27625

De quoi ai-je vraiment besoin pour vivre ? Quand je vis terré, comme je le fais ces jours-ci, ce n’est pas grand-chose, j’imagine : un ventilateur brasse de l’air à ma place, je bois de l’eau fraîche, mais c’est déjà trop. Cette question, je me la pose avec sincérité car elle me préoccupe, pas tant en un sens général (disons, celui de la sobriété, de l’empreinte, etc.) qu’au sens de ma simple existence : de quoi pourrais-je me passer et tout de même continuer de vivre d’une manière que je puisse juger heureuse ? Heureuse, cet adjectif, après ce que tu as écrit hier, ne te semble-t-il pas absolument déplacé ? À vrai dire, non, car c’est toujours la même question que je développe. Ce qui me dérange, c’est que je ne me trouve pas à place, peut-être parce que ma place prend trop de place ou qu’il n’y a pas assez de place pour ma place, je ne sais pas. Ce sont peut-être les deux côtés d’une même réalité, ou non. C’est peut-être la même chose, vue de deux manières différentes, ou non. Disons que j’ai conscience à la fois de la vacuité de mon existence (au sein de la vie sociale) et de la nécessité de la vivre comme je l’entends (ce pour quoi je suis fait, ma nature). C’est un équilibre instable, probablement, entre les attentes du monde social et mes attentes à moi, ce que je considère comme une vie digne d’être vécue. La plupart des vies modèles qui nous sont proposées à vivre dans le monde social ne me paraissent pas dignes d’être vécues, même pas dignes du moindre intérêt (pourtant, elles intéressent les gens qui font profession d’en vanter les mérites). Mais ce n’est pas un jugement en soi sur la façon dont les autres devraient vivre, c’est simplement la façon dont je conçois, moi, mon existence à moi. C’est aussi une conception de la beauté, comme quand je dis (quand je pense, plutôt, ou quand je me dis à moi-même, étant donné que, outre Daphné, je ne parle à personne d’autre qu’à moi-même) que la vie est faite pour être belle : c’est une manière de concevoir la vie dans sa forme à la fois générale et particulière (le dessein et les détails). Mais je ne sais pas trop pourquoi je raconte tout cela, qui est passablement décousu, de plus. Peut-être qu’il faudrait que je me déterre, mais il fait trop chaud, bien trop chaud, de plus en plus chaud.

26625

2050, lis-je ici ou là, ces derniers jours, à propos de prévisions quant à l’avenir de notre planète soumise au réchauffement climatique. En réponse à quoi, calculant rapidement de tête, je me dis : dans vingt-cinq ans, mais c’est beaucoup trop long, j’espère que je serais mort d’ici là. Et puis, toujours calculant de tête, un peu plus approximativement, cette fois, peut-être, je me dis que, si ma mère ne s’était pas soignée après qu’elle fut tombée malade, elle nous aurait épargné à elle et à moi quelques années de souffrances inutiles. Sur quoi, continuant toujours mon arithmétique vitale, je songe que, soustrayant à la date de sa mort la durée de sa maladie, en m’alignant sur elle, si je m’épargnais de vains soins, il ne devrait plus me rester que quelques années à vivre, moins d’une dizaine, en tout cas. Ce qui, je ne puis m’empêcher de le penser, me semble bien assez. On parle communément d’« espérance de vie », mais ce que l’on entend par là, c’est tout à fait le contraire : c’est l’espérance de ne pas mourir avant telle date approximative, si tout se passe bien, compte tenu d’un certain nombre de paramètres. Mais, dans la vie ainsi conçue, d’espoir, en vérité, il n’y en a pas beaucoup. Et dans la mienne, non plus, me semble-t-il. L’idée que, durant les vingt-cinq prochaines années, ma vie continue telle qu’elle se déroule ces derniers temps (pas d’amis, pas de succès, probabilité quasi nulle d’en avoir, du succès et des amis, ennui — au sens quasi pascalien du terme, quand il écrit : « Jésus dans l’ennui » — que me cause Paris, et caetera) ne suscite rien en moi que plus d’ennui, qu’une immense lassitude a priori face à toutes ces années à vivre encore pour rien. Mais je ne précipiterai rien, je ne ferai rien, je laisserai faire, c’est mieux ainsi, il me semble. Et, toujours pensant à cela, je me suis demandé ce pour quoi je pouvais bien être fait, puisque je ne suis pas fait pour cette vie-ci, quelle est ma nature, en quelque sorte, et cette réponse, de façon instinctive, sans que j’y réfléchisse un instant, cette réponse m’est venue : je suis fait pour marcher dans les collines, plonger dans la mer, écrire des poèmes, et avoir des pensées philosophiques. C’est-à-dire : je suis fait pour une vie qui se situe à des années-lumière de la vie que je vis, à des années-lumières de la vie que la société valorise, à des années-lumière de la vie qui donc me permettrait de vivre vingt-cinq ans, au moins, encore. Tout ce qui peut venir, ce ne sera que prolongement, prolongation, et n’est-ce pas une perspective insupportable ? Tout ceci, n’est-ce pas effroyablement long ? Ce matin, quand je suis sorti courir, le jardin était fermé à cause des intempéries de la veille. Partout, dans les rues, il y avait des branches d’arbres par terre, que le vent avait arrachées à leur tronc. J’ai regardé ces membres de cadavres éparpillés et, en effet, c’était l’avant-garde de la fin de notre monde. Mais lente, si lente, trop lente.

