21425

Dans la boutique de Santa Maria Novella, il y avait un livre intitulé Firenze com’è qui montrait Florence vide (je suppose que les photographies de la ville ont été prises au moment du confinement) et l’idée que la vraie ville (la ville « comme elle est ») est une ville vide m’a paru fausse. Évidemment, il y a peut-être une sorte de juste milieu à trouver entre le désert de la ville vide quand elle est confinée et la Via dei Calzaiuoli un lundi de Pâques, littéralement saturée de gens qui vont et viennent sans discontinuer (attendant quelques minutes Nelly et Daphné au milieu de ce flux et reflux interminable, j’ai eu peur de me faire piétiner, je me sentais crispé, la mâchoire serrée, la tête rentrée dans les épaules, attendant que le mal me soit fait) pour trouver la ville vraie, mais est-ce qu’elle existe seulement ? Je n’en suis pas certain. Qu’est-ce, d’ailleurs, que « le vrai x » ? Par cette expression, on entend moins, je crois, la chose vraie en tant que telle que l’idée que l’on se fait de la chose, « le vrai x » signifie ainsi « le x en tant qu’il est moral, en tant qu’il correspond au point de vue moral que je porte sur la chose dont il s’agit ». Pendant que j’étais là, en cette fin d’après-midi, Via dei Calzaiuoli, l’idée d’être ici, je veux dire : l’idée d’être à Florence, l’idée d’être à Florence m’a terrifié, et je crois que c’est ce que je cherche à dire depuis nous sommes arrivés, sans parvenir à trouver la formule juste,  je crois, l’idée d’être à Florence me terrifie, mais non pour moi-même, qui ne suis qu’un touriste de passage, l’un de ces horribles privilégiés qui pollue sans vergogne, mais pour les gens qui vivent à Florence, dans ce flux et ce reflux interminable de corps qui vont et viennent, sorte de mise à plat démocratique de la tour de Babel (la passeggiata di Babele, per così dire), je me suis senti comme Firenze même, sa personnification, et j’ai senti son martyre : le martyre de sainte Florence piétinée par les touristes du monde entier. Mais non un martyre comme celui de san Lorenzo, sur la fresque de Bronzino dans l’église du même nom, où tout n’est que jouissance, contorsions pornographiques, saint Laurent semblant installé sur son gril comme une diva de l’amour fou sur son sofa. Apothéose du kitsch, la mauvaise manière confine au sublime dans sa frénésie. C’est toujours un peu la même question du point de vue : du dedans ou du dehors, avec les sens (les oreilles, les yeux) sentir les choses ? Touriste au milieu de la rue où se déverse les vacances de l’humanité, je n’ai aucun plaisir et je me demande comment on peut se trouver là, au milieu de ce qu’il faut bien appeler la haine de l’univers, haine de la paix, haine de la beauté, haine de la pensée, haine de la sensation, — tout s’anesthésie ici où tout hurle sans arrêt. Non, un martyre austère, dur comme la pierre dure sur les pieds de laquelle l’humanité vient se fracasser.

