quinze octobre deux mille vingt-trois

J’ai des frissons, et je ne sais pas pourquoi. Pas la fièvre, pas même froid, non, le temps de cet automne naissant enfin se trouve être parfaitement à mon goût, et pourtant quelque chose tremble le long de ma colonne vertébrale, me secoue un peu trop, poils et cheveux dressés à la surface de mon corps. Est-ce la peur ? Mais la peur de quoi ? La peur du monde, la peur de tout le monde, la peur de tout, la peur de qui n’a peur de rien, la peur de qui a peur de tout. Et toujours un peu plus de néant dans les désirs qu’ont les vivants, plutôt que de, je ne sais pas moi, se taire, ne rien faire du tout, marcher, oublier, tout oublier, marcher. Les gens me font peur, mais puis-je dire que cela m’étonne ? Non, je ne le crois pas. En vérité, ce que je trouve le plus décevant dans cette existence, c’est l’absence de tout effet de surprise : même si l’histoire n’est pas finie, tout a déjà eu lieu, et nous sommes trop vieux, et il y a trop de causes à défendre, trop de moyens et trop de fins, et trop de fins décevantes pour nos barbares moyens. Nous avons tout vu, et ce n’est pas la plaque rouge qui vient de se former sur le dos de ma main gauche qui me dira le contraire. L’ai-je frottée à ma barbe, ma main ? Je ne m’en souviens pas, mais même si tel était le cas, cela ne prouverait rien. Que les gens ne m’étonnent pas, c’est une chose, mais que j’aie peur de savoir ce qu’ils pensent parce que, en réalité, sans me l’être avoué autrement qu’à demi-mots, je sais déjà ce qu’ils pensent, quoique cela ne soit pas encore explicite, donc, c’est la seule différence, cela, à son tour, de quoi est-ce la preuve ? Et j’entends bien, oui, j’entends tout, mais la solitude, alors, c’est la question que je me pose, la solitude est-elle cause ou effet ? On se demande toujours ce qui vient en premier, quelle est la cause et quel est l’effet, comme s’il y avait un ordre de priorité, alors que rien ne nous dit que tout ne se produit pas en même temps, que tout n’a pas lieu simultanément, et que c’est donc la seule finitude, la limitation de nos moyens cognitifs, qui nous fait croire à la succession des événements dans le temps, d’où nous induisons ensuite la causalité. Or, si nous savions tout, ne nous placerions-nous pas au-delà du temps, ne verrions-nous la concomitance universelle, et la faiblesse dérisoire de nos catégories, de nos priorités, de nos causalités, de toutes nos idées, ne nous serait-elle pas enfin révélée ? Qui saurait tout, verrait tout, n’aurait même plus besoin d’agir, la concomitance universelle abolissant par la même occasion et l’espace et le temps. Nous trouvant au-delà du temps, nous nous trouverions au-delà de l’espace, et à quoi bon agir dès lors, se mouvoir alors, vouloir encore ? À quoi bon un but ? N’épouserions-nous pas le vide ? Et plutôt que de vouloir le néant, ne saurions-nous pas enfin ne plus rien vouloir du tout ? Je regarde les petits points rouges qui se sont formés à la surface de ma peau. Là, au dos de ma main gauche. Tectonique de mes plaques un peu trop terrestres, peut-être, tout tremble en moi.