25625

Je ne peux pas toujours espérer, c’est trop fatigant, ni désespérer, qui l’est tout autant. À force de chercher la perfection, comme une sorte d’absolu, par esthétisme, probablement, on oublie qu’elle n’existe pas. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas des conditions pires que d’autres, pas forcément celles que l’on s’imagine, par conviction, misérabilisme ou apitoiement, peu importe, mais enfin, si le pire est assuré, le meilleur l’est bien moins. Ce qui me fatigue, je crois, c’est de ne jamais être tout à fait là où je me trouve. Déplacement qui se révèle un avantage dans certaines circonstances (les gens qui sont toujours là où ils se trouvent n’ont absolument aucune imagination), mais moins dans d’autres. Lesquelles ? Je ne sais pas, disons : trouver un endroit adéquat où vivre. Car, sinon, tout, ou du moins un nombre non négligeable de choses (mais pourquoi tenter de les dénombrer quand elles ne sont pas quantifiables et ne sont même pas des choses ?) en dépendent. C’est peut-être à la fois le privilège et la malédiction des enfants des diasporas, exodes et autres rapatriements de n’être jamais tout à fait à leur place quelque part et de chercher toujours un endroit où être chez soi, endroit qui n’existe probablement pas, mais ouvre l’horizon, bonheur et malheur se mêlant alors dans un sentiment qui évoque la nostalgie de ces terres anciennes que l’on n’a pas connues, où l’on n’a pas vécues, où l’on n’est pas né. Où sont-elles, d’ailleurs ? Existent-elles vraiment ? J’ai écrit quelque chose à ce sujet dans mon carnet, hier, que je ne rapporterai pas ici (je le conserve pour le numéro deux de mes petits chantiers dont le premier pourrait toucher à sa fin si j’avais l’envie d’y mettre quelques lignes de plus, mais cette dernière de ces dernières se fait attendre, patience), mais qui rappelle cette idée : si jamais l’on accepte jamais sa condition, c’est qu’on n’a pas le choix de faire autrement. Il faut en faire quelque chose. Je cherche encore quoi. Est-ce à cause de l’âge que ces questions se font plus pressantes ? Ou est-ce un changement de perspective intellectuelle (pour ainsi dire) ? Tout à l’heure, je jouais avec Daphné, il faisait chaud, et il y avait de l’eau fraîche dans notre jeu. La différence entre ces deux températures (température de l’air, température de l’eau), m’a rappelé une atmosphère et m’a transporté ailleurs, loin d’ici, loin de Paris, et si le sentiment était étranger à cet endroit, il était là. Émerveillement, tristesse, tout à la fois, et pas moyen de faire autrement. On se trompe toujours, ne crois-tu pas ? Enfin, « on », quelle manque de personnalité, Jérôme, tu te trompes toujours. Mais comment savoir ? Si je me trompe toujours, est-ce que je ne me trompe pas en estimant que je me trouve ? Non, tu es à côté de la vérité, il ne s’agit pas de manier le paradoxe avec plus ou moins de virtuosité (parfois, en vérité, c’est trop facile, c’est rassurant, on se sent intelligent, mais on ne l’est pas), il s’agit de trouver quelque chose de juste, un équilibre, une atmosphère, des parfums, je ne sais. Mais je sais que je suis heureux d’écrire, non de pouvoir écrire (ou de savoir écrire), mais de le faire,  en effet, d’écrire comme je le fais en ce moment même. C’est tout ce qui me rend vraiment heureux, je crois. Peut-être parce que je n’ai besoin de personne, besoin de n’être nulle part en particulier pour le faire, que je peux tout confier à l’écriture, les pensées les plus intimes et les réflexions les plus générales. Et que j’aime écrire sans rien attendre en retour, sans contrainte, sans commande, sans calendrier, sans rien du tout que l’écriture seule, — pure et parfaite. 

