261125

Les panneaux publicitaires que la bourgeoisie éditoriale s’offre pour célébrer les prix qu’elle se remet à elle-même dissimulent mal l’économie de subsistance et de captation sur laquelle cette mascarade repose. Les dents sont blanches sur la photo, c’est vrai, mais tout cela ne dégage-t-il pas une affreuse odeur de moisi ? Si la bourgeoisie éditoriale parvient à se maintenir en place, c’est au prix d’un affaissement du terrain où les rares buissons qu’elle laisse pousser ne semblent de grands arbres que par comparaison : ce sont de fiers totems, en effet, car il se dressent sur un tas de fumier. Pour ma part, quand je songe à l’intelligence artificielle, je rêve moins aux auteurs (ces gens-là, malgré qu’ils en aient, le sont déjà, artificiels) qu’aux lecteurs : bouclant de la sorte la boucle du marché sur elle-même (le producteur et le consommateur seront produits par la même machine du même groupe industriel), ou plutôt concrétisant enfin la clôture du marché sur lui-même, on se débarrasserait une bonne fois pour toutes de ces recettes éculées et dont les ficelles sont plus grosses encore que celles des intrigues qui tissent d’ennui les sous-produits romanesques dont on affecte de se féliciter. Qui se chausserait de lunettes grossissantes s’imaginerait peut-être apercevoir là quelque image microscopique du jeu plus vaste où l’on parie sur le destin du monde, mais ces jumelles, c’est résolument vers le passé qu’il les lui faudrait tourner pour espérer y voir quelque chose. Le temps a passé, mais l’on fait semblant que rien n’a changé, c’est le “fait maison” de la culture française : tout est livré sous vide et sent le réchauffé, mais qu’importe ? — plus personne n’a de goût. On passe devant ces trophées de la médiocrité avec un sentiment de honte. C’est absurde, évidemment, comme si quelqu’un nous avait jamais demandé d’avoir des idées, mais cela aussi, probablement, est un réflexe d’antan, quand on s’imaginait que l’existence ne se résumerait pas toujours à consommer ces ersatz vulgaires et qui nous gâtent les pensers. Les fleurs ont l’odeur de la terre où on les fait pousser. Dans le ciel de cette grisaille immonde (souvenirs du temps où j’assistais aux intrigues et maladroites manigances), les oranges de Sicile sont des astres miniatures, adorables éclaircies, délices aux effluves anciens. Un jour, me dis-je parfois, je devrais enquêter pour savoir d’où me vient cette passion pour les agrumes qui date de ma plus tendre enfance, mais j’hésite : cela ne me gâterait-il pas le goût ? Et puis, ne fait-on pas déjà bien trop d’ego-histoire ? Comme si le petit moi était devenu le seul horizon où homo occidentalis se sente à son aise. Alors que je rêve de cosmogonies aux parfums de Méditerranée et d’îles jusqu’où je n’ai jamais vogué.

251125

Watt, avec la vapeur, je ne sais pas, mais si Pascal avait su, en concevant sa machine à calculer, que quelque quatre siècles plus tard une part toujours plus considérable de l’expérience humaine consisterait à faire semblant de parler avec des machines qui seraient les descendantes de la sienne, et que, de ce fait, bien que non à lui seul, l’expérience humaine serait toujours plus décevante et sujette à déréliction, je pense qu’il aurait renoncé à son projet. Et mieux eût valu, sans l’ombre d’un doute — même si, probablement, quelqu’un aurait fini par passer à l’acte à sa place : contrairement aux bons livres, les mauvaises idées ont rarement un seul auteur —, tant cette mauvaise farce de prétendre parler et singer la pensée alors que le but est toujours le même (gagner plus d’argent et ce, quel que soit le prix que l’humanité doit payer) apparaît dégradante. L’avenir que cette gamme de nouvelles expériences dessine ne nous laisse que peu d’espoir : des robots conversationnels et des animaux de compagnie, voilà à quoi se résumera bientôt tout l’empire de l’Occident. Qui ne se demande pas dès lors après quoi toutes ces braves gens s’élancent d’un pas pressé, pourquoi les gyrophares tournent bleu même de jour, pourquoi les sirènes hurlent même la nuit, pourquoi l’on voudrait sacrifier des enfants que, de toute façon, les femmes se font un devoir de ne plus désirer et les hommes de ne plus leur faire ? Pour défendre une patrie de machines et d’estomacs sur pattes, mais à quoi bon ? On essaie encore de se rassurer comme on peut : En vérité, dit-on, l’intelligence artificielle ne pense pas. Mais on le pressent toutefois : quand l’utérus artificiel aura pondu son premier fœtus, le doute ne sera plus permis. La vraie nature de l’existence sera enfin révélée : nous sommes des choses comme les autres, on peut nous produire comme tout le reste, nous n’avons aucune espèce de singularité, notre espèce est un bien de consommation courante comme un autre, comme tout ce qui est venu au monde sur cette belle planète. Alors, enfin, on pourra envoyer se sacrifier au front de guerre les enfants de personne, vrais fils de la Nation. Le progrès ne sert-il pas avant tout à cela : que le massacre ne prenne jamais fin et que toujours plus de sang puisse couler qui abreuve la terre de nos misères ? Le prix de l’humanité, il se trouvera toujours quelqu’un pour le monnayer, jusqu’au dernier.

