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Le lacet de ma chaussure s’est cassé. J’étais en train de lacer mes chaussures et j’ai senti que quelque chose venait de se rompre : c’était lui. La semaine dernière, un nœud était apparu sur le même lacet de ma chaussure, nœud que j’avais essayé de dénouer sans y parvenir. De toute façon, cela n’aurait servi à rien, me suis-je dit en y repensant tout à l’heure, à présent, il est cassé. J’ai tout de suite compris que je ne parviendrais pas à le renouer de façon convenable, c’est-à-dire : il ne servait à rien d’essayer, même si j’y parvenais, le résultat ne serait pas satisfaisant, je ne parviendrais plus à lacer de manière efficace ma chaussure. Comme j’avais vraiment envie d’aller faire ce que je m’apprêtais à aller faire, je suis allé chercher de vieux lacets, dont l’un traîne dans une boîte où traînent de vieilles chaussures et dont l’autre lace l’une de ces vieilles chaussures, j’ai enlevé les plus récents (le cassé comme le pas cassé) et j’ai mis les vieux à la place des neufs pour lacer mes chaussures. Les deux lacets ne sont pas de la même couleur, il y en a un qui je pense ne va pas tarder à casser lui aussi, mais pour aujourd’hui, c’est ce que j’ai pensé en les voyant lacés au bout de mes pieds, cela fera bien l’affaire. Pourtant, cela ne fait pas du tout l’affaire : je vois bien que ce sont de vieux lacets, cela ne pose pas de problèmes fonctionnels certes, des lacets sont des lacets, mais entre de nouveaux lacets et de vieux lacets, si l’on y réfléchit un peu, on s’aperçoit vite qu’il y a un écart infranchissable. Je suis allé courir quand même, sans savoir très bien pourquoi, pour quelles raisons je continuais de faire ce que je fais, que ce soit courir ou n’importe quoi d’autre, je l’ai fait parce qu’il faut bien faire quelque chose, j’ai parcouru la distance que j’avais prévue de parcourir, à peu près dans les délais que j’avais prévus pour le parcours, je suis rentré à la maison, j’ai fait mes exercices de gainage et mes pompes. Il n’y a rien de bien différent des autres jours, non. Et c’est avant que je me suis fait la réflexion : l’illusion aura duré trente-six jours avant de s’effondrer. J’avais vraiment considéré, et ce, à plusieurs reprises, que l’année 2025 allait être une meilleure année que l’année 2024, que quelque chose de bon allait se produire, et j’y ai vraiment cru. Cette croyance a pris fin aujourd’hui. Aujourd’hui, quand le lacet de ma chaussure gauche s’est cassé, j’ai compris que ce n’était pas simplement le lacet qui venait de se casser, mais que c’étaient toutes les illusions, et les espoirs, tout le sens de l’existence qui me restait là, entre les mains, en morceaux, sans qu’aucun nœud ne puisse refaire ce qui venait d’être défait. La question qui se pose à présent est de savoir pourquoi, dans les conditions dont je viens de parler, je continue de faire ce que j’ai pris la décision de faire, et mis en pratique dès le premier janvier de cette année, pourquoi je continue de courir, de faire attention à ce que je mange, de faire mes exercices physiques, pourquoi je continue de ne pas boire d’alcool, et caetera et caetera. Et c’est vrai, si rien n’a de sens, comme cela paraît absolument évident, s’il n’y a pas de récompense, si tout est in fine arbitraire, dépourvu de toute justice, pourquoi ne pas faire n’importe quoi, pourquoi s’efforcer de se comporter d’une manière qui ne soit pas trop indigne ? Cela n’a aucune importance. Si rien n’est vrai — que des propositions triviales ou des théories si abstraites qu’elles sont sans influence aucune sur notre vie quotidienne, et encore, l’histoire des sciences est l’histoire des erreurs auxquelles les êtres humains ont cru depuis qu’ils ont commencé à essayer de mettre en ordre leurs connaissances, depuis qu’il les ont théorisées —, s’il n’y a pas de justice, pourquoi continuer ? Pourquoi ne pas tout laisser tomber ? Pourquoi faire quelque chose de sa vie ? Cela n’a aucun intérêt, aucune importance, il n’y a aucune raison de le faire, aucune raison de ne pas le faire, c’est indifférent, insignifiant. Il n’y a pas de récompense — à la fin, tout le monde meurt —, quand on s’adresse à quelqu’un, c’est toujours dans le vide que l’on parle, personne n’écoute nos prières, personne ne nous croit, personne ne s’intéresse à nous, je sais qu’il n’y a pas de raison, mais c’est mon plaisir : j’aime bien courir, alors je vais courir. Oh, bien sûr, il y a des vieilles avec leurs bâtons de marche qui font de la marche nordique, des vieilles sur la tête de qui je casserais bien les bâtons de marche avec lesquels elles se traînent lamentablement pour une efficacité à peu près nulle, elles sont grosses et vieilles, et s’accrochent pourtant à l’existence, pourquoi ? parce qu’elles aiment ça, vivre, c’est incompréhensible, mais elles aiment ça, et moi quand je pense que je vais devenir vieux, moi aussi, vieux comme elles, j’ai envie de vomir, mais elles ne m’empêchent pas de courir et, même si j’ai envie de les tuer, je suis bien élevé, je ne passe pas à l’acte, je passe mon chemin. On fait les choses parce qu’on aime les faire, c’est tout, il y a des raisons, mais elles ne comptent pas beaucoup, j’entends les raisons a priori (le déterminisme, comme disent les sociologues), et il n’y a guère que les esthètes comme moi qui s’intéressent aux raisons a posteriori, dont ce journal est la collection vivante. Mais pourquoi est-ce que j’accorde une telle importance à ce lacet cassé ? Ce n’est pas une parabole ou une connerie du genre, non, mon lacet s’est vraiment cassé entre mes doigts, ce matin, cependant que j’étais en train de lacer mes souliers pour aller courir. Mais ce lacet n’est pas simplement ce lacet : tout est de même fabrique, tout s’entr’exprime, et ce lacet rompu est l’image de l’illusion brisée. Quand je me suis entendu dire encore une fois : « Fais quelque chose de ta vie », ce qui m’a le plus blessé, ce n’est pas qu’on puisse le penser — qu’on pense que je ne fais rien de ma vie est normal, c’est la doxa vulgaire de l’époque pour qui « faire quelque chose » signifie « gagner de l’argent » —, c’est que j’ai déjà fait ce que l’on entend par « faire quelque chose », mais ce n’est pas vrai : il n’y a pas de dignité dans le travail. On ne respecte pas les gens qui