24625

Dans l’un des rêves que j’ai faits cette nuit, je voyais _______ ______ monter nue les marches du perron d’une villa. Elle était entourée d’autres jeunes femmes, mais c’était elle qui attirait mon attention et, en particulier, les lignes bleu Méditerranée que des veines dessinaient à la base de son sein droit. J’essayais de regarder ses fesses, mais je ne les voyais pas aussi bien que je l’eusse voulu. Avant de concevoir ou d’assouvir quelque désir pour elle, un motard (probablement ___, l’ami de _____) m’interpellait pour me demander conseil au sujet d’un problème qu’il rencontrait : sa moto n’avait pas de guidon, ainsi qu’il me le montrait. Je lui expliquais qu’il était dangereux de conduire un véhicule dans cet état et je lui faisais la démonstration des risques qu’il encourait quand un autre motard, juché sur une moto plus grosse que celle de ___, avec guidon et accessoires de réparation, intervint pour régler le problème. Je ne sais pas si ces deux rêves sont un seul et même rêve ou si le second est un commentaire du premier, l’histoire des motos et des guidons filant une métaphore phallique assez grossière où c’est un autre qui assouvit mon désir, mais je sais que, après ces deux rêves, j’ai rêvé que j’avais une discussion sur le féminisme de la série Mafiosa avec une femme qui était peut-être Hélène Fillières (je disais que Lio avait collaboré à la production de la série, ce qui était censé constituer une sorte de caution morale des plus convaincantes). Cette conversation me mettait très mal à l’aise parce que je ne voulais pas que l’on sache que j’avais regardé la série Mafiosa. Ensuite, je ne me souviens plus de rien. Peu après le réveil, j’ai cherché les mots « _______ ______ » sur internet et j’ai trouvé une récente photographie d’elle (il y a je ne sais combien d’années que je ne l’ai plus vue). En la voyant, je me suis exclamé en mon for intérieur : « Oh mon Dieu, qu’est-ce qu’elle ressemble à sa mère ! » et, à elle seule, cette remarque, ou plutôt la réalité qu’elle pointait du doigt, si j’avais encore conçu quelque désir pour elle, eût suffi non à l’assouvir mais à l’annuler purement et simplement, la réalité n’ayant pas grand-chose à voir avec les idées oniriques que l’on s’en fait. Malheureusement ? Je l’ignore. En un sens, il est toujours bon de détruire ses illusions. Mais les rêves sont-ils des illusions ? Les rêves deviennent des illusions quand on ne sait pas quoi en faire, quand ils nous restent en l’esprit comme des obsessions, des angoisses, mais ce sont aussi des poèmes profonds, vastes comme l’univers. On peut voir la chose telle qu’elle semble être quand ils nous la montrent ou l’on peut la regarder au-delà du jeu de l’identité des essences : mes rêves sont peuplés de déesses marines. (Je note toutefois pour finir que cette interprétation valorisante du contenu de mes rêves ne vaut ni pour le rêve avec les motards ni pour celui avec Hélène Fillières, mais toute interprétation doit avoir ses limites sinon elle n’a aucun sens, ce n’est qu’une élucubration ou, du moins, c’est ce que je me dis, histoire de me rassurer un peu.) Plus loin, l’homme le plus puissant du monde emploie le f-word en réponse à des journalistes (« You know, we basically have two countries that have been fighting so long and so hard that they don’t know what the fuck they’re doing, d’ you understand that ? »), et l’on est en droit de se demander si l’avilissement général de l’humanité connaîtra jamais la moindre limite.