241125

« Et si nous nous remariions ». Je me souviens que c’est ce que j’ai écrit à Nelly, cette nuit, dans mon rêve. Mais je ne sais pas si c’était dans le même rêve que je faisais la queue dans une sorte de restaurant universitaire, attendant parmi une foule trop nombreuse à mon goût d’être servi et me plaignant in petto de la lenteur du service (de facto, je voyais les plats mais personne ne semblait décidé à servir la foule qui attendait), non sans profiter toutefois de cette lenteur pour choisir mon déjeuner — un steak, de la purée et des figues en dessert, même si quelque chose me semblait étrange : des assiettes contenaient déjà et le steak et la purée tandis que d’autres contenaient seulement le steak et d’autre encore seulement la purée, version en deux services du plat pour laquelle j’optais en mon for intérieur — et chercher Nelly du regard à qui je venais d’envoyer mon message, Nelly qui, elle aussi, devait attendre dans la foule et ne parvenait pas à me rejoindre. Mais je ne sais pas non plus si cette poignée noire que je devais serrer de toutes mes forces avait un quelconque rapport avec ce que je viens de décrire sommairement, si elle faisait partie d’un autre rêve, ni pourquoi il me semblait impératif dans mon rêve que je la serrasse, même si, au réveil, à un moment donné, quand j’étais encore à demi endormi dans la chaleur douce de ma couette, il m’a semblé que ce geste de serrer la poignée noire de toutes mes forces avait eu un sens et appartenait à un rêve dont je me souvenais alors mais que j’ai oublié ensuite et ne suis pas parvenu à retrouver. Au lieu de m’en souvenir, j’ai passé la journée à m’énerver de plus en plus et de plus en plus fort jusqu’à pousser un cri avant d’aller préparer le repas du soir, excédé que je me suis senti par la violence du monde urbain, du monde tout court, en réalité, sa bêtise, et la lenteur que, sous les promesses de progrès continu, le monde ne cesse de nous opposer, l’étroitesse d’un monde qui était censé s’ouvrir grand et entier, mais qui n’est qu’un vaste supermarché de la laideur et de la médiocrité. En fait de croissance (celle que, tous les dix ou quinze ans, désormais, on nous promet grâce aux progrès de la technique, progrès qui sont réels, mais mauvais, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, en vérité, il y a bien longtemps que le progrès ne produit plus que des nuisances et l’augmentation constante de l’espérance de vie ne produit pas plus d’espoir, non, mais plus de démence, même si tout cela, je crois que je l’ai déjà dit, je le redis ici), il n’y a guère que la bêtise qui croît, effet de causes multiples dont le bruit assourdissant qu’il semble que les êtres humains doivent produire pour exister n’est pas la moindre. J’ai eu envie de casser quelque chose, n’importe quoi, peut-être moi, mais je n’ai rien cassé du tout. Je me suis contenté de frapper des choses dures contre des choses molles pour équilibrer ma violence, essayer de me défouler sans rien abîmer, et je crois que j’y suis parvenu, à ne rien abîmer, bien que non pas à me défouler, à me vider de ma violence, non, elle est toujours là, je la sens, mais comment faire pour qu’elle s’en aille, mais comment faire pour qu’elle s’en aille et ne revienne pas, ne revienne jamais ? 