20425

Il faut faire ce qu’on peut. Qui n’est presque rien. Le nier, ce serait mentir, et ajouter de la laideur à la laideur du monde. Ce que je m’interdis. Quelques instants, je m’assois sur une chaise devant la limonaia du jardin de Boboli où je contemple une certaine absence. Un peu plus loin, sous un arbre, je regarderai discrètement un homme assis comme moi, en train de lire un livre, indifférent à la pluie. Pas un Italien, un Anglais, dirais-je, sans que j’aie la moindre preuve de ce que j’avance, autre que mes observations. Apparition quasi mystique dans un univers de bruit et d’insignifiance. Une heure ou deux, heureusement, à la terrasse d’un restaurant qui propose pas moins de quatre menus touristiques (je m’étais promis de ne jamais entrer dans un établissement de ce genre, mais c’est le genre de promesses qui ne sont bonnes que pour n’être pas tenues, et nous avons bien déjeuné, de choses simples), Piazza Santa Felicita, le vacarme pascal s’estompe, non qu’il se soit tu, mais je ne m’en préoccupe plus. Daphné joue avec un enfant un peu plus jeune et vient nous demander des mots pour communiquer avec lui. Pensant à P. qui a écrit à ce sujet, je lui envoie la photographie que j’ai prise de la Deposizione de Pontormo quatre jours auparavant. En ce matin du jeudi saint, un homme étant occupé à fleurir la chapelle, les grilles étaient ouvertes, la lumière allumée, contrairement aux banals jours ouvrés où il faut payer pour voir, et nous avions pu admirer non seulement l’art, mais la vie qui l’entoure, les gestes de disposer les choses pour que les choses soient plus belles encore. J’allais dire : « L’art n’est pas fait pour, et caetera », mais il n’est plus que pour, il me faut donc dire : L’art ne devrait pas être fait pour être vu, mais pour être vécu, ne devrait pas être fait pour être admiré, mais pour célébrer la vie, en faire partie. Nous ne comprenons pas l’art si nous l’abordons de notre seul point de vue, comme un élément de la culture au sens que les politiques de gauche ont donné à ce mot et qui en font quelque chose qui décore, qui vient se surajouter à la vie, la rendre jolie, délasser les masses laborieuses de leur fatigue, et enrichir les riches, ce qui est absurde et aboutit aux formes dégradées (vendeuses) que nous connaissons aujourd’hui : l’art démocratique finit par obéir à la loi du nombre qui régit le fonctionnement de la démocratie (« C’est la majorité qui a raison »), loi qui, appliquée à l’art, le vulgarise, le rend odieux (« L’art, c’est ce qui se vend le plus »). On comprend le malheur qui est le nôtre quand on compare ce que les puissants de la Renaissance ont légué à l’humanité (Boboli) et ce que les puissants de notre temps lui lègueront (Starlink). L’étoile de nos illusions brille au firmament, vrai dieu de notre temps. Peut-être que je raconte n’importe quoi. Est-ce que je raconte n’importe quoi ? Je ne crois pas que je raconte n’importe quoi. Il pleuvait encore sur Boboli, mais aujourd’hui, c’était une bruine, pas le déluge du matin du jeudi saint, et nous avons pu déambuler dans ses allées, rehaussées de cette humidité printanière, gravir ses côtes qui semblent interminables comme si elles allaient nous conduire au sommet de la terre, là où on peut toucher le ciel. C’est si bas, c’est vrai, mais le ciel est déjà là. On le sent dans l’air, qu’embaument les fleurs d’oranger détrempées. C’est pour Élonore de Tolède, épouse de Cosme Ier, que les jardins de Boboli furent tout d’abord conçus. Alors, nageant dans le bleu océan du portrait d’elle que Bronzino a peint, je me perds sur la moue que dessinent ses lèvres rêveuses, son regard fatigué, presque endormi, et les bagues aux doigts de ce geste si caractéristique de la manière du peintre. Nulle force dans ses yeux las : je l’imagine allant avec sa cour, lentement, dans les allées du jardin, sans jamais parvenir vraiment à se désennuyer.

