Comment savoir si nous fûmes, ici, là, nous-mêmes ? La mémoire pouvant nous faire défaut, voire nous tromper, les témoignages se falsifiant et leur sens s’altérant avec les ans, il n’y a guère que des traces, parfois des plus vulgaires, abandonnées par le hasard dans nos poches ou nos tiroirs, qui soient en mesure de nous assurer que, peut-être, nous avons été, ici, là. Et nous-mêmes ? À la recherche de ces photographies que, depuis ce matin que j’ai pensé à elles, des photographies de la Sainte-Victoire dans les nuages et de jeux d’ombre et de lumière entre les feuilles et un mur de l’atelier des Lauves, je cherche, j’ai entrepris de ranger cette commode où, depuis trois ans bientôt que nous sommes revenus vivre à Paris, s’entassent papiers, documents, souvenirs, choses cassées, et, si je n’ai pas trouvé là ce que je cherchais, parce que ces photographies instantanées n’y sont pas, mais où sont-elles ? j’entends : ailleurs que dans ma mémoire, je ne le sais pas, j’ai retrouvé ce sachet de sucre, emporté avec moi, je suppose, après avoir bu le café dans lequel je ne le verse pas, parce que je le bois noir, et de préférence serré, il y a plusieurs années de cela, et sur un côté duquel on peut lire « Bar Anna Paestum » et de l’autre voir le plongeur du coin plonger, comme il le fait depuis plus de deux mille ans, à présent, on ne sait où, suspendu dans sa chute. J’ai été ému par cette trouvaille insignifiante, pas autant, sans doute, que par les nombreux dessins de Daphné que j’ai conservés en bon archiviste de nos vies, mais tout de même assez pour que je prenne en photographie ce sachet de sucre, le recto et le verso, non pas tant afin de m’assurer d’en conserver une trace fiable que pour la beauté pure et simple de cette chose banale, certes, mais qu’une décision proleptique, le glissé de la chose dans la poche et son oubli au fond d’un tiroir anticipant sur sa découverte, la joie qu’elle procurera, et les souvenirs qu’elle éveillera, aura sauvé de la destruction à laquelle sa fonction véritable (sucrer quelque breuvage) la destinait. L’étrange, disons-le ainsi, faute de mieux, l’étrange dans tout cela, c’est que, dans ce texte qui n’a pas de nom et que j’écris par touches lentes, ignorant dans quel sens il s’oriente, et en vue du prolongement duquel j’ai songé aux photographies que je ne trouve pas depuis ce matin, mettant l’appartement sens dessus dessous pour ne pas mettre la main dessus, je cherche justement à articuler, à sauter de l’une à l’autre faudrait-il dire plutôt, Naples et la Provence, le Vésuve et la Montagne Sainte-Victoire, la plongée et l’ascension, et que c’est lors de ce voyage à Naples, voyage qui, à l’exception de notre visite à Paestum, précisément, m’avait paru parfaitement détestable, que j’ai glissé ce sachet de sucre dans ma poche au fond du tiroir de laquelle je l’ai retrouvé cet après-midi alors que je cherchais les photographies cézanniennes, Cézanne dont il n’est pas encore question dans le texte en question, mais l’angoissant voyage à Naples, oui. L’étrange, c’est que cela — ce que je suis en train de décrire —, passant pour insignifiant, serait un excellent moyen, le moyen que je n’ai pas trouvé jusqu’à présent, de passer du Vésuve à la Montagne Sainte-Victoire, d’un endroit à un autre du texte dont l’écriture est en cours, moyen que j’ai cherché sans le trouver et que, en ne trouvant pas ce que je cherchais, aujourd’hui, j’ai trouvé.