231125

J’ai froid. Cette nuit, encore, quand j’ai vu la neige tomber avant d’aller me coucher, le froid avait quelque chose d’exotique, à l’ère du réchauffement climatique, mais à présent qu’il pleut, tout simplement, rien de tel, non, plus, rien qu’un gris qui semble vouloir avaler tout le réel. Alors la tour, certes, quand je vois sa tête disparaître dans les nuages de brume, m’amuse de ces allures fantastiques, mais sinon, que dire de ce climat, et qu’en penser ? Atmosphère : disparition de la lumière, faut-il avouer, en vérité, mais non du bruit ni même des gens. Or, n’est-ce pas l’absence de ces disparitions dernières qui fait le temps mauvais ? Aujourd’hui encore, je me suis retenu de rire — de ricaner bêtement, plutôt, je le dis pour être tout à fait honnête, puisque c’est l’un des principes élémentaires de ce journal, être sincère, honnête, ne pas mentir, à défaut de dire la vérité (on ne la connaît pas toujours et, quand on le croit, il se peut qu’on se trompe, non par notre faute, mais par celle de la connaissance, à supposer certes que la vérité existe) —, et je ne sais pas si cette abstinence m’aura fait quelque bien, si je me suis rendu meilleur de ne me moquer pas du monde. Ne suis-je pas fatigué ? Et alors, quel est le rapport ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas si j’en cherche un. Tout ce que je sais, c’est que j’ai froid. Je suis assis en tailleur sur le fauteuil beige, enveloppé d’une couverture, et je n’ai pas de force, non plus d’envie, j’attends. Tel mon ours patronymique, je voudrais hiberner. M’enfouir à défaut sous l’épaisse couette du répit, et passer là le temps qu’il faudra, indisponible, retiré du marché des êtres, pour en émerger, plus tard, je l’espère, régénéré. Mais n’est-ce pas utopique — le « lit de paix et d’oubli » comme lieu introuvable —, ne sommes-nous pas toujours requis ? Quand même on réduit la vie sociale à sa manifestation la plus étique, il y a toujours quelque chose, quelqu’un, et il faut être là. Pénible requête de notre humanité, qui pèse si fort de sa lourdeur ontologique sur notre existence, que cette dernière, on oublie même de l’appeler vie. Vit-on ? À dire le vrai, à peine. Et, en effet, dire le vrai, là voilà, notre peine : j’y peine, j’y suis condamné.

221125

À intervalles irréguliers, les sirènes d’urgence de la modernité viennent interrompre le silence. Et mon sommeil. Il n’est pas encore huit heures du matin, ce samedi de novembre, quand elles me réveillent. La première phrase que j’ai écrite (« À intervalles réguliers, etc. ») me semble étrange, mais elle ne l’est pas : on a tendance à penser que le silence est un manque, une absence de bruits, or, ce n’est pas cela, ce n’est pas quelque chose à proprement parler (au sens où cette table sur laquelle est posée mon ordinateur est une chose), c’est une atmosphère, mais qui a une réalité, néanmoins, que l’on peut entendre, circonscrire, délimiter (Tiens, c’est calme, ce matin, mais pourquoi tout ce vacarme, soudain, pourquoi cette sirène fait-elle tant de bruit alors qu’il n’y a personne dans les rues à cause du froid ?). Il n’y a personne dans les rues, à cause du froid, sans doute, cela, je n’ai pas eu besoin de tirer les rideaux dans le sens de la lumière pour le voir, je sais qu’il n’y a presque personne sur le boulevard, quelques rares véhicules sont garés dans la voie réservée au bus et aux vélos pour livrer les établissements qui servent de la nourriture pour touristes, touristes qui ne sont pas là parce qu’il est encore tôt et qu’il fait froid. Si le titre n’avait pas été privatisé par le Commandant Cousteau, j’eusse aimé écrire un livre ou quelque chose du genre qui se serait intitulé, le Monde du silence, car le silence, si ce n’est pas une chose, ni un objet, ce n’est pas rien non plus, ce n’est pas du rien du tout, c’est tout un monde, oui, en effet, mais peut-être vaut-il mieux que le titre ait été privatisé, car ce n’est pas un bon titre, non, me dis-je après que j’y ai réfléchi quelques instants. Quoi qu’il en soit, j’essaie de ne pas détester le monde. Ou plutôt, je me dis : Vais-je me plaindre ou ne vais-je pas me plaindre ? Finalement, je crois que je décide de ne pas me plaindre. Hier, dans une sorte de perspective adornorkheimerienne, je me suis dit que c’était si facile de détruire, trop facile de détruire, et qu’il faudrait que je n’y cède plus, ou moins du moins, je ne me souviens pas de l’expression exacte que j’ai employée, mais c’est bien l’idée que je me suis formulée. Et ce matin, quand j’ai lu ces phrases — enfin, une en particulier —, ces phrases que j’ai trouvées tellement niaises, tellement clichées, j’ai eu envie de les copier et de m’en moquer, ouvertement, dans un grand ricanement, mais je me suis abstenu, je me suis dit que non, il ne faut pas, et ce n’était pas une affaire morale (Ce n’est pas bien de se moquer des gens.) ni une histoire de point de vue (Après tout, est-ce que toi aussi tu n’es pas un cliché ambulant ?), mais une question d’orientation de mon énergie vitale, oui, je crois que je puis le dire de la sorte, et tant pis si le dire ainsi rend un son un peu bizarre, un peu excessif, un peu mystique, c’est comme cela que j’ai envie de le dire, c’est comme cela qu’il me semble bon de le dire, donc c’est comme cela que je le dis, c’est une question d’orientation de mon énergie vitale : dans quoi est-ce que j’investis ma vie ? Et il m’a semblé qu’il ne fallait pas l’investir, ou ne pas trop l’investir, en tout cas, dans la destruction, la critique, il y a suffisamment de bruits, déjà, trop de bruits qui détruisent le silence, point n’est besoin d’en rajouter. Et cette abstention, ou cette abstinence, je ne sais pas quel mot choisir, peut-être ne faut-il pas choisir mais insister sur les deux également, il m’a semblé que c’était la bonne attitude à adopter face à la vie, l’interruption, en quelque sorte, à l’inverse de la première phrase, désirable, positive, belle.