travaillent, on est jaloux des gens qui gagnent beaucoup d’argent, c’est tout. Sauf que l’argent ne change rien : à la fin, on meurt. La quête du gain est absurde. Quand je travaillais chez G., on me méprisait, on me considérait comme un moins que rien, un débile mental, un vulgaire larbin, et la supérieure hiérarchique de ma petite-amie l’encourageait à me quitter parce que, pensait-elle, et lui disait-elle, je n’étais pas du même monde qu’elle. Alors, quelle dignité peut-il bien y avoir là-dedans ? Absolument aucune. Il n’y a pas de sens, il n’y a pas justice, il n’y a pas de vérité, il n’y a pas de dignité. Il n’y a rien. Absolument rien. Ce qui me blesse le plus quand je m’entends dire : « Fais quelque chose de ta vie », ce n’est pas que telle ou telle personne me le dise, ce qui m’angoisse, c’est la possibilité qu’un jour, puisque c’est ce que tout le monde pense, puisque tout le monde me le dit, puisque tout le monde, au nom de je ne sais quelle supériorité morale, se sent autorisé à me le dire, à me juger, ce qui m’angoisse à un point inimaginable, tant que cela me tord le ventre, me retourne les entrailles, me donne envie de mourir, c’est que Daphné en vienne à son tour un jour à le penser, qu’elle pense que je ne suis qu’un bon à rien, un raté. Cette idée me terrifie parce que, alors, si cela devait se produire, la dernière illusion se briserait, et je saurais que j’aurais absolument tout raté dans ma vie, je saurais que jamais ma vie n’aurait eu le moindre sens, le moindre intérêt, le moindre gramme d’importance. Alors, c’est imbécile, je le sais, mais je me dis que Daphné est trop jeune encore pour penser ce genre de choses, qu’elle entend pourtant, puisque tout le monde autour d’elle le pense et le dit, mais les illusions ne se sont pas encore brisées pour elle, elle est trop jeune, alors je profite de ce temps de répit. Combien d’années me reste-t-il encore ? Quatre ? Trois ? Une ou deux, peut-être, mais guère plus. Ensuite, ce sera trop tard, ce sera complètement fini. L’absence de raisons sera devenue tellement manifeste que je ne pourrai plus m’illusionner. J’ai pensé à maman tout à l’heure. Je me suis dit que, si elle était encore vivante, je pourrais lui parler, mais je ne crois pas que ce soit vrai. Quand elle est morte, il y a bien des années de cela, ce qui m’a le plus peiné, c’est que nous ne nous étions jamais vraiment parlés. Pourtant, je l’aimais d’un amour absolu et inconditionnel. Mais il y a toujours autre chose à faire. On fait toujours autre chose que parler. C’est cela, qu’on appelle, je suppose, « faire quelque chose de sa vie », faire des choses qui, à l’heure de notre mort, n’auront absolument plus aucune importance. J’aurais pu continuer à me mentir (je n’aurais pas dû le faire, j’ai bien fait de ne pas le faire, mais j’aurais pu), j’aurais pu continuer de me faire accroire que, si maman était encore là, je pourrais lui parler, et qu’elle aurait les mots qu’il faut, qu’elle saurait trouver les mots justes pour me consoler, mais ce n’est pas vrai. Même si je l’aimais d’un amour absolu et inconditionnel, elle ne m’a jamais compris : tous les conseils ou les ordres qu’elle m’a donnés ne m’ont jamais conduit que dans des voies sans issue, ce n’étaient pas des chemins pour moi, je sais qu’elle m’aimait, pourtant, mais je crois qu’elle ne pouvait pas, tout simplement, à cause de son histoire familiale à elle, de son éducation, ce devait être horrible d’être la fille d’un communiste comme mon grand-père le fut, elle ne pouvait tout simplement pas me comprendre. Pourquoi m’aurait-elle compris aujourd’hui, alors ? Je ne l’en aime pas moins, ce n’est pas ce que je veux dire, c’est simplement comme cela, aussi bêtement factuel que cela. Pourquoi le cacher ? Pourquoi me mentir ? Pourquoi cacher quoi que ce soit ? Moins j’ai d’illusion et plus il me semble dépourvu de sens de cacher quoi que ce soit, à moi-même et aux autres, si étrangers me soient-ils (parce qu’ils ne me comprennent pas, parce qu’ils n’ont pas envie de me comprendre, ou pour d’autres raisons que j’ignore, n’ai pas envie de connaître ou ne parviens pas à comprendre, moi non plus). De toute façon, c’est un fait que je n’écris pour personne. Si la vie avait un sens, s’il y avait une justice (en ce monde ou en un autre, s’il y avait seulement un autre monde), s’il y avait une vérité, si la dignité était quelque chose, s’il y avait quelque part quelqu’un qui nous écoute, je pourrais croire que j’écris pour quelqu’un, quelqu’un qui croirait au même sens que moi, à la même justice que moi, aux mêmes vérités que moi, qui aurait la même conception de la dignité que moi, à qui je prêterais l’oreille quand elle aurait quelque chose à me confier, mais ce n’est pas vrai, il n’y a rien de tout cela. On peut se mentir — tout le monde, à des degrés différents, pour des raisons différentes, se ment, se ment ou ne se pose même pas la question, vit avec des œillères en attendant de mourir sans jamais penser à la mort —, on peut se raconter des histoires, croire en quelque chose ou ne croire en rien, mais cela n’a aucun sens. Je n’écris pour personne parce qu’il n’y a personne. L’univers est vide. On continue parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre, parce qu’on a été élevé comme cela, à être bien élevé, à travailler, à respecter les autres, à obéir, à se tenir tranquille, à croire en des valeurs, avec des grandes majuscules, à croire que les bons seront récompensés et les méchants punis, on a été élevé pour faire quelque chose de sa vie, se tenir tranquille, penser le moins possible, continuer. On continue parce qu’on est dressé pour continuer. Chez l’être humain, ce que Spinoza appelait le conatus — l’une des plus grandes supercheries de l’histoire de l’humanité —, et qui voudrait que chaque chose s’efforçât de persévérer dans son être, n’est jamais que le résultat d’un long apprentissage de l’obéissance, de la reproduction du même, de la répétition, de l’imitation, un long dressage (des millénaires et des millénaires) pour ne plus discerner l’illusion, pour prendre l’illusion pour la réalité, croire en la vérité, la justice, la dignité, le sens. Mais c’est faux. Il n’y a rien de tout cela. Tout est vide. Et personne ne t’écoute. Alors, pourquoi continuer ? Mais, pourquoi ne pas continuer ?

