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Es lo progrès. — Passé une partie de l’après-midi à dessiner la coquille de Saint-Jacques que j’avais cueillie, il y a quelques jours de cela, sur la plage du Vau Chaperon, tout en écoutant le disque de De la Crau, Temperi. Moment un peu à part, un peu out of this world (note : encore une fois, cette expression), un peu étrange, de grandes lignes se traçant à travers un pays qui n’en demande pas tant, qui ne sait que faire de lui-même, je le crois, oui, lignes entre les paysages, entre ici et là-bas, ici, d’où je ne suis pas, mais où je suis, et là-bas, d’où je me sens, mais ne suis pas. Je marchais et je l’avais vue, là, plantée dans le sable, cette coquille de Saint-Jacques. Je m’étais dit que, si je la retrouvais, sur le chemin du retour, je l’emporterais avec moi. Je suis allé jusqu’à la Croix de la pointe du Corps de Garde. J’ai pris des photographies de ce que je voyais, et j’ai fait demi-tour. Sur le chemin du retour, je l’ai retrouvée. Je me suis baissé, je l’ai prise dans ma main et, dans le même geste, la retournant, je l’ai trouvée encore plus belle que l’idée que j’en avais eue à l’aller quand elle ne me présentait que la face interne de sa coquille, toute de blanc nacre et que, la retournant, au retour, ce fut sa face externe qui se présenta à moi, jaune ocre rouge, et ses innombrables stries en arc de cercle. Tout en marchant, j’ai enlevé le sable qui était collé dessus et je l’ai gardée dans ma main tout le temps qu’a duré le chemin du retour (environ dix kilomètres). Me disant : un peu plus tard, je la dessinerai. Mais je ne savais pas quand. Cet après-midi, il m’a semblé que le moment était bon. Alors, c’est ce que j’ai fait. Et, ce faisant, il m’a semblé que c’était ce qu’il y avait de plus vrai à faire (il y a sans doute d’autres “choses vraies” à faire, les unes et les autres ne sont pas mutuellement exclusives, elles seront toutes tout aussi vraies). C’est important, me suis-je dit, ce matin, cette idée : faire le vrai. Ce que je fais, je ne le fais ni pour l’argent ni pour la gloire, mais pour découvrir quelque chose, quelque chose qu’on ne peut pas découvrir autrement et qui, peut-être, est un peu plus vrai que la vie laide et absurde que l’on nous fait vivre. Tempèri, si j’en crois le Tresor dóu Felibrige, cela veut dire « intempérie, mauvais temps, bourrasque, vicissitude, accident, malheur, tapage, tempérament », et faire tempèri, « faire vacarme », ce qui correspond bien au climat de l’album : tempétueux et bruyant, avec un je ne sais quoi intempestif, aussi, qui tient peut-au mélange entre la langue provençale, la voix rugueuse et habitée de Sam Karpienia, et les atmosphères post-rock tout en incantations et explosions que ce dernier tisse avec Manu Reymond et Thomas Lippens. Crau, dit encore le Tresor dóu Felibrige, c’est « la lande couverte de cailloux », le « terroir caillouteux », et ajoute : « la crau d’Arle, la Crau d’Arles, Campus lapidus des anciens, vaste plaine caillouteuse qui a plus de 35000 hectares de superficie ». Si loin de l’image touristique de la Provence benête à l’accent de cigales (les pauvres), c’est la plaine sèche, aride, saccagée par l’industrie que chante De la Crau, dans le désenchantement et l’espoir. Rien de kitsch, ni de poussiéreux, vieillot ou artificiel, mais si loin du pidgin global, quelque chose d’archaïque, de premier, dans la langue de ce chant, une authenticité profonde, comme l’idiome d’un temps qui vient, plus libre et plus beau que celui qu’on nous a fait connaître et que nous avons eu le malheur d’accepter parce qu’on nous a dit que c’était cela, le progrès. Le progrès, il en est question dans une chanson de De la Crau, L’Amistat, avec un texte de Marius Revelly (poète ouvrier marseillais de la fin du XIXe siècle, si je ne dis pas de bêtises) qui chante : « Viva leis arts ! Oi, lo progrès fermenta, fan d’invencions per espranhar lei braç. Tanben totjorn nòstra misèria augmenta, quand lo trabalh nos fasiá viure en patz. » Ou, traduit Sam Karpienia, « Vive les arts ! yes, le progrès fermente, Ils ont des inventions, pour épargner les bras. Aussi, toujours notre misère augmente, Quand le travail nous faisait vivre en paix. » Le travail n’a jamais fait vivre personne en paix, mais telle est l’utopie désœuvrée que le pauvre ouvrier chante, pour ne pas déchanter. C’est celle aussi de mon dessin maladroit et de toutes les voix qui cherchent quelque chose qui n’existe pas, mais nous rendra bientôt meilleurs, plus heureux.