211125

J’aimerais vivre sur île déserte, perdue en pleine mer Méditerranée, là où personne ne pourrait me retrouver, mais la vérité est bien plus prosaïque que le rêve érémitique (et un peu romantique, aussi) ainsi caressé : à part écrire des phrases que presque personne ne lit, je ne sais rien faire de mes dix doigts et, livré à moi-même dans un environnement où je devrais subvenir tout seul à mes besoins, je ne tiendrais probablement pas plus de quelques jours avant de décéder d’une mort plus ou moins atroce. C’est peut-être le reproche le plus fondamental que l’on peut faire au progrès : le progrès ne nous a pas rendus plus autonomes, nous sommes incapables de survivre par nos propres moyens, et notre existence se trouve dans la dépendance absolue du monde social. On en attend toujours plus d’une Providence qui, malgré des apparences généreuses, n’a rien de providentielle, mais beaucoup d’une malédiction qui nous maintient sous la coupe, pour ne pas dire le joug, des autres. Et qui, malgré l’évidente nécessité du contraire, entreprend d’aller vivre seul dans la forêt risque moins de faire penser à Henry David Thoreau qu’à un survivaliste un peu demeuré. Qu’il serait bon, pourtant, de ne plus voir ni entendre ses semblables, pendant quelque temps, au moins, le temps de faire le vide dans l’esprit, et d’oublier le monde dans lequel on vit, d’oublier le progrès et les encyclopédies sans auteur que l’avenir nous prédit. Au monde sans auteur que le progrès nous promet, qu’opposer en effet sinon l’escapade ? Mais même la fuite se doit envisager sans illusion, car partout où vous êtes, l’administration fiscale saura vous retrouver et réclamer l’écot de votre grasse subsistance : ce que vous êtes, n’est-ce pas avant tout à l’État qui vous a mis au monde, biberonné, éduqué, logé et employé que vous le devez ? Qui êtes-vous sans le monde social dans lequel vous baignez depuis votre naissance ? Le simple fait de se poser la question à quelque chose de vertigineux, mais d’humiliant, surtout : c’est vrai, après tout, qui suis-je ? Qu’est-ce que cet amas de tissus, de graisse, de cellules et de cheveux, qui prétend avoir des idées bien à lui, et les mettre en œuvre — au sens poétique du terme — par lui-même ? Qu’est-ce que c’est encore que cet illuminé ? Mais n’est-ce pas aussi ce que je fais de mieux, rêver ? Une telle vie n’est pas rentable, qui ne rapporte rien, elle dure un peu — un peu trop sans doute, il y a déjà trop de vieux en Europe occidentale —, et puis, c’est fini. On voudrait au moins pouvoir la vivre comme on l’entend, mais l’on n’en est même pas capable et, si on l’était, on ne saurait pas comment faire. Et nous voici alors doublement humiliés : non seulement nous ne sommes rien sans le monde social, mais il a fait de nous des bons à rien. Et il nous faut obéir ou bien périr sans gloire, sans héroïsme, sans renommée, mais piteusement allongés sur la bouche du métropolitain où nous n’en finissons plus de grelotter. Je pense aux pieds nus de cet homme, qui était allongé à même le sol, au passage piétons de la rue Médicis, non loin du Faune dansant, il tenait un pancarte dans ses mains où était écrit quelque chose que je ne suis pas parvenu à lire, mais qui lui dissimulait entièrement le visage, de l’autre côté de son corps, ses deux pieds nus semblaient trembler de froid, ou alors était-ce un mouvement automatique, symptôme de quelque forme de démence, j’aurais voulu photographier ses pieds pour ne les oublier pas, pour en conserver l’image, mais je ne l’ai pas fait, je n’ai pas osé, et pourtant, je m’en souviens parfaitement, ils sont là devant mes yeux, et leur réflexe mobile que, de toute façon, la photographie n’aurait pas su conserver, l’œil vaut bien mieux, la mémoire aussi. Je n’ai rien fait. Je me suis contenté de le regarder. Je n’ai rien pensé. Que ceci : Tiens, il n’est pas mort, ses pieds bougent encore. Il faisait froid à Paris. Mais on dit qu’il va faire encore plus froid. Est-ce tôt pour la saison ?