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Fatigué. Mais non parce que j’ai trop bu hier (36 sans aujourd’hui) ni quelque circonstance extérieure, mais parce que la dépense (physique et intellectuelle) fut importante. Le sentiment d’une injustice dont je serais la victime, je ne sais pas si c’est mon orgueil qui en est la cause ou une certaine interprétation de la réalité. Nuance : l’orgueil est une certaine interprétation de la réalité. En effet, mais ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire. Alors pourquoi le dis-je ? C’est vrai : si je le dis, c’est parce que, d’une manière ou d’une autre, je veux le dire. Par orgueil, je n’entends pas le bouffi, mais la façon dont les choses — les événements, les évaluations, les relations — s’organisent autour de moi, dont je ne suis pas le maître, et dont il me semble qu’elle ne correspond pas à ce qu’elle devrait être. En même temps, je ne suis pas certain de pouvoir donner plus : l’agitation ne me conviendrait pas, sans doute, je la trouve imbécile, il me semble que nous avons besoin de calme, pas léthargie, non, mais paix qu’il faut pour penser, regarder les choses, les voir comme elles sont, voir comment elles pourraient être, et caetera. Quoi qu’il en soit, cette dissection de soi ne peut pas être le tout de l’existence, sa raison dernière, son exaucement (raison — bis — pour laquelle je n’aime pas l’excès de psychologie dans lequel se complaît notre époque, la satisfaction à s’épancher, et à faire savoir qu’on s’épanche, « ma psy m’a dit », toute la littérature, la presse, la vie politique, même, ressemblant à une interminable séance de thérapie, peut-on s’étonner que des peuples pour qui la psychologie ne compte pas, parce qu’ils croient toujours en un dieu terrible, montrent plus de vitalité, fût-elle mortifère, que les autres qui n’y croient plus ?). Motif qui m’obsède : la spirale. Mais qu’en faire, au juste ? Accumuler simplement des données, des informations, cela ne voudrait pas dire grand-chose, en soi, ce pourrait être un passe-temps, en effet, mais tu le sais : je n’aime pas jouer, rien chez moi n’est divertissement, je ne m’amuse pas, ou bien je pense ou bien je ne fais rien, j’oublie tout, n’étant pas alors à ce que je fais. Dans les notes du téléphone, j’écris quelques mots. (Il faut que je revoie Vertigo.) Une spirale peut-elle se résoudre conceptuellement en une suite de cercles concentriques reliés entre eux pour former une courbe ? La spirale est-elle ce qui relie entre eux une série de cercles concentriques ou excentriques dans le passage du plan au volume et de l’instant à la durée ? Toujours le même mouvement qui ne passe jamais par les mêmes points. Idée d’un progrès sans progrès ou d’une sorte d’immobilité mobile : le plan se projetant dans le volume et l’instant dans la durée font apparaître l’absence de solution de continuité entre le plan et le volume, l’instant et la durée. Tout l’espace est contenu en un point qui se déplie infiniment. Tout le temps est concentré en un instant qui se déploie infiniment. Qu’elle se concentre ou s’excentre,  toute spirale tend vers l’infini. Il n’y a de centre ni de circonférence nulle part. Tout est cœur et marge alternativement ; — c’est le principe de la vis. Tout tourne. 

