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Authenticité profonde. — Sur internet, dans une version de lui-même remaniée par l’intelligence artificielle (un deep fake, comme je crois qu’on dit), Bernard Arnault me promet qu’avec un investissement de l’ordre de 250 euros, je vais gagner de l’argent, pas au point de devenir milliardaire, non, il ne faut pas exagérer, même le faux Bernard Arnault n’est pas assez imbécile pour donner aux autres la chance de devenir aussi riche que lui, mais quand même, je vais gagner suffisamment d’argent pour n’être plus le pauvre petit écrivain minable que je suis ; — quelle déception, me dis-je, même le faux ne sait plus me faire rêver. Pour dissiper l’illusion, j’ai beau intimer l’ordre à la machine d’arrêter de me harceler avec des contenus si manifestement faux, mal faits, mensongers, humiliants et dégradants, la machine n’en fait rien, elle continue de me proposer toujours plus de faux Bernards Arnaults avec leurs petites combines minables pour gagner trois sous espagnols. « Bonjour, je suis Bernard Arnault, et si vous lisez ce message ou regardez ce contenu vidéo, c’est que… » Je n’écoute pas. Je me tais. J’ai envie de disparaître dans un monde sans réseau, sans rien, ni personne. Mais ce n’est pas possible, non, ce monde, s’il a jamais existé, il y a longtemps qu’il n’est plus, je ne l’ai jamais connu, tout ce que j’ai connu, c’est ceci : toujours plus de nullité produite sans relâche à l’échelle industrielle de la planète. En fait, si j’y réfléchis un peu, je m’en aperçois, je crois que je puis dire que ces faux laids, grossiers, insultants et avilissants, sont les seules relations réelles que j’entretiens avec les prouesses que promettent les hérauts de la révolution par l’intelligence artificielle, laquelle intelligence artificielle — comme on peut s’y attendre — sert principalement à fabriquer des sous-produits de l’intelligence humaine destinés à profiter de la bêtise humaine, pratique dans laquelle l’humanité est passée maîtresse il y a des milliers d’années et qu’elle n’a jamais cessé de perfectionner depuis. Y a-t-il jamais eu une époque, depuis l’apparition sur terre de l’espèce humaine, où cette dernière ne s’est pas acharnée à détruire, avilir, saccager, bâcler ? Avant l’avènement de la civilisation sédentaire, peut-être ? Je ne sais pas. Peut-être que j’exagère un peu, mais je ne le crois pas. Y a-t-il quelque chose d’autre à faire que saccager ? À vrai dire, je n’en sais rien. Je crois que oui, mais je crois aussi que cela n’intéresse personne, ou pas grand monde, du moins. Si l’espèce humaine et toute la vie qui existe aujourd’hui sur terre disparaissait, c’est une hypothèse raisonnable que l’on peut faire, de nouvelles espèces ne tarderaient pas à apparaître et nos accomplissements disparaîtraient, sédiments enfouis dans des couches géologiques toujours plus profondes auxquels personne n’aurait jamais l’idée de s’intéresser. Aussi, dans nos entreprises les plus altruistes, ne s’agit-il jamais de « sauver la planète », ni même de la « protéger », comme on le répète à qui veut l’entendre, mais de nous sauver nous-mêmes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Avant de procéder, on voudrait peut-être séparer le bon grain de l’ivraie (Benard Arnault, non, Aurélien Barrau, oui, — je schématise à peine), mais ce n’est pas ainsi que la vie marche. Marche-t-elle, d’ailleurs ? Pas la vie en soi — la vie en soi ne nous a pas attendus et, malgré des tentatives répétées pour nous convaincre du contraire, au regard des milliards d’années qui la sépare encore de sa fin, il est douteux que la vie sur terre culmine avec nous —, mais notre vie à nous, notre fragile vie humaine. Il y a quelques jours, dans les remarques que G. m’a adressées suite à sa lecture de loin de Thèbes, j’ai trouvé des mots que j’ai été heureux de lire : je me suis senti moins seul et, après tout, s’il se trouve deux ou trois êtres vivants sur terre pour être sensibles aux manifestations authentiques et réfléchies de mon existence, n’est-ce pas quelque chose de merveilleux ? Je veux dire : je pourrais faire ou essayer de faire tout à fait autre chose que ce que je fais pour accéder à une forme de popularité, mais cela ne m’intéresse pas, je ne serais plus authentique, je ne serais plus moi, je ferais semblant, je serais le propre deep fake de moi-même, et cela ne peut pas me satisfaire, non. Daphné, il y a deux ou trois semaines de cela, m’a raconté que, suite au départ d’une élève de sa classe, une élève « populaire », comme disent ces chers enfants, une de ses camarades qui appartient à cette catégorie (généralement, des élèves qui travaillent mal, se tiennent mal, sont grossiers et abrutis pas les réseaux sociaux) lui a proposé de la remplacer, ce à quoi Daphné a répondu que cela ne pouvait pas l’intéresser puisque, pour ce faire, il faudrait qu’elle ne soit plus elle-même, et qu’elle ne pouvait y consentir. Et cela, ce naturel qui est le sien, — ce bon naturel, il m’a profondément ému.