19425

Heureusement pour le salut du voyageur malade de culture, la chapelle Niccolini de l’église Santa Croce n’est pas accessible au public. Pas de risque ainsi de succomber aux douleurs de la beauté. De la beauté, il y en a, c’est vrai, mais la vérité m’oblige à dire qu’elle est cachée et que le syndrome de Stendhal ne touche probablement plus personne, sauf qui, bien sûr, donnant d’avance son consentement, s’en rend victime volontairement. Chez Stendhal, soutiennent quelque spécialistes ne trouvant pas trace du phénomène dans son journal, il n’est que de papier. D’autres symptômes touchent désormais le voyageur, qui n’ont rien à voir avec la beauté même, mais tout avec ce derrière quoi elle se cache. Les joues rouges de Daphné, ses maux de tête que le vacarme ambiant cause, la sensation de vertige qui me gagne, moi aussi, l’impression que le sol tremble sous mes pieds (qui sait si ce n’est vrai, tant de pieds le battent), ce désir de massacre que seul l’excès de culture évoqué à l’instant permet de dominer, tels sont les symptômes d’un autre syndrome qui s’empare du voyageur. Comment se déprendre de cette impression que ce monde n’est plus pour nous, qu’il a été vendu à d’autres que nous, qui n’avons à offrir que notre bonne volonté, notre sens esthétique et notre amour. Qu’est-ce tout cela peut bien valoir ? Me consolent des bleus au fond des portraits de Bronzino, le collier de Lucrezia Panciatichi (« sans fine amour dure », dit-il dans son parfait fritalien), les doigts des personnages (le majeur l’annulaire collés, l’index et l’auriculaire, dé), la beauté noble, froide comme ses yeux diamants de Maria de’ Medici, le rire joufflu du petit Giovanni, qui porte autour de son cou un collier où pendent des coraux et tient dans sa main un chardonneret moins superstitieux qui annonce le bon chrétien. Tout est hautain, supérieur. Les gestes des mains ne font pas signe (comme l’ange qui d’un doigt montre le vide dans la tombe et de l’autre le dieu monté dans le ciel chez Fra’ Angelico), ce sont des allusions, des chiffres, des codes, ils ne s’adressent pas à l’univers, mais à qui peut les comprendre, c’est-à-dire : qui en est. C’est le doigt sur le livre d’heures de la pieuse Lucrezia, le doigt qui marque la page du livre (carnet ?) dans la main de son mari, l’humaniste Bartolomeo. La culture n’est déjà plus celle du livre seul, mais des livres. Quelques années plus tôt, la belle-fille d’Andrea del Sarto montrait déjà du doigt deux sonnets de Pétrarque. Et un plus tôt encore, Botticelli, peignant saint Augustin à son bureau, dans un geste rare (du moins dans le stock de mes modestes connaissances pittoresques), Boticelli a placé sous les yeux du spectateur les feuilles froissées, ainsi qu’une plume ou deux, des brouillons de l’écrivain. Le livre ne descend pas tant du ciel qu’il ne tombe par terre, s’humanise, tient entre nos mains où c’est à nous seuls de le lire, nous qui nous sentons si seuls, désormais.