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Moro à la pulpe tigrée de jaune et de rouge. La douceur du parfum qui coule de la chair dans ma bouche ne rachète pas les péchés du monde, tant s’en faut, mais quand ses loges éclatent sous mes dents elle les rend un peu plus supportables. Lisant mal Dostoïevski, on croit pouvoir déclarer, sans autre forme de procès, que la beauté sauvera le monde, mais encore faut-il savoir où la trouver. À Rome, j’avais pris l’habitude d’acheter des oranges (tarocco) dans une supérette de la Piazza Farnese. On prend vite ses habitudes, et pas toutes des mauvaises. Fin de l’hiver, violentes éclaircies parfois le matin, éblouissements à en pleurer, la ville offrait alors, à quiconque se sentait disposé à la faire, la possibilité d’une expérience intégrale. Aujourd’hui, ce que je retiens de plus saillant, ce sont ces petits fruits : on dirait les images rémanentes des éclats du soleil sur la paupière jaune, orange, rouge, sang. Et si ces couleurs aveuglantes me fascinent tant, ce midi, celles que j’ai sous les yeux et celles qui illuminent mon souvenir, c’est qu’au-dessus de moi, le ciel est gris, quasi blanc opaque derrière lequel la tour semble de nouveau jouer à se cacher. Depuis le jardin où je vais courir, elle disparaît sous l’écran laiteux du ciel impénétrable. Parfois, tournant en rond comme je sais si bien le faire, j’ai l’impression d’avaler des gouttes de pluie, mais il ne pleut pas, c’est l’air qui est saturé d’eau à un point tel qu’un ancien physicien n’y comprendrait plus rien. Je continue de courir malgré l’atmosphère humide et froide, vite, bien, relativement, certes, mais c’est ainsi que je me sens : bien. De retour à l’appartement, je reprends : gainage encore et autres exercices. Cela fait cinq semaines exactement que je n’ai pas bu d’alcool, et si cela ne semble rien, ce n’est pas que ce ne soit rien, c’est qu’il n’y a pas de vérité spéciale à espérer d’une ascèse de ce genre — puisque tel est le mot qu’il faut employer —, du moins pas si l’on entend par « vérité » quelque chose grandiose, à l’image de la beauté dont on aimerait bien qu’elle sauvât le monde. Les vérités sont simples, ordinaires, triviales, ce qui ne signifie pas qu’elles ne soient bonnes à rien, mais qu’elles sont vitales. Elles sont là. Et tout est là ; il faut apprendre à le voir, et en faire quelque chose.

3225

Je me sens comme un animal apeuré qui n’oserait sortir la tête du coquillage où il a trouvé refuge. La conque serait mon labyrinthe, au fond duquel je me cacherais dans l’espoir que, jamais, quiconque ne parvienne à retrouver ma trace. Santarcangeli émet de telles hypothèses : le labyrinthe crétois, « en paquet de viscères », dit-il, renvoie aux entrailles de la terre, au ventre de la mère. Dans un fichier, je suis les circonvolutions de la tresse, du chignon, de la coquille, de la fourmi qui la parcourt un fil à la patte, de la spirale, de la mer, qui — peut-être — s’étendent à l’infini. Quand je sors pourtant la tête de ma cachette, à croire que nul ne puisse faire autrement (petit escargot porte sur son dos sa maisonnette, aussitôt qu’il pleut, il est tout heureux, il sort sa tête, ne faisait-elle pas, la chansonnette ?), tout se télescope sans que je n’y comprenne grand-chose, et ce n’est pas tant que rien n’ait de sens — c’est en vérité l’expérience la plus banale qui soit —, c’est que tout s’enchaîne dans une rhapsodie chaotique et que notre vie pourrait tout à fait se dissoudre intégralement dans la succession des quasi-faits, pseudo-vérités, événements approximatifs, tragédies maladroites, cataclysmes triviaux, épopées aux confins du dérisoire, tout s’outre, tout s’exagère, et pourtant (retour au point de départ), tout est parfaitement insignifiant et, partant, absolument normal. Toute étymologie est un calembour, dit cet article à la lecture duquel je consacre une partie de mon temps et qui suit la trace des coquillages dans la mythologie des anciens Grecs : il apparaît que la représentation d’Ἀφροδίτη sortant de l’écume sur sa coquille de saint Jacques, le genre de clichés que la peinture italienne a immortalisés au sommet de l’Occident triomphant, est en réalité un jeu sur les sons : en grec, « écume » se dit ἀφρός. Du sommet de l’Occident, que demeure-t-il ? Trop encore, je le crains. Sans que, toutefois, le cours de l’histoire ne s’oriente dans le sens souhaité, guère d’„Herren der Erde“ à l’horizon, pas vrai ? plutôt des bouffons mal embouchés. Les jours de vote à l’Assemblée sont pires que les autres : il y a encore plus de sirènes sur le boulevard. Et, ainsi, il est évident que, dans un excès d’inutilité, la démocratie produit sa propre agitation, son propre vacarme, comme des mouches qui, enfermées dans leur bocal, se mettraient soudain à voleter en tous sens parce que la terre tremble. En fait, ce sont elles qui se donnent l’illusion qu’on secoue le bocal : il n’y a personne dehors, tout se joue dans le volume étroit où elles se trouvent confinées et le drame qu’elles s’imaginent vivre n’a aucun intérêt.

