51225

Au secret. — La page intéressante du jour — ce que j’avais à dire —, ce n’est pas ici qu’elle se trouve. Non, je l’ai écrite dans mon cahier au bison rouge. Là et non ici parce que les propos que j’y tenais, n’étant pas très charitables et portant sur une personne en particulier (mais que je ne connais pas personnellement), il m’a semblé qu’ils devaient demeurer privés. Et puis, me sentant particulièrement bien cependant que j’écrivais ce que j’avais à écrire — particulièrement bien, mais non en raison du propos, simplement du fait que j’étais en train d’écrire, écrire me procurant une sorte de soulagement, d’apaisement, de sentiment de bien-être, d’occuper enfin la place qui est la mienne dans l’univers —, un peu plus tard, je me suis dit que c’était là le vrai lieu de l’écriture, ou mieux : que c’était cela, vraiment, écrire, écrire pour soi, en privé, en secret, avant toute publicité de la chose, toute publicité de toute chose. Les êtres humains, on l’oublie peut-être un peu trop facilement, n’ont pas commencé à écrire pour raconter des mythes, s’épancher, se confier, imaginer, mais pour tenir comptabilité. L’écriture littéraire n’est venue qu’ensuite — après les textes de loi, les calendriers, l’enregistrement de faits historiques. Et, de même qu’elle a dû paraître bien étrange à ses contemporains, la première personne qui s’est mise à lire en silence et non plus à haute voix comme on le faisait auparavant, c’est sans doute bien tardivement que des êtres humains ont dû avoir l’idée de consigner par écrit dans des cahiers ou des carnets leurs pensées les plus intimes et ce, non pas pour les rendre publiques ensuite, mais dans le but exclusif de les garder pour eux-mêmes. S’était constituée alors une intimité suffisamment profonde pour que l’idée d’écrire pour soi-même, d’écrire en secret, d’extérioriser ses pensées personnelles tout en les cachant au regard d’autrui paraisse non seulement concevable, mais encore désirable, bénéfique, nécessaire, essentielle. Car, c’est tout le paradoxe de cette forme d’écriture : elle doit s’extérioriser (écrire, c’est ne pas garder la langue à l’intérieur), mais doit demeurer dans une forme d’intériorité qui la tient au secret (une fois la page écrite, le carnet se ferme à tous les yeux). Et ainsi, n’est-elle plus ni tout à fait publique ni tout à fait privée, elle se tient à la frontière de ces deux mondes. Elle participe des deux et, en même temps, les enjambe, ouvre un autre monde, paradoxal donc, mais qui n’existe qu’en raison de cette paradoxalité même, du fait qu’il échappe à des déterminations strictes, s’étend au-delà des catégories bien définies de la vie sociale. Et y compris quand il devient une forme de vie sociale, une sorte de genre littéraire à part entière, le carnet y échappe toujours parce que la recherche des moyens de se dérober lui confère aussi l’une de ses raisons d’être. Les codes secrets employés par Wittgenstein pendant la Première Guerre mondiale alors qu’il est affecté au Goplana, un aviso-torpilleur qui patrouille sur la Vistule, par exemple, n’ont rien de réellement secret au sens où ils seraient difficiles à déchiffrer, ils sont simplement destinés à dérober les pensées intimes qui ont besoin de s’extérioriser — sinon, elles rendent fous ou se perdent ou les deux — au regard des camarades qui n’y comprendraient de toute façon rien. L’extériorisation de la pensée fait entrer cette dernière dans une nouvelle forme d’intériorité, une nouvelle sphère d’intimité qui doit beaucoup au paradoxe que je viens d’évoquer, aux gestes doubles de sortir / rentrer, montrer / cacher, qui ne sont pas des artifices rhétoriques, mais des manières de vivre à part entière, voire des manières de vivre une vie enfin pleine d’elle-même, enfin riche de sens, enfin profonde, enfin vraie.