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Autant que la forme de l’histoire de la vie (dessin en rhizome ou mycélium plutôt qu’en arbre), c’est la texture du vivant qu’il faut concevoir différemment. Non pas à la manière monadologique de Leibniz (Cf. Monadologie, § 7 : « Les Monades n’ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. »), mais dans une ouverture maximale au dehors, lequel dehors dès lors n’est plus le dehors en tant qu’extériorité, mais un aspect parmi d’autres des constantes mutations qui ont lieu au cours du temps dans un espace. La texture du vivant est poreuse, il n’y a pas d’environnement à proprement parler (au sens du dehors qui nous entourerait), pas de nature (au sens de l’altérité au sein de laquelle nous serions), pas de coupure, mais échanges permanents. Les deux — dessin et texture — sont intimement liés : si l’être n’est pas hermétique, mais poreux, pas clos, mais ouvert, alors son histoire n’est pas une articulation de lignes suivant une logique unidirectionnelle, mais déploiement omnidirectionnel à tendance anarchique (invasion, colonisation, propagation, etc.), et la différence ne vaut pas distinction, écartement, distance, hiérarchie, elle est l’expression de l’ampleur de l’histoire, de sa richesse, la vie tendant au maximum de possibilités. Il n’y a pas d’être (pas d’êtres), et l’individu (ce un que l’on croit pouvoir distinguer d’un autre : un arbre, un champignon, un oiseau) n’est pas la monade, mais une configuration temporaire du vivant. L’ontologie est vouée à disparaître (après tout, elle est peut-être moins ancienne que cet Armillaria solidipes, un champignon de la forêt nationale de Malheur dans l’Oregon, qui mesure près de dix kilomètres carrés, et serait vieux d’au moins 2500 ans, si ce n’est plus de 8000) et, avec elle, les formes plus ou moins systématiques et rationnelles (comme en sont, par exemple, les monothéismes) que la pensée monologique a pu prendre au cours de l’histoire humaine. Pour cela (pour parvenir à l’écrire, faut-il que je le dise), il aura fallu m’abstraire du vacarme permanent qui, du soir au matin, règne sur la ville (klaxons des taxis, sirènes des véhicules d’urgence, bruit que font les gens avec leur bouche, travaux partout, infrabasses dans le voisinage, et caetera jusqu’à l’abrutissement universel), et trouver des ressources insoupçonnées afin d’écouter les autres voix qui cherchent à s’exprimer malgré tout ce qui, obstinément, les étouffe, leur nuit. Avant de venir mettre la dernière main à ce petit ouvrage, sécher les larmes de Daphné, la prendre dans mes bras (« faire un petit tour » : comme quand elle était plus jeune, la portant dans mes bras, aller de pièce en pièce regarder au dehors par les fenêtres de l’appartement, y compris le judas de la porte, pour voir ce qu’il s’y passe), et lui dire que je l’aime. Qui, en cette présence, pourrait vouloir détruire la vie ?

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Ces cris de bête, ainsi que je les appelle, ces cris de bête que j’entends régulièrement sur le boulevard ne sont pas des cris de bête, ce sont des cris d’humain. Si je les appelle des cris de bête et non pas des cris d’humains contrairement donc à ce qu’ils se sont en réalité, c’est que ces cris d’humains ne correspondent en rien à l’idée que je me fais de l’humanité. Toutefois, ils ne correspondent pas non plus à l’idée que je me fais des bêtes, lesquelles ne sont pour rien dans les cris que les humains peuvent pousser quand ils sont sur les boulevards, les bêtes ne sont pas responsables des cris des humains, pas plus que les humains ne cherchent à imiter les bêtes quand ils poussent ces cris que j’appelle des cris de bête. Mais que cherchent-ils alors ? Eh bien, probablement : rien. Et c’est peut-être le problème. Quand j’entends ces cris de bête sur le boulevard, parfois, il me vient l’idée de regarder par la fenêtre, voire de l’ouvrir et de passer la tête dehors pour voir d’où viennent ces cris, mais c’est peine perdue : il n’y a rien à voir, en vérité, les cris ont déjà eu lieu et puis, surtout, ils n’ont pas à proprement parler de lieu, ils ne viennent pas de quelque part, ils viennent sans doute de quelqu’un, mais ce quelqu’un n’est que la cause occasionnelle (pour parodier Malebranche) du cri, c’est lui qui crie, mais il n’est pas totalement responsable du fait qu’il crie (je dis il parce que ces cris de bête, contrairement à ce que le féminin de bête pourrait peut-être laisser penser, ne sont pas des cris de femelle, mais des cris de mâle, ce qui ne signifie pas que les femelles humaines ne crient pas, après quelques pintes en terrasse, la femelle humaine devient aussi intelligente