2225

Je me dis : « La meilleure définition d’écrire que je puisse donner ? La voici : même si personne ne me lisait, j’écrirais quand même. » Ce qui n’est pas une définition du tout, puisque le definiendum ne peut pas se trouver aussi dans le definiens (si tel est le cas, la définition est circulairement vide, elle tourne en rond, ne définit rien du tout, pour définir il faut mettre d’autres mots à la place d’autres mots). Et puis, il faut en ôter le conditionnel, pour aboutir à ceci : « Même si personne ne me lit, j’écris. » Factuel, direct, sans compromission, sans apitoiement : écrire. Or, dès lors, la définition devient une sorte de profession de foi, ou plutôt une déclaration de principe, la déclaration d’indépendance. De toute façon, c’est vrai, je me sens très loin “des autres” (c’est flou, c’est vague, mais c’est aussi clair, non ?). Je survole des yeux quelques bouts de phrases qu’une personne a notées parce qu’elle les a jugées dignes d’être notées et je me sens abattu : Pourquoi écrire cela ? et aussi : Comment y trouver un quelconque intérêt ? Je ne comprends pas. Mais je me suis promis de n’être pas critique. Ce n’est pas tout à fait exact, non : je ne me suis pas promis de n’être pas critique, j’en suis venu à l’idée que la critique était devenue impossible, qu’elle n’avait plus le moindre sens, qu’elle s’était perdue quelque part en chemin et que nous n’en avions plus nul usage, parce qu’ou bien l’on écrit dans le désert ou bien écrire n’est qu’un moment fongible de l’histoire économique de nos échanges. En quelque sorte : ou bien un livre est une prophétie ou bien c’est un bien de consommation courante. Vulgaire, dispensable, périssable, périmé. Toute conversation — le cœur même de la démocratie — paraît alors fastidieuse ; on n’aboutira jamais à rien. Ce n’est pas le but : le but, c’est de vendre des tonnes de papier recyclé (ou des bouts du nuage numérique) en réalisant la plus-value la plus importante possible. Cherchant la référence d’une phrase de Nietzsche dont P. m’a parlé vendredi après-midi, je trouve : « Ich schreibe für eine Gattung Menschen, welche noch nicht vorhanden ist: für die „Herren der Erde“ » ; — je crois que ce n’est pas exactement celle dont P. m’a parlé, mais l’idée me semble convenir tout de même, qui n’est ni une phrase de notre temps ni une phrase pour notre temps. Mon sentiment est double : il me semble que c’est précisément le genre d’idées dont nous avons besoin, mais je ne sais pas qui est ce “nous”. Comment ne pas imaginer Nietzsche désespéré et exalté, menant une vie d’errance entre le sud de la France, la Suisse et l’Italie, des valises pleines de cahiers, écrivant des phrases de ce genre pour se rassurer, pour se donner un avenir qu’il n’avait pas ? Et que je le trouve beau. Mais qui sont ces „Herren der Erde“ ? Et cette espèce humaine qui n’existe pas encore ? Ce dimanche matin, faisant la grasse matinée :
Le ciel n’est pas pour nous
rare son éclat
même quand il brille
il n’y a personne dedans
cela tout le monde le voit
le ciel est vide le ciel est vide
comme le soleil est vide
ils sont bleus jaunes rouges
et ils sont noirs 
ce sont les anges calcinés
monstres avalés par les flammes 
le temps les aura mal aimés
en bas il y a le fol qui cherche domicile
l’élection 
dans le ventre femelle
et la fourrure grasse de désir
dur au mal le mal même
le fol malmène sa peine
déroule le fil
pelote pelote
semble-t-il dire
où vas-tu petite de poils pelote ?
mais de là-haut on n’entend pas bien
c’est le destin des choses froissées
brins couchés dans l’herbe
qui cherchent leur vision dans la pénombre
pourquoi fait-il si sombre ?
astre avare de ses rayons
n’aime pas le peuple d’en bas
il les regarde de loin attendant qu’ils passent
mais ils fourmillent fourmillent encore
creusent galeries profondes
s’éloignent de la surface
c’est le fol qui les guide 
et de là l’on ne dirait pas qu’il sait où il va.

1225

Questions de forme = questions de fond. Trente-deuxième jour sans boire d’alcool. Le soleil qui tape sur la vitre de la fenêtre m’empêche d’écrire. J’essaie de me réfugier derrière le rideau avant d’y renoncer. Alors, dans ce rayon du soleil, je ferme les yeux, croise la main droite sur la main gauche et de même à l’inverse, demeure immobile plusieurs minutes, sans rien faire d’autre qu’être là, dans ce rayon du soleil. Au bout d’un certain temps, j’ouvre de nouveau les yeux, écris quelques lignes, puis les ferme encore, fais craquer les articulations de mes doigts sans que la clôture de mes yeux ni le craquement de mes doigts n’aient un quelconque rapport l’un avec l’autre. Pourquoi fais-je ce rapprochement comme si je pensais que l’une et l’autre étaient liés ? J’ouvre les yeux. La sirène d’un imbécile véhicule vient de déchirer le voile souple du silence. Ensuite, c’est le moteur à explosion d’un motocyclette. Je referme les yeux. Croise les doigts. Ouvre. Par la grâce de l’éclaircie (le ciel est clair aujourd’hui, on voit loin quand Paris laisse entrevoir un semblant d’horizon, au-delà de la grue jaune au-dessus du palais italien, la coupole blanchâtre de la basilique, plus loin encore un bâtiment moderne, me semble-t-il, que je ne sais pas identifier), on voit les taches laissées par la pluie sur les vitres de la fenêtre, et les grilles grisâtres du garde-corps dessinent leurs ombres en déroutants reflets sur ces traces du temps. Cette géométrie due au hasard, cette géométrie du hasard, me réjouit : je suis comme un enfant qui ouvre des yeux émerveillés, un chat qui joue avec la poussière dans le rai de la lumière. Je pense à cette phrase que j’ai écrite il y a quelque jours dans mon cahier au bison rouge et qui disait : « Tout est de la même fabrique. » Aujourd’hui, dussé-je l’écrire comme si je ne l’avais pas déjà écrite, je dirais ainsi : « Tout est de même fabrique. » Et, quand j’y pense, je pense tout autant à son sens, sa rédaction effective et son autre rédaction possible, qu’à la façon dont elle est venue s’inscrire dans le poème dont j’essayais d’écrire quelques vers, au point non de se confondre avec lui mais de se fondre en lui, comme si elle en faisait partie d’une manière tout à fait naturelle. Question de forme = question de fond, ai-je écrit, oui. Est-ce que tout est une question de saut de ligne (dans le carnet au bison rouge, à petits carreaux, deux morceaux d’écriture distincts ne sont séparés que par l’écart de deux lignes sautées d’un coup, double de l’espace laissé entre les lignes d’un même morceau d’écriture et, ici, il n’y a presque plus de saut de ligne, depuis longtemps déjà, la séparation, ce sont les jours qui la font, tandis que, dans le livre sur les tombes auquel je travaille par ailleurs, il y a des retours à la ligne et des sauts de ligne), le nombre, l’espace laissé entre les choses, une histoire de densité ? Que conclure des ces considérations ? Je ne sais pas : rien ? Le but était-il de conclure ? Y avait-il seulement un but ? Dans le livre des labyrinthes, page 68, Paolo Santarcangeli : « Celui qui traverse le labyrinthe, doit passer par les errements et les pièges de l’obscurité, pour vaincre la mort : de même que les Hébreux firent pendant sept jours le tour des remparts de Jéricho, et de même que les Achéens assiégèrent Troie pendant sept ans. C’est constamment que les labyrinthes “classiques” — des monnaies grecques aux constructions des Indes — ont sept circonvolutions ; ce qui, évidemment, ne peut être que l’expression d’une volonté précise. Les replis des viscères et les lignes tracées sur le foie sont un miroir microcosmique du mouvement des constellations célestes. Ce mouvement cosmique fut reproduit dans la danse, transposant dans la catégorie du temps la représentation spatiale. Dans les profondeurs gît la représentation sous forme de mystère du grand ventre maternel et du labyrinthe dans lequel devra errer l’homme destiné à s’engager dans la vie. » Et moi, sage comme un numérologue sauvage à la recherche d’un chemin dans le labyrinthe de nos existences, de compter les 7 dans la date de ma naissance.