18425

Ce matin (aucune idée pourquoi, peut-être parce que j’ai mal dormi cette nuit), je me suis souvenu que le père de J., après qu’elle m’eût quitté, me voyant très malheureux, m’avait dit qu’il ne fallait pas se rendre malade pour une fille, la sienne, donc, et que cela m’avait choqué, mais que, manque de confiance en moi, je n’avais pas su lui dire en quoi. Car, en vérité, pour quoi, sinon l’amour, souffre-t-on, c’est-à-dire : vit-on ? Peindre des machins, c’est important, c’est vrai, je ne dis pas le contraire, mais enfin, aimer, c’est autre chose : aimer, c’est la chose en soi. Tout le reste à côté, c’est un peu de vent qui souffle, clapotis, et caetera, mais ce n’est pas si profond qu’on s’y perd. Penser à J. après bien des années ne m’a pas ému outre mesure, parce que c’est passé depuis longtemps, mais je me souviens que son départ, et toutes ses absences auparavant, m’avaient rendu très malheureux : avec elle, je m’étais imaginé une vie que sa fuite rendait caduque, feuille qui tombe et puis pourrit. C’est la vie. Est-ce la vie ? Évidemment que c’est la vie. Qu’y a-t-il d’autre en vie ? Si je n’avais pas su quoi répondre à son père le jour où, c’est que son père m’impressionnait beaucoup, mais il avait tort, impressionnant ou pas, et cela, je le savais déjà, mais je n’osais pas le dire. Comment eussé-je pu oser d’ailleurs ? L’amant abandonné n’a aucun pouvoir, aucune force, pourtant, il a toute la puissance du monde (il contient en lui toute la puissance du monde), mais il ne le sait pas, il ne le sait plus : l’amour parti lui a ôté la possibilité d’accéder à cette connaissance, comme à toute connaissance, ne lui restent plus que les paroles de l’autre, des autres, les dites et les non dites, qui l’emportent, de çà, de là, pareil à la, et caetera, alors il écoute des gens qui parlent, mais ne disent rien, ne lui disent rien, comment le pourraient-ils ? ils parlent d’un objet qu’ils ne connaissent pas, qu’il est le seul à avoir connu et que nul ne connaîtra jamais, un objet unique, d’une singularité telle qu’un rien le brise, l’objet unique de l’amour, qui n’existe que pour autant que cet amour existe, ils parlent d’un objet que nul ne peut connaître que lui, et cette connaissance, le parti de l’objet l’en a privé, elle est là, encore un peu, peut-être, mais elle ne signifie plus rien, n’a plus aucun sens, plus aucun objet, tout ce qu’elle peut faire, c’est se faire science de l’absence, mais qu’est-ce que cela, et à quoi cela sert-il ? Par chance, si chaque amour est unique, les amours ne le sont pas, pas plus qu’elles ne sont une, toutes diffèrent. Ensuite, comme il n’était pas vraiment question d’amour à San Marco (en tout cas, pas d’un amour de ce genre-là), je n’ai plus pensé à cela. En fin de journée, je suis allé me promener lungarno, et puis, passant par le Giardino delle rose, je suis monté jusqu’à San Miniato. Sur les escaliers, un guitariste jouait une version instrumentale de la version de Jeff Buckley de Hallelujah de Leonard Cohen, et cette histoire de version de version m’a paru un peu trop, comme si le XXe siècle devait s’éterniser sans cesse, mais les gens assis sur les marches entre les corps desquels je dus me frayer un chemin ne semblaient pas partager mon avis, qui applaudirent. Et cela m’a paru assez triste, non que je n’aie pas l’habitude que les gens ne partagent pas mes opinions, tant s’en faut, mais faut-il vraiment que l’humanité ait si peu de goût ? La réponse pourra sembler déplaisante, elle n’en sera pas moins vraie : oui, il le faut (Es muß sein ! dirait Milan van Beethoven en son bizarre patois). À un moment, dans ce fleuve de touristes qu’est Florence, j’ai eu l’impression de faire mes devoirs. Je m’en suis ouvert à Nelly : C’est comme si je venais moins ici par plaisir que par devoir, parce que cela fait partie de l’idée que je me fais de la culture, culture que j’ai reçue de mes parents, et que je veux transmettre à mon tour à Daphné, et si c’est assez triste de penser cela, c’est ainsi. À San Marco, il est vrai, il n’y a pas grand monde (et pourtant, c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau, si ce n’est au monde, du moins dans la ville), mais lungarno, la seule langue que je n’ai pas entendue parler, c’est celle que j’avais envie d’entendre, la seule que j’avais besoin d’entendre, — la langue du coin. Comment parler si tout le monde emporte son patois avec soi et se retrouve à échanger le même pidgin dépourvu de toute foi ?

17425

Pluie sur Boboli. Une ville peut-elle être plus belle sous la pluie que non ? Ou est-ce encore une histoire de revenant ? La première fois que nous sommes venus à Florence, Nelly et moi, nous fuyions une horrible pension dans la campagne toscane (près de San Gimignano). Nous avions trouvé un hôtel, l’été, comme par miracle, à qui il restait une petite chambre au confort minimal, mais d’où, par une volée de marches, on pouvait accéder à une terrasse avec vue sur le Duomo. Il faisait très chaud. Je me souviens que les rues déversaient d’interminables processions de touristes sur les monuments de la ville. Et que c’était comme une forme de religiosité, qui s’exprimait là, mais qui n’exprimait rien, une consomption de soi : une fois la chose accomplie, il n’en resterait plus rien. Des années plus tard, cette consomption de soi n’aura fait que se marquer davantage : ce qu’il y a d’universel dans l’humanité, ce sont avant tout des actes dépourvus de signification en soi que l’on exécute par un mimétisme qui se mesure à l’échelle du monde entier. Qui peut réellement se dire : « Je sais ce que je fais » ? Voire : « Je fais ce que je fais ». En observant le parallélisme des colonnes à l’entrée de la chambre de Tabitha qu’a peinte Masolino dans la chapelle Brancacci à Santa Maria del Carmine (je l’ai noté de façon détaillée dans le carnet que j’ai commencé pour le voyage), je fais ce que je fais (j’en prends conscience un peu plus tard, je crois, notant, précisément, dans le carnet, ce que j’ai vu). Et peut-être que Masolino est un moins bon peintre que Masaccio, peut-être que tout ce que nous apprend l’histoire de l’art est vrai, mais ce n’est pas ce qu’il se produit quand on voit les choses, j’allais dire : en vrai, ou en acte, ou in situ, là, l’espace n’est pas simplement quelque notion abstraite dont on nous dit que la représentation se construit de telle et telle manière, c’est quelque chose qui apparaît, qui naît littéralement sous nos yeux (avant ce n’était pas là, maintenant c’est) et ce phénomène, si peu original qu’il soit, en 600 ans, en effet, il aura eu le temps de se produire quelques fois, n’en demeure pas moins génial en soi (« étonnant », dirais-je si ce mot n’avait pas acquis un sens affreusement banal, qui veut dire quelque chose comme le sens propre du miracle). Regardant depuis l’intérieur du Palazzo Pitti des trombes d’eau déferler sur les jardins de Boboli et puis, de l’autre côté, au-delà du Duomo, Fiesole dans les nuages, il devait rester des questions encore sans réponses (j’imagine), mais je pouvais toucher quelque chose du doigt (ne serait-ce qu’une métaphore).