quatorze octobre deux mille vingt-trois

La lumière étant parfaite, ce matin, ce matin, j’ai eu l’idée d’aller prendre des photographies. Mais les photographies que j’ai prises, ce matin, ce n’étaient pas les photographies que je voulais prendre. Quand j’ai pris mon appareil photographique pour prendre les photographies que je voulais prendre, ce matin, celui-ci ne s’est pas mis en marche. J’ai trafiqué ce que je pouvais trafiquer sur place, mais rien n’y a fait. Et puis, quand je suis rentré à l’appartement, j’ai pris l’appareil pour tâcher de voir pourquoi il n’avait pas voulu prendre les photographies que je voulais prendre, ce matin, et l’appareil s’est mis en marche le plus normalement du monde, le plus simplement du monde. J’ai essayé de ne pas prendre ce dysfonctionnement suivi de ce fonctionnement pour un message que m’envoyait l’univers, ce matin, quand j’avais voulu prendre les photographies que je voulais prendre et que je n’avais pas pu prendre les photographies que je voulais prendre, j’avais hurlé (« La con de ta mère, ah ! », avais-je hurlé, en effet, car on ne se remet pas facilement d’une enfance marseillaise), et je ne voulais pas recommencer, je voulais garder mon calme, mon sang-froid, ce n’était pas un message de l’univers, c’était simplement un des aléas, insignifiants, de l’existence moderne. Au lieu des photographies que j’avais voulu prendre, la lumière étant parfaite, ce matin, à l’instant, je viens de regarder les photographies que j’ai prises avec mon téléphone portable à la place de celle que je voulais prendre avec mon appareil photographique et si l’on voit bien, je crois, que ce n’étaient pas les photographies que je voulais prendre, on voit bien aussi que la lumière était parfaite, alors qu’elle ne l’est plus du tout à présent que je regarde ces photographies et que je ne peux donc pas sortir pour retourner prendre les photographies que j’ai voulu prendre, ce matin, et que je n’ai pas pu prendre, ce matin, peut-être que, demain, je pourrais retourner les prendre, je n’en sais rien, cela ne dépend pas de moi, de les prendre ou de ne les prendre pas, mais du temps  qu’il fait, du temps qu’il fera, du degré de perfection de la lumière et du bon vouloir, donc, puisque c’est à ceci que nous sommes réduits, nous humains qui vivons sur la terre à l’ère du règne des machines, du bon vouloir donc de mon appareil photographique. Ce qui me console, je crois que je puis dire ce que j’ai à dire ainsi, ce qui me console, c’est que les photographies que je voulais prendre, je ne voulais pas les prendre pour elles-mêmes, je ne voulais pas les prendre pour faire de jolies photographies, de jolies ou de belles photographies, mais pour une idée que j’ai, une idée qui n’est pas de l’ordre de l’image, mais du langage, pas de l’ordre de la photographie, mais de la langue, pas de l’ordre du spectaculaire, mais de l’imaginaire. Les photographies que je voulais prendre, ce matin, je ne voulais pas les prendre pour les prendre, mais les prendre pour ce que je pourrais voir, ensuite, écrivant ce que je voulais écrire, qui n’a rien à voir avec ce qu’il y avait à voir ou à en prendre en photographie, à voir ou à ne pas prendre en photographie, ce matin, dans ce cimetière de Paris où je me trouvais ce matin moins pour prendre des photographies que pour écrire. Des photographies de quoi ? Des photographies de qui ? Cela importe peu ; les images ne devaient être ni des images de la chose ni des images d’elles-mêmes, mais des degrés pour monter à la perfection. Qu’elles ne soient pas, peut-être seront-elles demain, cela n’empêchera pas le mouvement. Essayant en vain de faire ce que j’avais voulu faire, ce matin, dans le cimetière, je me suis demandé si je n’étais pas en train de me plagier moi-même, puisque des photographies de tombes d’écrivains morts, c’est ce que fait le narrateur dans Pedro Mayr, et peut-être que c’est vrai, et peut-être que ce n’est pas vrai, je ne sais pas, mais je n’avais pas l’impression de m’imiter, j’avais l’impression d’approfondir quelque chose, de revenir en quelque sorte sur les lieux du crime, non pour revivre les émotions causées par le crime, comme on dit dans les mauvais films policiers que le font les criminels, mais pour commettre un autre crime. Mais ce n’est qu’une métaphore, et pas très bonne en plus. La lumière était parfaite, et je me sentais heureux, parmi les morts, ce matin, dans le cimetière. Pendant un certain temps, il a régné dans cet espace clos une sorte de calme que dérangeait à peine la voix de la vieille dame qui criait dans son téléphone. Et puis, un agent de service a dégainé son engin à chasser les feuilles d’automne, le bruit m’a abasourdi, et je suis parti. Tout était fini. Mais à quoi s’attendre, par les temps qui courent, sinon, précisément, à ceci, que tout soit fini ?