201125

Je ne suis pas certain que le chapitre que j’ai écrit ce matin au réveil ressemblait à s’y méprendre à l’idée que j’en avais eue, hier au soir, avant de m’endormir. Mais je ne suis pas certain non plus que la vie de Jan Potocki, au moment de se suicider d’une balle dans la tête que, selon la légende, il avait pris le soin de limer lui-même à partir du couvercle d’une sucrière en argent et de faire bénir au préalable, on n’est jamais trop prudent, ressemblait à s’y méprendre à l’idée qu’il en avait eue avant d’envisager de passer à l’acte. Tout aussi peu suis-je certain, à dire vrai, que la maigre relation qui unit ces deux propositions soit bien solide. Simplement, peut-être, tient-elle à ce que je suis en train de lire le Manuscrit trouvé à Saragosse et que, à ce sujet non plus, je ne sais que penser. N’est-ce pas le problème avec tous les livres à aura (« le livre préféré de Salman Rushdie ») ? Quelque chose les précède qui ne peut susciter qu’adhésion aveugle ou déception à la hauteur des attentes suscitées par ladite aura : un livre qui n’existe pas, tout d’abord édité par un ponte de la littérature fantastique, puis traduit de la traduction  en polonais d’un texte fabriqué par son traducteur pour les besoins de sa cause, et enfin un manuscrit redécouvert quasi deux siècles après qu’il a été écrit en deux versions différentes dont aucune n’est la version définitive d’un roman qui n’existerait donc pas. D’où la question que je ne cesse de me poser depuis que j’ai repris ma lecture : s’il n’y avait pas tout cela qui précédait le texte, accorderait-on une telle importance à ce dernier, ne le traiterait-on pas de la même façon que l’on traite les millions d’autres livres que nous laissons pourrir dans les poussières de l’oubli ? Et, plus largement, la culture ne se réduit-elle pas ainsi de plus en plus à la bonne histoire grâce à laquelle on va pouvoir vendre son produit, laquelle devient plus importante que le produit lui-même, de toute façon, les produits se ressemblent tous et non seulement en l’espèce, n’est-ce pas ? Un livre, il faut que ce soit vendeur et, même en l’étant, il n’est pas sûr qu’il se vende, mais sans, c’est quasi impossible, on n’y arrivera pas. Car, la culture est ennuyeuse. Lire, c’est long, cela demande un effort de concentration, un exercice du jugement, une remise en question de ce jugement et des principes qui nous conduisent à formuler tel ou tel jugement, rien n’est garanti et, en plus, on peut toujours changer d’avis. Tout cela demande beaucoup trop d’énergie, beaucoup trop d’investissement, il n’y a aucune chance que ce soit jamais rentable. Les spécialistes de la littérature eux-mêmes, d’ailleurs, malgré leur enthousiasme débordant, ne se voilent pas la face : « Peu de lecteurs ayant le temps ou l’envie de lire deux versions d’un même roman pour en comparer stéréophoniquement les mérites respectifs, les entend-on dire, il faudra bien choisir de conseiller à nos amis, à nos étudiants, à nos lecteurs d’acheter tel ou tel volume. » La littérature ? Ah, mais il n’y a plus personne à cette adresse, mon bon ami, rien que quelques spécialistes bavards, qui jubilent certes à l’idée d’avoir trouvé matière à stimuler leur imagination critique, mais ne s’en égosillent pas moins tout seuls dans leur coin. Il faut bien l’admettre : la culture est un truc à vendre comme les autres. Et la littérature n’en est pas la mère, mais le parent pauvre, misérable. Au regard de tous ces enjeux, le chapitre que j’ai écrit ce matin, que pèse-t-il en effet ? Guère plus, j’imagine, que le projectile d’argent que Jan Potocki se logea dans la tête à l’avant-veille de Noël 1815. Une sorte d’anniversaire approche, tiens, c’est vrai. Et l’on pourrait fonder une manière de société secrète, ou un club d’admirateurs de notre auteur, qui porterait le doux nom de la Sucrière. Serait-ce bien sérieux ? Qu’est-ce qui est sérieux ? La littérature ? Allons, mon bon ami, trêve de plaisanterie. Mais ce n’est pas à cela que je pensais. Plutôt à l’écart entre l’idée de la chose et la chose même — le chapitre, donc —, laquelle n’est pas achevée et ne m’a pas semblé couler de la source de la veille — j’avais du mal à retrouver les mots, devant moi, il n’y avait qu’une sorte de brume où il me fallait frayer un chemin —, mais plutôt du travail nocturne, je ne dirai pas du rêve : je ne me souviens pas des rêves que j’ai faits cette nuit, ni si seulement j’en ai fait, non, du travail de la nuit, belle, profonde, envoûtante, et d’où, au réveil, je n’avais pas envie d’émerger, et dont je ne suis sorti, ce me semble à présent, que pour écrire. À présent, aussi, ai-je envie de retourner lire le Manuscrit de Potocki.