Les malheurs auxquels l’écrivain est confronté semblent se multiplier à l’infini. Au milieu desquels, en vérité, l’acte d’écrire proprement dit émerge comme un plaisir des plus rares, quand même il relèverait de l’épreuve, comme ce fut le cas hier, ainsi que je l’ai raconté. Écrire, ai-je toujours pensé, je crois, est autotélique : il suffit d’écrire. Et c’est si vrai. Et c’est si faux. Ce matin, j’ai eu beau ne passer que quelques minutes dans la librairie où je m’étais résigné à me rendre pour faire enfin l’acquisition — tardive — des Matinées à Florence de John Ruskin, c’en fut presque trop, déjà. Pendant ce court laps de temps, deux personnes sont venues faire leurs achats : un héritier (« Vous m’avez confondu avec mon père ! », a-t-il dit en éclatant de rire au librairie auteur de la méprise) venu acheter le Demorand (« Mes patients n’arrêtent pas de m’en parler… ») et une dame d’un certain âge (l’âge de l’auteur, sans doute), en quête du Cohn-Bendit (« On n’en a plus », lui répondit laconiquement le libraire). Pauvre de moi. Mais ce n’est pas tout. Cette après-midi, j’ai entrepris d’imprimer le manuscrit des cent-trois premières pages de mon roman, Loin de Thèbes (ce sont les seules que j’ai écrites jusqu’à présent). Et ce fut un si long chemin de croix que, non sans avoir distribué une bonne demi-douzaine de coups de pied à l’imprimante anchropophage, j’ai fini par traverser la rue et aller chez Copytop Montparnasse (Paris XVe) où quelqu’un de fort aimable a fait diligence contre la modique somme de 52,16 euros. Que j’ai réglée sans sourciller (« Excusez-moi mais, par curiosité, en recto-verso, c’est le même tarif ? »). Est-ce le prix à payer pour écrire ? En vérité, il est à la fois plus faible et infiniment plus élevé. Le simple fait d’“y croire”, à l’âge avancé qui est désormais le mien, et malgré l’évidence de l’échec, relevant au mieux de la pathologie mentale. Mais, après tout, personne ne me demandant rien, je n’ai aucun titre de me plaindre : tout ce qui m’arrive, je l’ai voulu et, si je ne l’ai pas voulu effectivement, l’ayant eu, je suis toujours à temps d’arrêter. Pourquoi est-ce que je continue, alors ? À vrai dire, cette question, si l’imprimante ne m’avait pas fait défaut, refusant d’obéir, imprimant à moitié, avalant du papier et mon temps, je crois que je ne me la serais pas posée, pas aujourd’hui, en tout cas. C’est la machine qui la cause, cette peine. Et il n’est pas tout à fait faux de dire que la machine, censée nous faciliter la vie, semble entraver toujours plus nos desseins, se mettre en travers de notre chemin, nous empêcher de faire ce que nous avons le désir de faire, nous humiliant, ou nous renvoyant à la nullité absolue de notre condition. En lisant, dans la notice que Victor del Litto consacra à Rome, Naples et Florence de Stendhal, dans son édition du texte à la Pléiade, qu’en 1817, date de la première édition de l’ouvrage, la gloire littéraire consistait à faire imprimer à compte d’auteur 500 exemplaires d’un ouvrage, et de parvenir tout de même à dégager un petit bénéfice, je n’ai pu m’empêcher de pousser un soupir de dépit. Deux cents ans plus tard, l’écart qui nous sépare de cette époque semble plus grand encore que celui qui nous sépare de la Préhistoire, comme si l’inflation, même en matière littéraire, croissait exponentielle. Pourtant, nul magnat de la Bourse ne règne sur le commerce de la librairie, jouant tantôt à la baisse, tantôt à la hausse, comme ceux qui brassent les milliards de dollars. C’est simplement ainsi que va la marche du monde : à sa perte. À sa perte, vraiment ? J’exagère : il y en a toujours qui gagnent, et le seul reproche que j’ai à adresser à ce monde, n’est-ce pas que ce ne soit pas moi ? Je ne sais pas. Je suis sans doute trop sévère avec moi-même. J’ai perdu tellement de temps cette après-midi que je n’ai plus d’énergie pour rien, et certainement pas pour m’accabler, tout juste pour me faire plaindre. Mais il n’y a personne. Alors, je me tais.
Écrit le chapitre 19 de Loin de Thèbes. Le chapitre 1.2.19, pour être tout à fait exact, lequel clôture donc le livre un. Si, du moins, dans « 1.2.19 », « 1 » signifie « livre un », « 2 », « partie deux », et « 19 », « chapitre 19 ». Mais je n’aime pas trop les mots « livre », « partie », « chapitre », non que l’organisation me dérange, la structure, pour employer cette expression passablement passée de mode, mais les mots ne me semblent pas adhérer à la chose. Ce n’est pas tant une question d’organisation, de structure, qu’une question de rythme. Dans le 1 de 1.2.19 (premier rang), le 1 et le 2 (deuxième rang de 1.2.19) obéissent au même rythme et les dix-neuf chapitres (rang 3), aussi, logiquement. Mais cela ne signifie pas que le rythme va être le même dans tout l’ouvrage, que dans 2 (de rang 1), il y aura deux rangs 2 et dix-neuf rangs 3, et que ces rangs 2 et 3 seront à leur tour semblables aux rangs 2 et 3 de 1 (rang 1). Cela peut sembler du verbiage, mais pas du tout. C’est tout sauf du verbiage. C’est une question d’économie d’ensemble et de détails, d’où mon inconfort à nommer ces rangs des « livres », « parties », « chapitres », ce n’est tout simplement pas de cela qu’il s’agit, même si le mot de « rang » a un sens trop logico-déductif à mon goût. Enfin, « à mon goût », non, le côté logico-déductif serait au contraire tout à fait à mon goût, mais il n’a pas grand-chose à voir avec ce dont parle le livre. D’ailleurs de quoi parle le livre ? Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx. Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. Xxxx xxxxxxx xxxxx : xxxxxxxxx.Xxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxx xx xxxxx xxx xx xxxxxxxx xxxxxx. 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Enfin, pour en venir à bout, non. Pour faire ce que j’avais l’idée de faire. Je le répète : j’ai l’idée de trois chapitres que j’ai écrits ces derniers jours depuis dix mois que j’ai laissé le texte, et ce que j’ai écrit ressemble à l’idée que je m’en faisais il y a dix mois environ. Mais il n’y avait plus l’élan quasi automatique qui m’avait poussé à écrire. Hier, en m’endormant (plusieurs jours d’une sorte de migraine ophtalmique de suite), je me suis fait un récit de l’écriture du chapitre, disposant certaines phrases à l’intention de mon moi futur à sa table d’écriture (j’avais noté la première sur un bout de papier que j’avais laissé sur mon bureau), et ce matin, je me suis mis au travail. Mais il y avait du bruit sur le boulevard (le boulevard est définitivement une structure urbaine policière, l’affirmation du pouvoir de l’État policier dans l’espace public de la ville), et cela me dérangeait pour écrire, et puis, Nelly est revenue, ce qui m’a dérangé aussi, j’ai perdu mon sang-froid, mais je me suis remis à écrire avec une forte détermination qui n’avait rien d’un plaisir, qui était au contraire la réaction de mon organisme à la résistance de l’univers. On ne se représente pas ainsi l’écriture, je crois, d’habitude, on s’imagine quelque chose d’éthéré, mais c’est extrêmement dur, bien souvent, taper à l’ordinateur n’apporte qu’une satisfaction très pauvre, il faut s’abstraire de cette machinerie imbécile pour se concentrer exclusivement sur le texte, le sens, l’écriture, surmonter la matérialité de l’écriture pour parvenir au sens. Et, en même temps, cette matérialité fait partie de l’écriture. On ne peut donc pas la mépriser, comme si l’écriture était quelque chose d’abstrait, de sans chair, le livre fini donne cette impression, c’est vrai, les pages se ressemblent toutes, l’objet est formaté, obéit à certaines exigences de mise en forme, de commercialisation, etc., quand on lit une livre (ou une page sur internet), on ne voit que le résultat, on se dit : que ce soit un être humain qui l’ait écrit ou une intelligence artificielle, cela m’est bien égal du moment que j’en ai pour mon argent, on émet un jugement à l’emporte-pièce (comme si quelqu’un en secret sommait de s’exprimer, alors qu’il faudrait apprendre à se taire), mais il n’y a pas deux pages qui ressemblent dans un livre, dans un texte, même si l’écriture semble la même (c’est son style, pense-t-on, quand on ne fait que lire), tout est toujours différent, l’investissement, l’effort, la douleur de l’activité, laquelle ne peut pas être évacuée (pour que tout soit doux, gentil, inclusif, mais quelle bêtise), mais doit être intégrée, digérée, acceptée, pour aboutir à quelque chose de plus fort, de plus important que la douleur de l’activité physique d’écrire, l’écriture, le texte, le livre, la signification. C’était très douloureux, ce matin, mais quand je suis parvenu au bout, j’ai ressenti une grande force, comme si j’avais vaincu tous les obstacles du monde dans lequel je vis, tout ce qui empêche de penser, d’écrire, d’aller au bout de soi-même, plus loin que soi-même : les distractions, la machine, la bêtise, la vulgarité, le vacarme, l’indifférence, l’incompréhension, la laideur, et j’en oublie dans cette litanie, — je me suis senti plus fort que tout cela, et c’était un sentiment d’une puissance étrange, quasi irréel, étranger à ce monde. Mais pourquoi écrire, sinon ?
Qu’on puisse ne pas vouloir vivre dans le monde tel qu’il se dessine et qu’on puisse encore vouloir vivre, tout simplement, n’est pas le moindre des paradoxes auquel se trouver confronté. Et cette expression — « le monde tel qu’il se dessine » — n’est pas une formule pour résumer la somme des angoisses que l’on peut bien ressentir devant les évolutions prétendument nécessaires et inévitables de la vie sociale ou de la vie en général (l’intelligence artificielle, le surtourisme, l’uberisation de l’économie, l’effondrement de la biodiversité, le devenir synthétique de la nature, la moïsation de la politique, le catastrophisme climatique, et j’en passe), c’est la forme même que prend notre vie, laquelle forme n’est pas tant prise (comme s’il y avait une sorte de volonté fatale et impersonnelle à l’œuvre, étrange résurgence d’un design surhumain), que forcée : je n’ai pas demandé ce monde et, pourtant, c’est ce monde qui advient, et dans lequel il me faut vivre. Car, cela va de soi (mais peut-être faut-il le souligner pour éviter tout malentendu), dans ce monde, et je ne reprends pas ici la liste dressée rapidement ci-dessus, dans ce monde, il n’y a pas de place pour la démocratie, parce que toute pensée humaine en aura été savamment expulsée. Que ce qui faisait jadis la dignité de l’homme, la pensée (cf. Pascal), ne soit plus considéré que comme une tâche fastidieuse parmi d’autres, tâche qu’on peut efficacement déléguer à une machine parce qu’elle est censée être plus