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Contamination. — L’incapacité à traduire le patois ou le dialecte autrement que par une sorte de baragouin témoigne de la toute-puissance du surmoi linguistique français : tout ce qui n’appartient pas à la langue standard est nécessairement considéré comme étant de l’ordre du parler auquel manque l’essentiel, la correction, la pureté littéraire. Ainsi, traduire : « “Quanno me chiammeno!… Già. Si me chiamenno a me… può stà ssicure ch’è nu guaio: quacche gliuommero… de sberretà…” diceva, contaminendo napolitano, molisano, e italiano » par : « “Quand on m’appelle !… Oui. Si qu’on m’appelle moi… tu peux qu’être sûr et certain que st’est l’un malheur : quelqu’embrouille… à débroussailler…” disait-il, mélangeant napolitain, molisan, et italien », c’est montrer l’impossibilité même de traduire. En ce sens précis où ce n’est pas un défaut du traducteur qui ne serait pas assez bon : on ne peut pas faire mieux. Et, pourtant, on ne peut pas faire pire. Dans la phrase traduite, il n’y a aucun mélange, aucune contamination, et rien ne correspond à rien parce que, littéralement, personne ne parle ainsi dans ce qu’on pourrait appeler le monde linguistique français. La phrase traduite n’est qu’une fabrication artificielle produite par la dégradation d’une langue standard là même où, dans le passage original, il s’agit précisément de mettre sur le même plan le napolitain, le molisan et l’italien. C’est-à-dire : il n’y a pas une langue première qui, par élision artificielle, déformation, grossiération (que dieu me parle ce néologisme) en vient à parler dialecte ou patois, il y a des langues que le locuteur emploie indifféremment. Ce passage est d’autant plus intéressant que Don Ciccio se parle à lui-même : ce qu’on lit, c’est ce que le héros du roman se dit à lui-même, ce qui signifie que ce n’est pas une langue orale qu’il est en train de parler, à proprement parler, c’est ainsi qu’il pense, entrelaçant des idiomes différents, les employant indifféremment : il se parle dans l’histoire qui lui est propre, laquelle est faite des différentes langues qui témoignent de ses origines, de la multiplicité de son identité. Dans l’univers linguistique français, la langue française est première, tandis que, dans l’univers linguistique italien, ce sont les dialectes qui sont premiers, l’unité politique et linguistique ne s’étant faite que tardivement. Pour traduire en français des textes de ce genre, il faudrait commencer par défranciser la langue française, par la dénaturer littéralement, il faudrait lui faire dire des choses qu’elle ne peut pas dire, des choses que Proust avait comprises, par exemple, quand il entendait dans le patois de Françoise et un certain parler des Guermantes la langue de Saint-Simon, des ancestralités, des précédences, moins des archaïsmes (au sens où un archaïsme est quelque chose qui a été dépassé par le progrès) que l’histoire de la langue, sa vie, son devenir. La contamination des langues chez Don Ciccio exprime la façon dont les identités, les origines, les ethnicités se contaminent les unes les autres pour former un individu singulier, qui parle une langue qui lui est propre, n’appartient à personne d’autre que lui. D’où une théorie de la réalité dans laquelle les causes multiples sont comme les fils d’une pelote à dérouler. Pour paraphraser en un clin d’œil André Bazin, pastiche et pastis ne sont qu’un, et celui qu’on appelle pour dérouler la pelote de la réalité, c’est précisément celui qui sait enrouler et débrouiller les langues sans s’embrouiller puisque c’est ainsi même qu’il pense : la contamination n’est pas une confusion, c’est l’invasion d’un corps par un autre. Et, ici, celui qui contamine, c’est celui qui parle, c’est celui qui pense, celui qui résout. 

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Pas le sentiment des pieds légers sur le sentier des douaniers. Mais, au réel, je le constaterai en consultant le registre des courses, ce n’est pas si mal que cela en avait l’air, en vérité. À quoi faut-il se fier, dès lors, au réel ou au sentiment que l’on en a ? Faut-il vraiment qu’il y ait une différence entre les deux ? En courant, j’ai songé aux trois premières pages de Gadda que j’ai relues ce matin, et je me suis demandé s’il fallait avoir une théorie de la réalité ou quelque chose de ce genre pour écrire un roman, comme il me semble que Gadda, ou son personnage principal, du moins, en a une. Ou si la théorie de la réalité devait s’élaborer dans le cours du roman, se découvrir au fur et à mesure, le personnage, le narrateur et l’auteur faisant l’expérience d’une transformation, d’une illumination, d’une éclaircie, d’une métamorphose qui change leur vie et la manière dont ils voient le monde. « Sosteneva, fra l’altro, che le inopinate catastrofi non sono mai la conseguenza o l’effetto che dir si voglia d’un unico motivo, d’una causa al singolare: ma sono come un vortice, un punto di depressione ciclonica nella coscienza del mondo, verso cui hanno cospirato tutta una molteplicità di causali convergenti. Diceva anche nodo o groviglio, o garbuglio, o gnommero, che alla romana vuol dire gomitolo. Ma il termine giuridico “le causali, la causale” gli sfuggiva preferentemente di bocca: quasi contro sua voglia. L’opinione che bisognasse “riformare in noi il senso della categoria di causa” quale avevamo dai filosofi, da Aristotele o da Emmanuele Kant, e sostituire alla causa le cause era in lui una opinione centrale e persistente: una fissazione, quasi: che gli evaporava dalle labbra carnose, ma piuttosto bianche, dove un mozzicone di sigaretta spenta pareva, pencolando da un angolo, accompagnare la sonnolenza dello sguardo e il quasi-ghigno, tra amaro e scettico, a cui per “vecchia” abitudine soleva atteggiare la metà inferiore della faccia, sotto quel sonno della fronte e delle palpebre e quel nero pìceo della parrucca. » Dès la deuxième page du roman, tout ne semble-t-il pas donné ? Toute la théorie de la réalité est là, en quelque sorte, exposée avec génie, peut-être, mais en mettant tout de même peut-être un peu la charrue avant les bœufs, non ? Je ne sais pas. Il y a enquête et enquête, pour ainsi dire : l’enquête comme genre littéraire (le jaune du giallo, le noir du polar) et l’enquête comme processus narratif, comme dynamique d’écriture. Dans la première espèce d’enquête, le narrateur, le héros mène l’enquête et, dans la seconde espèce d’enquête, c’est l’enquête qui mène le narrateur, le héros. Pour moi, je crois que l’enquête prend le second sens, mais n’ai-je pas tort ? Mes livres ne sont-ils pas des échecs (commerciaux, j’entends) parce qu’ils sont menés par l’enquête au lieu de mener l’enquête ? Les deux espèces d’enquête ne sont probablement pas aussi étanches que ma présentation sommaire ne le laisse penser, mais l’existence de cette différence m’est apparue soudain, ce matin, en relisant ces quelques pages. Peut-être tient-elle aussi à la différence entre narration à la troisième personne et narration à la première : la narration à la troisième personne objective le processus quand la narration à la première personne le vit, le fait vivre, et cela, oui, je crois que c’est une différence des plus importantes. En revanche, me fascine toujours autant la puissance des dialectes en italien, puissance que la littérature française ignore totalement. Ainsi, les livres comme le livre de Gadda (mais cette remarque vaut aussi pour Ernesto de Saba, par exemple) sont tout simplement impossibles à traduire en français : il n’y a rien qui puisse rendre dans notre univers linguistique de telles subtilités, de telles nuances, de telles inflexions, de telles diversités. Et même, l’idée de s’inspirer de ce genre de pastis linguistique, ne te semble-t-elle pas impossible à mettre en œuvre en français, qui rendrait immédiatement un son grotesquement provincial ? À moins que, précisément, l’unité de la nation française étant en train de se disloquer, de tomber en morceaux, ce ne soit précisément le moment d’opérer quelque métamorphose de cet ordre, qui ne donnerait pas lieu à une sorte de “littérature-monde” à la mode nrf, post-nationale mais pas trop, on veut quand même son petit prix Goncourt, mais ouverte sur d’autres horizons, d’autres stratifications des langues, d’autres routes, partout où l’on parle patois dans l’allégresse.