16425

À Florence. Le plus intéressant (?), aujourd’hui, ce n’est pas dans ce journal-ci que je l’écrirai. Mais c’est un choix. Encore que, je me le demande, disant ce que je viens de dire et ne sachant pas encore ce que je vais écrire, est-ce que je ne préjuge pas de ce qui va suivre ? Il est vrai que, du point de vue de l’autochtone, il y a toujours trop de touristes (pour ma part, je ne tolérerais que Stendhal), mais pour le touriste, en vacances, le touriste, c’est toujours l’autre, en sorte que l’on ne sait jamais très bien dans quelle catégorie se placer. Peut-être — et c’est pour moi que je parle, évidemment —, voudrait-on n’être d’aucune, mais quand on cherche ses mots, met des langues à la place des autres, se confondant dès lors, on a beau avoir l’air du coin (origines ethniques obligent), on ne trompe personne. Ce qui m’a plu le plus, aujourd’hui, ce ne sont pas les monuments, c’est de retrouver des lieux, des quartiers, où nous avons vécu (même quelques jours, à peine). Ce qui m’a le plus plu, en somme, ce n’est pas de venir, c’est de revenir. Et, passant au marché Sant’Ambrogio, je me suis souvenu que c’est là qu’xxxxx xxx m’avait contacté pour traduire les prétentieuses, vaines et puantes conversations de l’imposteur xxxxxxx xxxxxxxxx avec ce foutriquet de xxxxx xxxxxx, traduction qui m’avait fait tant de mal et perdre tant de temps in fine (à Combray, ce n’était toujours pas fini, pire, en un sens, cela ne faisait que commencer). Je pense que ma “carrière” de traducteur s’est arrêtée à ce moment-là, ou plutôt : à cause de ces gens-là. Et peut-être que cela ne recouvre aucune réalité, mais quelle différence ? Ce qui compte, en l’occurrence, ce n’est pas un supposé réel indépendant de moi (en quoi un réel indépendant de mes sentiments pourrait-il avoir une quelconque importance quant à ce que je ressens ?), c’est la façon dont je perçois, conçois, reçois les choses. Ainsi, revenir ici, n’est-ce pas simplement revenir ici, c’est aussi conjurer. J’ai beau savoir que la ville en tant que telle n’y est pour rien, qu’elle ne fut qu’un théâtre de fortune (rien ne s’est joué ici, c’est simplement par hasard que l’information m’est parvenue ici, d’où ce que je viens d’évoquer finirait par découler, mais Florence est étrangère à cette sorte d’intrigue), il y a un mauvais sort. Est-ce de ce mauvais sort qu’est venu le malaise que j’ai ressenti en arrivant à Florence, tout à l’heure, en début d’après-midi, sans même parler des turbulences dans l’avion ? Bien qu’il n’y ait aucune preuve matérielle de ce que j’avance, puis-je le nier ?