que le mâle humain, ce n’est pas une question de genre, la bêtise, c’est une question d’attitude dans l’existence, tout le monde est capable d’être bête, être intelligent, c’est plus compliqué, en revanche, il faut commencer par avoir conscience de sa bêtise), c’est lui qui crie, mais ce n’est pas lui qui crie, ce n’est pas la bête qui est en lui qui crie, c’est ce que je veux dire, c’est la bête qui est hors de lui qui crie, c’est la bête du monde. Parfois, peut-être pas les mêmes fois que celles où j’ai envie d’ouvrir la fenêtre pour voir au dehors mais où je ne le fais pas, mais ce n’est pas nécessaire, ce peut être, ce pourrait être les mêmes fois, parfois, je me demande pourquoi les gens se ruinent pour vivre ici, à Paris, pourquoi tout le monde se presse pour vivre ici, à Paris, pourquoi les gens se battent, luttent les uns contre les autres, pour venir s’enfiler des pintes éventées en terrasse et pousser des cris de bête, et surtout s’infliger ces cris de bête, à Paris, il y a tant d’endroits dans le monde où l’on peut être heureux, mais je ne suis pas certain qu’il y ait autant d’endroits que cela, dans le monde, où l’on peut être heureux, être heureux, c’est comme être bête, c’est une attitude dans la vie, mais ce n’est pas la même attitude dans la vie, c’est une autre attitude. Les cris de bête, pourtant, c’est mon idée, ont à voir avec la ville, c’est la ville qui pousse les humains à pousser des cris de bête, et moins la ville en tant que cette ville-ci en particulier, que la ville en tant que concept de ville, en tant qu’urbanité massive, en tant que masse urbaine débordante, envahissante, avilissante, humiliante, déshumanisante : car si les humains poussent des cris de bête, c’est parce qu’ils sont déshumanisés par la ville, par la vie que la ville post-moderne contraint ses habitants à vivre, par la dégradante existence que l’on y mène, la saleté qui s’accumule, la laideur qui s’amasse, la violence qui se répand, la bassesse morale qui gagne chaque jour un peu plus de terrain, l’avilissement auquel la ville post-moderne donne lieu, le broyage physique, morale, économique qu’est la vie dans la ville moderne. Les humains poussent des cris de bête non parce qu’ils redeviennent des bêtes — les humains n’ont jamais été des bêtes, ils ont toujours été des humains, c’est leur espèce qui veut cela —, mais parce qu’ils se déprennent de leur humanité, ils ne deviennent pas des animaux, ils dédeviennent des humains, deviennent des sortes de monstres, au sens où un monstre est un être hybride, un mélange d’au moins deux espèces, mais quelle est l’autre espèce avec laquelle le monstre homme se mélange pour se former ? Aucune, l’espèce humaine devient autre chose qu’elle-même et dans cette transition entre le connu des Lumières et l’inconnu des Ténèbres futures, quelque chose d’un monstre prend forme, qui hurle dans la ville, sa peine, sa misère, sa détresse, à l’aide ou à boire, on ne sait pas, on ne comprend pas, on ne veut pas comprendre. Ces cris de bête, comme je les appelle, me glacent quand je les entends, ils me figent, je me crispe quand je les entends, ils me font peur, c’est la vérité, me feraient moins peur, je le pressens, les cris d’un animal sauvage en liberté, me font en revanche grand peur les cris d’un animal civilisé en liberté, mais quelle civilisation est-ce que celle-là, quelle civilisation est-ce que celle-ci où l’on pousse des cris de bête, quelle civilisation est-ce que la mienne ? Ce n’est pas la barbarie qui me terrifie, c’est la civilisation. Ma civilisation me fait peur, oui. Mais je ne peux pas partir, je ne peux pas quitter la civilisation (c’est, à gros traits, l’un des messages de la Vie sociale, qui n’aura guère été vraiment compris (mais encore faut-il chercher à comprendre et non s’occire de préjugés), et ce que j’écris se situe à des années-lumières de Thoreau, qui pensait qu’on pouvait abandonner la civilisation et se débrouiller tout seul, je ne le crois pas, non que nous n’en soyons pas capables, mais il n’y a pas d’ailleurs, l’humanité se développe contre l’ailleurs, qu’elle hait, pourquoi l’humanité hait-elle tant l’ailleurs, l’altérité ? est-ce pour cela qu’elle finit par pousser des cris de bête, pour déplorer sa haine, s’en lamenter ?), il n’y a pas d’ailleurs. L’ailleurs est une illusion ; tout est civilisation. Tout est civilisation ; tout est effroi. Qui, conscient de cela, n’aurait pas envie de crier, de pousser des cris de bête

17525