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Pas de constance. Je sais bien qu’il n’y a pas d’équilibre, mais je me sens toujours en train d’essayer de le rétablir, précaire, instable, et d’échouer, nécessairement, à y parvenir. Est-ce que la vieillesse m’effraie plus aujourd’hui qu’hier ? Mais la vieillesse ne m’effraie pas, c’est l’effondrement qui m’effraie, la perte des moyens. Et je me demande si, le plus pénible, ce ne serait pas de voir sa propre déchéance à venir dans la déchéance de l’autre, un effondrement étant toujours le présage d’un autre. Non ? De même : est-ce que se sentir bien quelque part est une illusion ? Quel est le rapport ? Je ne sais pas. Je passe du coq à l’âne, je crois, sans le vouloir, même. La pensée m’entraîne malgré moi là où elle veut. La langue. Je lis quelques pages de Quer pasticciaccio brutto de via Merulana parce que, hier, jouant à ce jeu avec les mots du parler marseillais, « pastissade » m’a fait penser à « pasticciaccio » et, donc, à Carlo Emilio Gadda, ce qui va de soi puisque « pastis » et « pastiche » ont la même étymologie, la pâte qui se fait par le mélange. Violent, le passage brutal d’une langue à une autre chez Gadda. On ne sait plus où l’on est, le mélange des langues donnant lieu à un dépaysement constant (intéressante, cette expression : « donner lieu à un dépaysement », ne trouves-tu pas ?), un déplacement permanent, une instabilité qui semble inévitable en raison de la nature des choses, même. C’est un peu comme si l’on disait que le mélange est primaire. Or, c’est un paradoxe : que mélange-t-on sinon des éléments ? Pasticher, pastisser, c’est idem : il y a toujours quelque chose qui nous précède avec quoi il faut faire, mais il est vain de vouloir remonter à une origine, un premier élément, cela n’existe pas, ou alors sous la forme très simple de bactéries qui n’avaient probablement pas grand-chose à dire. Le langage est apparu tardivement dans l’histoire naturelle. La vie ne parle pas depuis longtemps. Mais, avant le langage, il y avait déjà quelque chose. Et caetera. Pas plus qu’on ne devrait être fier de ses origines (si l’on remonte à une époque récente de l’histoire naturelle, nous avons tous la même souche), on ne devrait avoir honte de ses origines, ni chercher à les garder pures, intactes, ou chercher à en imposer certaines plutôt que d’autres, à en défendre certaines contre d’autres, ou je ne sais quoi. Que des patois impurs abreuvent nos crayons. Ne trouves-tu pas que c’est un peu présomptueux de tirer de telles conclusions après avoir lu trois pages, à peine ? Il y a plusieurs années, j’avais commencé à lire ce livre en Corse. C’est durant ce séjour que, pour la première fois à l’âge adulte, j’étais retourné dans le village de mes ancêtres. Murato. « Pour la première fois à l’âge adulte » est une précision importante parce qu’elle signifie la conscience d’un lien que, la première première fois, encore enfant, je n’avais peut-être pas. Depuis je ne suis pas retourné en Corse. À cette époque, je n’avais rien compris au livre de Gadda. Pourtant, je crois qu’il n’y avait rien à comprendre de particulier, simplement se laisser emporter par l’écriture. Et peut-être que je n’étais pas destiné à le faire ou que je n’avais pas d’idée en tête en lisant ce livre, peut-être que je le lisais à vide, ce qui n’est pas toujours une bonne façon de lire, souvent, il faut une visée pour lire. Ai-je une visée aujourd’hui ? Je ne sais pas. Je n’ai lu que trois pages. Le reste du temps, mes pensées ont été occupées par les hallucinations de mon père, dont je ne sais que faire : l’écueil de la réalité contre lequel les fantômes viennent se fracasser, on ne peut pas le montrer du doigt à l’autre, on arrive toujours trop tard, ou bien on est maladroit, on ne fait pas le bon geste, on n’a pas le bon mot. J’ai encore parlé à mon frère aujourd’hui. C’est bien. Même si je n’attends rien, c’est bien. Qu’est-ce que j’attends de la lecture de Gadda ? J’ai une idée, vague, et dont je ne ferai sans doute rien, mais elle est là, et cela aussi, c’est bien. Je réfléchis et cherche et puis trouve le sens du mot « addó » dans la phrase : « E poi soleva dire, ma questa un po’ stancamente, “ch’i femmene se retroveno addó n’i vuò truvà”. Una tarda riedizione italica del vieto “cherchez la femme”. », dont je retrouve la trace sur le funiculaire de Naples : « Aissera, Nanninè, me ne sagliette, tu saje addó ? Addó ’stu core ’ngrato cchiù dispiette farme nun pò ! Addó lo fuoco coce, ma si fuje te lassa sta ! E nun te corre appriesso e nun te struje, sulo a guardà ! »

