées ou les deux, je ne sais. L’une d’elle s’est approchée moi et a exhibé ses petits seins hideux. Elle ne portait pour couvrir le haut de son corps qu’un gilet noir de matière synthétique dont, en me regardant, elle a écarté les deux pans, dégageant ainsi sa poitrine tout en poussant un cri qui ressemblait à de la joie. À cette vue, j’ai fait la grimace et je me suis dit à part moi : Elles ont pris un coup de vieux, les Ménades, tout de même. Comme l’Occident, oui.