23625

Puisqu’il n’y a pas de progrès moral, l’histoire semble toujours traîner en longueur, comme dans un mauvais film de guerre où personne ne triompherait jamais. Il n’y a pas de progrès moral parce que, comme nous l’avait déjà dit Pascal il y a plus de trois siècles et demi de cela, la justice sans la force est impuissante. Dès lors, c’est toujours la force qui s’impose (c’est le sens du chiasme fort juste), la force qui explose, réduit tout écart au silence de la mort, force dans le silo de laquelle la morale semble bien frêle, fragile vérité malmenée et sans usage. On sait bien ce qu’il faudrait faire pour que le monde devienne meilleur, mais quand la bombe explose on n’a guère que le temps de descendre aux abris. La philosophie ne pèse pas lourd contre de l’uranium enrichi. Est-ce ainsi qu’on pourrait résumer le sens ultime de l’histoire ? Peut-être pas intégralement, non, mais comment se fait-il alors que la justice semble toujours se projeter dans un au-delà de l’histoire, quand les temps seront écoulés ou que la bombe aura explosé ? C’est bien qu’on ne croit pas en la possibilité d’un règne moral (la morale est une philosophie de la vie, non de la mort), n’est-ce pas ? Comme si, depuis l’avènement de la civilisation (avec la sédentarisation, environ une dizaine de milliers d’années avant l’ère commune), on n’avait cessé de repousser au loin, le plus loin possible, toute possibilité de paix, comme si le drame avait toujours été inscrit dans l’arrestation de l’espèce humaine. Car, loin d’être un progrès, l’histoire est un arrêt. Avant ce qu’on appelle l’histoire (avant la sédentarisation, l’État, l’écriture codifiée), la vie humaine était en marche (il y avait des familles, des sociétés, des outils, des artistes, etc.). N’est-ce pas cela notre paradoxe : l’histoire est en marche depuis que l’espèce humaine s’est arrêtée ? Littéralement, en effet, l’histoire commence quand il n’y a plus nulle part où aller, quand l’espèce humaine s’arrête, et que les traversées cessent. Depuis lors, nous sommes à la recherche désespérée de quelque chose qui remplace ce mouvement et n’avons à proposer en échange que des parodies assez maladroites dont le progrès est peut-être la plus convaincante (c’est-à-dire : la mieux faite, la moins mal réussie), mais certainement pas la plus vraie. Combien a-t-il fallu de renoncement, d’illusion, d’erreur à nos ancêtres pour cesser de se mouvoir ? — Nous en mesurons chaque jour l’énormité.