4125

Morigène. — Ce matin, dans le journal, un article vantait les mérites de la stérilisation masculine volontaire en consacrant un long développement au « marathon de vasectomies » qui, à l’occasion du World Vasectomy Day, s’est tenu dans la province de Buenos Aires du 8 au 14 novembre, semaine au cours de laquelle pas moins de 200 mâles se sont vus sectionner le conduit. Le même jour, le même journal se demandait comment la France allait parvenir à continuer de payer les retraites des vieilles personnes, lesquelles sont de plus en plus nombreuses en Occident, tandis que les jeunes, vasectomies et diverses mesures médicales ou autres de non-procréation aidant, sont de moins en moins nombreuses. Or, à aucun moment, dans aucune des pages dudit journal, pourtant phare de la pensée en France, n’était établi ni même émise l’hypothèse qu’un lien pourrait peut-être exister entre la promotion militante de la nulliparité à tous les niveaux de la société occidentale et le fait que nous ne fassions plus assez d’enfants pour sauver le modèle social que nous avions mis en place quand nous faisions encore suffisamment d’enfants pour nous développer (le journal ayant tout de même la rare honnêteté intellectuelle de souligner que le recours à l’immigration ne permettrait pas de compenser le déficit des naissances). Car, c’est bien elle, la scène la plus amusante à laquelle on assiste quand on observe homo occidentalis mettre en œuvre sa propre disparition : il voit bien les effets de ses actions, il se rend bien compte que les êtres humains ne sont pas substituables les uns aux autres, il a bien conscience qu’en cessant de faire des enfants, c’est non seulement son petit modèle social, lequel lui permettait de passer les hivers au chaud et les étés au soleil, mais plus généralement le mode de vie propre à l’Occident qui est condamné (la démocratie, l’égalité, l’État de droit, la Sécurité Sociale, etc.), mais il est incapable d’agir à la source, il déplore ce dont il est la cause comme si tout cela se produisait selon une opération mystérieuse (« C’est la démographie » étant un peu son « Credo quia absurdum » en la matière), et se révèle inapte à la moindre action positive, « Que faut-il faire ? », l’entend-on marmonner, et c’est vrai que l’heure est grave, il est bientôt temps de se dire adieu. La scène se redouble alors : parvenu au sommet de la conscience de soi, homo occidentalis contemple avec stupéfaction son effacement sans en comprendre ni le sens ni la raison. Habitué à la pensée universaliste (c’est-à-dire à l’ethnocentrisme qui fait du Parisien moderne le modèle planétaire du Bien), il se raconte que ce n’est pas lui qui va disparaître, mais toute l’espèce, et l’on n’a pas envie de le détromper, il est beau comme un vieillard qui s’assoupit et bave en ronflant sur la chaise roulante de son EHPAD. Le plus comique, dis-je, ce n’est pas d’assister — en direct, pour ainsi dire — à la disparition de l’Occident, c’est la bêtise qui accompagne ce phénomène : car, dans l’imaginaire bourgeois, l’hiver spermatique est moins romantique et plus vulgaire que l’hiver nucléaire qui faisait frissonner nos pères. On rêvait de grands feux d’artifice ou d’une paix perpétuelle, et l’on voit piteux le stock d’humains qui sert aussi bien de chair à canon que d’électeurs s’épuiser progressivement et, semble-t-il, inéluctablement. Qui oserait avancer que, peut-être, il serait bon de se remettre à faire des enfants, la solution est peut-être simple, après tout, se verrait accueilli par des regards consternés, certes, mais bienveillants : il n’aurait tout bêtement pas compris le sens du mot « liberté ». La vérité est probablement tout autre : parvenue à ce stade de développement, l’espèce humaine n’en continue pas moins de sélectionner les modèles les plus aptes à la survie et laissent les autres, pour qui, fatigués de l’existence, la vie est devenue un problème, s’éteindre lentement. Et dans cinquante mille ans, qui sait ? peut-être trouvera-t-on encore dans le patrimoine génétique des humains du futur les traces obscures car éphémères de notre passage sur Terre.