1825

Un moment de grâce. — Le problème des moments de grâce, me suis-je dit en songeant à celui que j’ai confié à mon cahier au bison rouge dans la nuit d’hier à ce matin, c’est que ce ne sont jamais que des moments. La grâce ne nous est pas donnée une fois pour toutes, nous la goûtons ou l’entrapercevons de temps à autre, plus ou moins furtivement, mais pas très longtemps, et puis elle s’évanouit et ne nous en reste plus alors que le souvenir de plus en plus vague, le sentiment que quelque chose a eu lieu, mais quoi ? Je viens de relire ce que j’ai écrit hier dans le cahier au bison rouge (le premier paragraphe, du moins, des deux pages que j’ai écrites dans la nuit d’hier à ce matin) et, si je revois encore l’image que j’ai consignée là, je sens bien qu’elle est déjà plus confuse, que l’atmosphère s’estompe peu à peu et que, bientôt, il n’en restera plus rien, parce qu’il ne peut plus rien en rester. Si la grâce nous était donnée une fois pour toutes, à quoi bon continuerions-nous de vivre ? La grâce définitive arrêterait toute vie, laquelle cesserait d’être un processus pour devenir un fragment d’éternité. Mais l’expression « la grâce nous est donnée » ne convient pas : la grâce ne nous est pas donnée, il faut la saisir, il faut s’y rendre disponible, sans la guetter, sans l’attendre, la cueillir et tâcher de la conserver quelque part, encore que ce soit impossible. Si la grâce ne nous est pas donnée, en revanche, elle nous est reprise. La vie sociale, ordinaire, conforme trouve toujours le moyen de nous prendre la grâce, pas pour en faire quelque chose, elle ne nous la vole pas pour la donner à quelqu’un d’autre, non, elle se contente de la détruire : la vie sociale est contente de détruire la grâce. C’est abject, je sais, mais c’est la réalité. Pure et simple et, pour tout dire, franchement imbécile. Ce n’est pas parce que nous voulons nous battre que nous sommes toujours en guerre, c’est parce qu’il n’y a pas moyen d’être tranquille : c’est parce qu’il n’y a pas moyen d’être en paix que nous sommes toujours en guerre. En guerre avec nous-mêmes, en guerre pour défendre quelque chose qu’on veut nous prendre, en guerre pour protéger quelque chose qu’on veut détruire, en guerre pour nous sauver de la vie normale, de la vie banale, de la vie sociale. Nous sommes en guerre pour survivre à la guerre qu’on nous mène ; nous sommes en guerre pour survivre à la vie qu’on nous mène. Du haut des falaises où j’étais monté hier au soir après avoir écouté le Quatuor Modigliani jouer Beethoven en la petite église Notre Dame de Soumission à Pléguien (quelque chose d’absolument out of this world) et où j’ai marché tout l’après-midi, au retour, je suis tombé, choc violent au terme d’une chute brève pourtant mais vertigineuse, — comment ne pas finir par haïr la vie même ? Mais la vie même — la vie même n’est pas la vie sociale, et tout n’est pas à condamner dans la vie sociale, un concert appartient à la vie sociale, mais il faut traverser une haie de vieilles personnes pour accéder au moment de grâce dont je parlais : si la haie de vieilles personnes fait partie de la vie sociale, la grâce et son moment, eux, lui sont étrangers, ils surviennent dans la vie sociale et s’en extirpent —, la vie même est innocente. Alors à quoi bon la haïr ? Dans mon cahier au bison rouge, au retour de la marche (un peu moins de 19 kilomètres), j’ai écrit quelque chose comme cela, que je ne transcrirai pas ici, que je n’écrirai pas non plus ici aussi bien que dans mon cahier au bison rouge parce que je veux que la phrase parfaite demeure secrète, demeure le secret que j’ai confié à mon cahier, qui disait que le malheur que cause la vie sociale ne doit pas être retranché à notre bonheur. Je n’ai pas particulièrement envie de mourir — je ne suis pas de ces pitres à la Cioran qui, toute leur sombre vie durant, clament leur obsession du suicide et meurent de vieillesse à 84 ans —, mais je ne veux pas connaître la déchéance, je ne veux pas m’affaisser : si l’on ne peut pas vivre léger, à quoi bon continuer ? Toujours la question de la grâce, vois-tu, la passagère grâce. 