treize octobre deux mille vingt-trois

Hier au soir, Daphné m’a demandé si je savais ce que voulait dire « Shoah » et comme, sachant qu’elle le savait, je savais que c’était une question rhétorique, je lui ai répondu : « Catastrophe ». Et sa passion pour l’histoire m’a ému, un peu plus que d’habitude peut-être, moi qui ne l’ai jamais eue, parce qu’elle aura sauté une génération, comme Proust dit dans la Recherche que cela se produit quelquefois, de son grand-père qui l’enseignait à elle qui l’aime. Et qui sait ce qu’elle en fera plus tard ? Le mot de « Shoah » n’est pas arrivé par hasard dans la conversation, nous étions en train de parler de quelque chose comme cela, Nelly et moi, et sa passion de l’histoire m’a ému, je crois, parce que le sens de l’histoire, nous qui avons cru que l’histoire était finie, nous fait cruellement défaut. Quand j’emploie ce mot « nous », je m’inclus dedans, évidemment. Et c’est ce que j’ai dit à mon père, au début de cette semaine, au téléphone, quand il m’a fait remarquer que ma pensée avait évolué sur un certain nombre de questions, je lui ai répondu que oui, en effet, c’était vrai, mais que j’avais été élevé dans un monde qui ressemble assez peu au monde réel ou, du moins, à ce que le monde réel est devenu. Dans le monde dans lequel j’ai été élevé, l’histoire était finie, la société marchande avait triomphé, la planète ne formait plus qu’une unité politique homogène acquise au capitalisme et à la démocratie. Et puis, mes parents, tout comme ceux de mon épouse, n’ont même pas pris la peine de nous faire baptiser, les histoires de religion sentant plus la naphtaline que l’encens. Et je conçois moi, à présent, que ce n’est pas tant ce monde qui n’en finit plus de s’effondrer que l’image erronée que les Occidentaux s’étaient faite du monde, un monde qui devait nécessairement leur ressembler. Ce qui s’effondre, sous le coup de toutes les idéologies qui prêchent la haine de l’Occident, c’est une vision du monde, mais le monde tient bon, lui, plus solide même qu’avant, quand la vision du monde qui tombe en ruines à présent donnait de lui une image fluide, liquide. À nos dépens, sans doute, mais après tout, tant pis pour nous, nous sommes en train d’apprendre, nous Occidentaux qui avons cru et croyons exactement le contraire, que l’identité, loin d’être fluide, est solide, solide comme la mort et que Dieu lui-même, loin d’être mort, est plus vivant que jamais. (Et en plus, de dieux, il y en a plusieurs.) Tout à l’heure, sur les réseaux sociaux, j’ai écrit la phrase que voici : « Nous sommes encore trop bien élevés pour ce monde qui est né » et cette phrase, encore que je la tienne pour vraie, cette phrase me consterne, et oui, je ne dois pas chercher à le cacher, je préférerais qu’elle fût fausse, car ce qui s’effondre avec cette vision du monde, que ma phrase exprime en déplorant sa perte, ce sont les siècles d’une civilisation possible, d’une civilisation de la douceur. Qu’on poursuive d’une telle haine la possibilité de la douceur confère au monde une dimension toujours plus invivable. On voudrait se fabriquer un habitacle où se tenir debout, en paix, en paix avec le monde, en paix avec soi-même, et cet habitacle est rasé, réduit en ruines, objet perdu de nos lamentations éperdues. Et tout ce que j’écris en ce moment porte, que je le veuille ou non, je ne peux pas écrire autre chose, je ne peux pas écrire autrement, et j’écris beaucoup, bien plus que ce seul journal ne le laisse présager, tout ce que j’écris porte la marque de cette brûlante déploration, — mon journal, mes carnets, et tout ce que donc j’écris par ailleurs. Dût-il ne rester rien de moi, demeurera au moins cela, paroles résonnant dans le vide, peut-être, mais écrites pour qui voudra bien les lire.