intelligente que nous (mais qui « nous » ?), ce n’est pas un simple progrès technique, comme ont pu sembler l’être les usines à slips ou à n’importe quoi, c’est le renoncement pur et simple à l’existence, à tout destin. Et il n’est pas fortuit que, dans les pays occidentaux, pareils phénomènes s’accompagnent de la volonté d’inscrire la mort dans la Loi, comme si les peuples, pressentant leur fin approcher, préféraient l’anticiper, prendre des dispositions relatives à celle-ci, plutôt que d’en être les passives victimes. Car, derechef, on se demande quel peut bien être l’avenir d’un peuple qui se préoccupe principalement de ne pas se reproduire, de prévoir le temps futur de son inactivité, et de se disposer non pas tant à mourir qu’à être mis à mort sans douleur. Pour un tel peuple, dans un tel monde, on comprend que sous-traiter la pensée soit une aubaine qui dégage un surplus bienvenu de temps libre, toute contrainte étant conçue comme une entrave à la jouissance, c’est-à-dire à la liberté. À commencer par celle-ci, la malédiction de l’espèce par excellence : l’enfantement. La liberté se confondant avec la satisfaction immédiate d’un besoin plus ou moins primaire, satisfaction que procure le fait de pouvoir cliquer sur un écran afin de se faire livrer indifféremment un repas, de la drogue ou un plan cul, à la fin prochaine de l’histoire, et définitive, celle-là, l’accomplissement du désir coïncidera avec la disparition de qui désire. La vérité est que, quiconque veut vivre malgré tout ce qui est à vous dégoûter de vouloir, ne peut s’empêcher d’avoir hâte qu’elle advienne, cette nouvelle fin de l’histoire, pour passer enfin à autre chose. Mais elle tarde à venir et il lui faut souffrir le spectacle affligeant d’une civilisation qui s’enfonce chaque jour un peu plus avant dans la plus crasse des bêtises. Comme si, tous les moyens nous étant offerts du paradis sur terre, nous nous complaisions à en faire un enfer, ou plutôt un cirque des moins réjouissants, des plus sinistres, bien au contraire. On voudrait s’enthousiasmer, mais pour quoi ? Il faudrait pour ce faire s’amputer des meilleures parts de son intelligence et de sa culture pour se livrer pieds et poings liés aux délires pressants du fanatisme. Faire comme tout le monde, soit. Mais à quoi bon vivrait-on, dès lors ? Je ne vais tout de même pas me salir pour n’importe quoi, pour n’importe qui, pour les masses sèches comme les terres stériles. Tout y transpire l’uniformité, l’ennui. Et le mâle dominant du nouvel Occident est un pauvre type ventripotent qui, affalé sur un banc, regarde de ses yeux tout ronds le temps s’écouler qui le sépare de sa fin prochaine. Massacre ou lassitude, il ne sait. Et qu’importe ? Tout est indifférent. Dans le manuscrit de son Histoire de la peinture en Italie, à la date du 25 juillet 1815, accablé par la nullité de la Restauration (« le parti de l’éteignoir », comme il l’appelait), Stendhal dessina un éteignoir au beau milieu de cette phrase : « Tout ce qui se fera désormais en France devrait porter cette épigraphe [ici le dessin et dessous :] à l’éteignoir ». C’est qu’il avait cru voir les Lumières (et les suivre), lui. Mais moi ?
Écrit le chapitre 18 de loin de Thèbes. Et je crois mieux comprendre à présent ce qui devait me poser problème quand j’ai laissé ce texte. Il y a, par exemple, ce jeu entre Orsini et Orsoni qui a dû me sembler une forme de répétition de la Vie sociale, mais cela peut se comprendre, et se reprendre, se corriger sans peine, ce n’était peut-être qu’un moyen d’avancer dans l’écriture qu’il n’est pas nécessaire de conserver jusqu’au bout (l’échelle que l’on repousse derrière soi). Ce n’est pas un élément important du texte. L’est plus sans doute la solitude, mais — si le projet qui est le mien est le bon et si je parviens à le mener à bien — c’est une trajectoire autre que suit loin de Thèbes, inverse, dans une certaine mesure, à celle de la Vie sociale, qui ne part pas des mêmes présupposés et ne cherche pas à parvenir aux mêmes conclusions. Aujourd’hui, j’ai hésité avant d’écrire ce nouveau chapitre. Si le 17 est venu tout seul, pour ainsi dire, vendredi soir, ce n’est pas le cas de celui-ci (ni du 19 dont j’ai déjà l’idée nette depuis des mois que j’ai laissé l’écriture du roman). Et alors, il y a de la place pour cet horrible doute, qui n’est pas sans fondement (je pense aux difficultés que j’ai eues à publier la Vie sociale et à son absence totale de succès), mais ce n’est pas la question. Quelle est la question ? Ce n’est pas une question, c’est un problème qui m’est posé. Quel est le problème, alors ? Eh bien, celui que je viens d’évoquer et ce qu’il implique : comment trouver la force de faire les choses qu’il faut faire quand il est fort probable qu’elles demeurent tout à fait sans effets ? Comment trouver les ressources d’écrire quand ce qui attend ce qui sera écrit, c’est l’indifférence la plus parfaite ? Cette pensée me préoccupe pendant un certain temps. Temps pendant lequel je n’écris pas (et ma vie me semble dépourvue cependant de tout intérêt). Et puis, sans que je ne comprenne très bien pourquoi, je parviens enfin à surmonter cet obstacle (l’à quoi bon ? dont j’ai déjà parlé). Mais avec ce journal, n’est-ce pas le même problème qui se pose ? Eh bien, si étrange que cela puisse me paraître, non : ce journal, je l’écris, c’est tout, et ne me demande pas comment ni pourquoi il se fait que, je ne le sais pas (il est à lui-même sa propre fin, peut-être, qui se confond avec ma vie même). Parallèlement, je me rends bien compte de l’importance d’écrire un texte comme loin de Thèbes. Écrire oriente mes pensées : ce matin, j’avais de toutes autres idées en tête, j’étais — pour ainsi dire — à des années-lumière de là où je me suis trouvé après avoir écrit le chapitre 18. Et non seulement c’est très bien (cela me fait du bien), mais il me semble surtout que c’est nécessaire, il me semble que c’est le seul moyen d’échapper et à la folie et à l’insignifiance. Critiquer (au sens de faire la critique, la satire de l’époque) peut permettre d’échapper à l’insignifiance, mais cela ne permet pas d’échapper à la folie, au contraire, on s’y enfonce tout entier. Faire autre chose (et par « autre chose », j’entends : « ne pas écrire ») permet d’échapper à la folie (« Que m’importe l’époque ? Je vis ma vie, j’aime la vie », se dit-on), mais ne permet pas d’échapper à l’insignifiance (quel sens peut-elle bien avoir la vie de ces millions de personnes qui pensent sincèrement que la vie commence avec elles et s’achève avec elles ?). Cette double libération (de la folie et de l’insignifiance), j’y pense un certain temps en regardant les traces sur la fenêtre de la pièce où je me suis assis pour écrire (il faudra que je fasse les vitres), et me dis qu’elle m’est une grande joie.
Ceci n’a rien à voir avec cela, ai-je commencé par me dire. Mais est-ce bien vrai ? Hier, j’ai continué loin de Thèbes, que je n’avais plus ouvert depuis dix mois, je crois. J’avais eu l’impression de récrire d’une certaine façon la Vie sociale, et cela m’avait empêché d’aller plus avant dans l’écriture, — je n’avais pas envie de faire la même chose, de refaire le même livre. Mais le livre en tant que projet restait tout de même présent, quelque part, non pas dans un coin de ma tête, mais dans un coin de l’univers, en attente, peut-être, d’être écrit. Hier au soir, j’ai feuilleté à l’envers mon carnet au bison rouge pour y trouver les notes que j’avais prises au sujet des chapitres que j’avais prévu d’écrire dans un futur indéterminé, et j’ai lu ceci : « ———————————————————————————————————————— 1, 2, 1, 2, 3, 4 1, 2 1, 2, 3, 4 / Chapitre 17. 1 2 1 2 3 4 / ———————————————————————————————————————— » et la seule lecture de ces notes passablement laconiques m’a suffi pour écrire le chapitre 17 que j’avais prévu d’écrire, il y a des mois de cela. Ce matin, j’ai encore modifié le chapitre, relisant ce que j’avais écrit la veille, ajoutant du texte, la routine, quoi. Voilà pour ceci. Cela, c’est ceci : le monde d’après ressemble tellement au monde d’avant que je me demande comment on peut avoir envie d’y adhérer, d’y prendre part, de s’y intéresser. Non loin de chez moi, et un peu plus loin, des gens se réunissent au nom de prétendues idées politiques qui, en réalité, n’ont aucune positivité, mais ne sont fondées que sur la haine de l’autre (de n’importe quel autre, c’est important, chacun, en vérité, a son autre, ce n’est pas son altérité qui le définit, mais que chacun puisse le désigner comme son autre, alors qu’en réalité, l’altérité réelle est infime, même si c’est peut-être ce qui est le plus intéressant), la fabrication d’un ennemi et la mise en récit de cette lutte ainsi élaborée dans le but de remporter les prochaines élections. C’est d’une nullité innommable, mais il semble qu’elle satisfasse encore une majorité de la population, et c’est quelque chose que je ne comprends pas. Comment peut-on accepter de vivre dans un monde tel que celui-ci où, chaque jour, l’espace (au double sens littéral et métaphorique, littéral : l’espace matériel du vide entre les bâtiments, et métaphorique : l’espace public), chaque jour, l’espace est un peu plus privatisé, un monde où l’espace laissé libre à la déambulation, à l’errance, à la pensée est toujours plus restreint ? L’espace entre les choses, l’espace public, l’espace commun, l’espace libre, un peu comme le Champ de Mars, le monument de la Révolution dont Michelet parle au début de son Histoire, ce ne devrait être ni la terrasse estivale ni la tribune politique, mais le vide, le désert, l’esplanade sans limites, l’interminable planéité. La ville devrait être comme une immense page blanche, et non pas le toujours plus plein vers les marges toujours plus étroites duquel plein est repoussé quiconque aspire à vivre, à aller, à penser ses propres pensées. Ceci n’a rien à voir avec cela, ai-je tout d’abord pensé, mais ce n’est peut-être pas tout à fait vrai. Loin de Thèbes est une traversée du vide. Je viens de m’en rendre compte. Enfin, « je viens de m’en rendre compte », non, ce n’est pas cela, je m’en déjà étais rendu compte, je ne suis pas tout à fait idiot, mais je ne m’étais pas rendu compte de la façon dont cette traversée du vide s’accroche avec le monde tel qu’il est, pour ainsi dire. Loin de Thèbes n’est pas un roman en prise avec le réel, en phase avec l’actualité, comme les romans doivent être pour qu’ils se vendent, loin de là, mais il s’offre comme un long détour qui est aussi un geste : libérer l’espace, libérer l’expérience, libérer la vie pour d’autres vies possibles, et d’autres vies meilleures si possible.