Ce que je pressentais hier — qu’avoir une fille aura été une chance, lesquelles (la fille et la chance qu’elle est), en un sens, m’auront sauvé la vie — trouve une manière de confirmation aujourd’hui. Indirecte, peut-être, externe, si l’on veut, mais qui signifie quelque chose : que c’en était assez des fils qui ont des fils qui ont des fils et caetera, et qui reproduisent toujours et encore le même schéma dans une forme d’échec qui semble incapable de jamais permettre d’accéder à la compréhension de soi, des raisons pour lesquelles on échoue encore et toujours à faire autre chose qu’échouer, parce que, en vérité, si l’on échoue, on n’y est peut-être pour rien (on n’est pas responsable de l’échec, même si on l’est de son incapacité à briser la spirale de l’échec), qu’on hérite cet échec, la mort d’un père étant le malheur d’un fils qui, ayant été sans père, ne sait pas comment l’être avec son fils, ce qui devient le malheur du fils, et ainsi de suite, et ainsi de suite. Mais le hasard sauve. Et c’est la raison pour laquelle il y a du hasard, il y a de l’imprévisible, pour que surgisse dans l’espace et le temps de la causalité quelque événement qu’une compréhension insuffisante de la causalité (une compréhension qui ne fasse aucune place au hasard, à la distribution aléatoire des caractéristiques nées du mélange) ne permet pas d’anticiper, de déduire de la chaîne passée des causes et des effets, de l’histoire de l’histoire, quelque événement qui tourne en ridicule notre mentalité inductive : nous pensions que, puisque cela avait été par le passé, cela serait encore dans le futur — que l’histoire se répète, pour le dire en une phrase — eh bien non, l’histoire est imprévisible, et c’est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. La fatalité, c’est la mort, le hasard, la vie. Ou du moins est-ce ainsi qu’il me semble que je puis analyser les choses. Les choses, c’est-à-dire : ma vie et le sens que je puis lui donner. Autrement, pourquoi les choses seraient-elles ? Non pas dire que les choses sont pour que je sois, mais qu’il faut être attentive à elles, les écouter, les sentir, tâcher de saisir ce qu’elles peuvent signifier, la direction qu’elles indiquent, le sens qu’elles donnent, sinon — c’est ce que je voulais dire — à quoi bon vivre ? On peut vivre, en effet, comme un étranger à sa propre existence (l’immense majorité de la population, parce qu’elle n’a pas les moyens de faire autrement, parce qu’on ne les lui donne pas, parce qu’elle ne se les donne pas, je crois, ne vit-elle pas ainsi), on peut tâcher d’habiter l’existence. Habitacles : théorie = pratique.

Tout est de l’art : Tout est de l’art, tu sais, c’est comme ça, il n’y a rien que tu puisses y faire

Dans mon grand loft avec vue sur la mer, j’ai accueilli récemment un artiste contemporain. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’en avais envie. J’espérais que ça allait me changer, j’imagine. Enfin, toujours est-il que je lui ai dit, Bon, vous pouvez faire à peu près tout ce que vous voulez, la seule chose que je vous demande, évidemment, comme je ne suis pas le propriétaire de ce loft, c’est de ne rien dégrader, de ne rien casser, de ne rien faire qui ne puisse être défait, sinon, bon, je crois que vous pouvez faire ce que vous voulez, en cas de doute, demandez-moi. Il ne m’a rien répondu, alors je l’ai laissé errer dans le loft. Il arrive généralement en fin de matinée, vers 11 heures et repart vers 20 heures, 21 ou 22, ce qu’il fait le reste du temps, quand il n’est pas chez moi, je ne sais pas, je ne sais pas s’il fait des expositions, ou rien, cela ne me regarde pas, et cela ne m’intéresse pas vraiment non plus. Je l’ai trouvé en passant une petite annonce. Cherche artiste contemporain pour fonctionner à domicile comme quasi ermite ornemental post-moderne. Grand espace. Expérience. Contactez Jérôme Orsini au 7663025754. Littéralement. C’est ce que j’ai écrit. Je ne suis pas peu fier de moi. Même si, honnêtement, en publiant l’annonce, j’étais persuadé que personne ne me répondrait. Ou alors, ce serait la personne idéale. Et ça a marché. Je n’ai pas demandé de références, de CV, ni rien de tout cela, non non, parce que ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse. Je n’ai pas d’argent à proposer. L’art contemporain, franchement, pour être honnête, ça ne me plaît même pas plus que ça. Ce que j’aime, en revanche, c’est l’idée d’avoir ma propre version de l’ermite ornemental, chez moi, à demeure, quoi, et de le voir quelquefois, mais pas tout le temps. Et, comme le loft est très grand, tomber sur lui, presque par hasard, de temps en temps. Parfois, je le croise, il est là, au milieu d’une pièce, en train de manger des légumes crus tout en tournant en rond à la façon d’un chamane autour d’une photographie de Sylvia Plath ou de Patti Smith. Parfois, je l’entends hurler. Tout simplement. La première fois que je l’ai entendu