douze octobre deux mille vingt-trois

Lamentations, requiems, messes pour les trépassés, non pour apaiser mon chagrin, mais pour tâcher de l’approfondir, de toucher le fond, c’est-à-dire. Toucher le fond, qu’est-ce à dire ? Ne sais, mais cherche. Sans rien dire, parfois, ou bien en écrivant avant que les nerfs lâchent ou quelque chose. C’est plutôt le ciel gris qui m’apaise, aujourd’hui, le parfum et la perspective des jours de pluie à la fin de la terre et la Toussaint. Viderunt omnes fines terrae salutare Dei nostri, n’ai-je pas écouté ce matin avant d’avoir fini d’écrire parce que les deux lignes mélodiques, celle de Pérotin et la mienne, ne pouvaient coexister sans se contredire, se détruire l’une l’autre, et je n’aurais pu ni écouter la musique ni écrire. Et puis, d’ailleurs, se contredire, c’était ce que la musique et l’écriture faisaient. La musique qui chantait : Tous les confins de la terre ont vu. Et l’écriture qui chantait : Nous avons vu tous les confins de la terre. L’une écrite pour célébrer la naissance (Noël), et l’autre pour pleurer les morts. Et pourtant, quand j’écrivais que nous avons vu tous les confins de la terre, ce que j’entendais, c’était le Viderunt omnes de Pérotin, c’était le chant que j’entendais parce que je n’étais pas en train d’écrire un simple roman, produit de consommation courante ou je ne sais quoi dans une France avachie, mais parce que j’étais en train de chanter mes visions. Si je touche mes doigts, ce sont mes nerfs que je sens et, chaque fois qu’un de mes doigts vient heurter une touche du clavier, c’est la crise de nerfs. Plus vite, plus vite, ai-je envie de me crier, mais je me contente d’écrire, je me concentre d’écrire, plus vite. Et puis, je relis tout cela, à haute voix, et je n’ai plus de voix, mais je continue quand même, et puis j’écris encore, et chaque fois que l’un de mes doigts heurte une touche du clavier, quelque chose éclate, comme l’orage éclate. Il faut que l’orage éclate. Il faut qu’il pleuve. Seul le ciel gris m’apporte un peu de paix. Il faut que le soleil disparaisse pour un jour, pour un mois, pour un an, aussi longtemps que cela sera nécessaire, il faut que le soleil disparaisse qui nous rend si veule, si plein de nous-mêmes. Disparais, soleil, cache-toi, et ne reparais pas avant que nous soyons transformés. 