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Faits insignifiants de la lecture desquels le lecteur peu amène pourra se dispenser s’il craint, les consultant, de salir sa petite âme toute pure : ce matin, j’ai bouclé mon marathon en quatre jours (4×10,5=42) et me suis ainsi trouvé exactement à l’endroit de ma vie où je voulais être avant d’y aller, ensuite, je suis rentré à l’appartement, où j’ai fait mes exercices de gainage bras tendus et coudes pliés ainsi que trois fois dix pompes, après quoi je me suis senti extrêmement bien, et jamais le ridicule de la situation ne m’a frappé comme un coup de poignard soudain entre les omoplates parce que ce n’est pas ridicule, non, c’est la vie même. Ce faisant, toutefois, tel la vache qui philosophe, je n’ai eu de cesse de ruminer : pourquoi, d’un roman de 260 pages, vouloir en avoir fait le tour au bout de 26 ? C’est comme vouloir sortir vivant du labyrinthe après avoir tué le Minotaure sans même y être entré, ce n’est pas possible, c’est un non-sens. De fait, des diverses lectures de mon roman qui ont été rendues publiques jusqu’à présent, aucune ne voit rien. J’en parle à Nelly, évoquant un point du texte précis, qui m’interroge en retour : Mais pourquoi n’en parles-tu pas en interview ? Il faut que les gens le découvrent, lui dis-je en réponse. L’ouvrage n’est pas simplement un roman, un divertissement — de fait, c’est tout sauf un divertissement, je le sais bien —, c’est une expérience. Quand, par exemple, nous avions parlé des Habitacles avec Rodhlann au moment de leur parution, je lui avais dit que les Habitacles étaient eux-mêmes un habitacle (il l’avait déjà compris, ce n’était pas la peine que je le lui dise), mais cela signifiait qu’il n’y avait pas, d’un côté, la forme et, de l’autre, le fond, mais que tout est un, ou plutôt (puisque ce n’est pas une formule heureuse, je ne professe pas une sorte de monisme) que tout s’entr’exprime, la forme, le fond, l’infime, le profond, le microcosme, la macrocosme, le dérisoire, l’immense. On pénètre dans le labyrinthe sans savoir si l’on pourra jamais en sortir vivant, l’expérience est une épreuve — il faut faire les choses soi-même, personne ne peut vivre notre vie à notre place. Peut-être que dans cinquante ans (je n’y crois pas un seul instant, mais menons cette expérience de pensée jusqu’au bout pour les besoins de l’argumentation), peut-être que, dans cinquante ans, des spécialistes de mon œuvre s’efforceront à expliquer aux lecteurs comment il faut lire tel livre que j’ai écrit (un peu comme cette horde d’universitaires qui redoublent d’ingéniosité pour découvrir des sens cachés derrière les sens cassés dans Ulysses de Joyce), mais ce n’est pas ce que je veux (contrairement à Joyce, cet horrible cuistre, qui ne rêvait que de cela), ce n’est pas pour cela que j’écris les livres que j’écris comme je les écris : j’écris les livres que j’écris comme je les écris parce qu’il n’y a pas d’autres façons de les écrire. En eux, le sens n’est pas caché, le sens est littéral. Or, quand il concerne des êtres de fiction, ce sens littéral doit encore être interprété : dans un roman, une histoire d’amour foireuse entre un photographe parisien et une écrivaine américaine ne peut pas être lue et interprétée comme s’il s’agissait de vraies personnes, réelles, il y a encore un sens à dégager. Mais personne ne le fait, tout le monde reste au ras des pâquerettes. Au Moyen âge, on distinguait quatre niveaux herméneutiques dans l’exégèse des Écritures : PaRDeS (Peshat, Remez, Drash, Sod, les quatre rabbins de Derrida) pour littéral, allégorique, moral, anagogique. Entretemps, tout le monde a été leïlaslimanisé ; c’est terrifiant. Terrifiant, toute cette platitude. Si, au bout de quelques lignes à peine, comme on le fait sur ce site débile où une intelligence artificielle répond pour tout ce qui existe dans l’univers si c’est de droite ou si c’est de gauche, on ne peut pas te ranger dans l’une ou l’autre de ces cases, si l’on ne peut pas dire si tu es de droite ou si tu es de gauche, comme on le fait sans peine pour Éric Zemmour et Édouard Louis, il faut dire que ce n’est pas bien compliqué, ça ne vole pas très haut, tout ça, ta vie va devenir d’une extrême difficulté, ne serait-ce que pour exister, tout simplement, ce sera d’une complexité effroyable, parce que les gens veulent des réponses à leurs questions sans prendre la peine de se les poser, sans jamais les éprouver. Un peu comme si, dans le Michel, ce dialogue apocryphe où Platon met en scène Socrate aux prises avec Michel Houellebecq et Michel Onfray, au bout de quelques lignes, à peine, les interlocuteurs de l’affreux barbu s’exclamaient en chœur : « Mais putain, Socrate, tu ne peux pas répondre par oui ou par non, bordel ! » Eh, non. Peuchère.