15425

En partant du principe — lequel ne va pas de soi, mais est une sorte de pétition — que l’on peut encore résister (en un sens non physique, mais moral), résister consiste à ne pas désespérer tant la réalité se présente et s’affirme, précisément, comme désespérante. Réalité sociale, certes, au sens le plus large du mot, mais y en a-t-il une autre désormais que l’être humain s’est répandu partout à la surface de la terre (et s’étend déjà au-delà) ? Non que la réalité, comme le supposèrent jadis et gravement quelques post-kantiens, soit une sorte de non-moi en face du moi, les deux se posant en s’opposant et se déterminant réciproquement en de multiples synthèses, non, à vrai dire, dans un monde social de part en part, la distinction entre le moi et le non-moi est devenue presque impossible à faire, et ce n’est pas là le moindre des problèmes qui se posent à qui entend ne pas désespérer de tout, à commencer par soi-même. La réalité n’est plus ce roc dur contre lequel la bêche de Wittgenstein finissait par se recourber, choc qui signifiait au jardinier que son travail d’explication venait de parvenir à son terme ; la réalité est molle, nous colle à la peau, passe en dessous et, à chacun de nos gestes, c’est elle que nous transpirons, ou bien c’est le sac plastique que la mer rejette et qui, venant s’échouer sur le rivage, alors que nous émergeons de notre méditerranéenne plongée, nous dégouline sur la tête. Océan de plastique qui tourne tout en ridicule. C’est répugnant, c’est vrai, « mais que peut-on y faire ? », nous entendons-nous répondre sur le ton de l’impuissance complice. Rien, à l’évidence. Tout dans le monde social ne concourt-il pas, en effet, à ce désemparement ? Ne sommes-nous pas acculés à des choix toujours plus regrettables (que nous ne pourrons que regretter) ? Ou, pour le dire en des termes peut-être un peu grossiers : Qui peut bien avoir envie de choisir entre le fascisme et le gauchisme ? Des options simplistes dans un champ harmonique étriqué, voilà à quoi se voit réduite la courbe mélodique de notre existence. Adieu vastes steppes, forêts immenses où l’esprit se déploie comme sans limites, l’industrie n’a que faire de vos cosmogonies, elles veut des résultats, — que nous sommes. Et l’élite de la Nation roule à cent à l’heure sur les boulevards de son narco-État. Comment résister alors ? Je l’ignore ; le peut-on seulement ?