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Mens sana, et caetera. — Ce matin, cependant que j’écoutais Sébastien Llinares raconter un souvenir d’adolescence à la radio, ou comment, alors qu’il s’acharnait à copier les riffs et les solos de Slash des Guns n’ roses, sa mère était venue dans sa chambre pour l’emmener voir un concert de Paco de Lucia, expérience qui devait changer sa vie, je me suis souvenu de ce qu’il m’était arrivé à moi, à la même époque, quand, dans des circonstances semblables, mon père était intervenu dans ma chambre pour m’intimer l’ordre de cesser de jouer de la guitare avec ses mots hurlés qui sont restés gravés dans ma mémoire meurtrie : « Mais tu as une guitare à la place du tromblon ! », événement qui, lui aussi, devait changer ma vie, ou, en tout cas, l’empêcher de prendre une certaine direction, la direction que j’eusse voulu alors qu’elle prît. Adolescent, je ne fis jamais que rêver bêtement : quelqu’un passait dans la rue en bas de chez moi et, m’entendant, convaincu de mon génie, m’emmenait loin de chez moi où je devenais le grand musicien que j’étais. Si je n’ai jamais confié ce fantasme secret à personne, en revanche, j’ai déjà raconté cette scène filiale à laquelle je pense souvent, mais aujourd’hui, à la différence des fois précédentes, j’ai réussi à commenter ce souvenir du mot qui convient : rancœur. À présent que mon père est un monsieur âgé, que ma force et sa faiblesse ont eu raison de son imbécile despotisme, je sais que, pour complaire à l’esprit du temps, je devrais lui pardonner, voire solder mes comptes avec la paternité dans une sorte de simulacre de résilience ou de réconciliation bien commode, encore que cela revienne à nier la réalité de la réalité ou à faire semblant de l’oublier pour passer à autre chose, ignorer ce qui a eu lieu, et qu’on ne peut pas défaire, et que donc il fasse porter à la vie la marque infamante de la fausseté, mais il ne le faut pas, et je ne le ferai pas. Ce qu’il s’est passé, c’est ainsi, il ne fallait peut-être pas que ce fût ainsi, mais c’est ainsi que ce fut, on ne peut plus faire autrement. Le passé a cette étrange nécessité : il rend nécessaires des choses contingentes simplement parce qu’elles ont eu lieu, on peut s’efforcer de décrire et de redécrire ce qu’il s’est passé de toutes les manières possibles, aucune de ces descriptions et redescriptions ne changeront jamais la réalité du passé, le passé de la réalité. Un autre comportement de mon père n’aurait peut-être pas eu un autre effet sur ma vie (je ne serais probablement pas devenu le grand musicien que je rêvais d’être, et alors ? j’aurais fait ce que j’avais envie de faire), mais il y avait une ambiguïté fondamentalement incompréhensible dans l’éducation que j’ai reçue : on me payait des cours d’un instrument qu’on me décourageait ensuite de pratiquer (parce que la musique que je jouais n’était pas de la grande musique, disait mon père, remarque qui, venant de la part de quelqu’un qui ne connaît absolument rien à la musique, n’est qu’un grossier préjugé, une idée reçue) et, après m’avoir interdit de me consacrer pleinement à ce qui me passionnait, on me reprochait de ne pas me consacrer suffisamment à ce qui ne me passionnait pas le moins du monde, m’ennuyait au contraire au point le plus mortel. Une éducation insensée, absolument ratée, il ne sert à rien de le nier. Aujourd’hui, je l’ai dit, mon père est un vieux monsieur, mais je ressens toujours la même rancœur, tenace, qui ne s’est pas effacée ni même atténuée avec le temps, et dont je sais qu’elle ne disparaîtra jamais parce qu’elle fait partie de ma vie, contrariée, frustrée, puisque, à vrai dire, je ne sais pas ce que je serais devenu si j’avais pu devenir ce que je voulais devenir, si j’avais pu faire ce que je voulais faire (jouer de la guitare — interdit par mon père, étudier l’anglais — interdit par ma mère, aller étudier à Venise — interdit par mon frère). Souvent, je me reproche de ne pas avoir désobéi — si j’avais des qualités, je n’avais pas celle-là, j’ai été trop bien dressé —, et ainsi ma rancœur ne prend-elle pas seulement les autres pour objets (tous les autres, pour ainsi dire, la famille tout entière dont je suis issu, et que je ne hais même pas vraiment, cela n’aurait aucun sens, et la rancœur n’est pas une espèce du genre haine, c’est autre chose, c’est un rapport à la réalité, une relation à moi-même), elle me prend moi-même pour objet. Et à présent je me dis que, s’il m’arrive de penser que je suis un raté, ce n’est pas à cause du fait que je ne vends pas de livres (écrire est un désir tardif que j’ai pu accomplir parce que personne ne pouvait plus rien m’interdire : quand j’ai publié mon premier livre ma mère était déjà morte, et la famille détruite avec elle), pas seulement à cause de ce fait, mais de tous ces désirs auxquels j’ai dû renoncer, et qui font — que je le veuille ou non, que cela me plaise ou non — la personne que je suis devenu. Toutes ces histoires de pardon, de solde des comptes, de résilience, toutes ces histoires me semblent absurdes parce qu’elles participent de l’idée fausse que nous sommes toujours in fine ce que nous voulons être — illusion caractéristique de l’individu libéral tardif —, alors que nous ne sommes que ce que nous pouvons être, et seulement en partie, jamais tout ce que nous pouvons être, nous ne sommes jamais qu’un possible parmi les innombrables possibles que nous eussions pu être. S’il m’arrive de penser que je suis un raté, c’est à cause de toutes ces vies que j’aurais pu vivre, tous ces mois que j’eusse pu être, et que je n’ai pas été, que l’on ne m’a pas laissé être. Pour être en paix avec moi-même, dit-on, il faudrait que je me réconcilie avec tout cela, mais je crois qu’il ne le faut pas, je crois que je n’en ai pas envie, je crois que ce serait une erreur de le faire. Non que je fasse à présent l’apologie du ressentiment, mais la résilience ne permet pas d’échapper au ressentiment, elle en est l’intégration à des fins de pacification du moi, moi qui, dès lors, devient inoffensif, normalisé, socialisé, machine qui fonctionne dans l’ordre des choses, reprend le travail, ne dérange rien, ne fait pas d’histoires ; — un brave petit animal domestique. La rancœur n’est pas la fin du moi, pas plus que ne doit l’être le ressentiment, mais elle l’anime, nécessairement. Au paragraphe 120 de son Gai savoir, modifiant la sentence d’Ariston de Chios « La vertu est la santé de l’âme » en « Ta vertu est la santé de ton âme », dans un parallèle avec la santé du corps qui enveloppe une