191125

Tout point de vue comporte une part d’ethnocentrisme. Les critiques plus ou moins radicales de l’ethnocentrisme peuvent généralement se résumer à ceci : Mais pourquoi ne suis-je, moi, pas inclus dans ton ethnocentrisme ? Ce qui revient à affirmer son propre ethnocentrisme. Ethnocentrisme contre ethnocentrisme : la critique de l’ethnocentrisme est elle-même ethnocentriste (— ethnocentrique ?). Il n’y a pas de moyen satisfaisant d’en finir avec l’ethnocentrisme. On ne peut pas s’extirper complètement de soi-même en prétendant que les coutumes, les traditions, les histoires avec lesquelles nous avons été élevés n’ont aucune importance. Et puis, est-ce souhaitable ? Comme Steve Reich l’écrivait dans « Music as a Gradual Process » : « All music turns out to be ethnic music. » Tout ce que nous faisons peut s’apparenter à un genre de pratique ethnique. Et ce n’est pas forcément un mal. Nous avons fini par regarder l’ethnocentrisme de travers pour la raison que voici : l’universalisme est conçu comme la norme (l’égalitarisme des droits semble l’impliquer : tout le monde doit participer de la même norme), mais il semble n’être qu’un ethnocentrisme déguisé, par suite l’universalisme se trouve réduit à l’ethnocentrisme compris comme universalisation d’un point de vue local réputé supérieur par les êtres humains qui le partagent (qui habitent ce local-là). C’est la rencontre — le choc, pourrait-on dire, pour dramatiser un peu — entre le besoin d’une norme universelle et l’impossible universalité de la norme (il y a toujours des conditions particulières à la conception, à l’application et à l’acceptation de la norme) qui discrédite à la fois l’universalisme et l’ethnocentrisme : l’universalisme parce qu’il est en réalité une forme exacerbé d’ethnocentrisme et l’ethnocentrisme parce qu’il ne répond pas à l’exigence d’universalité. On se retrouve avec une sorte de paradoxe qui n’est pas sans évoquer le jugement de goût chez Kant : le jugement de goût a une prétention à l’universel bien qu’il soit subjectif. De même que tout point de vue comporte une part d’ethnocentrisme, tout point de vue comporte une part d’universalisme. L’idée peut être exprimée ainsi : Si je dis « Ceci est beau » tout en prétendant que ce jugement ne vaut que pour moi et moi seul, le jugement même perd tout sens. Peut-être y a-t-il quelque chose de naïf dans cette conception : en effet, ne présuppose-t-elle pas un accord qu’il s’agirait justement d’élaborer ? La prétention à l’universel ne repose-t-elle pas sur un accord préexistant : il faut que les êtres humains qui se parlent se comprennent déjà, c’est-à-dire qu’ils aient déjà accepté de se parler et partagent de ce fait un ensemble conséquent de significations communes (l’ensemble qu’ils élaborent en parlant et qui leur permet de continuer à se parler). Sans cet accord minimal, la prétention à l’universel n’a aucun sens. Et ainsi, elle n’est qu’une pétition de principe : il y a une prétention à l’universel parce que, fondamentalement, tout le monde est d’accord. Le désaccord porte sur des détails. N’est-ce pas seulement sur le fond de l’universalisme que l’ethnocentrisme paraît méprisable, sur la présupposition que, fondamentalement, tout le monde est d’accord, pense la même chose parce que les significations sont partagées par tout le monde ? « It is quite natural to think about musical processes if one is frequently working with electro-mechanical sound equipment, écrivait Steve Reich. All music turns out to be ethnic music. » Nous faisons les expériences que nous faisons avec les moyens du bord : nous jouons, nous parlons, nous inventons, nous pensons, nous aimons avec les instruments que nous avons à notre disposition. L’ethnicité n’est pas une nécessité en soi — elle ne s’impose pas a priori —, elle découle de ce que nous avons entre les mains. Et, c’est notamment les cas avec la musique graduelle de Steve Reich, la musique des débuts (le texte date de 1968), ce peut être très beau. Que puis-je faire avec les instruments et le vocabulaire dont je dispose ? Voilà la question que nous devrions commencer par nous poser (que nous la formulions explicitement ou non, cela importe peu). Elle ne nous enfermera pas forcément dans le répertoire ou la bibliothèque que nous avons à notre disposition, mais elle nous permettra de savoir où nous en sommes. Nous n’avons pas à redouter notre ethnicité (laquelle n’a pas grand-chose à voir avec nos origines ethniques), elle signifie simplement : Voilà où nous en sommes. Et ajoute : Où irons-nous désormais ? En vérité, nous l’avons vu, la prétention à l’universel n’est qu’une présupposition de l’universel. On se l’imagine donné. Il ne l’est pas. Existe-t-il, n’existe-t-il pas ? Il n’est pas certain que la question soit très intéressante. Il vaut mieux essayer de faire avec les moyens du bord, on risque tant de chavirer.