14425

« Ce n’est quand même pas très intéressant, tout ça », me suis-je entendu me dire à moi-même. Et circonscrire ce que recouvre exactement l’expression « tout ça » serait si long qu’il vaut mieux laisser le vague régner en maître. Vague à l’âme, pourrait-on dire, mais je préférerais qu’elle fût au féminin, plutôt que du vague à l’âme, la vague à l’âme, où l’on aurait tout loisir de s’imaginer une mer déchaînée, ou le flux et le reflux incessant des flots sur le rivage, les marées. Ce matin, sans raison apparente, je me suis senti très triste, au bord des larmes. J’avais envie de quelque chose qui m’excite, me stimule, quelque chose de plus, quelque chose de neuf, mais rien ne semblait me convenir, je cherchais un objet qui n’existe pas, parce qu’il ne peut pas exister, je cherchais dans le stock existant des choses qui peuplent l’univers quelque chose de tellement singulier qu’il n’y a que moi qui puisse l’inventer. Aussi, les objets vers lesquels je tournais tour à tour mon désir le décevaient-ils tous, n’étaient pas à sa hauteur, parce que seul quelque chose que je trouverai moi serait de nature à le combler. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre cela. En vérité, c’est à présent seulement (près de dix heures plus tard) qu’il me semble que je le comprends. J’allais dire : « On ne peut rien attendre du monde, du dehors, des autres », mais ce n’est pas exact, et il est inutile d’exagérer, il suffit de dire : « On ne peut pas tout attendre du monde, du dehors, des autres », c’est moins ambitieux,  certes, moins grand, dira-t-on, et c’est peut-être tant mieux que ce ne le soit pas, que ce soit même un peu décevant. Je crois que la morale de l’histoire, ce qu’on peut appeler aussi « la vérité », si nous nous trouvions en sa présence, nous paraîtrait sans doute bien décevante. Et peut-être, avons-nous déjà été, et plusieurs fois au cours de l’histoire, qui plus est, en présence de son fin mot, de sa morale, de la vérité, mais cela, nous l’avons trouvé si décevant que nous nous sommes dits : « Mais ce n’est pas possible, ce ne peut être simplement ça »(un peu comme le « tout ça » de tout à l’heure). Et alors nous avons entrepris de trouver en réponse à cette insatisfaction des choses plus grandes, de plus en plus en grandes, et dont la grandeur croissante n’aura jamais eu pour effet que de nous rendre plus insatisfaits encore. Peut-être même que, au soir de leur vie, les êtres humains qui, ayant été en présence de la morale de l’histoire, de la vérité, s’étaient refusés à croire que ce n’était que ça et avaient donc poursuivi plus avant leur quête de grandeur, se rendant compte qu’elle ne signifie rien, que la vérité, la morale de l’histoire était chose beaucoup simple, regrettent cette simplicité, déplorent leur ambition, leur grandiloquence, et se lamentent sur la perte du temps passé, mais c’est trop tard, bien évidemment, n’y ayant pas cru eux-mêmes, qui pourrait les croire, à présent, s’ils entreprenaient de révéler le secret, la vérité, le fin mot de l’histoire, ne les accuserait-on pas de mentir, de décourager les rêves de grandeur de la jeunesse ? Ah, les vieux. Mais je ne sais pas, quoi qu’il en soit, j’ai le sentiment que cela ne changerait rien pour moi : il faut que je fasse les choses par moi-même. Ce que je cherche — la forme, la signification —, il n’y a que moi qui puisse le trouver. 

13425

Il eût été étonnant que l’état du monde se fût amélioré du jour au lendemain. On se demande bien comment un tel événement eût pu avoir lieu, c’est-à-dire : par quel enchantement ? Mais que l’état du monde soit au mieux aussi déplorable que la veille a de quoi accabler même le plus vaillant des optimistes. Ce que je ne suis pas. Ni pessimiste. Jouer la valeur bonheur à la hausse ou la baisse, comme toutes les valeurs, d’ailleurs, me semble indigne. On aimerait ne pas parier sur le temps, le laisser faire son œuvre, mais peut-être est-ce parce qu’on en connaît l’inéluctable fin qu’on se complaît à miser ce que l’on n’a pas. Il n’y guère qu’une remise à zéro qui serait salutaire — recommencer l’histoire —, mais comme elle est impossible — l’histoire est ce qui ne recommence pas —, qui la caresse en esprit s’abandonne à de douces mais vaines rêveries. Je ne sais pas pourquoi, mais je songe au passage que j’ai effacé avant d’écrire ce que je suis en train d’écrire, passage où il était question d’une « poésie chiante » par opposition à une « poésie non chiante », l’auteur de ces remarques lumineuses semblait être en train de dénoncer une situation condamnable propre à la France, selon lui (il ne disait toutefois pas où les choses se passaient différemment, peut-être ne le savait-il pas), laquelle France, dans une sorte d’ archaïque réflexe de classe (bourgeoise, assurément, ce n’était pas dit, mais on pouvait le supposer sans trop se creuser la cervelle), se rendrait coupable d’encourager la « poésie chiante », « obscure », les trucs bien écrits, quoi (il m’arrive, en marge de ce journal, de noter le nom des personnes dont je parle sans les nommer, mais en ce qui la concerne, cette personne, je ne le ferai pas : je tiens à l’oublier), et cependant que j’étais en train d’écrire ce que j’étais en train d’écrire, une interrogation m’a paralysé : Qu’est-ce que j’en ai à faire, me suis-je dit, moi, de la poésie ? De la poésie, j’entends, ou de n’importe quoi en tant que catégorie préformée dans laquelle il faut faire entrer des choses ou d’autres. Caressant comme je viens de le faire à l’instant le rêve illusoire d’une remise à zéro, c’est peut-être moins après l’histoire en tant que telle que j’en ai qu’après cette façon qu’on a de la faire, de donner forme à la réalité, de forcer les choses à entrer dans des catégories préformées dont, en vérité, on se moque éperdument (et si non, on le devrait), mais par la force desquelles on en vient à penser non pas tant à l’expérience en tant qu’expérience (et à la vivre, surtout) qu’à la place que telle ou telle expérience peut bien occuper sur l’étagère où sont rangées nos conceptions du monde. On comprend aisément que, dans le but d’obtenir une subvention, d’attirer l’attention, d’exister socialement, il soit plus facile de se déclarer « poète performeuse », ou je ne sais quoi d’autre, que de prétendre s’interroger sur le sens de l’expérience, c’est-à-dire de l’existence, d’autant qu’une telle attitude, à n’en pas douter, classe qui s’en rend coupable dans la catégorie définitive du « chiant », mais peut-être n’est-ce pas très intéressant. Ce n’est pas en tant qu’elles sont des catégories que je me sens mal à l’aise avec les catégories (il faut mettre de l’ordre dans ses pensées), c’est dans la mesure où elles anticipent sur l’expérience et, ce faisant, nous interdisent d’en faire : nous ne faisons pas une expérience, nous rangeons ce qu’il nous arrive dans des catégories a priori (au sens kantien d’antérieur à l’expérience). Ainsi, l’expérience ne se produit-elle jamais (c’est tout le problème de l’empirisme : pour la pensée en tant que système, il n’y a pas d’expérience, il n’y a que des expériences possibles), la pensée se contentant de reproduire un schème qui lui est antérieur. Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle, in fine, l’état du monde semble se dégrader : s’il y a des expériences, mais personne pour les faire, comment peut-on espérer s’améliorer ?