critique de la normalité, Nietzsche commente ainsi sa variation : « Le moment serait venu alors de réfléchir à la santé et à la maladie de l’âme et d’identifier la vertu, particulière à chacun, avec sa santé propre. En fin de compte resterait la grande question de savoir si nous pouvons être absolument quittes de la maladie, même pour le développement de notre vertu, et si notamment notre soif de connaissance et de connaissance de nous-mêmes n’aurait pas autant besoin de l’âme malade que de l’âme saine : bref, si l’unique volonté de santé ne serait point un préjugé, une lâcheté et peut-être un vestige de barbarie et d’état rétrograde des plus subtils. » D’où, en effet, se dégage une psychologie tout autre que celle que nous pratiquons d’ordinaire, qui veut nous guérir à tout prix et au plus vite, alors que ce dont nous souffrons (l’âme malade de Nietzsche) nous appartient, nous fait autant que ce dont nous jouissons. Quelques lignes avant le passage que je viens de citer, Nietzsche écrivait ceci : « Ce qui importe ici, c’est ton but, ton horizon, ce sont tes forces, tes impulsions, tes erreurs, et notamment les idéaux et les phantasmes de ton âme, pour déterminer ce qui, même pour ton corps, constitue un état de santé. » Dans ce « même pour ton corps », s’effondre la distinction archaïque du corps et de l’âme et s’ouvre la perspective d’une psychologie dont la thérapeutique ne vise pas la paix (par anesthésie chimique ou autre), l’inertie, mais la dynamique, le possible, l’accomplissement du moi dans toutes ses dimensions. Je n’ai pas fait immédiatement le lien entre mon souvenir évoqué ce matin et le passage de Nietzsche que j’ai lu hier au soir avant de m’endormir. Le Gai savoir est traversé de part en part par la question de la santé — question que, vers la fin de l’ouvrage, Nietzsche mettra en relation avec sa « “Méditerranée” idéale », le titre de l’ouvrage lui-même étant déjà fondamentalement provençal (c’est le gay saber des troubadours) —, et je me suis aperçu que la vieillesse de mon père ne me rendait pas plus tendre, plus doux, plus mou, et qu’il y avait sans doute quelque chose, là, qu’il ne fallait pas enjamber, mais à quoi il fallait que je consente, parce que c’est moi ; je ne l’ai pas voulu, mais c’est moi, et c’est cela que nous devons apprendre à aimer, d’un amour que notre époque ne comprend pas, qui ne voit l’amour que comme gentillesse et bienveillance, nous ne devons pas apprendre à aimer ce que nous désirons, avons désiré, avons voulu, voulons, mais nous devons apprendre à aimer ce que nous ne voulons pas, ce qui nous échappe, non pour nous réconcilier, mais pour croître encore. Car qui peut dire que ma maladie est décadence, qu’elle n’est pas partie intégrante de ma croissance, de l’amour que je porte à la vie, qu’elle ne participe pas du déploiement de ma vie ?

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À mi-chemin du désert. — L’emprise de l’époque est si forte que tous les individus se ressemblent à s’y méprendre. C’est seulement lorsque des cultures différentes se retrouvent à coexister dans une même zone géographique que, pendant un bref laps de temps, on peut voir apparaître des différences entre eux — différentes époques pouvant exister en même temps, une époque n’étant pas une question de période absolue, comme on dit « la Préhistoire », « l’Antiquité », « le Moyen Âge », « la Modernité », « l’Anthropocène », ou je ne sais quoi, autant d’abstractions assez grossières qui fonctionnent comme des points de repère commodes bien que vagues, prêtant à confusion, mais de périodicité relative : une époque est l’état d’une civilisation, la façon dont elle se représente, se trompe à son sujet, se projette dans l’avenir, l’image qu’elle a d’elle-même et qu’elle offre aux autres, dans une conscience plus ou moins grande d’elle-même — mais, très vite, toute différence s’estompe, c’est la ressemblance qui reprend le dessus, une nouvelle époque prend forme, et de nouveau l’on ne sait plus guère faire la différence entre les gens. Généralement, à une époque donnée, plus les individus sont conformes à leur époque et plus ils se sentent originaux, car l’époque n’est pas simplement le moment d’une civilisation, c’est aussi un ordre qui s’impose à la majorité sans que cette dernière n’en ait la moindre conscience. L’époque, ce n’est pas simplement la mode (c’est aussi la mode), c’est encore l’ensemble des idées convenues qui ont cours à un moment donné à un endroit donné, et l’on aurait tort de s’imaginer que, parce que sur tous les sujets existent des opinions contradictoires, l’uniformité ne l’emporte pas : l’époque n’est pas la conformité des opinions, l’époque est l’uniformité des idées, c’est-à-dire le fait qu’à un moment donné et dans un endroit donné seuls un certain nombre de phénomènes en nombre très limité sont concevables. Sur des phénomènes, diverses opinions peuvent se former, mais il n’est pas possible de changer de sujet. Car, si l’époque tolère la diversité des opinions (ce n’est pas en ce sens que toute époque est totalitaire), il y a bien une chose que l’époque ne tolère pas, c’est que l’on change de sujet. L’époque est totalitaire en ce sens qu’elle ne tolère pas le hors-sujet. D’où le fait que la majorité des individus s’efforcent de ramener tous les phénomènes à quelque chose de connu : ce n’est pas tant qu’ils ne sont capables de penser que par préconçu, c’est qu’il faut être dans le sujet sous peine d’être mis au ban de la société, d’être rejeté à la marge de l’époque. Le hors-sujet n’est pas forcément délibéré de la part de qui s’y aventure : il peut être la résurgence, le souvenir de connaissances apprises par cœur qui datent d’une époque antérieure, lointaine, révolue, oubliée, obsolète, ou bien l’effet d’un ennui que provoque irrésistiblement chez qui s’y aventure le spectacle navrant du conformisme. Quand tous éprouvent le même et l’approuvent, que peut qui n’y succombe pas ? On peut essayer de s’imaginer en train d’écouter un chant pour lequel il n’y a pas d’oreilles, et l’on ne sera pas très loin, je crois, de la réalité. Pour qui adhère pleinement à l’époque, la redondance ne sera jamais sensible : la sensibilité est déterminée par l’adhésion à l’époque, laquelle conditionne à mesure de chaque individu. Quiconque adhère pleinement à l’époque aura toujours le sentiment d’être libre, voire de transgresser quelque interdit alors même que cela lui est permis (et a fortiori si tout est permis). Aux autres, aux minorités de uns, restent des aventures étranges, toujours à mi-chemin du désert.

