24.I.26

Offre de rachat. — Cette semaine, outre les produits de première nécessité, dont des oranges sanguines, de succulentes tarocco, notamment, qui me viennent d’Italie en attendant que j’aille à elles, le mois prochain, à Rome, je n’ai dépensé pour moi-même que 6,25 euros, à savoir 3,25 euros pour un exemplaire d’occasion de l’ouvrage de Siegfried Kracauer, Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire, auxquels s’ajoutent 3 euros de transport via Mondial Relay. Je ne crois pas que ce soit suffisant pour vivre, dans l’absolu, mais, comme je ne vis pas dans l’absolu, cette semaine, cela m’aura largement suffi. Hier au soir, j’ai lu avec un rare enthousiasme les cinquante premières pages du livre de Kracauer, à la fois denses, vives, intelligentes et passionnantes. On peut évidemment faire des rapprochements entre Kracauer et Benjamin, dans la mesure où leurs projets portent sur la même ville, la même période, avec une intention semblable, et que Kracauer emploie comme Benjamin le concept de « fantasmagorie », notamment, mais un coup d’œil, même rapide, fait voir toute l’étendue de ce qui les sépare. Kracauer avance, et le rythme de sa prose semble se régler sur le rythme du cancan de cette époque qu’il décrit avec verve (« Ce Musard infernal, / C’est Satan qui conduit le bal »), tandis que Benjamin semble toujours en train de ralentir, toujours sur le point de s’arrêter. Hier, j’ai passé la matinée à traduire les premières pages de Zentralpark (§§ 1 à 3) et ce qui m’a frappé, au cours de cet exercice, c’est le travail infime sur la langue qui est à l’œuvre chez Benjamin, les traits fins des détails qui cherchent à décrire avec la plus grande précision une physionomie. Les métaphores sont infiniment précises, et il faut leur accorder une attention tout aussi minutieuse pour pénétrer dans le labyrinthe du texte. Contrairement à celle de Kracauer, chez qui on sent le métier de journaliste, qui sait parler à son lecteur, l’écriture n’est pas élégante, elle est pleine de répétitions, elle n’est pas fluide, elle ne coule pas, semble venir buter sur chacun des mots qu’elle croise, non parce qu’elle ne sait pas quoi dire, hésite, mais parce qu’elle cherche l’expression la plus juste, la plus précise, creuse des galeries dans le langage pour se frayer son chemin. Dans le § 3, 2, où Benjamin oppose Baudelaire et Hugo, il emploie deux expressions formées sur la même racine (heim), une pour chacun des protagonistes : heimsuchen pour Baudelaire et sich heimisch fühlen pour Hugo, expressions qui décrivent deux relations contraires au dehors, deux rapports incompatibles entre l’intérieur et l’extérieur. Charbonneau traduit heimsuchen par « hanter », mais ce n’est pas la bonne métaphore. Le paragraphe ne porte pas tant sur les esprits, les fantômes que sur la relation du dedans au dehors. Pour Hugo, dit Benjamin, le cosmos est plein d’esprits qu’il invite à sa table (spiritisme : tables tournantes) tandis qu’il y a quelque chose de pascalien dans l’effroi nu du spleen qui envahit Baudelaire (« le silence eternel de ces espaces infinis m’effraye ») : le cosmos est vide et cela est effroyable à qui est saisi par cette conscience. C’est le dehors littéralement vide qui envahit l’intérieur du poète, lequel n’a rien du foyer accueillant (le ménage), mais est le lieu de l’expérience la plus angoissante. L’intérieur de Baudelaire est envahi (heimsuchen) par le vide cosmique tandis que Hugo invite les esprits à sa table, se sent chez lui (sich heimich fühlte) dans un cosmos surpeuplé. À une telle allure, par conséquent, a-t-on envie de dire, l’écriture ne peut pas avancer, ou alors le plus lentement du monde. Ainsi, alors qu’Offenbach, en tant que figure de la fête, est vitesse, Baudelaire et les passages, spleen et architecture détruite, figures de la tristesse, sont lenteur. En consultant les nouvelles du monde, ce matin, j’apprends qu’une série télévisée dont le personnage principal s’appelle Laura Stern (c’est d’ailleurs le titre de la série, « L’affaire Laura Stern ») sera prochainement diffusée : Laura Stern, comme mon personnage s’appelle dans la Vie sociale. J’essaie de me persuader que cela n’a rien à voir, et puis que c’est indifférent, mais je n’y parviens pas : j’éprouve de la répugnance, comme si l’on m’avait volé quelque chose pour en faire un sous-produit de mauvais goût. Mais pourquoi est-ce que je consulte les nouvelles du monde ? Tout est sale, sali, salissant. Daphné, qui a vu le livre de Kracauer sur mon bureau, et qui nourrit une vive passion pour Offenbach, d’une petite voix polie, me demande si, quand je l’aurai fini, elle pourra le lire, elle aussi. Je lui dit que oui, mais ne lui pas que c’est pour cela, en vérité, que j’en ai fait l’acquisition. On croit que tout est sale, sali, salissant, mais ce n’est pas vrai : il y a toujours un instant, un être qui rachète.