31225

Cette nuit, j’ai rêvé que Nelly allait me quitter. Nous étions dans la chambre où j’ai grandi, et elle m’annonçait qu’elle avait l’intention de partir. Elle était en train de se préparer pour aller à son cours de yoga, et je lui demandais si son professeur lui plaisait. Elle ne me répondait pas, mais je comprenais que oui. Enfin, elle partait. Pendant son absence, je faisais diverses choses dans cette chambre, je cherchais notamment dans les messages qu’elle m’avait envoyés sur mon téléphone portable des informations annonçant son départ prochain et d’autres choses qui intéressent les amant délaissés, peut-être aussi étais-je occupé à trouver quelque chose à lui dire qui la ferait changer d’avis, j’étais désespéré. Enfin, elle rentrait. À présent dans le salon du côté de l’entrée de l’appartement familial, je disais à Daphné (hors-champ dans le rêve) que maman avait l’intention de me quitter. Nelly ne disait mot, mais je voyais dans sa physionomie lubrique que cette perspective la réjouissait. J’éclatai en sanglots. C’est à ce moment-là que, dans une angoisse moite et froide, je me suis réveillé. Il était deux heures vingt-deux. Je ne sentais pas vraiment mon corps — j’avais la sensation qu’il était partiellement anesthésié, et cela a accentué mon angoisse —, j’ai tâché de me rendormir, mais n’y suis pas parvenu. À la place, je me suis raconté le rêve que je venais de faire, rapportant notamment cette histoire de yoga (Nelly ne fait pas de yoga) à une aventure assez comique qui nous était arrivée il y a bien des années de cela quand, invités à déjeuner avec mon père chez un membre de la famille, maison bourgeoise de la petite couronne, son épouse avait passé la plus grande partie du repas à discuter au téléphone des horaires de cours avec son professeur de yoga, professeur pour lequel, plus tard, elle a fini par quitter son mari, comme l’on pouvait s’y attendre, probablement. Que mon cerveau fasse tout ce travail pour me réveiller en pleine nuit m’a paru quelque peu révoltant, compte tenu notamment de la nullité du rêve qui m’avait tiré de mon sommeil. Comme je n’arrivais pas à le retrouver, mon sommeil, j’ai fini par me lever. J’avais cru entendre des cris, ou des voix parlant fort, qui venaient du boulevard, et j’ai tiré le rideau pour tenter d’en localiser les coupables causes, mais je n’ai rien vu. De l’autre côté de la rue, la télévision était allumée, un homme était debout en train de regarder quelque chose qui avait l’air d’un film d’action mal filmé, c’est du moins ce que j’ai cru pouvoir estimer depuis mon poste d’observation éloigné. Ensuite, je suis retourné me coucher et, plutôt que de reprendre mon auscultation à tâtons dans le noir, j’ai préféré écouter des rediffusions d’émissions de radio consacrées à Montaigne. J’ai dû finir par m’endormir puisque, ce matin, au moment du réveil, j’ai eu le plus grand mal à me réveiller. Nelly est venu se blottir contre moi et je me suis senti si bien que, durant un bref instant, je me suis rendormi. Sous la couette, des signes de rigidité m’apaisèrent alors, mais il était l’heure de se lever.