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Quinze secondes de vérité. — À condition d’adopter la bonne perspective, question d’état d’esprit, question de position, on peut parvenir à fixer pendant quinze secondes la beauté du monde, le sublime, avant qu’il ne soit jeté à bas par tous les intrus de la création. Mais ce dernier phénomène — l’humiliation de la perfection par l’intrusion — ne doit pas nous perturber outre mesure, non, quand même nous ne pouvons pas nier que la beauté n’est guère plus qu’une poche de résistance au sein de la laideur universelle, il se produira toujours, et encore, il ne doit pas nous perturber parce que ce que nous avons perçu, depuis notre position et avec notre état d’esprit, cela fut réel, et peut-être est aussi ce qu’il y a de plus réel au monde. Quinze secondes, pourtant, me dira-t-on, ce n’est pas bien long, certes, mais qu’espérer de plus ? La perfection n’est pas automatique et, à une époque où ne compte que ce qui compte, qu’une éclaircie déchire de temps à autre la grisaille perpétuelle, cela n’est pas rien, non, cela n’est pas négligeable, c’est même un événement, doublement extraordinaire : parce qu’il a lieu et parce que nous sommes là pour y assister. Le sublime, la perception, la vérité, contrairement à ce que pensent les contempteurs humains de l’espèce humaine, rien de tout cela ne sera enfin révélé quand l’humanité sera éteinte. L’éden inhumain est un fantasme tout à fait sain tant il y a d’êtres humains sur terre (trop), mais il n’est que cela : un fantasme. Qui le caresse souvent projette sur l’avenir ce dont nous avons le plus besoin : silence et solitude. Mais comment se fait-il, alors, puisqu’il y a tant de gens sur terre (trop), qu’il y en ait tant encore qui se sentent seuls et soient tout disposés à payer pour louer les services d’amis professionnels afin de pallier la carence affective dont ils souffrent ? Dans le journal, l’autre jour, ainsi, un ami à louer, coach sportif de profession — il y a des logiques qui semblent comiques tant elles sont caricaturales, mais c’est peut-être à cela qu’on reconnaît la vraie réalité —, dans le journal, disais-je, l’autre jour, dans un article qui portait sur le développement des services de location amicale (une sorte de prostitution sentimentale) dans un monde où, malgré la surpopulation, donc, les gens se sentent de plus en plus seuls (toujours le même critère de distinction de la vraie réalité, note-le, ne serait-ce qu’en passant), un coach sportif de profession qui louait occasionnellement son amitié à des individus en manquant déplorait en ces termes, je cite, que, en France, on voie « l’amitié comme quelque chose de noble, de pur », alors qu’évidemment, tout s’achète et tout se vend, même l’amitié. Même la réalité. La prochaine fois que tu la verras, prends le temps de la regarder, cela ne durera probablement qu’un instant, quinze secondes tout au plus, mais cela suffira. Après l’avoir vue, tu songeras à ce que je viens de te dire, tu songeras que tout est fait pour t’humilier, t’avilir, te rabaisser au rang de vulgaire marchandise, qui se vend et qui s’achète, qui n’a rien de noble, ni de pur, qui n’est qu’un bien fongible comme un autre, tu songeras à tout cela et tu n’oublieras pas la chance que tu viens d’avoir, la chance d’assister à quinze secondes de vérité. 