Je sens le bouc. (Je me le dis depuis hier au soir : comme dans un tableau de Goya). Il fait chaud. Le matin, ça va encore, mais l’après-midi, ce sont des hordes de gens qui se déversent dans les rues de Paris. Les terrasses brûlent de ces aisselles cramoisies qui suintent la bière et les quais de Seine parodient les plages de la trop lointaine mer. Partout c’est la guerre, mais pas ici ; ici, on s’amuse, c’est un ordre, Paris est une fête. Si c’est cela, une ville-monde (urbs orbem ?), l’image que la ville donne du monde est terrifiante. Mais le monde, n’est-il pas terrifiant ? Comment la ville ne le serait-elle pas aussi ? C’est le spectacle d’une fête qu’on n’aurait pas envie de fêter, ou qu’on fêterait par devoir, plutôt. Il faut se divertir. N’est-ce pas angoissant ? Je ne sais pas. Je ne suis pas le cœur de cible d’investigations de ce genre. Je suis réfractaire à tout, enfin, il me semble. Quand la vie prend cette forme, c’est une sorte de réaction instinctive chez moi, je songe à quelque lointain ailleurs, peu ou pas habité. Pas nécessairement une île déserte (l’érémitisme, ce n’est pas mon truc — mon Dieu, quelle phrase), non, un petit village de pêcheurs, quelque part au bout de la terre, ferait tout mon bonheur. Il y a quelques années, nous allions dans la maison du grand-père de Nelly, à Kerascoët, et c’était un autre monde qui s’offrait là à nous : la lumière de la mer et le silence de la nuit absolue. Aujourd’hui que cette petite maison de pêcheur n’est plus (elle existe toujours, mais quelqu’un l’a vendue), je songe qu’il serait bon d’avoir une maison, là-bas, comme une sorte de refuge, loin, mais pas trop loin (après, c’est l’Amérique). Amour armorique et sabbat de l’univers.
« Si tu réveilles un matin (c’est une façon de parler), et que tu t’aperçois que tu détestes ce que tu es devenu, à qui faut-il que tu t’en prennes ? À toi ou aux autres, fussent-ils la terre entière ? Les autres, que tu ne voulais pas être, mais que tu es devenue. » Le pire, ce n’est pas d’être à la périphérie du monde, c’est de n’en avoir pas conscience. Car, c’est beau, la province (souvenirs de Dordogne), mais ce n’est pas le centre du monde, loin de là, et, de là, on n’agit pas sur le monde. On y demeure étranger. Ce qui n’est pas haïssable, je crois même que c’est tout l’inverse, mais c’est faire vœu de faiblesse, s’exposer à la destruction. Mais je n’ai pas envie de me lancer dans des développements d’une ampleur comparable à ce que j’ai écrit hier. Ce journal, je l’écris pour moi, et personne d’autre. Il est là simplement pour dire ceci : J’existe, il n’y a pas que toi sur terre, et si tu penses mal, sache que je ne suis pas la dupe de ta mauvaise pensée. Pourtant, contrairement à ce que l’on doit s’imaginer — du moins, c’est ce que j’imagine qu’on doit s’imaginer —, je ne suis pas en colère. Et les propos qui ouvrent aujourd’hui ce journal, ce n’est pas à moi que je les ai adressés, ni de moi, d’où les guillemets, mais plutôt à l’air du temps (le sentiment névrotique, la peine, la détresse que rien ne pourra jamais apaiser parce que c’est ce qu’on est devenu qui en est la cause, pas le dehors, les autres, le monde extérieur, que je sens dans le cœur de l’Europe). Pas de colère, non. Une grande paix, au contraire. J’ai écrit deux poèmes, ce matin, qu’une fois revenu à l’appartement, j’ai noté dans mon carnet. Avec celui que j’avais écrit il y a un peu plus de deux semaines (déjà ? déjà), il forme une sorte d’ensemble disparate. Quand j’ai écrit le premier poème (le 17325), j’avais déjà l’idée d’un ensemble de ce genre. J’hésite à les copier dans les cahiers fantômes — parfois, je me dis que le fait de rendre public détruit l’inspiration, mais c’est une forme de superstition —, et puis, je me dis : s’ils sont en ligne, ils sont archivés, d’une certaine manière, non ?
Si je ne dis qu’un phrase, la phrase de la journée, une phrase comme : « Je t’aime. », cela me suffit, — que pourrais-je dire d’autre, ou de mieux, aujourd’hui ?