hurler, j’ai sursauté. Je me suis mis à courir en direction de l’endroit d’où venait le bruit, mais je me suis arrêté en chemin. Ah mais oui, me suis-je dit en faisant mentalement les guillemets avec mes doigts, c’est « l’artiste », bien sûr. Il faudra quand même que je pense à lui demander de crier un peu moins fort. Les voisins, tout ça. Et qu’il ne blesse pas d’animaux non plus. J’ai oublié de préciser ça. Surtout, ne touchez pas aux animaux. Les légumes, ça va, mais avec les animaux, on risque d’avoir des problèmes. Hier, toutefois, je me suis rendu compte que je n’avais plus pensé à lui depuis au moins une semaine. Le laps de temps durant lequel, je crois, je ne l’avais pas croisé. Il a fini par m’être si familier que, de temps en temps, j’oublie qu’il existe. Mais généralement il crie ou bien il dégage une odeur nauséabonde de sorte que son existence se rappelle toujours à moi. Où est-ce qu’il est passé ce con ? me suis-je demandé. C’est vrai que je ne devrais pas parler de lui comme ça, mais je ne pense pas à mal, enfin, je veux dire, je ne pense pas vraiment que ce soit un con ou quoi, même si quelquefois je m’interroge quant au sens de sa présence entre ces murs (est-ce que j’ai bien fait d’embaucher un artiste contemporain à demeure ? je ne sais pas, maintenant qu’il est là, est-ce que j’oserais lui demander de partir ? je ne sais pas, mais il ne va quand même pas rester ici pour toujours ?), c’est juste venu comme ça, il est passé où, l’autre con ? c’est un peu comme un surnom, l’autre con, ce con, si on y pense, c’est affectueux. Ou presque. Cela faisait une bonne semaine que je n’avais plus pensé à lui quand je me suis demandé, il est passé où — encore —, ce gros con ? Je l’ai cherché partout sans le trouver. Je m’apprêtais à composer le numéro que nous étions convenus que je n’appellerais qu’en cas d’urgence, quand j’ai entendu une sorte de cliquetis venant du placard situé juste derrière moi dans le couloir. J’ai ouvert la porte coulissante, et il était là. Assis sur une chaise devant un bureau sur lequel était posée une machine à écrire dans laquelle il y avait une feuille glissée, il tapait au kilomètre. Je l’ai regardé quelques instants et puis, comme il ne réagissait pas à ma présence, je me suis approché pour regarder ce qu’il faisait. J’ai marqué une pause, instinctive, de peur que, se sentant agressé, il ne s’arrête ou réagisse violemment. Mais non. Alors j’ai regardé par-dessus son épaule, et je me suis rendu compte qu’il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, pas toujours la même chose non plus, comme l’autre con, là, dans ce film, là, comment ça s’appelle, déjà, mais oui, avec la folle, tu sais, la moche qui crie comme une débile, enfin bref, il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, mais des phrases vraiment. Alors je me suis approché un peu plus et les signes qu’il était en train d’écrire m’ont paru familiers. Très familiers. J’ai lu et puis spontanément, j’ai continué la phrase qu’il était en train d’écrire (…) ce nuage de confusion qui continuait d’entourer l’histoire : qui l’avait racontée en premier, qui l’avait vécue ? et je me suis dit, non mais c’est moi qui ai écrit cette phrase. Ce con est en train de recopier mes livres. Pourtant, je l’avais déjà remarqué, il n’y avait pas de livres à côté de lui. À l’exception de la machine à écrire, sur le bureau, il n’y avait rien. On aurait dit qu’il écrivait de mémoire. Mais ce n’est pas possible, me suis-je dit, personne ne lit plus ce livre, il est épuisé depuis des années, dix ans peut-être, je ne sais pas, au moins. Alors je lui ai demandé : Je peux savoir ce que vous êtes en train de faire ? Il m’a répondu, sans même s’arrêter : Je suis en train d’écrire vos livres. Sur le coup, je n’ai pas compris. Ensuite, je me suis dit ce doit être une blague. Ou alors, oui, je sais, c’est ce que je me suis tout juste après, oui, je sais, il a dû apprendre tout ça par cœur, et il fait le malin, les artistes contemporains adorent faire les malins. Aussi, je lui ai posé la question, mais il m’a répondu sans s’arrêter, non. Non quoi ? Non je n’ai pas appris vos livres par cœur, je suis en train de les écrire. Sans arrêter d’écrire, pas même une seconde, il m’a débité ça avec conviction, le plus grand des sérieux. Je l’ai regardé quelques minutes. Au début, j’avais envie qu’il s’arrête. Après, j’ai eu envie de le frapper très fort. Et puis, j’ai eu l’idée de lui arracher sa machine à écrire des mains, de la prendre dans les miennes et de lui éclater le crâne avec. Mais non. Je n’ai rien fait de tout ça. Je l’ai regardé quelques minutes, quelques minutes de plus, et puis j’ai refermé la porte de son placard.