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Quelle erreur qu’écrire : écrire ne peut que rendre malheureux qui écrit, toujours à la recherche d’une phrase qui dise une expérience qui n’a pas eu lieu en phrases, à la recherche d’une phrase en souvenir d’une phrase, une phrase plus une phrase plus une phrase plus une phrase, cela n’a pas de fin, cela ne peut pas avoir de fin, quelle folie qu’écrire, qui nous fait accroire à quelque chose qu’il faudrait dire absolument, mais qui n’existe peut-être pas, c’est écrire qui nous fait accroire à cela, mais qu’en savons-nous ? pour le savoir, que faudrait-il faire sinon écrire ? écrire encore, écrire en plus, qui a commencé d’écrire ne cessera jamais d’écrire, écrire une phrase en plus, une phrase de plus, une phrase en trop, quelle erreur d’écrire. Tout à l’heure, dans le cloître, je me suis assis sur un banc, j’ai pris mon carnet, et j’ai dessiné ce que je voyais depuis l’endroit où je me trouvais : la double porte en arcade de la salle capitulaire, la quadruple colonnade qui en sépare les deux parties, la pénombre à l’intérieur d’où émerge la lumière par une fenêtre en ogive et la colonne supportant des voûtes qu’elle éclaire. Presque un rien, une image d’un temps passé, fini, révolu, mort, tout au plus. Mais j’ai ressenti une telle paix, un tel sentiment de perfection. Je me disais que je n’avais rien à dire et que ce que j’étais en train de faire était exactement ce qu’il me fallait faire, que toute autre action, toute volonté de faire des phrases pour décrire ce que je voyais depuis l’endroit où je m’étais assis dans le cloître, je ne me le suis pas dit mais si j’y avais réfléchi c’est sans doute que je me serais dit mais j’avais autre chose à faire que de me dire des choses, que toute action de ma part autre que de dessiner serait vouée à l’échec, pire que vaine et absurde, insensée, contraire à la réalité, pour ainsi dire. Ensuite, j’ai simplement noté l’endroit où ce dessin avait été fait, la date à laquelle ce dessin avait été fait, et c’est tout. Quand il m’a semblé que j’avais fini mon dessin (je venais de dessiner une partie du mur qui se trouve au-dessus de la porte de la salle capitulaire qui donne sur le cloître), je me suis levé et j’ai repris mon chemin. Quelques minutes plus tard, parce que j’étais heureux de ce que j’avais fait et que je voulais partager ce bonheur simple avec elles, j’ai montré mon dessin à Nelly et Daphné. Et ce dessin qui n’a aucune prétention, probablement aucune qualité esthétique non plus, il me semble qu’il est plus important que je suis en train d’écrire en ce moment à son sujet. Non que ce que je suis en train d’écrire passe à côté d’une réalité indicible, qui échappe essentiellement au langage, la vraie réalité au-delà des mots, ou je ne sais laquelle des sornettes du genre à laquelle nous sommes malheureusement trop habitués, mais parce que ce dessin m’avait rendu heureux, tout simplement, rendu heureux d’un bonheur simple, et parfait : dans le moment du dessin, tout était accompli, tout s’accomplissait là, dans ce moment-là, dans l’activité de dessiner, l’activité de faire, qui se suffisait à elle-même, ne réclamait rien, pas d’explication, pas de commentaire, pas de justification, pas de défense, ni de dissiper quelque malentendu, ni d’adresser telle ou telle critique, ni de faire telle ou telle remarque plaisante ou déplaisante, ni de flatter ni de haïr, rien que tracer sur la page quelques traits qui ne sont même pas des signes, mais le moment parfait consigné : je me suis trouvé là, ce jour-là, et j’ai trouvé que le moment, le lieu, tout, tout était parfait, j’ai trouvé que tout était tellement parfait qu’il m’a semblé que je ne pouvais rien faire d’autre que de le dessiner, toute autre forme de trace de ce moment-là eût été erronée, fausse, travestie, ne cherchez pas dans le dessin quelque ressemblance adéquate avec la chose dessinée, cela n’a aucune importance, il n’y a rien à ôter, rien à ajouter, et c’est cela qui importe, voilà tout.

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Les cendres du pire. — Peut-on reprocher aux Espagnols d’aimer mieux les chiens que les Juifs ? Eux qui les préfèrent déjà à leurs propres enfants potentiels — et que, donc, ils ne font pas. Les chiens ont cet avantage considérable sur les enfants, il est vrai : ils n’apprendront jamais à parler. « Barbarisme » est le nom que l’on donne à la langue de l’autre, autre qu’on rejette ainsi que le baragouin de sa race honnie. La langue des barbares n’est pas barbare parce qu’elle est impropre, elle est barbare parce qu’elle est la langue de l’ennemi. L’Europe a prospéré sur la haine de l’autre ; à présent qu’elle désespère à la périphérie du nouveau monde, ne lui reste plus que cette haine vocifère, qui l’étouffe. Elle est condamnée à commenter des événements qui se passent sans elle, toujours plus loin d’elle, auxquels elle est étrangère et sur lesquels elle n’a pas la moindre influence : elle a beau s’agiter, le monde ignore la farce de sa geste. Elle est là, qui ronge le frein gras de son impuissance, alors qu’il a rompu depuis longtemps. Chez elle, la vie, désertée par les enfants qu’elle ne fait plus, se couvre de déjections canines : elle ne consent à lutter contre son obésité que pour contempler la bête faire ses besoins qu’elle ramasse ensuite avec l’empressement et la délectation contrainte de l’esclave. On dresse les derniers survivants dès le plus jeune âge : eux aussi auront les maîtres qu’ils méritent. Plus morbide encore que l’obésité, la nulliparité dont on se vante toutefois comme d’une ultime victoire sur la vie humaine. Mais on aurait tort de penser que l’espèce disparaîtra ainsi, à plus ou moins long terme, de la surface de la terre : les ethnies vieillissantes seront simplement remplacées par d’autres, plus jeunes, plus violentes, plus passionnées, qui ne comprendront peut-être pas mieux la vie, mais à qui les maîtres du futur ne demanderont pas leur avis. Chacun ses chiens, après tout. Et qui sait si, quand les diverses ethnies qui composèrent jadis l’Europe continentale et s’en allèrent peupler un Occident virtuel auront disparu de la terre, les conflits ne se règleront pas enfin au lieu de s’alimenter de guerres sans fin ? Les êtres humains ont-il jamais été mus par autre chose que le mensonge, la distorsion de la réalité, la déformation de la vérité, la violence, la rancœur, le désir de revanche, la promesse de vengeances éternelles et de récompenses qui viendront après l’histoire pour les plus fanatiques, les plus cruels, les plus sanguinaires d’entre eux ? Même quand la paix est réelle, il faut à la populace quelqu’un que ses maîtres prophétiques lui marquent au fer de l’ignominie, un ennemi à combattre : c’est ainsi que l’on sélectionne les spécimens de l’espèce future, en éliminant avec méthode les doux, les réfléchis, les poètes, les rêveurs, les contemplatifs, les songeurs, les penseurs, en laissant dépérir ceux que la graisse des idées confuses interdit de désirer la vie, et en attisant la férocité des armées à venir. Sélection qui n’a rien de naturelle, certes, mais qui a fait ses preuves : ne renaît-il pas toujours de ses cendres, le culte du pire ?