23.I.26

Großer Halb. — Dans le grand livre de l’univers (cette idée ne surprendra guère les lecteurs du conte de Borges, « La bibliothèque de Babel »), où tous les énoncés doués de sens (les mots, les phrases, les livres, les encyclopédies, et caetera) sont contenus, la plupart des groupes de signes qui s’y trouvent ne veulent rien dire et sont simplement des suites de caractères dépourvues de toute signification. Et pourtant, qui a déjà fait une faute de frappe en tapant l’intitulé de sa recherche sur internet n’aura pas manqué de constater un phénomène d’une ampleur manifestement grandissante : il semble non seulement que quelqu’un ait commis toutes les fautes de frappe possibles et imaginables avant nous, mais que des personnes (dont on ne sait qui elles sont, au juste) aient en outre choisi d’employer cette suite malencontreuse de caractères pour désigner quelque nouvel objet de l’univers, une société de promotion industrielle automobile, une préparation culinaire, un groupe de rap, un soin pour le corps, une pratique culturelle, un parti politique, un médicament pour soigner l’acné, et caetera, et caetera, qu’il aura par suite paru impératif à l’humanité de recenser sur internet, dans le but probable de vendre quelques exemplaires de plus de quelque chose. En sorte que l’on est en droit de se demander, puisque selon toute vraisemblance cette inflation sémantique accompagne ou est à l’origine d’une inflation ontologique correspondante (le lien de causalité n’étant pas aisé à établir, on s’abstiendra de se prononcer définitivement à son sujet), jusqu’à quel point l’univers est susceptible de croître et si la fin du monde, plutôt qu’une sorte d’explosion à peu près semblable à celle que l’on s’imagine quand on pense au big bang, ne sera pas due à l’obésité galopante dont l’ontologie souffre du fait de la propension des êtres humains à toujours inventer des choses nouvelles, fussent-elle d’une nullité flagrante, comme nos nombreuses recherches erronées sur internet ne manquent jamais de nous en apporter l’affligeante preuve. Nous sommes cernés par un univers de signes dont nous peinons à déceler le sens et dont la vérité est que nous préférerions l’ignorer. Les charmes métaphysiques dont les conteurs paraient jadis leurs histoires ont passé : la réalité s’étant obstinée à rendre vraies leurs élucubrations fantastiques, les signes ont sauté hors du texte pour envahir l’univers en créant de nouvelles choses, et de nouvelles choses, et encore de nouvelles choses, et ainsi de suite, à l’infini. On comprend rétrospectivement que la maxime de Derrida, d’après laquelle « il n’y a pas de hors-texte », n’était pas tant une déclaration de principe avant-gardiste qu’une mise en garde contre les dangers de l’inflation syntaxique : les signes s’ajoutant aux signes d’après une loi de croissance stochastique qui ne connaît pas de limite supérieure (la limite inférieure étant toujours celle que l’on est en train de dépasser), ils auront bientôt recouvert l’univers, anticipant la connaissance que l’on pourrait avoir un jour de l’inconnu, et humiliant le sens comme une suite de plus, sans privilège aucun, parmi celles, innombrables, qui ont déjà été parcourues, et les armées nécessaires de celles qui ne manqueront pas de venir. On le comprend, certes, mais un peu tard, peut-être. Tant pis pour nous, qui en faisons l’expérience désenchantée. Et fatiguée.

22.I.26

Refus (avec un « s » fantôme qui marque le pluriel). — Après avoir lu son journal, j’envoie un SMS à G. pour lui demander pourquoi, après l’énième refus qu’il relate, il ne publie pas Basalte lui-même, question que je lui ai déjà posée, lui dis-je, je sais, et à laquelle il me fait la même réponse que la fois précédente. Un peu plus tard, je reçois un courrier de la ____ qui m’informe que je n’aurai pas la bourse que j’ai sollicitée pour l’écriture des profondeurs. Dans le corps du message, il est écrit qu’il ne faut pas considérer ce refus comme un refus, et je me dis que, si c’était moi qui l’avais rédigé, ce message, j’aurais dit qu’il fallait considérer ce refus comme un refus parce que, de toute façon, si l’on est écrivain, refus ou non, on écrira quand même, ce n’est pas pour l’argent qu’on écrit, sinon, c’est que l’on n’est pas écrivain, et alors il vaut mieux se suicider ou faire complètement autre chose de sa vie. Nelly, à qui j’envoie un SMS pour le lui dire, m’écrit : « Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, et je pense que ce projet est génial », ce à quoi je réponds : « ____ __________ et ________ ___________ [deux membres du jury dont je connais le nom] ne sont pas d’accord avec toi. », ce à quoi elle répond : « J’en connais un, il est horrible, donc ça ne m’impressionne pas », et ajoute : « C’est quand même l’auteur de la phrase suivante : “_________________ ___________________ __________________ _______________ _______________ ______________ _____________ _____________ __________” », phrase qu’elle cite de mémoire, preuve du traumatisme que lui aura causé la fréquentation de l’auteur en question. Je ne sais pas ce que je pense de ce refus. Ou plutôt, si : cependant qu’un jury était occupé à refuser mon projet, j’étais occupé à lire et écrire pour avancer dans le même projet, et il me semble que cela répond à toutes les questions que je pourrais me poser à ce sujet. On attend du monde social qu’il nous reconnaisse, et que, par cette reconnaissance, il nous accorde l’autorisation d’exister, et c’est ainsi que nous nous aliénons, alors que nous n’avons pas besoin de lui, nous n’avons pas besoin de sa légitimation, et nous devons apprendre à nous en passer, nous devons comprendre qu’il est nécessaire de nous en passer, d’écrire sans elle, malgré elle, dans son absence. Ce qui me semble rejoindra les phrases que j’écrivais hier à propos de l’illisibilité. Le plus pénible dans ce genre d’histoires, c’est de s’entendre dire, chaque fois : « Ne le prenez pas personnellement », ce qui est un mensonge, — il faut le prendre personnellement. Comment pourrais-je le prendre autrement ? Cela n’aurait aucun sens. Mais est-ce que je dois renoncer pour autant à écrire le livre ? Il est évident que non. Et c’est cela, le plus important. Dis-je cela pour me rassurer ? Je ne le crois pas, non. J’eusse préféré obtenir la bourse en question, mais le fait que je ne l’obtienne pas ne remet rien en question, cela fait simplement un peu d’argent en moins. Je joue le même riff une dizaine de fois, et c’est parfait. Et puis, tout en continuant de jouer le riff dans ma tête — j’entends le riff dans ma tête —, je joue un solo, et c’est très mauvais. Alors, j’arrête. Quand je sors pour aller chercher Daphné, j’entends toujours le riff dans ma tête, et c’est parfait. J’écris ces phrases. M’arrête. Rejoue. Constate le même phénomène. M’arrête. Reprends l’écriture. Voilà, peut-être, comment je me sens aujourd’hui. — Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? — Je n’en ai pas la moindre idée. Je voulais simplement le raconter.