(*) Ce conte a paru dans le numéro 51 de la revue la Femelle du requin.

16525

Jouissif, ce matin, de relire à haute voix “Au CAS”. Et de récrire ce faisant ce texte que j’ai écrit il y a plus de deux ans. De récrire, vraiment ? Non, pas de le récrire vraiment, plutôt de continuer de l’écrire, moins pour les quelques milliers de signes ajoutés retranchés que pour l’intention, la présence au texte écrit. Je lisais ce texte que j’ai écrit il y a plus de deux ans, donc, et j’étais complètement dedans, c’était complètement moi. Pourtant, ce que j’écris en ce moment (Thèbes et tombes, disons, pour faire simple), ces deux textes sont très loin d’“Au CAS” : je ne vais pas me faire le propre exégète de moi-même, mais je ne suis pas certain que, si l’on s’amusait à faire une lecture à l’aveugle de ces différents textes de moi, on devinerait forcément que ce sont des textes du même auteur. Je le redis : c’est l’une des choses qui me fascinent dans l’écriture, de pouvoir ne jamais écrire de la même façon, de n’avoir pas un style. Je l’ai déjà écrit ici, je crois, mais je ne supporte rien moins que cette idée du style (un style unique étant associé à un auteur unique), de la petite musique de la phrase, pour moi, cela, c’est une insuffisance de l’auteur, une incapacité de l’auteur à inventer, comme ces gens qui ont besoin de se documenter pendant des mois entiers avant d’écrire la moindre ligne de fiction, laquelle fiction, dès lors, n’est plus du tout une fiction, mais un documentaire parasite ; — inventer, ce n’est pas tout faire à partir de rien (cela n’a aucun sens), mais c’est tout faire, tout refaire, sans cesse, et soi-même, se faire et se refaire un style, un son, une musicalité (pas une petite musique). Bien sûr, les gens, je n’ose les appeler des écrivains, une fois qu’ils ont trouvé une façon d’écrire, les gens, ils s’empressent de toujours faire la même chose, de toujours faire le même livre, sur les mêmes sujets, avec les mêmes intentions, les mêmes formules. Ce n’est pas intéressant. Parfois, ça marche, oui, c’est vrai. Mais quel intérêt ? J’étais tout à fait celui qui avait écrit “Au CAS”, ce matin, et pourtant, je n’étais plus du tout celui qui avait écrit “Au CAS”, et non parce que j’étais devenu un autre tout en restant le même, mais parce que ce n’est pas comme cela que j’écris en ce moment, peut-être que j’écrirai quelque chose comme cela dans un mois, dans un an, mais en ce moment, non, et pourtant, je le redis, c’était moi, j’étais parfaitement en accord avec ce que je lisais de moi, je reconnaissais le moi qui avait écrit ce texte comme le moi que je suis à présent, ce n’était pas une histoire de scission du moi, c’était une question de style, de faculté de variation, être capable de changer de style, être capable de n’avoir pas qu’un style, qu’une seule manière d’écrire. L’autre jour, je lisais un type qui disait à propos de la Vie sociale que ce n’était pas la voix qu’il avait envie d’entendre. Mais quelle voix ? Celle qu’il avait dans sa tête, peut-être, mais pas la mienne. Enfin, la mienne, les miennes, l’une des miennes. Et c’est ça, les gens (— et je ne parle pas des écrivains —, quand ce ne sont que les gens, ça va encore, pas beaucoup, mais un peu, au moins, mais quand ça se targue de faire de la critique, les gens, c’est plus embêtant, d’être coincé dans sa petite tête étriquée, à l’étroit avec ses idées préconçues, ses clichés, ses préjugés qui tiennent lieu de système de valeurs humanistes de gauche, d’être enfermé dans sa petite médiocrité, le confort de ses opinions tenues pour vraies) : les gens ne veulent pas entendre ce que vous avez à dire, ils n’ont aucune envie de vous écouter, ils s’en foutent de vous, ils ne s’intéressent qu’à leur vie et les certitudes qui les bercent, ils veulent que vous leur disiez ce qu’ils ont envie d’entendre, c’est tout. Moi, évidemment, cela ne m’intéresse pas. Faire dix fois le même livre, cela ne m’intéresse pas. Je ne comprends pas comment on peut écrire toujours la même chose, toujours sur le même ton, pour parvenir toujours à la même conclusion. Faut-il être gâteux pour écrire un livre ? Si ce que j’écris ne remet pas en question ce que je pensais avant de l’écrire, autant ne pas l’écrire. Évidemment, les gens ne sont pas comme ça (les gens : les écrivains et les autres), ils veulent avoir raison, ils veulent être rassurés, ils veulent qu’on les berce, qu’on leur dise Mais oui, mon petit lapin, c’est toi le plus beau, évidemment, mais pas moi. J’aime bien qu’on me dise que je suis le plus beau, que c’est moi qui ai la plus grosse, je suis comme tout le monde, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas ce que je veux dire quand j’écris : quand j’écris, je veux que tout ce que je pense soit remis en question. En lisant “Au CAS”, je me suis surpris à rire de ce que j’avais écrit, un peu comme si c’était un autre que moi qui l’avait écrit. Je voyais tout à fait un comédien de stand-up (du stand-up intello, je l’accorde, mais il doit bien y avoir un créneau pour ça, Noam Morgensztern avait fait quelque chose comme ça, avec des textes d’Etgar Keret) en train de dire mon texte sur scène devant un public. Et c’était intéressant parce que ce n’est pas quelque chose que je serais capable de faire, j’ai outrepassé largement mes limites en écrivant ce texte dans cet esprit-là, parce que c’est foncièrement ce qu’est ce texte, un monologue pour rire, et pour pleurer, aussi, pour avoir peur, et se lamenter, et se moquer du monde, c’est ce que je voyais, ce que j’entendais, que je ne suis pas capable de faire. Et écrire, c’est aussi cela : aller au-delà de soi, sortir de soi, s’étranger. Sinon, à quoi bon écrire ? À quoi bon écrire si c’est pour confirmer ce que je pense, ce que les autres pensent, si c’est pour confirmer ce que je pense, ce que les autres pensent, je me tais, et je regarde la télé, c’est moins fatigant. C’est moins beau aussi, c’est vrai, mais la beauté, de nos jours, vous savez, ma brave dame, ce n’est plus ce que c’était.