21225

Le boulevard est plus beau quand la nuit tombe, l’hiver. On y voit moins clair, c’est vrai, mais il y a aussi toutes ces lumières (artificielles) qui sembleraient des illuminations. Elles n’éclairent, ne font la lumière sur rien, toutefois, elles dissimulent, plutôt, la laideur qui serait évidente, sans elles, car même la grisaille est trop crue, il me semble, pour l’histoire qui est la nôtre, qui laisse tout apparaître, la saleté, la misère, l’indifférence, l’affairement, la promiscuité et la distance, tout, en même temps. Je ne crois pas, pour autant, que j’aie envie de changer les choses, mais plus simplement, peut-être, de ne plus les voir, c’est-à-dire non de me les masquer, mais qu’elles ne soient plus là, sous mes yeux, que mes yeux soient ailleurs, eux, alors, et qu’ils voient autre chose, d’autres choses qui ne se trouvent pas ici, mais là-bas, même si je ne sais pas où se trouve cet ailleurs, où se situe ce là-bas, pas ici, c’est vague, vaste, aux contours flous, je dois bien avoir quelque chose en tête, une précision à apporter, non ? Non. Alors, du boulevard, je regarde surtout les lumières, elles ne sont pas belles, elles détournent l’attention, éblouissent. Derrière les fenêtres aux immeubles, ce qui brille le plus, ce sont les écrans des télévisions. Clignotements permanents, parfois, on croit distinguer une scène intéressante, mais on se méprend. Incompréhensibles flambées de couleurs, voilà tout ce que je décèle. Des véhicules passent, incessant afflux, souvent un gyrophare tourne dans l’absence de noir, une sirène aggrave le désordre. Y a-t-il un ordre à tout cela, que des calculs savants nous permettraient de mettre au jour, jetant sur notre lopin d’univers le jour nécessaire pour sortir de toute nuit métaphorique ? Je prends le temps de regarder encore quelques instants, et me dis : il est raisonnable de ne croire en rien.

11225

Parfois, il me semble qu’il suffit de se mettre à écrire pour écrire. Que ce n’est pas une affaire de sens, d’intention, de quelque chose à dire, mais de présence, de détermination, d’application, de souci. Ce n’est pas une remarque d’ordre général, remarque selon laquelle, peu ou prou, tout le monde serait écrivain ou pourrait le devenir — les quantités innombrables de livres qui se publient chaque année apporte la preuve irréfutable de ce fait —, mais quelque chose de plus personnel. Je ne sais pas si quelqu’un s’est déjà fait une réflexion de ce genre — bien sûr que oui, diraient de toute façon les tenant du tout a déjà été dit, ceux-là même qui sont responsables des quantités innombrables de livres qui se publient chaque année, etc. —, mais que ce soit le cas ou non, cela ne fait pas une grande différence. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire, que faire d’une pensée de ce genre, ni s’il y a seulement quelque chose à en faire. Aujourd’hui, on dirait sans doute que c’est mon ressenti, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Ce n’est pas mon ressenti, écrire, c’est tout à fait autre chose, même si c’est intime, c’est ouvert, il faut que l’air circule, il faut que quelque chose se passe, que quelque chose passe. Et c’est peut-être cela que signifie ma pensée selon laquelle il me suffit de me mettre à écrire pour écrire : moins une affaire de présence que de disponibilité, d’ouverture, d’écoute. Il se passe toujours quelque chose, il faut s’y rendre attentif. Et nous savons tant de choses — nous avons enregistré des quantités si invraisemblables d’informations —, tant que nous n’avons besoin de rien savoir de plus que ce que nous savons déjà pour écrire. On peut dire la même chose en empruntant un autre chemin : on fait trop de livres et on n’écrit pas assez. Le paradoxe n’est pas qu’apparent — ce n’est pas simplement une formule —, il y a là quelque chose qui touche à la façon dont nous concevons l’écriture : en tant que telle (et alors il faut reconnaître qu’elle se réduit à la production de biens de consommations culturels, c’est-à-dire d’objets comme les autres, jetables, — les livres) ou bien du point de vue de la place qu’elle occupe et du rôle qu’elle joue dans nos vies (et alors ce n’est plus une machine à produire des objets, c’est une philosophie de l’existence, un art de vivre). 