21.I.26

Après être allé courir, hier, j’ai écrit environ 16500 signes dans le chapitre que j’ai commencé le cinq janvier pour les profondeurs. L’ensemble est à peu près dix fois plus long et me semble encore loin d’être achevé. Mais ce ne sont que des projections approximatives, et l’essentiel n’est pas là. Ce chapitre, je crois, ne ressemble à rien, ni de ce que j’ai écrit ni de ce qu’on a jamais écrit, et c’est assez bien ainsi. Je laisse le texte prendre toutes les directions possibles, comme si je ne m’intéressais pas aux conséquences, ou comme si j’étais prêt à assumer toutes les conséquences, dont la principale me semble être l’illisibilité. Est-ce un problème, l’illisibilité ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Ce qui se vend n’est-il pas, au contraire, bien trop lisible ? Scénarios pour mauvais films à venir au sujet de tel ou tel des puissants de ce monde, de la vie intime de mon arrière-grand-mère, de mon animal domestique préféré, ou de tes vacances en famille. Mais je n’ai pas envie d’être négatif et ne sais pourquoi je le suis, peut-être que c’est facile, peut-être que Nelly a raison, je prends les choses du mauvais côté. N’exagère pas, non plus, ce n’était qu’une remarque en passant. Ce que je voulais dire, c’est qu’il faut que je me soucie uniquement d’aller au bout des choses, de suivre le chemin que je trace, tant pis si tout le monde s’y perdra, moi, je sais où je vais, je cherche où je vais. Je ne me soucie pas de savoir si j’écris un roman, un récit, un essai philosophique, ou que sais-je encore ? Parce que cela — ni de le savoir ni de me conformer à des canons et aux attentes ennuyeuses qu’ils suscitent — ne m’intéresse pas, je n’ai pas besoin de catégories toutes faites, ou faites par et pour d’autres que moi. Est-ce une exigence de liberté ou de vérité ? Non, même pas vraiment, je fais confiance à l’écriture, c’est tout : j’écris. En relisant Zentralpark avant-hier, pour les pages que j’ai écrites hier, j’ai retrouvé ces phrases, qui peut-être m’ont travaillé inconsciemment, mais dont je ne me suis pas souvenu à temps en écrivant le texte sur Berlin Bardo, où Benjamin écrit : « Le flâneur, pourrait-on dire, marque le retour de l’oisif que Socrate prenait comme interlocuteur sur le marché d’Athènes. Sauf qu’il n’y a plus de Socrate, de sorte qu’on ne l’aborde plus. Ni d’esclavage qui garantissait son oisiveté. » (37, 4) Le Phèdre transposé à Paris, ou désormais, donc, à Berlin, a quelque chose de profondément déprimant que ne cherche pas à masquer l’humour ironique de Benjamin, mais bien plutôt à mettre en évidence, à pousser en avant. « Il n’y a plus que le marché » est l’assertion manquante sur laquelle se fonde cet aphorisme, le marché auquel tout le monde est soumis jusqu’à l’aliénation, la dépossession de soi. La découverte par l’Europe de cette vérité multiple — notre culture est fondée sur l’aliénation — donne des livres comme les Passages ou le Baudelaire, des livres qui ne sont pas inachevables, mais que la réalité interdit et interdira toujours d’achever.