Tout est de l’art : Au CAS

J’ai arrêté de travailler au Centre Anti-Suicide quand mon interlocutrice s’est fait sauter la cervelle en direct au téléphone. C’était il y a trois ou quatre jours, peut-être une semaine, je ne sais plus, à vrai dire. Depuis, j’ai un peu perdu le fil des jours. C’était une soirée comme les autres et, quand elle a appelé, je ne me suis douté de rien, vraiment. J’aurais dû. On devrait toujours douter. Depuis, tous les soirs, j’ai des visions, alors que je n’ai rien vu, j’étais au téléphone, des visions récurrentes d’une tête de femme qui explose, avec du sang qui gicle partout, et des visions de moi aussi, qui me vois comme de l’extérieur, comme depuis un point situé à deux ou trois mètres au-dessus de moi, peut-être au plafond, peut-être à l’endroit où se trouve la lampe, au milieu du plafond. À la fin, dans ces visions, je suis toujours couvert du sang de mon interlocutrice. Je me vois en train de lui parler au téléphone et, tout à coup, la femme est là, juste à côté de moi, la tête sur mon épaule, elle cherche un peu de chaleur humaine, un peu de réconfort, mais moi, je n’en ai pas à lui donner, je pourrais la prendre dans mes bras, lui dire : Je t’aime, viens de près de moi, ne t’en fais pas, tout ira bien, mais ce n’est pas vrai, tout n’ira pas bien, et moi, je n’ai rien pour elle, je ne suis pas payé pour ça, moi, je suis payé pour écouter, écouter, c’est déjà beaucoup, et puis, tout à coup, bam ! c’est la détonation, je n’ai pas vu l’arme, je ne l’ai pas vu appuyer sur la gâchette, c’est trop tard de toute façon, elle vient de se mettre une balle dans la tête, sa tête a explosé, l’explosion de sang a recouvert les murs de la chambre et moi, moi qui suis couvert du sang de la femme suicidée, je vais me blottir dans un coin de la chambre, effrayé, impuissant, désemparé, c’est moi qu’on devrait réconforter à présent, mais il n’y a personne. Il n’y a jamais personne. Dans mes visions, on me récupère là, au bout de quelques heures, comme cataleptique, ensuite je me vois sur un brancard, dans un coin de mon champ de vision il y a le corps sans tête de la femme suicidée, je bredouille quelque chose, mais je ne sais pas quoi, même pour moi c’est incompréhensible, et de toute façon personne n’a envie de comprendre, même pas moi, même moi je n’ai pas envie de me comprendre, alors pourquoi quelqu’un ferait-il un effort pour ? et on finit par me coller une baffe, une baffe ou trois baffes, ou dix baffes pour que je reprenne mes esprits, que je revienne à moi, mais rien n’y fait, alors moi aussi, on me met sur un brancard, moi à qui il me reste la tête, enfin, pour ce qu’il me reste de tête, et on m’emmène à l’hôpital. La voilà, ma vision. La faute à tout le poids de cette culpabilité que je sens peser sur moi. Tu sais, Jérôme, souvent, on ne peut rien y faire. Quand on nous appelle, c’est déjà trop tard, ce n’est plus pour avoir de l’aide, c’est pour dire au revoir. Moi, ces phrases ne m’aident pas. Mais pas du tout. C’est tout le contraire, même, c’est pire, je me sens encore plus coupable de n’être qu’un bon à rien, un bon à rien qui n’a pas réussi à sauver le monde, mon interlocutrice, quelqu’un, quelque chose, n’importe quoi, pourvu que je réussisse quelque chose, une fois. Pour une fois. Seulement une fois. Je ne sais pas si je serai inquiété. Au CAS, on ne veut rien me dire. On suit la procédure. On attend de voir ce que va faire la famille. Si elle va porter plainte ou non. Mais porter plainte pour quoi ? Ce n’est quand même pas moi qui l’ai tuée, ce n’est pas moi qui ai appuyé sur la gâchette, si ? Non. Mais ce n’est pas cela, c’est autre chose. Autre chose ? (Ai-je demandé.) Mais quoi ? Vous le savez très bien, Monsieur Orsini. Et on m’a raccroché au nez. Merci pour l’empathie. Ma situation, c’est mieux que