onze octobre deux mille vingt-trois

Défasciser l’esprit (derechef). — Dans la conscience collective, le Juif est une victime. Si l’image fantôme qui s’efface d’enfants, et de leurs mères et de leurs pères, vêtus de pyjama rayé, prisonniers derrière les barbelés d’Auschwitz, aura permis à l’Occident de prendre conscience de la catastrophe qui a eu lieu durant la Seconde Guerre mondiale, paradoxalement, elle aura aussi contribué à renforcer la préconception selon laquelle le Juif est un mort en puissance. Le Juif est un spectre : il hante la conscience occidentale (et guère que la conscience occidentale, il faut bien le dire) parce qu’il est fondamentalement mort. Dans la conscience collective, le Juif vivant est un non-sens parce que le Juif est un non-être. Au mieux, le Juif est-il un survivant, qui porte sur sa peau les stigmates tatoués de la catastrophe. Aussi, le Juif appartient-il fondamentalement au passé. C’est notre mauvaise conscience qui revient nous hanter, le soir avant de nous coucher, mais le matin, au réveil, tout est oublié, la vie peut reprendre son cours normal, débarrassée de ce encombrement. Ce qui est inconcevable, dès lors, pour la conscience collective, c’est que le Juif puisse vivre et qu’il ne soit pas le Juif, en outre, c’est-à-dire : un concept, une idée, une abstraction, mais un être en chair et os, une personne qui a le droit de ne pas être une victime. Ce qui est inconcevable, pour la conscience collective, c’est que les Juifs puissent vouloir vivre, ni plus ni moins que les autres. Et qu’ils en aient le droit, ni plus ni moins que les autres. Ce que j’appelle défasciser l’esprit, c’est parvenir à la conscience des idées qui nous précèdent quand nous pensons, quand nous essayons de comprendre le monde dans lequel nous sommes nés et à quoi bon nous y sommes. À quoi bon, j’insiste, et non pourquoi, cela n’ayant définitivement aucun sens, il n’y a pas de pourquoi, ni explication ni justification ultime ; parvenue à un certain point, tout ce que la conscience peut dire, tant elle bute sur le sol dur de ce qui n’a pas de raison, c’est ceci : c’est comme ça. Mais parvenir à la conscience que notre esprit est occupé, qu’il n’est pas libre, et qu’il faut faire place nette avant d’accéder à un langage dont on puisse espérer qu’il ne soit pas trop faux, cela est décisif. Sinon, tout recommencera toujours, exactement comme cela a eu lieu auparavant, catastrophe après catastrophe, jusques à la fin des temps. Et nous continuerons de penser que le massacre des innocents, simplement parce qu’ils sont ce qu’ils sont, est dans l’ordre des choses. Défasciser l’esprit, c’est ce que je dis, au contraire, c’est concevoir le désordre des choses, ce que, confronté au problème du mal — du mal radical —, Kant appelait un « scandale pour la raison ». Et le scandale n’est pas le réflexe de la bourgeoisie qui se protège. Le scandale est (ou devrait être, malheureusement) le sentiment de quiconque se tient dans le monde tel qu’il est en tant qu’être humain. Mais encore faut-il vouloir se défasciser l’esprit.