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Que des imbéciles président aux destinées de la planète et que l’activité principale du reste de la population mondiale consiste à commenter sans une lueur de réflexion sensée leur geste catastrophique semble une hypothèse eschatologique grossière que, par sa désastreuse course, pourtant, la réalité confirme chaque jour. On devrait être dégoûté par avance à l’idée de réussir tant réussir se confond avec échouer, mais comme on ne sait pas quoi faire d’autre — n’ayant rien appris que cela, comment pourrait-on imaginer d’éventuels possibles ? —, que recommencer ce qui, déjà, n’a pas marché les fois d’avant, on continue non sans une affligeante allégresse. Le sourire fluorescent de l’homme le plus puissant du monde brille, en effet, par l’image du crétinisme qu’il offre, resplendissant de bonheur. Et on en trouvera encore pour se demander : « Mais, bon sang, comment se fait-il que nous soyons à ce point aveugles ? » Plus on accumule les milliards, — plus on possède, et moins on a d’esprit. Sans doute est-ce la loi ultime de la croissance humaine : nous sommes tous emportés dans un sens dont nous n’avons que faire. Ou, du moins, car je ne veux préjuger en rien des états d’âme de mes contemporains (les pauvres), dont moi, je n’ai que faire. Comme je n’ai que faire des outrances des unes et des autres, de leurs vocabulaires guerriers, de leurs gesticulations mortifères, ni de leurs crasses éructations, lesquels n’ont qu’un seul effet : m’empêcher de respirer en paix. De la paix, il y en avait, ce matin, quand je suis sorti me promener, me contentant du rien qu’il suffit pour exister : un peu de soleil, le calme du cimetière, l’esprit comme le pied, l’un ne va pas sans l’autre, alertes. P. venait de m’écrire pour me dire qu’il avait pris la route de l’Ombrie, sur les pas de saint François. Cette perspective, tranchant par son déconcertant naturel (venant de lui, ce choix ne me surprit pas le moins du monde), me réjouit par le congé qu’elle donnait à la bêtise de nos princes et directeurs de conscience, — définitif. J’ai continué de marcher, il y avait quelque chose de léger dans l’air. Peut-être étaient-ce les derniers rayons de soleil avant la pluie. Je ne sais pas. Je ne l’attendais pas, la pluie, mais il serait faux de dire que, tombant, elle me déplût. Je l’accueillis, et ce fut tout. Bientôt Florence.