20.I.26

5,00 km | 24:10 temps | 4:50 min/km, me dit le registre des courses (ce qui est probablement faux). Et changement de parcours, aussi, ne me dit pas le registre des courses (ce qui est indiscutablement vrai). Si je le voulais, je pourrais écrire la même chose tous les jours, avec de très légères modifications, comme à l’instant, sans même avoir besoin de faire quoi que ce soit pour le rendre vrai, ou rien d’autre que semblant, l’illusion serait parfaite, personne n’allant jamais vérifier que ce que j’écris correspond à ce que je fais, et ce ne serait pas différent de la plus grande, la plus immense part de ce que les humains écrivent chaque jour dans le monde, ou font écrire à leur place par une intelligence artificielle, et qui constitue la culture dans son ensemble. S’il y avait une quelconque différence, les humains prendraient conscience de la vacuité, de la nullité absolue de leur existence et feraient autre chose, mais non, ils continuent, comme s’ils étaient fondamentalement imperturbables. Et, écrivant cette phrase, je viens de comprendre que mes perturbations ne sont pas une malédiction, mais une chance. Ce que je n’avais pas encore conçu clairement, je crois, me contentant plutôt de simplement déplorer les perturbations dont je me sens la victime et ce, alors même que je n’en suis pas moi, spécialement, la victime, je n’en suis qu’une victime parmi d’autres, parmi des milliards d’autres, il se trouve simplement que je les ressens comme je les ressens et que j’écris. Ce qui n’est peut-être pas tout à fait indifférent. Dimanche, Nelly et moi, nous nous sommes disputés d’une façon ridicule, offrant un spectacle des plus affligeants à notre fille, Daphné, qui n’y était pas tout à fait pour rien, il est vrai, mais c’est une autre histoire. À un moment de notre dispute, Nelly m’a reproché ma vision du monde, qu’elle trouvait noire, m’a-t-elle dit, et moi, je lui ai répondu que je n’avais pas envie d’en changer parce que ce n’était pas une conception réactive — réactionnaire, aurais-je pu dire si ce mot n’avait pas la connotation politique qu’il a acquise —, mais élaborée, le fruit de mes pensées. Et puis, elle m’a dit qu’elle était souvent d’accord avec moi, que c’était simplement la façon d’exprimer mes idées qui la dérangeait, peut-être parce qu’elle avait l’impression que tout était noir dans mes pensées, ce qui n’est pas le cas, en tout cas, je ne le crois pas, sinon, je ne prendrais pas la peine d’écrire ce journal, tous les jours, que les gens le lisent ou non, c’est ce que je fais, par exemple. Ce n’est qu’un exemple, en effet, mais ce n’est pas un exemple parmi d’autres, pas un exemple comme les autres, du moins, il a une singularité. Écrire possède pour moi une dimension morale qui lui confère une importance toute particulière, non pas seulement comme forme artistique, genre, mais comme acte, activité. Le fait que la dimension éthique et la dimension esthétique de l’écriture s’épousent, pour moi, quand j’écris, donne encore un relief particulier à cet exemple, qui n’est pas une déclaration d’intention, mais quelque chose en acte, en chair et en os, pour ainsi dire, j’aime bien cet expression qui me vient de la phénoménologie, « en chair et en os », où elle traduit l’adverbe « leibhaft » chez Husserl, c’est-à-dire dans la vie même. Si je pensais que le monde était uniquement un endroit noir et froid, je n’écrirais pas, je me suiciderais, me serais déjà suicidé. Un point, c’est tout. Mais j’aime la vie, voilà la vérité, quand même la vie me semble souvent invivable. Ce que je viens de comprendre — et c’est peut-être une conséquence plus ou moins lointaine du reproche que Nelly m’a fait, dimanche dernier —, c’est que mes perturbations sont une chance : le monde ne me laisse pas indifférent, je n’y suis pas fermé, je vibre avec lui, fût-ce d’un son mauvais, mais enfin il ne l’est pas toujours, et il vaut mieux être perturbé par le monde que de ne plus rien sentir du tout, ou de vivre dans une sorte de monde parallèle, coupé de la réalité des choses telles qu’elles sont, ce qui est à peu près la façon de vivre d’à peu près tout le monde. Et je conçois bien, aussi, ce que les remarques que je viens de faire peuvent avoir de bourgeois, dans la mesure où je vis confortablement dans une démocratie occidentale, et que si je vivais à la rue ou dans une dictature théocratique, j’aurais peut-être envie de m’enfermer dans une tour d’ivoire et de n’en plus jamais sortir, c’est possible, mais il y a toujours une limite à l’ouverture : on ne peut jamais penser qu’à partir de l’endroit où l’on se trouve, on ne peut pas faire l’économie de soi, s’imaginer que l’on n’est pas là, s’inventer un point de vue d’où l’on est absent, absolu, ou quelque chose comme cela, impartial, objectif, neutre, que sais-je ? non, ce qu’il faut, c’est n’être pas la dupe de soi-même, et tâcher d’être honnête, sincère, non dépourvu d’une certaine authenticité, malgré encore une fois toutes les critiques que l’on a bien pu faire, à tort ou à raison, à cette dernière notion, sans doute en partie pour se dispenser de l’être et pouvoir se vautrer sans scrupules dans le cynisme le plus répugnant, voilà qui n’est pas à exclure, sinon pourquoi les gens continueraient-ils de vivre ce qu’ils font comme ils le font, faisant toujours les mêmes choses qu’ils font, toujours ce même bruit imbécile avec leur bouche ou avec le moteur de leur véhicule ou l’alarme de leur sirène ou la violence de leur pouvoir, ou la haine de leur impuissance, oui, pourquoi, ils changeraient, non, ne crois-tu pas ? 

19.I.26

8,01 km | 41:27 temps | 5:10 min/km, me dit le registre des courses (ce qui est probablement faux). Et changement de parcours, aussi, ne me dit pas le registre des courses (ce qui est indiscutablement vrai). Ce matin, je suis allé jusqu’à Champ de Mars où j’ai tourné autour de la Tour Eiffel. À cette heure-là, il n’y avait pas encore trop de touristes, et c’était assez agréable de courir dans la fraîcheur matinale de l’hiver, un soleil pâle venant teinter l’atmosphère de sa lumière quelque peu mélancolique. Quand je suis passé devant la Tour Eiffel, que je ne regarde pas parce que je ne l’aime pas, je me suis demandé pourquoi il se trouvait toujours et tant de monde pour vouloir détruire la Tour Montparnasse et jamais personne pour vouloir détruire la Tour Eiffel. À part moi. Pourtant, me suis-je dit, ce sont toutes deux des bouts d’histoire datée, des vestiges du passé plantés là plus ou moins par hasard. La Tour Eiffel attire les touristes, contrairement à la Tour Montparnasse, qui semble plutôt les repousser, on en a même fait un symbole de Paris, mais moi, je la trouve laide, pas plus belle que la Tour Montparnasse, en tout cas, non, dont elle semble avoir la même couleur, pourtant, une sorte de rouille. Pour obtenir un échantillon, je lève les yeux vers la Tour Montparnasse que je vois depuis ma fenêtre, mais je ne vois pas la Tour Eiffel, et ne peut donc pas les comparer toutes les deux. Quand je suis passé devant en courant, ce matin, j’ai vu que l’olivier du Square de la tolérance, que Dani Karavan a conçu à l’UNESCO en hommage à Yitzhak Rabin, était enveloppé (pour le protéger du froid, j’imagine), et j’ai trouvé que cela apportait un supplément de symbole : on voudrait protéger la paix de l’hiver qui l’assaille, la menace, la violente, la détruit. C’est sans doute naïf, mais que puis-je penser d’autre ? Je me suis demandé si l’on pouvait s’y rendre pour voir, sentir, s’asseoir, s’y promener. La réponse est oui, dans le cadre d’une visite guidée, contre la modique somme de 20 euros. Et cela aussi, n’est-ce pas un symbole de la vie qui est aujourd’hui la nôtre ? Contrairement à ce que j’avais prévu de faire, je ne suis pas encore retourné à Portbou, revoir le mémorial de Benjamin, mais hier et ce matin, pour le livre sur les profondeurs, je me suis replongé dans certains de ses écrits (les Passages et Zentralpark). Sa critique de l’éternel retour (voir le cahier au bison rouge) est dévastatrice parce qu’elle est un trait d’humour qui réduit l’héroïsme nietzschéen à sa dimension essentiellement petite-bourgeoise. Comme si, malgré toutes ses dénégations, en fin de compte, Nietzsche était resté ce qu’il est et n’aura jamais cessé d’être, idéaliste, comme un philosophe allemand.