dix octobre deux mille vingt-trois

S’estimer heureux d’être en vie ; est-ce tout ce que le genre humain peut espérer de l’existence ? Trouver sa joie unique dans la survie, la non-mort au jour le jour. Et  ce pur phénomène, ne serait-ce pas l’abolition de l’histoire, sa reconduction au néant d’un temps qui se clôt sur lui-même en la boucle infime de l’immédiateté ? L’immédiateté, certes, sans doute que rien ne l’abolira jamais, sauf à abolir la vie humaine même, mais l’histoire ? L’histoire, n’était-elle pas porteuse de la promesse d’autres régimes d’existence où, par son cours libérés de la part la plus abominable des vestiges de notre préhistorique animalité, nous connaîtrions les joies de l’amitié universelle et de la paix perpétuelle ? Utopie que cela, à l’évidence, qui justifie qu’on l’agonisse de nos sarcasmes, à n’en pas douter, mais n’y a-t-il rien de plus que cela, nulle place pour rien sinon le désespoir du temps, chacun réduit au plus restreint périmètre de sa vie à lui, peut-être étendu au plus proche, l’immédiatement proche, toujours l’immédiateté, mais au-delà, myopie de tout idéal ? Parfois, je m’étonne de la facilité avec laquelle les corps se meuvent, comment ils ne s’effondrent pas, accablés, sous le poids de l’immédiateté de l’existence, de l’absence de profondeur, de la manifestation permanente du néant. Et moi-même, qui manifeste la conscience de tout cela, comment se fait-il que je ne m’effondre pas, que je ne décide pas que cette fois, c’est la fois de trop, que rien ne justifie que l’on s’inflige ce destin à l’imbécilité si parfaite, que rien ne justifie que l’on continue un jour de plus ? Du coin de la fenêtre que n’occulte pas le rideau à demi tiré seulement sur le boulevard, je regarde ces corps déterminés qui sont, viennent, agissent, franchissent, je considère la détermination avec laquelle ils vont quelque part, font quelque chose, me paraissent exister ou, du moins, en donnent toute l’apparence ; n’est-elle pas incompréhensible ? N’est-il pas incompréhensible que tout continue ? Il faut continuer, semble leur murmurer une silencieuse voix. Mais que ne sait-elle pas se faire entendre la voix qui les interrogerait gravement : À quoi bon continuer ? Ce n’est pas, c’est ce que je veux dire, que je ne veuille pas continuer, c’est que je me demande comment on fait pour vivre sans se demander : À quoi bon continuer ? Afin de trouver une réponse ou de ne la pas trouver. J’entends ceci : Ne crois pas que je ne vive pas, ne crois pas que, parce que je ne suis ni sur la couverture ni dans les pages des magazines — il faudrait brûler tous les magazines ; mais, comme on ne peut pas brûler l’idée du magazine et que les idées mortes finissent toujours par être réinventées, ce serait en pure perte —, ne crois pas, non, que, parce que je ne publie même pas, je ne vis pas, n’écris pas, c’est tout le contraire, en vérité, mais une vie, sans interrogation profonde, grave, d’elle-même, c’est un peu de vent malodorant qui passe avec le temps, et rien de plus. Or, cette chose insignifiante, comme se fait-il que tout le monde s’en satisfasse (même qui fait profession d’écrire et qui, au fond, tient plus du salarié que de l’artiste, ah, tristes gens, à vrai dire, je vous plains, mais un peu seulement) ? Je pourrais écrire jusques au moment de mourir. Et d’ailleurs, c’est ce que je vais faire, et c’est ce que j’ai déjà commencé à faire. Regarde.

neuf octobre deux mille vingt-trois

Afin de tâcher de savoir en quoi croire ou ne pas croire, j’entreprends le grand tour de moi-même, et du quartier. Marche ainsi treize kilomètres parmi ces êtres auxquels je me sens étranger, au cœur de la ville qui hurle, grondement des machines, stridences des sirènes, et les morts. Les morts dans le cimetière, les morts dans ma tête, les morts sont partout. En ce moment, mais pas seulement : les morts sont toujours partout. Nous choisissons simplement de les ignorer. Pourtant, ce ne sont que fantômes qui se tiennent et vont parmi nous ; nos amis, nos ennemis, nos frères. À quoi devrait-elle ressembler la ville pour me ressembler ? ne me suis-je pas demandé en marchant, mais j’aurais pu. Ce n’est que maintenant que j’y pense, sans trouver de réponse qui me paraisse convenir. À quoi devrais-je ressembler moi-même ? Et avant tout, à quoi est-ce que je ressemble ? Cherchant donc une réponse à mille questions dans les rues de mon quartier et le labyrinthe de mon esprit, il me semble, je crois, que je finis par trouver l’illumination. Quand je suis rentré chez moi après avoir marché, je me suis assis à ma table d’écriture et j’ai écrit. J’ai écrit la vision que j’avais eue en marchant. Des milliers de signes, neuf mille environ (et huit mille six cent trente-quatre, exactement, tu vois, même quand j’ai une vision, je n’oublie pas de compter les signes, comme un maniaque), milliers de signes pour que cette vision ne se tienne pas recluse dans le labyrinthe de mon esprit, mais existe en dehors de moi, là où tout le monde pourra la lire. Ensuite, une autre encore, manière de prémices à une suite, une autre vision, ou quelque chose de la sorte, je ne sais pas, simplement ce que j’imaginais qui, dans un récit, pourrait venir après l’exposition de cette vision, quatre cent quarante-cinq signes, exactement. Et puis, je n’ai plus pensé à rien, pendant un long moment, me plongeant dans les flots des horreurs du monde, tout à fait comme ce santon qui se tient à mes côtés, posé sur ma table d’écriture, ange Gabriel sans plus ailes ni crèche. Tout à l’heure, quand je me suis demandé à quoi je ressemblais, je n’ai pas pensé à lui, j’écrivais, je n’en avais pas conscience, à présent que j’ai de nouveau conscience de lui, il me semble que c’est à lui que je ressemble, les mains jointes en prière, ce petit ange de terre, fragile, dont les ailes sont brisées. Apparition de l’humilité. Et prière muette pour les défunts.