301125

La mort va partout avec nous. Elle rôde, nous frôle en permanence, sans même que nous nous en rendions compte. Et sans doute vaut-il mieux ne pas. Car, si nous avions conscience de ce fait, de cette réalité, de ce compagnonnage omniprésent, le non-sens absolu de la chose, de toutes choses, le ridicule, l’insignifiance quasi comique de l’existence, nous frapperait si fort qu’assommé par le choc nous n’aurions plus la force de marcher, même pas celle de nous lever. Quand la trottinette a foncé droit sur moi, ce dimanche matin, alors que je traversais la rue du Cherche-Midi au niveau du passage piéton qui se trouve devant chez Dumonet pour emprunter la rue Mayet et aller acheter mon pain au Fournil de Guillaume, rue de Sèvres, j’ai été comme paralysé, ne sachant dans quelle direction aller pour échapper au choc, faut-il faire un pas en arrière, un pas en avant, comment savoir ? tout va si vite, l’on n’a pas le temps de se décider, tout est équipossible, malheureusement, le projectile se déplaçant toujours aimanté par notre propre mouvement, c’est un phénomène physique qui transcende, semble-t-il, les lois qu’on voudrait imposer à la nature, sorte d’âne de Buridan post-moderne, la liberté d’indifférence nous condamnant en effet au plus certain des trépas, et ce n’est qu’au tout dernier moment, quand le bolide était déjà sur moi, une trace noire sur ma chaussure gauche que je découvrirai ensuite, une fois rentré chez moi, peut en témoigner, que je l’ai repoussée des deux mains pour éviter qu’elle me percute de plein fouet. Un peu plus tôt, je m’étais senti mal — il était trop tôt, certainement, pour un dimanche matin, je m’étais couché tard, la veille au soir, après avoir trop bu et fait des choses que la décence m’interdit d’évoquer ici, j’aurais dû rester au lit à ronfler et cuver, mais il faut croire qu’une force vitale, passablement stupide, me pousse à des agissements manifestement contraires à la plus simple raison — et, assis sur un banc du cimetière du Montparnasse, je tâchais de trouver des forces pour reprendre mon chemin que je ne trouvai vraiment qu’en me disant qu’on ne pouvait tout de même pas mourir dans un tel endroit, cela ne se fait pas, en plus, il n’y a plus place, c’est surpeuplé. Deux rencontres avec la mort, et en si peu de temps, l’une aussi imbécile que l’autre. Quelques minutes plus tôt, dans le cimetière, j’avais consulté la fiche wikipédia de Michel de Montaigne pour savoir à quel âge il était mort et combien de temps il me restait donc à vivre. C’est une de mes lubies, depuis quelque temps, de chercher l’âge auquel les écrivains célèbres, ou en tout cas que j’admire, sont morts pour calculer combien de temps il me resterait à vivre si je mourrais à leur âge et tâcher de me faire une idée, sinon de mon espérance de vie, du moins de mon espérance de célébrité, calcul hasardeux s’il en est, et quelque peu contourné du point de vue méthodologique, pour ne rien dire du point de vue psychologique, lequel nous plongerait dans des abîmes de perplexité. Par exemple, puisque c’était mon personnage de référence jusque tout récemment, j’ai dépassé l’âge auquel Walter Benjamin est mort depuis deux jours, et ne peux donc plus consulter sa fiche wikipédia pour calculer dans combien de temps il serait décent ou intéressant ou terrifiant pour moi de mourir ou de ne pas mourir, cela dépend, des jours, de la façon dont je me sens, de mon angoisse du moment, et d’un vaste ensemble de paramètres dont la complexité, à moi-même, peut-être, m’échappent. Ainsi, dans la mesure où, pour Benjamin et pour moi, c’est trop tard, désormais, nous ne nous sommes plus d’aucune utilité, lui pour moi, surtout, j’ai jeté mon dévolu sur Montaigne, décédé à l’âge de 59 ans, ce qui me laisse encore un peu de temps. Par suite, toujours suivant ma propre logique, j’en suis venu à la conclusion qu’il fallait que je me mette sérieusement à la lecture ses Essais, et en entier, tâche à laquelle je ne me suis jamais donné à fond, mais toujours en partie, jusqu’à présent. Voilà où j’en suis. Banal dimanche.