18.I.26

8,31 km | 45:02 temps | 5:25 min/km, me dit le registre des courses (ce qui est probablement faux). Et changement de parcours, aussi, ne me dit pas le registre des courses (ce qui est indiscutablement vrai). Au lieu de prendre à main gauche vers le jardin du Luxembourg, en effet, je pars à main droite vers les Invalides. Précision qui semble n’avoir aucun intérêt, mais non, ce n’est pas vrai : ce faisant, je me souviens que c’est en empruntant ce chemin (d’ici à là, exactement) que j’ai couru pour la première fois dans Paris. Je travaillais alors chez _______, et les conditions de mon existence me semblaient si épouvantables que j’avais ressenti le besoin d’aller courir pour essayer de me purifier, chose assez banale, il est vrai, mais qui constituait chez moi un véritable retournement dans la mesure où j’avais toujours trouvé ridicules toutes ces gens qui couraient dans Paris et que je ne manquais jamais une occasion de me moquer d’elles. Alors, moi aussi, je devenais ridicule, en effet, mon avis n’a pas changé sur la question parce que j’ai commencé à m’adonner à cette pratique barbare, mais cela m’importait moins, je crois, que la nécessité de me purifier, de me purger de la rancœur, de la haine de la vie, sentiment que je n’ai jamais réussi à évacuer complètement, je crois, j’avais l’impression qu’il y avait toujours un résidu, et peut-être est-il encore là, ce résidu, je ne sais pas ; — a-t-on jamais fini de devenir parfait ? J’arpente ainsi l’avenue de Breteuil, faussement calme. Du côté des Invalides, je vois des gens qui ne le sont visiblement pas venus pour photographier des voitures dites “de luxe”, enfin, des voitures de riches, quoi. Il me semble que c’est un rituel dominical. Et, au moment où les cloches de l’église Saint François-Xavier, je ne sais pas ce à quoi il est préférable d’assister, la messe ou bien le défilé des automobiles qu’on ne peut pas se payer. Dieu est-il plus accessible que la richesse ? Et, l’un comme l’autre, après tout, à quoi servent-ils ? De l’autre côté de la place Vauban, des gens qui ont sans doute déjà la réponse à la question (ils ont sans doute déjà la réponse à toutes les questions) s’affairent dans le but d’accueillir une manifestation ou un rassemblement de ce genre. Cette observation, je la déduis de la banderole qu’ils sont en train de déployer et sur laquelle on peut lire : « L’EUTHANASIE EST UNE FAUSSE RÉPONSE À UNE VRAIE SOUFFRANCE. » Je continue de tourner et me demande : Mais quelle est la question ? Je n’ai aucune réponse. Je continue de tourner et me demande : L’éternel retour, est-ce bien sérieux ? Plus tard, une fois rentré chez moi, je prendrai en note dans mon cahier au bison rouge ce que cette formulation un peu comique dissimule dans mon journal.