Il est rare d’entendre le bruit des pas qu’il ne soit pas couvert le grain particulier du petit gravier quand une branche vient à craquer sous le pied le merle brille mieux que le son de la voix et le mauve pâle de l’étoile du printemps presque blanc incandescent transparent éclipse toute lumière dans un sillon de la mémoire l’enfant rit « c’est la meilleure journée de ma vie » avait-elle dit hier du monde et non du monde d’où vient cette paix ?
Même le chien à trois pattes rien ne l’empêche de marcher et moi je me suis assis là (sans le doigt il montre un banc dans le cimetière) pour croquer les premières fraises de l’année.
« Comment, alors que l’on professe depuis près d’un demi-siècle que tout est rapport de forces, de domination, de pouvoir, s’étonner que certains aient fini par passer à l’acte ? », me suis-je demandé, cette nuit, quand je me suis réveillé. Et, cette question, dans mon réveil angoissé (j’étais partagé entre une inquiétude portant le sens de la vie et une autre portant sur le sens de ma vie, trouvant les deux vies passablement ratées, la mienne et celle du monde, et peut-être que ces deux inquiétudes n’en font qu’une), ce n’était pas à moi que je l’attribuais, mais à Jacques Bouveresse, dans l’un des articles qu’il a consacrés à Oswald Spengler. Je me demandais, prenant appui sur cette question de Bouveresse, comment on pouvait ne pas voir le lien de causalité qui unit, d’une part, toutes les entreprises de déconstruction qui, depuis plus de cinquante ans maintenant, dans une perspective plus ou moins nietzschéenne, pour être de ceux à qui on ne la fait, entendent dévoiler la réalité nue, crue, violente, derrière les illusions de la vie démocratique, sa fausse douceur, ses mœurs mensongèrement polies et le spectacle terrifiant, d’autre part, auquel nous assistons, d’hommes (puisque c’est bien de mâles qu’il s’agit) qui, ne s’embarrassant plus des conventions d’une société policée, se comportent comme les plus brutaux des autocrates ? Et puis, je crois que je me suis rendormi. Ce matin, conséquence ou non de mes tribulations nocturnes, je l’ignore, quand ce fut l’heure du réveil, j’étais prisonnier d’une profonde torpeur de laquelle, pendant de longues minutes, il m’a semblé que je ne devais jamais parvenir à sortir, mes yeux clos par un sortilège non moins puissant que celui qui attachait mon corps à mon lit, un lien solide comme la pierre qui enferme les gisants dans leur tombeau. Quand j’ai enfin réussi à m’extirper de ces entraves, je ne me souvenais plus exactement de la phrase de Bouveresse sur laquelle je m’étais appuyée durant la nuit (je ne m’étais pas réveillé pour avoir cette pensée, c’est cette pensée qui m’avait réveillé) pour tâcher de penser ce que je pensais et, m’efforçant d’ouvrir les yeux pour y voir clair, j’ai entrepris de m’en souvenir, en vain. Un peu plus tard, la maison plus calme, j’ai cherché dans le texte où je pensais que cette phrase se trouvait où la phrase se trouvait, mais elle ne semblait pas y être. En parcourant le texte, je me suis rendu compte que j’avais recomposé quelque chose qui n’était ni tout à fait de moi ni tout à fait de Bouveresse, mais peut-être un peu de tout le monde, à tout le monde. Voici la question que Bouveresse pose dans son article, « La vengeance de Spengler » (paru en 1983, cet article peut être lu quarante-deux ans plus tard sans aucun sentiment de décalage temporel, bien au contraire, et c’est une inquiétude supplémentaire que suscite cette remarque) : « Au sens où il y a une “dialectique de l’Aufklärung”, écrit Bouveresse, on pourrait parler également d’une dialectique du discours démocratique, en vertu de laquelle il finit par dénoncer lui-même comme illusoires et mensongers ses propres idéaux. Lorsque des intellectuels qui passent pour des démocrates convaincus proclament ouvertement que la seule réalité est celle du pouvoir et de la domination, que peut-on encore objecter à ceux qui décident de jeter définitivement le masque ? » (Article repris dans Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, page 96.) Cette question — d’une actualité, pour ne pas dire d’une permanence sidérante —, Bouveresse se la pose au croisement de plusieurs considérations qui touchent à la démocratie moins en tant qu’institution qu’en tant que structure de la vie sociale, forme générale de la vie humaine dans l’histoire. Bouveresse cite un passage du Déclin de l’Occident de Spengler et le commentaire hallucinant qu’il inspira à Adorno : « Spengler a prophétisé Goebbels » (Prismes, page 42). Voici le passage de Spengler : « On n’a plus besoin, comme les princes de l’époque baroque, d’obliger les sujets au service des armes. On fouette les esprits par des articles, des dépêches, des images — Northcliffe ! — [ici, le lecteur perspicace mettra à jour ces personnages conceptuels avec leurs équivalents contemporains sans grand mal] jusqu’à ce qu’ils exigent des armes et contraignent leurs chefs à un combat auquel ceux-ci voulaient être contraints. » (Le déclin de l’Occident, II, page 428. Le deuxième tome du Déclin de l’Occident a paru en 1922, le premier en 