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Très tendu, ce matin, en reportant les corrections apportées au texte, hier. (En ajoute de nouvelles chemin faisant.) Comme si je n’avais pas envie de le faire, ce travail de correction. N’ai-je pas envie de le faire ? Pourtant, ce n’est même pas une question. Je me le dis, sentant que je me cramponne à l’ordinateur : Mais, Jérôme, tu sais bien que cela fait partie de l’écriture : que t’arrive-t-il ? Façon de dire : que tu le veuilles ou non, tu n’as pas le choix, tu ne peux pas y échapper. C’est cela, la nécessité — ordinaire, banale — de la vie. Ne la confond-on pas avec le déterminisme auquel s’opposerait une illusoire liberté ? (Jeux de société.) Je n’en ai aucune idée. Ce n’est pas ce dont je voulais parler. Allé courir après, et me suis senti tellement mieux, ensuite, ayant fait encore diverses acrobaties que, si je m’étais vu en train de les faire depuis l’autre rive du boulevard, j’eusse trouvé comiques. (Image de ces bras que j’ai vus onduler, hier ou avant-hier, je ne sais plus, à travers les fenêtres qui nous séparent, de part et d’autre du boulevard, membres fantômes sans corps où les attacher et qui allaient et venaient dans l’air, j’ai cru à un signe qu’on me ferait, l’espace d’un instant, et puis, je me suis rendu à la décevante évidence : ce devait une yogie.) Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie d’écrire (en ce moment). Mais alors que suis-je en train de faire alors même où j’écris cette phrase : « Peut-être n’ai-je tout simplement pas envie d’écrire (en ce moment) » ? Non, ce doit être autre chose. Oui, mais quoi ? Pas la moindre idée. Tout ce que je puis dire : en relisant le texte que je viens de relire, je vois que je n’ai jamais écrit ainsi, et c’est ce que je recherche. Si c’est pour refaire quelque chose que j’ai déjà fait, écrire ne m’intéresse pas. On ne croit pas à la nouveauté parce qu’on a peur de la nouveauté, on s’installe dans le confort d’une petite musique, de récits convenus (sur le site d’un revendeur de livres on lit à propos de la rentrée littéraire hiver 2025 : « ces autrices et auteurs qui analysent le rôle du père », manière pudique de dire que tout le monde fait la même chose, dans la langue sans chair — c’est-à-dire : sans âme — du marchandage), et on ne sait plus comment sortir de ces conventions où l’on s’est enfermé, lesquelles conventions deviennent obscènes, à force, et nous dégoûtent de lire, nous dégoûtent des livres, de l’idée même de livre, et nous donnent envie de foutre le feu à tout cela et de regarder brûler tout cela, grand feu de joie, éternelle nouveauté de l’autodafé. Au fond de tout véritable écrivain, n’y a-t-il pas ce désir absolu, fou et destructeur, de la rédemption dernière par les flammes, le désir toujours inassouvi du grand et ultime autodafé ? L’écrivain n’est pas l’esclave qui souffle sur les braises, ni le saint qui commande la purification par le feu, non, il est le feu, il est le souffle, il est le souffle du feu. Brûle !

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Il y a longtemps que j’ai renoncé, ai-je failli écrire, pour commencer, mais je ne crois pas avoir renoncé à quoi que ce soit. Il est vrai, et pardon pour l’euphémisme, que tout n’est pas marqué chez moi du saut de la réussite, mais je ne suis pas si défaitiste que je peux en donner l’impression. Ce que l’on ne comprend pas toujours : la part de fiction que comporte ce journal où je deviens un personnage, qui joue à s’ausculter, lance des imprécations dans le désert de la modernité, part de fiction qui ne veut pas dire défaut de vérité, je ne dis jamais que la vérité, mais art, pour ainsi dire. Le goût que m’ont laissé les mots médiocres qu’un type a consacrés à ce que j’écris, l’autre jour, des mots où transpiraient le ressentiment et le populisme, ce goût n’a pas été effacé par celui que les éloges plus récentes ont laissé, mais il y a longtemps que. Non, je plaisante. Ce que l’on ne comprend pas toujours, non plus : le comique, with my tongue in my cheek. Crayon en main, j’ai relu le deuxième chapitre d’un texte qui n’a pas de titre, ou alors seulement un mauvais, catalogue des tombes, car s’il est bien question de tombes dans le texte, ce n’est pas un catalogue, ni raisonné ni quoi que ce soit. Je relis peut-être moins en réalité que je ne couds les pièces du texte ensemble pour qu’elles tiennent. En tout cas, c’est ce que je me dis que je vais faire avant d’écrire, mais les pièces du texte tiennent déjà ensemble, toutes seules, en quelque sorte, je n’ai qu’à surpiquer ici ou là, sans rapiécer, non, simplement en suivant le tombé du tissu, le drapé de l’étoffe. J’ai un sentiment désagréable parce que je me demande ce qu’on pourrait bien penser de ce texte (j’envisage même de faire lire ces deux chapitres d’un tout non encore achevé pour avoir un avis) alors que je sais que c’est inutile. En discutant avec Nelly, je me suis souvenu de ce passage où, dans Au-delà du style, Morton Feldman s’en prend à ses auditeurs (en vérité, ce n’est pas à cet auditoire-là qu’il s’en prend, dans mon souvenir, du moins, mais à l’auditoire en général, celui qu’il a et celui qu’il n’a pas) et leur reproche d’écouter sa musique avec leurs oreilles à eux et non pas avec