huit octobre deux mille vingt-trois

Parfois, écrire semble dérisoire, insignifiant. Que pèsent quelques faibles phrases face à la barbarie ? De quelle force pouvons-nous nous enorgueillir quand une balle seule suffirait à nous faire taire, mortellement et aussi simplement qu’on claque des doigts, presque sans le moindre effort, dans l’indifférence silencieuse de l’univers ? Et pourtant, c’est ici que je veux en venir, il faut écrire ; c’est ce qui sauve de la barbarie. Non pas protège contre elle, il n’y a pas de protection contre la barbarie, elle est universelle et le progrès est sans effets sur elle, mais la rachète, rédime qui se laisse conquérir par elle. Le monde est l’ensemble des ruines à venir. Je voudrais qu’il en fût autrement mais je sais qu’il en est ainsi, qu’il en sera toujours ainsi —l’utopie de l’avenir est une illusion —, et que la tristesse qui me gagne, m’envahit, prend le contrôle de moi, cette tristesse n’est pas le signe que je suis faible — exactement comme les phrases, en effet, les larmes sont sans poids face à la barbarie —, mais la marque que j’ai encore quelque chose d’humain. Et que ce quelque chose est la meilleure part de ce que je suis, de ce que nous sommes. Ce n’est pas le monde qui est révulsant, mais ce qu’en fait qui le peuple. Il y a une dignité de la tristesse — n’est-ce pas ce que j’ai dit, hier au dîner, à C. ainsi qu’aux autres ? Ou, pour dire la chose autrement, la tristesse nous élève à la dignité de la conscience du monde, de la conscience de la réalité de l’univers, un univers qui n’est pas fait pour nous, qui n’est pas destiné à nous accueillir, mais où il faut que nous trouvions notre place, où il faut que nous fassions une terre à notre mesure. Et puis, oui, peut-être qu’écrire est dérisoire, mais exactement comme la tristesse, écrire me semble digne. Qui serait assez inhumain pour renoncer à la dignité ? À dire le vrai ? N’importe qui.