1918.) Et Spengler ajoute : « C’est la fin de la démocratie. Si, dans le monde des vérités, c’est la preuve qui décide de tout, dans le monde des faits, c’est le succès. Le succès, cela signifie le triomphe d’un courant d’existence sur les autres. La vie a réussi sa percée ; les rêves de ceux qui voulaient réformer le monde sont devenus des instruments entre les mains de natures de maîtres. Dans la démocratie de l’époque tardive, la race éclate à nouveau et asservit les idéaux ou les projette, avec un éclat de rire, dans l’abîme. » Tout comme les Lumières, qui finissent par se retourner contre elles-mêmes au sens où elles se prennent elles-mêmes comme objet de leur propre critique dévastatrice (c’est à traits épais la thèse du livre d’Adorno et Horkheimer, Dialektik der Aufklärung), la démocratie en vient à s’autodétruire : ce n’est pas tant de l’extérieur que proviennent les forces qui l’anéantissent que de l’intérieur même. La démocratie a besoin de la publicité, mais cette dernière devient transparence obscène, verbiage permanent et intoxication. La démocratie a besoin d’autocritique, mais cette dernière devient culpabilité complaisante et cynique, haine de soi. À ce phénomène vient s’en ajouter un autre : s’il était encore possible de croire, il y a un siècle, voire un demi-siècle, à une expansion de la démocratie, il est clair désormais que la démocratie est minoritaire dans le monde (au mieux, un être humain sur dix vit dans une démocratie) et du fait, notamment, de la critique interne (la thèse centrale susceptible de diverses formulations : « La démocratie est un système de domination comme un autre »), elle a peu de chance de s’étendre, et bien plus de se recroqueviller sur un espace géométrique restreint (l’Europe), où elle est quand même remise en question. À la fin du progrès, peut-être peut-on formuler ainsi ce pressentiment, à la fin du progrès, il y a toujours l’autodestruction, l’autodestruction étant la fin du progrès. Ou, dit autrement, le progrès conduit toujours à la destruction de qui y croit. Les angoisses éprouvées par Wittgenstein (lecteur de Spengler) quant à la nature de son travail ne sont pas étrangères à cette idée. En 1931, après avoir noté un fragment de thème musical,
Wittgenstein commente : « Ce serait la fin d’un thème que je ne connais pas. Il m’est venu aujourd’hui alors que je réfléchissais à mon travail en philosophie & me suis dit : “I destroy, I destroy, I destroy —”. » « I destroy », en anglais dans le texte. Il y a quelque chose de fascinant dans le fait de penser à la philosophie en musique et quelque chose de terrifiant aussi dans cette idée que, en définitive, Wittgenstein ait pu avoir le sentiment que ce qu’il faisait n’était pas si important que cela, pas aussi important, par exemple, que composer une grande œuvre musicale, et si c’est effrayant, ce n’est pas tout à fait faux. Mais il y a encore une autre idée dans ce fragment musical, et son commentaire, lui-même fragmentaire : quand elle est lucide — et, s’il y a bien quelque chose qu’est Wittgenstein, c’est lucide —, l’humanité occidentale tardive se rend bien compte qu’elle est fatiguée, que ce qu’elle a accompli de grand est derrière elle, et qu’il ne lui reste plus qu’à recycler des thèmes éculés (le thème de Wittgenstein est passablement romantique, ce n’est pas un thème à la Schönberg, par exemple, plutôt à la Brahms, ce n’est pas indifférent, tant s’en faut, car c’est la musique qu’il entendait “dans sa tête” et que la musique que l’on entend “dans sa tête” en dit long sur la manière dont cette tête est faite), ou à détruire ce qui a été fait précédemment (quand on veut être poli ou avoir l’ait intelligent — de moins en moins, Dieu merci —, on dit “déconstruire”, mais qui connaît l’histoire philosophique de ce mot sait que cela revient au même). À qui ne peut consentir à se laisser enfermé dans cette alternative — ou recycler ou détruire —, que reste-t-il ? Tenir son journal (que personne ne lit) ? Écrire des romans (que personne ne lit) ? De même que, pour reprendre la fourche de Spengler (« les preuves » et « le succès »), l’histoire des sciences peut être lue comme l’histoire de la succession des théories fausses, il faudrait parvenir à s’affranchir du succès comme mètre-étalon de la valeur. La croyance au succès est en effet la caractéristique des peuples sans esprit (sans “spiritualité”, pourrait-on dire), qui n’ont pas de foi, qui ignorent le renoncement, le différer, le remettre, la lenteur, le retard par lequel on s’émancipe de l’heure, et la discipline que tout cela présuppose et implique, qui n’ont de faveurs que pour la satisfaction immédiate, la consommation, qui ignorent la patience de l’épargne (s’épargner, épargner l’autre comme vertu supérieure, mansuétude, clémence, amour), qui n’ont de sens que pour la dépense, et gâchent, croyant réussir, ratent, disparaissent. Et ce, alors même qu’il faut savoir être immobile, presque, trouver cette vitesse où le mouvement devient indiscernable du repos, le temps qui s’étire tant qu’il semble aussi bien fini qu’infini.
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