291125

Il faut que j’arrête d’écrire ce journal. Me suis-je dit. Mais pourquoi ? Me diras-tu. Eh bien parce que je me suis dit : « Il faut que je travaille », et par là, j’entendais : « Il faut que j’écrive ce journal ». Cette dernière phrase, j’en ai déjà parlé. Quand ? Je ne sais plus. Et je n’ai pas envie de chercher. Mais, par contraste, les poèmes que j’ai écrits hier et aujourd’hui, les écrivant, je ne me suis pas dit : « Je travaille ». Mais alors pourquoi me le dis-je quand je pense à écrire ce journal ? Parce qu’il est quotidien ? Le travail est-ce donc le quotidien ? Mais tout travail implique congés. Quand mon journal, lui, depuis des années désormais que je l’écris, n’en connaît plus aucun, de congés, de répit. Est-ce alors de l’esclavage ? Mais les esclaves, même, devaient avoir des jours de congés. Enfin, je crois. Mais pas moi. Jamais. Je ne m’en laisse pas. Alors, ce journal, ce n’est pas un travail, ni un esclavage, non plus, non. Alors quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Je ne sais pas. Il faudrait que je demande à Guillaume ce qu’il pense de son journal, comment il se le représente. Mais, quand nous nous voyons, Guillaume et moi, nous ne parlons de cela. L’autre fois, je me souviens que nous avons parlé d’un écrivain et, avant d’en dire du mal, j’ai regardé à droite et à gauche par-dessus mon épaule, c’était un réflexe, ce qui a amusé Guillaume, je crois, pour être sûr que personne d’intéressé ni d’intéressant allait m’entendre. Comme si je connaissais des gens. Mais cela n’a plus rien à voir avec ce que j’étais en train de dire. Mais c’est vrai que les poèmes que j’ai écrits hier et aujourd’hui, il ne m’a pas semblé que c’était du travail. Alors que, en vérité, ils m’ont demandé bien plus de travail que cette page de journal plus la page de journal de la veille ne m’en demandent, que j’écris en écrivant, sans les composer, quand, les poèmes, je les écris une première fois, les récris, les dis à haute voix, les redis, les récris, les redis, et ainsi de suite, je ne sais combien de fois, quelques lignes à peine demandent des heures peut-être, parfois, sans compter celles de l’oubli, entre deux poèmes, entre deux versions du poème, des heures, sans doute, pour être écrites. Mais c’est ainsi. Ce doit donc être la quotidienneté qui me fait penser au mot « travail ». Et pourquoi est-ce que je ne cesse pas d’écrire, dès lors, si ce que j’écris me fait penser à « travail » et que je n’aime pas le travail, qui me fait penser à « esclavage » (pour moi, en effet, tout travail est un esclavage) ? Me demandes-tu. Eh bien, parce que j’aime tellement ce que je fais. J’aime tellement écrire. Non, pas tellement écrire. Non. J’aime tellement écrire ce que j’écris. Tellement que je n’ai pas envie de m’en empêcher. Je veux continuer, aussi longtemps que j’en aurai la force. Et cela, ce n’est pas un travail, non, ce n’est pas un esclavage, non plus, non, cela, qu’est-ce que c’est ? Mais, c’est la vie, pardi. 

281125

Lointaines idées qui semblent revenir. Mais d’où ? De quel oubli ? De quel abandon ? De quelle distance ? Et puis, ces jours-ci, de nouveau, la musique. Qui me paraissait inécoutée depuis je ne sais plus combien de temps : des mois, des années ? Qu’importe le temps, en vérité, c’est le sentiment de la durée qui compte. L’autre jour, à la fin des Concertos brandebourgeois, je me suis étonné : Déjà ? Et pourtant, les écoutant, je m’étais endormi. Et ce sommeil, alors qu’il ne dura sans doute guère plus qu’un assoupissement, m’avait paru s’étirer indéfiniment, jusqu’à la note finale qui me fit prendre conscience de ce qui venait réellement de s’écouler. Mais n’est-ce pas cela, la musique : un temps hors du temps, une extemporalité, un voyage dans les arcanes de la durée, un évanouissement ? Lointaines idées qui reviennent, et dans les termes mêmes, ou quasi, où elles furent formulées, mais inaccomplies, il y a un certain temps. Je venais d’aller courir. Il faisait moins froid que les jours précédents, à Paris, mais le ciel était toujours aussi gris, il avait plu, il pleuvait. Dans la partie nord-ouest du jardin, ainsi, je pataugeais gaiement dans la boue de l’automne, sous mes pieds la terre glissante se dérobait, et j’entendais les onomatopées de cette petite étendue de terre artificielle me parler. Cette langue, est-ce elle qui m’a rappelé les idées passées, jamais assouvies ? Peut-être. Quand je me suis arrêté de courir — j’étais revenu sur le boulevard —, le sommet de la tour se perdait dans les nuages de pluie, et j’ai écrit quelques phrases comme le début d’un poème dont l’écriture courrait sur toute une année, comme mes pieds sur la terre tantôt molle tantôt dure du jardin, peut-être, mais peut-être pas, non, comme ma vie. Ici, là, ailleurs, partout, où que ce soit que je respire. À Paris comme à Marseille comme à Rome. Lointaines idées mais très proches, toutefois, intimes, en effet.