181125

Temps froid et sec. Un degré sur l’échelle de Celsius quand je vais courir. Il est neuf heures du matin. Il n’y a presque personne dans le jardin. Le ciel est de pur azur. Je me sens léger. Je me sens bien. C’est peut-être le temps que je préfère. Un peu plus tard le bleu se couvre de nuages gris, mais tant pis, la lecture du journal de Guillaume Vissac me met en joie (bien que, l’autre jour, j’aie supprimé l’un de mes comptes sur les réseaux sociaux à cause d’un gros lourdaud qui, chaque fois ou presque que je donnais un extrait du journal de Guillaume, venait faire la même remarque désobligeante, grossière, j’ai fait une estimation rapide et il m’a semblé qu’il valait mieux quitter ces lieux de perdition). Même si ce qu’il évoque n’est pas joyeux, tant s’en faut. Le nom qu’il cite aujourd’hui est l’un des derniers que j’ai entendus, je crois, avant de quitter G., il y a un peu plus de dix ans de cela. Qui m’évoque une élite de place — on appartient à l’élite parce qu’on a un nom et qu’on passe par un certain nombre d’établissements labellisés, mais non parce que l’on accomplit quelque chose qui distingue, c’est même tout le contraire, on se maintient malgré l’évidence du ratage complet dont on est responsable, il n’y a qu’à observer l’état de délabrement de la classe dirigeante française, laquelle se singularise par un maître mot : l’échec, pour s’en convaincre —, sans réalité autre que la position qu’on occupe dans une certaine hiérarchie sociale. Et le monde social en vient à englober toute la réalité, comme si plus rien ne lui était extérieur, comme s’il n’était plus possible de sortir de la sphère limitée qu’il circonscrit, comme si nous étions obligés — et par là, j’entends : en pour tout comme en contre, que nous soyons nantis ou bien révolutionnaires, pour ainsi dire — de souscrire à son illusion, d’y croire. Et ce n’est pas une question de mérite, non plus. Je ne crois pas au mérite. Je crois, par exemple, que Proust, fils chéri de la grande bourgeoisie française, héritier de la fortune familiale, n’a eu aucun mérite, ce qui n’enlève rien à son génie. Et même, ai-je envie de dire, heureusement qu’il a vécu cette existence privilégiée, sinon il n’aurait jamais fréquenté la haute société parisienne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, et n’aurait tout simplement pas pu écrire le livre qu’il a écrit (il ne fait guère de doute, en effet, que l’un des sujets du livre — la fréquentation de la haute société parisienne — compte pour beaucoup dans le succès de l’ouvrage et que le lecteur qui prétendrait ne le lire que pour la critique du snobisme serait un affreux hypocrite), sinon, il n’aurait pas pu se consacrer totalement à l’écriture. Je ne crois pas au mérite, dis-je, je crois aux œuvres. C’est un peu chrétien, non ? Peut-être, oui, et alors ? Tout n’est-il pas de sable devenu ? Et ta bêche ne se recourbe pas contre le roc dur, elle s’enfonce là-dedans. Elle t’échappe des mains. Et tu l’y perds. Il te faut de nouveaux critères. Il te faut de nouvelles idées. Je te les offre. Prends-les. Sers-t’en. Ou oublie-les. Oublie-moi. Oublie tout et continue de faire n’importe quoi.