17.I.26

Régime. — De même que les rayons des supermarchés ne sont pas remplis de produits dont la consommation cause cancers, obésité, diabète, et autres maladies cardiovasculaires, les librairies et les divers entrepôts culturels (physiques ou numériques) ne sont pas pleins de livres et de disques et de biens culturels qui rendent les gens malheureux et bêtes et méchants et incultes, et cela, c’est plutôt rassurant. Sinon, cela voudrait dire que des populistes sans scrupules et opportunistes seraient susceptibles d’accéder au pouvoir dans les grandes démocraties occidentales, voire qu’ils auraient déjà accédé au pouvoir dans certaines des grandes démocraties occidentales, et cela, ce serait très inquiétant. Mais non, l’industrie rend les gens beaux, athlétiques, intelligents et sensibles, elle entraîne une réduction durable des inégalités, favorise la paix sociale, et le plus grand bonheur pour tous. De même, n’encourageant pas les comportements nullipares sous toutes leurs formes, les sociétés occidentales n’ont pas à redouter l’épuisement démographique qui attend les populations ne faisant plus assez d’enfants pour se renouveler. Et c’est cela, la grande victoire de notre temps : pour une fois dans notre histoire, la première fois, peut-être, de notre histoire, nous n’avons pas à être inquiets pour l’avenir parce que, dans les conditions qui sont celles du présent, l’avenir ne pourra être que radieux. Manière de dire que le problème avec l’Occident, ce n’est pas sa disparition, mais que cette dernière prenne un temps interminablement long durant lequel il nous faut supporter sa larmoyante morosité, quand nous voudrions bien plutôt qu’il passât comme une mauvaise odeur nous laissant enfin un peu d’air frais pour respirer. Car, outre le vieillissement et l’extinction, ce n’est pas le fascisme qui menace les populations occidentales, mais cette mentalité petite-bourgeoise qui les a gangrenées. Élevée aux mets infects et aux œuvres infâmes, l’humanité occidentale s’est désormais recroquevillée sur elle-même comme un bourgeon qui refuserait obstinément d’éclore. Même quand elle fait semblant de s’apitoyer sur le sort de lointainespeuplades, ce n’est jamais qu’à elle-même qu’elle songe, au périmètre restreint de sa sensibilité étriquée, à ses besoins facilement satisfaits, ses désirs moyens, ses ambitions quelconques. Qu’on préfère se peindre sous les traits de l’héroïsme, cela n’a rien d’étonnant, c’est bêtement petit-bourgeois. Je suis du lot ; il n’y a pas de consolation. Mais alors quoi, n’y a-t-il pas de remède ? De remède, non, de régime, peut-être. Lequel n’a toutefois rien à voir avec cette odieuse politique dont toutes les productions culturelles sont pleines comme des outres (de l’article dans le journal à l’œuvre d’art totale), mais tout avec la manière de s’alimenter. Nous ne sommes que des organismes qu’il faut nourrir : comme il faut apprendre à parler, il faut apprendre à s’alimenter, rechercher ce qui nous rend meilleurs et fuir, voire chasser, ce qui nous empire. Toute politique porte en elle des germes totalitaires, il faut l’abolir, et lui préférer une diététique qui, ne faisant pas la distinction entre le corps et l’âme (laquelle doit être abandonnée, et ses dérivés avec, ainsi que les concepts mêmes à partir desquels on l’a formée), ne nous engraisse ni ne nous avachisse, mais nous laisse croître. Et comme on ne peut tout de même pas brûler l’équivalent de siècles de culture (partout, c’est la surproduction), il faut d’abord apprendre à être sélectif, minutieux, exigeant, puriste, si l’on veut, pour se protéger et s’améliorer. Toute autre attitude n’est qu’un paresseux et maladroit suicide qui refuse de se laisser nommer. Est-ce que je ne raconte pas toujours la même chose ? Un peu ? Je ne sais pas. Quelquefois, oui, c’est l’impression que cela me fait. Quelquefois, non, mais que j’approfondis une question à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse qui me satisfasse. Comment savoir si l’on s’égare, est perdu, ou s’aventure sur des sentiers qui n’ont pas encore été battus ? On aimerait croire que, bien sûr, tout le monde, mais vraiment ? Je ne sais pas. Des phrases me viennent, je les accueille, je les rejette, j’essaie d’aborder les choses depuis un autre point de vue et un autre point de vue et ainsi de suite. Est-ce que j’y parviens ? En tout cas, qu’on ne se méprenne pas, je suis bien plus intransigeant avec moi-même que je ne le suis avec les autres. En tout cas, bis, j’ai souffert ces derniers temps et le simple d’avoir encore des idées, de parvenir encore à avoir des idées, c’est-à-dire d’atteindre à un niveau d’abstraction qui me sorte de moi-même, cela me rassure : je ne me suis pas effondré, je n’ai pas succombé à l’incompréhensible qui cause la douleur, l’incompréhensible que cause la douleur, et qui se tiennent hors de notre prise, nous échappent, semblent s’enfuir, dès lors, mais reviennent, sans cesse, et nous tourmentent pour cela — pourquoi ? —, nous tourmentent par cela — pourquoi ? —, ne nous laissent pas en paix, interdisent même jusqu’à la possibilité d’une paix à venir, un peu plus tard, quand on ira mieux. C’est l’exigence de l’époque : aller mieux. Et elle rend fou, d’autant plus qu’on va mal, ne peut pas aller bien. Ne te semble-t-il pas immoral, bien souvent, leur bien ? J’ai accepté la souffrance jusqu’à n’en plus pouvoir. Je ressens encore des douleurs (souviens-toi : il n’y a pas d’un côté le corps et de l’autre l’esprit, oublie ces notions), mais j’essaie de ne pas me crisper, sans pour autant me laisser aller. Ce n’est pas que j’aime les idées abstraites, que je les préfère aux sentiments, c’est que je ne peux pas vivre sans elles : une vie sans penser — sans une certaine exigence de conceptualité — me serait insupportable. Je ne peux pas me contenter de dire : « Aujourd’hui, j’ai fait cela, je suis allé ici, je n’aime pas untel, ceci me révolte », et caetera, j’aurais la sensation d’être trop primitif, primaire, d’être en train de sombrer dans une forme d’inexistence, d’indistinction, d’indifférenciation. Suis-je toujours flamboyant ? Loin de là. Mais qui l’est sans faiblir jamais ? Ce n’est pas une excuse ; je n’en cherche pas. Je ne sais pas ce que je cherche. Peut-être que je ne cherche rien, que je suis tout simplement perdu, et que je me raconte des histoires pour faire semblant d’exister. Qu’est-ce que je vaux comparé à qui occupe le haut de l’affiche ? Rien. Ce n’est même pas la question. Et ce n’est pas par rancœur que j’ai écrit ce que j’ai écrit aujourd’hui, par exemple, c’est que, si peu probable que ce puisse paraître, il me semble que c’est vrai, ou ce qui se rapproche le plus de l’idée que je m’en fais. Et cela, aussi, fait partie de la diète.