ses oreilles à lui. Et, effectivement, tout le problème est là : les gens n’écoutent pas, ne regardent pas, ne lisent pas avec les yeux et les oreilles des autres, mais avec leurs yeux et leurs oreilles à eux et, ainsi ne sortent jamais de leur tête, s’y tiennent toujours confortables et tranquilles. Mais à quoi bon écouter, regarder, lire, si c’est pour ne rien entendre, ne rien voir, ne rien comprendre ? Le livre de Dionigi Albera sur Lampedusa, par exemple, a complètement transformé ma façon de concevoir cet espace-là, espace dont, je m’en suis aperçu, je ne savais rien et auquel, donc, je ne pouvais rien comprendre. Et la vérité est que nous ne comprenons rien, il nous faut faire des efforts considérables pour parvenir à comprendre quelque chose parce qu’il faut faire des efforts considérables pour parvenir à s’étranger, reconnaître qu’on ne comprenait strictement rien et dépasser cette incompréhension pour tâcher de comprendre. Avec Albera, l’histoire permet de comprendre cet île comme rivage partagé et non comme espace exclusif. Par extension, il me semble qu’on peut donner à partagé, le sens non de « à tous », mais « à personne », et en ce sens réellement ouvert : seul ce qui n’est à personne est susceptible de s’ouvrir à tous. Cela, avant de lire le livre d’Albera, je ne l’avais pas compris. Et, dès lors, c’est toute la question des migrants et des migrations humaines à l’époque qui est la nôtre qui se voit éclairée d’un jour nouveau et, avec elle, la position mondiale de la Méditerranée. 

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Ma hantise, c’était qu’on entende le bruit des sirènes sur le boulevard pendant que je serais en train de parler dans mon téléphone pour l’entretien radiophonique. Mais les planètes, ou plutôt : les cadavres, les cadavres se sont alignés, donc, et il n’y a pas eu de drame, c’est-à-dire : point d’interférence tendant à nuire, sinon à la clarté du propos, du moins à la clairaudience dudit. Pourtant, les interférences, comme il en est question dans la Vie sociale et dans la vie en général (Est-ce que votre prochain roman s’appellera la Vie en général, Jérôme Orsoni ? Le journaliste ne m’a pas posé la question, mais la réponse est la même : Non, je ne crois pas.), il en a été question, mais je ne rêvais pas d’une illustration sonore trop envahissante, non. De quoi est-ce que je rêvais ? De rien. Je ne rêve de rien, en ce moment, ou alors je ne m’en souviens pas (il me semble que je répète toujours la même chose). Le dernier rêve dont je me souviens, c’est durant la nuit du 26 au 27 décembre 2024, à Vaison-la-Romaine, que je l’ai fait. J’avais noté ici que je l’avais noté sur l’application pour le noter, de retour à Paris, dans le carnet où il a sa place, et c’est ce que j’ai fait, mais depuis rien : pas de souvenir de rêve. Dommage. Au moment même où j’écris ces lignes, les excités du sifflet en uniforme de guidon passent à vive allure en bas de chez moi. La vie serait-elle bien faite, après tout ? Non, puisqu’ils passent quand même en bas de chez moi, mais pas trop mal, allez, cela, je veux bien te l’accorder. Où vont-ils ? Je ne me suis jamais posé vraiment la question, je crois que je m’en moque éperdument. Au diable, peut-être. Ce matin, modifiant mon itinéraire de course pour aller tourner dans le parc Montsouris, mes dix virgule cinq kilomètres furent un long et pénible calvaire : il pleuvait, il y avait du vent, il faisait froid, j’avais les pieds trempés et le corps de sueur, et je me suis exclamé un nombre non négligeable de fois à mon intention : « La con de ta mère la pute, ah ! », preuve que, vraiment, je n’étais pas le plus heureux des hommes. Et, ce malheur, dérisoire, au regard du mal universel qui accable mes pauvres semblables, qui plus est, je me l’infligeais à moi-même. Pourtant, j’ai connu une sorte d’épiphanie — provisoire —, je ne sais plus si c’était la première ou la deuxième fois que je gravissais la côte qui monte vers le boulevard Jourdan, en tout cas, pas la troisième, la troisième, je ne pensais qu’à arrêter de courir, et pourtant, il me restait encore quatre kilomètres et quelques à parcourir avant de rentrer enfin chez moi faire mes exercices de gainage, j’ai pensé, qu’est-ce que j’ai pensé, déjà ? ah oui, j’ai pensé : j’aime le monde, et si j’avais su m’exprimer comme un ancien philosophe, j’eusse dit quelque chose comme : j’aime le cosmos, φιλέω τὸν κόσμον, mais je ne suis qu’un pauvre écrivain français, aussi me suis-je contenté de le dire dans ma langue morte, et, encore une fois, noter dans l’application pour le noter dans le carnet où elle est destinée, une fois rentré à la maison. C’est après l’épiphanie que les choses se sont gâtées, et peut-être, en effet, venais-je d’atteindre sans possibilité de poursuivre l’ascension le sommet du haut duquel je ne pouvais donc plus que décliner, le sommet de la côte du parc Montsouris coïncidant sous la pluie avec le sommet de ma pensée métaphysique, je crois que c’était lors de la deuxième ascension, et j’ai continué de me traîner lamentablement parce qu’il fallait que j’aille au bout, au bout de la course, au bout de moi-même, au bout de n’importe quoi. Car, lentement, on monte du ridicule au sublime ; mais, bien plus vite, en effet, on en descend.