six octobre deux mille vingt-trois

Comme le livre que j’avais emporté avec moi pour le lire au jardin (Syllogismes de l’amertume), je m’en suis aperçu dès les premières lignes, je l’avais déjà lu (et plus ou moins au même endroit, je m’en souviens à présent ; peut-être suis-je un peu trop logique), assis dans le jardin, à la place, j’ai écrit un poème. Dans le petit carnet au bison noir où je l’ai consigné, je n’ai pas noté les séparations entre les vers, mais je peux les retrouver rien qu’en lisant le poème, qui impose son rythme, preuve que c’est un bon poème, c’est-à-dire : qu’il est bien composé, ce qui ne veut pas dire que c’est un beau poème, c’est-à-dire : qu’il est bien écrit. Le vacarme qui régnait autour de moi, je m’en suis aperçu encore plus clairement en rentrant à pied chez moi, c’était le vacarme de la ville, son mode d’être ordinaire, ce grouillement incessant de gens et de véhicules en tout genre, qui rend sensible, palpable quasi, l’expansion irrésistible de l’humain, son omniprésence. Ce que j’ai ressenti dans le jardin, et dans la rue ensuite, c’est qu’il n’y a plus nulle part de havre de paix et que, sous les apparences pacifiques que prend le monde social dans lequel nous sommes plongés dès le plus jeune âge, il n’y a pas de paix, il n’y a que la guerre sous des formes diverses, plus ou moins explicites, plus ou moins violentes. Le vacarme, le bruit incessant, le rugissement des moteurs, le hurlement des sirènes des ambulances, des sirènes des voitures de police, sont la forme sonore de la guerre sociale permanente. Tant et si bien que ce qui nous caractérise, nous humains postmodernes prétendument épris de pacifisme, c’est la haine de la paix que nous poursuivons de nos rages assourdissantes. Il faut composer avec cela. Doublement, pour ainsi dire, à la manière sainte de John Cage et à celle antiautoritaire d’Adorno. Ce dernier, en effet, décrit bien, au §19. de Minima Moralia, comment la technique, en dispensant l’être humain de maîtriser ses gestes (plus la vie devient automatique et plus on fait n’importe quoi), a imposé le bruit et la violence comme la norme de l’existence. Bien qu’il faudrait citer cet aphorisme dans son intégralité, voici les deux passages qui me semblent les plus saisissants : « La technicisation, écrit Adorno dans « Entrez sans frapper ! », a rendu précis et frustes les gestes que nous faisons, et du même coup aussi les hommes. Elle retire aux gestes toute hésitation, toute circonspection et tout raffinement. Elle les plie aux exigences intransigeantes, et pour ainsi dire privées d’histoire, qui sont celles des choses. C’est ainsi qu’on a désappris à fermer une porte doucement et sans bruit, tout en la fermant bien. Celles des voitures et des frigidaires, il faut les claquer ; d’autres ont tendance à se refermer toutes seules, automatiquement, invitant ainsi celui qui vient d’entrer au sans-gêne, le dispensant de regarder derrière lui et de respecter l’intérieur qui l’accueille. » Et, quelques lignes plus loin, il ajoute : « Dans les mouvements que les machines exigent de ceux qui les font marcher, il y a déjà la brusquerie, l’insistance saccadée et la violence qui caractérisent les brutalités fascistes. » L’antifascisme dont se revendique la nouvelle gauche est absurde parce que c’est notre existence même qui est devenue fasciste. Il ne s’agit donc pas de lutter contre le fascisme, comme si c’était quelque chose d’étranger aux bonnes gens, l’exclusive de réactionnaires arriérés, mais de nous défasciser, tous autant que nous sommes. L’antifascisme n’est pas la lutte contre un autre, radicalement différent, mais la lutte contre nous-mêmes, contre ce que le monde social a fait de nous, contre l’absence de paix, cette paix dont le développement de la société capitaliste (au sens de société dominée par la technique et la marchandise) nous a privée. Il ne sert à rien de lutter contre quelque chose si l’on ne s’est pas soi-même examiné jusqu’à l’os, dépouillé, si l’on n’a pas pris le soin de sculpter sa langue pour qu’elle sache dire quelque chose, loin des tics en toc de l’époque devant lesquels on abdique. Et mon poème ? Le voici, dont le dernier mot pourrait être le premier, l’intitulé :

Quelque chose dans l’air
où flotte mon incompréhension.
Si l’on ne voyait que ce coin de l’univers,
ne pourrait-on croire que tout est parfait ?
Et peut-être, le tout est-il parfait,
qui sait ?
Trois corneilles
sur un à-plat d’herbe fraîche
font la sourde oreille.
Des deux passions de l’humanité
— faire du bruit avec la bouche
ou n’importe quoi
et manger avec les doigts —,
je ne sais laquelle est la plus barbare,
la plus banale non plus.
Je lève les yeux :
les corneilles ont disparu.
Automne.