22625

Tout semble dérisoire, c’est vrai. Et alors ? Quand on pense à la mort, quand on pense à sa possibilité, c’est-à-dire quand on pense à la vie, en vérité, puisque que, pour nous qui sommes mortels, l’une ne va pas sans l’autre, alors tout semble dérisoire quand on pense à tout, quand on ne pense à rien, quand on pense à n’importe quoi. Tout semble dérisoire parce que tout est dérisoire. Tout est dérisoire parce que tout est dérisoire, c’est tautologique, oui, mais est-ce à dire que ce n’est pas vrai ? Cet « et alors ? », pour moi, ne marquait pas un refus, un rejet, mais l’acceptation tranquille de cette vérité-là, si particulière soit-elle. Tout est particulier, de toute façon. La plupart du temps, on ne le voit pas : on a tellement le nez sur la chose qu’on ne voit pas qu’elle n’est qu’une chose parmi tant d’autres et non la totalité de ce qui est, comme notre proximité à elle nous le fait accroire, et je dis bien : « notre proximité à elle » et non pas « sa proximité » (sa proximité à elle, sa proximité à nous), car ce n’est pas la chose qui est proche de nous, c’est nous qui nous collons à elle, et ne sommes pas à même de voir plus large, de percevoir l’horizon. Je ne pense pas à la phrase de Thomas Bernhard en particulier, mais c’est vrai qu’elle me traverse l’esprit, oui, encore qu’elle me semble trop restreinte, trop particulière, elle aussi, ainsi que je viens de l’indiquer. Et que tout soit dérisoire ne doit nous empêcher de rien. Enfin, « nous », dis-je, mais ce n’est pas de nous qu’il s’agit — il n’y a pas de nous, ou très peu, d’un nombre très petit, trois, quatre, dix, guère plus, au-delà, le vivant commence à se sentir à l’étroit, l’écrasement le menace, en tout cas —, c’est de moi. Selon le point de vue que l’on adopte, tout est dérisoire, selon le point de vue que l’on adopte, cela ne change rien, il faut continuer, et sans doute ce n’est qu’un seul et même point de vue, sans doute n’y en a-t-il pas d’autres. À la télévision, l’homme le plus puissant du monde dit : « I want to just say, We love you, God » et les ennemis de l’homme le plus puissant du monde aussi aiment Dieu, et tout le monde aime Dieu et, à mesure que, dans cet amour de Dieu, la possibilité d’une signification s’étiole, qui ne se sent pas tenté de baisser les yeux pour regarder ses orteils et, dans cette position quelque peu étrange, non sans être désemparé, verser des larmes, saines mais vaines ? Des larmes de santé, oui. Je ne sais pas, je ne pleure pas, enfin, je crois que je ne pleure pas, j’ai chaud. Moins aujourd’hui qu’hier, c’est vrai, mais cela ne va pas durer, il paraît. Contrairement aux amoureux de Dieu du monde entier, je me dis que, quand le monde aura fini de brûler, il ne restera plus nulle trace de nous (il n’y aura pas de sauveur ultime), et je ne parviens pas toujours à me convaincre que cette perte sera immense pour l’univers. Mais il ne faut pas que cela m’empêche d’écrire, au contraire : il y a toujours quelque chose à comprendre, toujours quelque chose à élucider, un pas de plus à faire, non vers la mort — la mort qui, nous en avons désormais la certitude, coïncide avec l’amour de Dieu — unique, Dieu existe comme le signe “=” de la mort —, mais loin d’elle, vers un optimum de vie qu’il nous faut sans relâche nous attacher à accoucher. Et, c’est vrai, que ces deux deniers jours, je me suis relâché, mais peut-il en être autrement ? Est-il possible de ne succomber jamais à l’abattement ? J’ai fermé le précédent fichier de mon journal, et j’en ai ouvert un autre, que voici, qui pourrait s’intituler : Après le solstice.