16.I.26

Quand, sans crier gare, il s’est arrêté au beau milieu du trottoir, a écarté les jambes et tendu les bras en croix, dans une posture à mi-chemin entre le Christ et l’homme de Vitruve, j’ai bien compris que c’était à moi qu’il destinait cette attitude pour le moins déconcertante, mais je ne l’ai pas regardé, j’ai regardé ailleurs, baissant un peu les yeux vers la droite, lui se trouvant sur ma gauche, me disant : Surtout, ne le provoque pas, Jérôme, ne rentre pas dans son délire, c’est un malade, ça se voit, passe ton chemin, l’air de rien. Et puis, quand je suis parvenu à sa hauteur et que je l’ai entendu bafouiller, plus du tout sûr de lui, « Emmanuel ? Ah ben non, c’est pas lui… », je me suis dit qu’il avait tout simplement fait erreur sur la personne. Ajoutant pour moi-même que, peut-être, il m’avait confondu avec mon frère, qui lui s’appelle Emmanuel. Alors, je me suis mis à imaginer que ce dernier avait une double vie, une à Marseille, où il vit, et une autre, à Paris où je vis, et où, en réalité, il se rendait régulièrement, sans rien dire à personne, se grimant pour me ressembler, se maquillant pour se rajeunir, usant de perruques pour imiter mon abondante chevelure, et d’autres postiches pour la barbe, mangeant un peu trop pour gagner les quelques kilogrammes qui lui font défaut, libre alors de fréquenter dans le plus paradoxal des anonymats des gens qu’il n’oserait pas fréquenter sous son apparence ordinaire, un genre de super-héros de rien du tout, et que j’avais croisé l’une de ses personnes, laquelle m’avait confondu avec lui — après tout, même si c’était une erreur, elle ne serait pas si grande que cela, il y a effectivement un air de famille entre mon frère et moi —, mais avait finalement pris conscience de sa méprise en me voyant de plus près : de là, en effet, il ne pouvait plus se tromper. Mais pourquoi mon frère se comporte-t-il de la sorte ? Ce n’est pas une question à laquelle j’ai pensé tout de suite. Mais peut-être aurais-je dû m’arrêter pour la poser à l’homme aux cheveux blancs qui avait écarté les bras en me voyant, un peu comme s’il assistait à un miracle, l’apparition d’Emmanuel dans les rues de Paris — en hébreu, paraît-il, « Emmanuel » signifie « Dieu est parmi nous » —, et lui dire : C’est drôle, je ne vous connais pas, et vous m’avez tout l’air d’être sacrément allumé, même si l’on reconnaît quelqu’un en pleine rue qu’on n’a pas vu depuis longtemps, on ne se met pas dans des états pareils, on se tient, tout de même, on se tient, mon petit père, mais je ne sais pas si vous savez, vous ne savez sûrement pas, évidemment, passons, mon frère s’appelle Emmanuel, et peut-être m’avez-vous confondu avec lui, pouvez-vous me parler de cet Emmanuel que vous avez cru reconnaître en moi ? Si cela se trouve, après tout, c’est le même, le vôtre et le mien. Mais, en vérité, parler de mon frère, et de ma famille en général, cela ne m’enchantait guère. Je marchais dans Paris, j’étais allé jusqu’à la Place de la Nation et revenais chez moi en passant par l’Avenue Philippe Auguste et la République, une quinzaine de kilomètres en tout, de bon matin, et je n’avais pas envie d’aborder un sujet aussi fâcheux que celui-là, qui me plonge dans les profondeurs les plus sombres de l’angoisse, me parasite au point que je ne peux plus penser, m’empêche de respirer, de vivre. J’ai continué ma route, imaginant mon frère déguisé en moi. Et, bien que cocasse, cette idée ne m’a pas fait rire du tout. Ensuite, je l’ai oubliée, et si j’y pense à présent, c’est après m’être dit : Ce monde est si étrange. Ce monde est si étrange, en effet, que je ne sais pas s’il l’est vraiment ou si c’est moi qui le vois comme cela, pas plus que je ne sais, en vérité, s’il y a une différence réelle entre l’une et l’autre de ces perspectives possibles. N’est-ce pas étrange de vivre comme nous vivons ? Je me le suis fait remarquer — oh, ce n’est pas la remarque la plus originale du monde, non, j’en conviens, mais enfin, par les temps qui courent, elle n’est pas si mal que cela —, mais ce n’était pas au sujet de cette fausse rencontre. Je cherchais un exemple de l’étrangeté du monde, un autre exemple, pour faire voir l’ampleur du phénomène. Le premier exemple me faisait écrire qu’à force de faire passer les sous-produits de l’industrie culturelle (les consommables) pour d’authentiques œuvres d’art à propos desquels il est nécessaire de tenir des discours qui singent l’intellectualité, il était malvenu de s’étonner, comme si ceci n’était pas l’effet de la cause qu’est cela, que l’attrait que la démocratie exerce sur les populations mondiales s’amenuise au profit de la séduction des populismes autoritaires puisque cette substitution (de l’industrie culturelle à l’art) conduit à la destruction de la sensibilité esthétique dont le point de vue du consommateur qui a le droit d’exiger que ses besoins soient satisfaits à la perfection peut alors prendre tranquillement la place. L’histoire de ma rencontre avec l’impossible ami de mon frère devait être un autre exemple de l’étrangeté cosmique énoncée. Je ne sais pas où tout cela m’aurait mené, — probablement nulle part. Mais je suis tout de même rentré chez moi après avoir fait le tour de Paris, ou plutôt : ce tour dans Paris. Me souvenir des lieux où nous avons vécu, Nelly et moi, aussi, m’a fait un effet étrange, mais rien de comparable avec l’étrangeté cosmique de l’existence. C’était plus banal, et peut-être plus vrai, aussi, ou plus sensé, je ne sais. Tous les changements que la ville subit, me suis-je dit cependant, n’ont rien à voir avec ceux qui ont dû conduire Baudelaire à formuler sa célèbre remarque sur la forme de Paris : en réalité, ce n’est qu’une couche de vernis (« la forêt urbaine ») sur une forme qui reste fondamentalement la même. Et alors le sentiment cosmique vient s’écraser sur la réalité de la cosmétique : Pourquoi maquille-t-on la réalité ? Et pourquoi diable mon frère se déguise-t-il en moi ? 

Berlin Bardo

Chirurgie sauvage. Il est possible que les intestins, au cours d’une intervention plus ou moins hasardeuse, ait fourni aux humains la première image du labyrinthe, image qui se concrétiserait des millénaires plus tard dans les constructions tortueuses d’ingénieurs fous et les palais royaux des thalassocrates, s’émanciperait de la pierre et de la chair dans les mythes oniriques narrant des accouplements monstrueux et leurs enfantements qui le sont tout autant, offrant ainsi à l’Europe — voire au monde — le sujet de drames sans cesse recommencés.

Preuve, peut-être, que la séparation entre l’organique et l’inorganique n’est pas si tranchée qu’il n’y paraît, qu’elle s’ouvre bien plutôt à des explorations propices à tous les renouvellements.