171125

Ramasser le linge que Daphné a laissé traîner par terre et le mettre à la machine à laver ; voilà toute l’ambition de mon épopée. Et je le dis sans nulle ironie : cela donne un sens à ma vie. Je pourrais prétendre vouloir sauver le monde, mais la vérité est que je sais déjà comment sauver le monde, et que l’exposé de ce salut, qui désire avec l’ardeur du héros sauver le monde — ou se met dans la peau du personnage qui, plutôt — le trouverait passablement décevant. C’est que l’épopée ne doit pas s’écrire à la première personne, et qu’elle a le regard résolument tourné vers le passé. Sauver le monde, en vérité, donc, c’est assez simple et banal, raison pour laquelle, sans doute, on préfèrera entreprendre de le saccager, voire de le détruire, avant de se mettre en quête d’une ultime rédemption. Il suffit de faire des enfants et de prendre soin d’eux ; — voilà tout le salut dont le monde a besoin. Et qui trouve ce sens décevant répond à la question : Pourquoi est-ce que tout semble toujours aller si mal ? C’est que nous désirons aller mal, nous désirons l’imminence de la destruction, vendre des armes et vaincre le diable, et les assauts, les défilés, les processions, les poignées de main face caméra, les sourires putassiers, les luttes finales, et les inventions géniales, lesquelles, comble du progrès, se trouvent deux fois l’année, une à chaque rentrée. Pas plus que la paix, nous n’aimons pas aimer. Et le monde social nous connaît bien, qui par tous les moyens nous excite. Dans le métro, l’autre soir (nous allions à l’opéra), il y avait un homme qui passa tout son trajet les yeux rivés sur son l’écran de son téléphone où défilaient, semble-t-il à l’infini, des images d’hommes extrêmement musclés en train de montrer comment — toi aussi ! — devenir extrêmement musclés. Lui, le toi aussi ! de la phrase précédente, mais ce peut être n’importe qui et pour n’importe quoi, l’homme, disais-je, qui regardait les hommes musclés n’avait pas l’air aussi musclé que les hommes qu’ils regardaient, sinon je suppose qu’il n’aurait pas perdu son temps à les regarder, mais il ne fallait être pas être un grand génie pour voir dans son regard qu’il désirait ardemment devenir aussi musclé que les hommes extrêmement musclés qu’il regardait sur l’écran de son téléphone et que, cependant, il n’y parviendrait jamais. Il se tenait à main gauche. À main droite, une femme assise à côté de sa fille ne l’écoutait pas lui parler, mais regardait elle aussi l’écran de son téléphone où il n’y avait pas de vidéos d’hommes extrêmement musclés qui défilaient, non, mais des images de chaussures à acheter, et puis des jeux vidéos avec des briques de diverses formes qu’il faut intégrer dans les trous de lignes à reconstituer pour gagner des points, et puis des vidéos de femmes en train de parler de je ne sais pas quoi, la fille aurait eu plus de chances d’être écoutée de sa mère si elle s’était présentée sous la forme d’une vidéo sur l’écran de son téléphone, ce qui sera peut-être la prochaine évolution de l’humanité, qui à la grâce d’un énième développement stupéfiant de l’IA nous permettra de télécharger nos consciences hypertrophiées dans des vidéos qui défileront sur l’écran du grand téléphone mondial qu’il n’y aura plus personne pour regarder, il aura fière allure alors le progrès transhumaniste, et puis je ne sais pas trop quoi encore, je n’ai pas passé mon temps à m’occuper des autres passagers dans le métro,  non plus, même si j’aime à regarder, il est vrai, les gens dans le métro, c’est passionnant, mais je ne le prends pas souvent, si je le prenais plus souvent, comme cela m’est déjà arrivé par le passé, je ne les regarderais plus, les gens, et la fille de la dame assise à main droite a regardé la longue tresse de Daphné avec une certaine envie, m’a-t-il semblé, et elle a parlé de la coiffure qu’elle voudrait avoir à sa mère, qui lui a répondu hmm hmm, il faut dire qu’elle était occupée par l’écran de son téléphone, sa mère, elle ne peut pas tout faire. Le monde social te connaît, tu sais, qui te flatte et t’exploite. L’épopée du futur sera régressive, regarde-la, elle est déjà en train d’arriver.