271125

Quelque chose d’effarant. Comme ces gens qui, n’ayant jamais eu d’enfants ni fait la guerre, avec d’idiots trémolos dans la voix, en appellent au réarmement démographique et à la remilitarisation d’un pays. Mais peut-être est-ce la différence entre les chefs et les clampins dont je suis : ceux-là n’ont aucun scrupule à raconter n’importe quoi et attirent donc sur eux le plus grand nombre de suffrages. Imbécile démocratie. Et que, par suite, il n’y a aucun progrès : nous avons toujours cette mentalité sanguinaire de qui fait des enfants pour les sacrifier. Mais à quel dieu bâtard, désormais ? Ne voyons-nous pas avec clarté que le vacarme que nous faisons pour exister est à la fin maladroite de cacher un vide abyssal, j’entends : une vide plus profond encore que le plus profond des gouffres, et que nous jetons là-dedans tout espoir d’un progrès digne de ce nom (qui ne soit pas la fabrication d’une machine, la croissance d’une chiffre, mais l’épanouissement d’un art de vivre) ? En vain, évidemment. Mais, à son tour, cette évidence n’est-elle pas trompeuse ? Ne nous interdit-elle pas de chercher, nous aussi, de creuser aussi profond que le plus profond des, etc., pour découvrir ce qu’il en est, ce qui se terre au fond de notre souche, et pourquoi il semble que nous ne soyons rien que d’indécrottables faquins ? Mannequins qui se laissent transpercer. Une ambulance prise dans les embouteillages laisse hurler sa sirène dans le vide, rien ne bouge, tout est coincé, — voilà notre vie. Il faudrait décaper la couche de crasse bêtise qui recouvre nos membres, mais nous devons avoir peur de nous effondrer, c’est elle qui nous maintient debout ou en sauve du moins l’apparence. Porté par tout cela, un peu, sans doute, je commence la lecture Orages d’acier d’Ernst Jünger, dont une certaine prévention m’avait gardé, et je note cette phrase qui, pour l’instant, me semble assez bien résumer toute l’atmosphère de l’ouvrage : « Parmi ces grandes images sanglantes, il régnait une gaieté sauvage, inconnue. » L’idée de progrès s’est construite comme une solution au problème du mal, ou plutôt dans la constitution du mal comme problème, c’est-à-dire comme étant en attente d’une solution que le progrès devait apporter. Mais il en va sans doute tout autrement : le mal n’étant pas un problème mais une donnée (la destruction, la mort exercent toujours une fascination aussi grande, un attrait aussi puissant, qui les rendent désirables entre tout), il n’est pas possible de le résoudre, de nous en débarrasser une bonne fois pour toutes, encore que nous le voulions, nous sommes contraints de vivre avec, et cela revient, en un sens, à renoncer à la vie : nous serons toujours obsédés par la nécessité de donner la mort, de tuer. Nos enfants seront toujours pour la mort. Et non seulement est-ce profondément désespérant, mais c’est encore une sorte d’énigme (puisque, après tout, il en faut bien une) contre laquelle nous nous heurtons avec la plus grande des violences, mais parfaitement en vain. Il suffirait pourtant de ne rien faire, puisque c’est au fond notre paradoxe : se retenir n’exige rien de nous que de ne pas, mais nous en sommes incapables. Nous faisons.