En choisissant l’image de l’intestin pour décrire Berlin en ouverture de son livre, l’énigmatique auteur de Berlin Bardo — dont le troublant pseudonyme de N. N. SOF ressemble à d’illisibles coordonnées griffonnées en marge d’une carte vierge — aura choisi de placer la ville à la frontière entre l’organique et l’inorganique. Et n’est-il pas vrai que la ville, laquelle passe pourtant ce qu’il y a de plus humain, la trace la plus concrète de la présence humaine sur terre, et l’habitat le plus propre aux êtres qui la peuplent, semble aussi ce qui lui est le plus étranger, son autre le plus flagrant ? À mesure que la ville s’étend, au point de cesser d’être une ville — une ville qui se confondrait avec l’univers ne deviendrait-elle pas cet univers même ? —, l’on s’y sent de moins en moins chez soi. La ville n’est plus un abri qui, derrière les murs de son enceinte, comme dans le ventre d’une puissante mère, protègent les citadins de la nature brutale ; dans sa tension vers l’infini, elle rompt l’histoire comme ordre, clôture, protection, paix, elle n’est plus que le lieu où d’interminables et incompréhensibles transactions s’accomplissent sans répit, elle n’offre pas de sens, mais le capte, au contraire, le capture, le cache à nos regards fatigués, elle le privatise, et nous en prive. 

« Ils m’ont annoncé, sans raison, qu’ils me renvoyaient, le chômage reprend, la vacance avec, et je me demande si je ne devrais pas m’arracher le visage afin d’accroître mes chances d’être à nouveau embauché par cette même entreprise. Rien, un peu moins. Je n’ai déjà plus de figure. Petites annonces, mais sales. J’ai dit au chômage que je ne voulais pas travailler. Ils ont rigolé. La police est venue. Je voulais regarder la pluie tomber, mais il fallait travailler ou circuler. Je me suis donc dissous dans le chagrin. »

Double dimension : en intensité et en extension. À mesure que la ville progresse ainsi, l’expérience ordinaire est de plus en plus captive, toujours plus dépersonnalisée : il faudrait quelqu’un d’autre pour vivre cette vie qui est la mienne, mais qui ? C’est tout notre paradoxe : il faudrait quelqu’un, mais il n’y a personne d’autre. La disponibilité est ailleurs, dans le temps libéré de la charge, de la contrainte, de l’assujettissement. Les anciens Grecs avaient un mot pour cela : σχολή, le temps désaliéné qui est propice à la philosophie. On part se promener au-delà de l’enceinte de la ville, là où l’on peut penser. Ce que l’histoire ne dit pas cependant (à ce sujet, en effet, Phèdre demeurera toujours muet), c’est que la σχολή est fondée sur l’esclavage : c’est l’esclave qui libère le temps du philosophe. Sans esclave, le philosophe doit travailler, se vendre, se faire lui-même esclave. Récemment, l’Europe a découvert cette réalité. Depuis lors, elle se demande comment penser. Et ne trouve pas, n’en semble pas capable. Elle se demande : Comment me libérer ? Mais on ne le peut pas, voudrait-on lui répondre. Qui le lui dira ? Peut-être y aura-t-il encore du temps, peut-être le temps existera-t-il encore, mais à quoi bon s’il appartient à un autre que moi qui ne consent à me le vendre qu’au prix fort de ma vie ? Il faudrait être quelqu’un d’autre, mais personne n’est disponible ; il n’y a que moi. Et c’est bien peu.

Laissera-t-on encore l’Europe rêver son songe monstrueux ?

Le 3 juillet 1986, s’interrogeant sur la tradition qui était la sienne (ni américaine ni européenne), Morton Feldman disait : « Je suis hanté par une maison hantée sans fantômes. Moi, je vis dans une maison hantée où il n’y a personne. C’est seulement dans ma tête que c’est une maison hantée. »

Et, quarante ans plus tard, Berlin Bardo ajoute: « Ils ont détruit la maison hantée. Que faire des fantômes ? »

La hantise ; — voilà notre fantôme.

« De l’anxiété, de la rosée, des bombes, des lamaseries électriques, des avatars de petits singes, des lys, des étés nucléaires, un bourgeonnement incessant, de la graisse et de la suie, des mirages, des rémiges sans oiseau à leur bout, des rhododendrons et du sang, des vertèbres aussi, de la boue, du laurier, des drones, des graines de pavot, de la craie, de l’asphalte, des courants d’air, une carcasse d’avion, des rasoirs, des poupées désarticulées, des glaires cendreuses, des coquilles vides, du vide et du sable. J’ai plongé mon regard dans la terre et je n’y ai vu que du sang, un miroir tout au plus. L’homme disait : j’ai tué des milliers d’hommes et des milliers d’hommes m’ont tué. Il y avait de la poudre sous la voix. Et sous la voix un cormoran qui portait son chant jusqu’à l’endroit du dedans. Ruelles, éclairage faible. Cran d’arrêt : des intestins, un labyrinthe. Qu’être avant être. La lame qui dépose la mémoire au creux du soir. Mémoire : esprit d’ondes. Impact. Une fronde pour dessiner la courbe du monde. »

L’histoire — et c’est le drame des humains — n’offre pas de réparation. Elle s’arrêtera peut-être un jour, qui sait ? Mais en attendant cet instant que, paradoxe des paradoxes, personne ne vivra jamais, il n’y a pas de paix pour nous qui sommes en vie, ni pour qui viendra après. Et il n’y aura jamais de paix. On a beau détruire la maison — toutes les maisons —, les fantômes ne disparaissent pas, les fantômes sont déjà morts. Quand on détruit la maison, on libère les fantômes (non les esclaves). Et ce n’est plus seulement la maison qui est hantée, c’est la ville tout entière, et le monde tout entier.

Urbanisme spectral. 

Oui, que faire des fantômes ?

N. N. SOF, Berlin Bardo, Séoul, Preta, 2025.