19625

En pensant au Marché de la poésie qui s’ouvre aujourd’hui non loin de chez moi, je me dis : le seul poète que j’ai envie de voir vient dîner à la maison ce soir, aucune raison, dès lors, de m’y rendre, cette année non plus. Voilà qui est heureux. Comme nous l’avions été, Nelly et moi, de constater que, pour notre mariage (le neuf juillet d’il y a quelques années), la place Saint-Sulpice, régulièrement occupée par diverses manifestations d’intérêt discutable (salon des antiquaires, marché aux esclaves, biennale de la bêtise), ce jour-là, ne l’était pas, nous laissant ainsi libres d’aller et de venir autour de la fontaine sur la place en face de la Mairie du VIe arrondissement de Paris. La vie est bien faite, n’est-ce pas ? Parfois, quand j’écris mes phrases, mais il y a longtemps que cela ne m’était plus arrivé, je me souviens de ce piètre critique qui avait trouvé certains passages de mon journal « insignifiants », je cite de mémoire, c’est le peu dont je me souviens, mais c’est déjà trop, et peut-être que ce qui m’avait choqué dans l’emploi de cet adjectif, c’est l’espèce de censure morale a priori que ce genre d’individus — des gens politisés, tu vois — exercent sur le monde social qui les entoure, et la terreur passive qui va avec : si tu ne parles de ce dont tout le monde parle, tu es d’emblée discrédité, alors fais ce qu’on te dit de faire, sinon. Mais moi, parler de ce dont tout le monde, cela ne m’intéresse pas, pour plusieurs raisons : je crois en l’originalité, peut-être moins en tant qu’état qu’en tant que recherche, et puis, ce dont tout le monde parle est effrayant. Les gens qui agitent des drapeaux me font peur, et on agite beaucoup de drapeaux en ce moment. Beaucoup trop, et de plus en plus. J’ai l’impression que ce n’est que le début, en outre, qu’on nous enjoint déjà de choisir le nôtre (on organise même des distributions), celui qu’il faudra aller agiter ensuite sur la place publique comme les bons petits imbéciles qu’on veut que nous soyons et que nous sommes, de fait, puisque nous le faisons. Alors, oui, en ce sens, l’insignifiance que me reprochait le critique aux petites idées(il se plaignait de ne pas entendre la voix qu’il voulait en lisant la Vie sociale, peuchère), je la revendique puisque la signifiance qu’on lui oppose, on la connaît, et on sait à quoi elle mène. On peut bien essayer de dire aux gens : Arrêtez, ce que vous êtes en train de faire ne conduit qu’au pire. En vérité, on sait que c’est inutile. Une grande part de la vie sociale est déterministe, une fois le processus enclenché, il est impossible de l’arrêter. La perspective de la destruction est de plus en plus manifeste, mais on continue, parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre. L’esprit qu’il faudrait avoir pour s’écarter du chemin ainsi tracé, s’il est disponible, n’est pas valorisé. Il ne paraît pas assez sérieux, assez profond, il y a des sujets dont il faut parler, c’est obligatoire, qui change de sujet est interdit d’exister. Que faire alors ? Sans doute, rien. Continuer, soi aussi, avancer sur son propre chemin. Ce n’est pas une vérité, c’est une nécessité. Hier, voyant l’affiche d’un film signé Pasolini (prénom Uberto), dans lequel Ralph Fiennes est censé jouer le rôle d’Ulysse et Juliette Binoche, celui de Pénélope, j’ai eu peur : la parodie est allée trop loin, elle s’est dépassée elle-même, et contribue à part entière à l’entreprise mondiale de destruction. Tant pis, il faut parler son patois.

18625

Le nombre d’heures durant lesquelles on porte son existence comme un fardeau, qu’en faire ? Comme on ne peut pas disparaître à temps partiel (disparaître et puis réapparaître et puis recommencer), on est bien obligé de tenir le coup. Oui, mais qu’est-ce que tenir le coup, et pour combien de temps et puis pour quoi, ensuite, pour recommencer ? Tenir pour recommencer après l’avoir tenu, cela en vaut-il le coup ? Coup à coup, peut-être,  on peut se contenter d’aller, pas trop mal, pas trop bien, non plus, non, mais cela ne fait pas une perspective, plutôt un valse hésitation (1 2 3, 1 2 3, 1 2 3, et caetera), ne crois-tu pas ? J’aimerais avoir des certitudes bien tranchées, le genre de sentiments mêlés d’opinions dont on fait les convictions qu’on va crier ensuite dans la rue en agitant un drapeau ou bien un autre (« Oui ! Oui ! Oui ! », « Non ! Non ! Non ! », ou inversement), mais je n’en ai pas la faculté, la vie est si profonde, si vaste, si complexe, impossible à cerner, comment s’en tenir à une position unique et y camper (ce que personne ne fait jamais, en vérité, mais le prétend toujours, s’illusionne, se raconte des histoires, c’est  si agréable de se mentir pour se donner le beau rôle) ? Alors on se retrouve à porter son fardeau à temps partiel, on est bien content de le déposer de temps à autre, histoire de penser, d’avoir des idées, de faire des choses, de belles choses, mais c’est si difficile aussi, de penser, d’avoir des idées, de faire des choses, de belles choses, on ne peut pas s’en dispenser de cela, aussi, dis ? Non, tout le monde le fait déjà, tu sais. Fais un effort. Aujourd’hui, je n’en ai pas la force. Mais, comme je ne peux pas disparaître à temps partiel, mon fardeau m’accable, la lassitude me gagne, je préfère ne rien faire, je préfère ne rien vouloir du tout, m’abandonner à rien, plutôt que de vouloir le néant, plutôt que de détruire. Les autres ne s’en chargent-ils pas à la perfection. De quoi ? Eh bien, de la destruction, pardi.