de finir la cervelle explosée contre les murs, c’est sûr, je ne dis pas le contraire, mais ce n’est pas l’idéal non plus. Est-ce que je sais très bien ? Qu’est-ce que je sais très bien ? Il y a des jours, au CAS, le téléphone n’arrête pas de sonner. C’est fou. Non mais le monde dans lequel on vit. Tous ces gens qui veulent en finir avec la vie et qui, au lieu d’en finir simplement avec la vie, de partir avec un peu de dignité, quoi, un peu de tenue, passent un coup de téléphone pour avoir quelqu’un à qui parler. Au téléphone, la vérité, c’est qu’ils ont tous l’air plus ou moins abrutis. Un jour, j’ai failli hurler dans le micro de mon casque : Mais vous êtes tous complètement défoncés ou quoi ? Avant de fracasser sur la gueule de ma voisine l’écran de mon ordinateur où je prends des notes concernant les appels. Est-ce que je l’ai fait pour de bon ? Je ne me souviens pas. Je ne crois pas. Sinon, je ne serais pas là pour en parler. J’imagine qu’on m’aurait renvoyé. J’aurais dû. Je ne serais pas là. Rien de tout cela ne serait arrivé. Mais c’est vrai qu’ils avaient tous l’air d’avoir pris des produits. Peut-être que moi aussi. Les phrases, il fallait les entendre, les phrases, elles ne voulaient rien dire, mais rien du tout, pas de début pas de fin, d’interminables enfilades de perles d’incohérence. Terrifiant. On aurait dit des gens incapables de formuler la moindre pensée claire, précise, le moindre sentiment, au moins pour exprimer ce que tu ressens, c’est important, mettre des mots sur des maux, comme on dit quand on fait de la poésie avec le malheur des gens, on aime bien ça, faire de la poésie avec le malheur des gens, c’est beau, le malheur des gens, on fait des petits vers avec le malheur des gens, c’est beau, la poésie, mais c’est aussi politique, la poésie, les poètes sont des militants, oui, les poètes sont des militants du malheur des autres, mais les mots, la vérité, c’est qu’il faut encore les avoir et, force est de constater qu’il est plus facile d’avoir des maux que des mots, de nos jours, de plus en plus d’illettrés et de plus en plus de malheureux, c’est lié, non ? À croire que personne ne leur avait jamais appris à parler, à ces gens-là. Ces gens-là, je veux dire : des gens comme tout le monde, quoi. Mais je ne l’ai pas fait, je m’en souviens à présent, je n’ai pas crié. Je n’ai pas fracassé la tête de ma voisine. Je n’ai rien fait. Je n’ai rien dit. Non. Sauf que je n’avais plus rien à dire non plus. Et, à un moment ou à un autre, il faut bien dire quelque chose. Même quand la personne est désespérée, c’est le principe de base de la conversation, tu ne peux pas rester sans rien dire. Si quelqu’un t’appelle pour te raconter qu’il est sur le point de se suicider, quand il a fini de parler, tu ne vas tout de même pas te contenter de dire : Bon ben d’accord, c’est noté, on fait comme ça, alors, merci, et une bonne journée. Il faut être un peu humain. Or, quand tu as épuisé le répertoire des banalités à opposer à quelqu’un qui désire violemment en finir avec la vie, qu’est-ce qu’il reste à dire ? On te dit d’écouter, mais les gens ont envie qu’on leur parle aussi, à un moment ou à un autre, comme je viens de le dire, il faut bien leur donner une raison de vivre. Et moi, des raisons de vivre, pour eux, honnêtement, je n’en avais plus, moi, je n’avais plus rien à leur dire. Mais rien du tout. Je n’allais quand même pas leur raccrocher au nez ou admettre, comme ça, sans prévenir, Ah bah oui, vous, c’est sûr, hein, dans votre cas, c’est désespéré, plus tôt vous en finirez et mieux ce sera pour tout le monde. Pensez un peu à votre famille, ce que vous leur infligez. Ah, vous n’en avez pas ? Eh ben, raison de plus, alors : vous ne manquerez à personne ! Et pourtant, je l’ai pensé, mais je suis pas un monstre, on ne peut tout de même pas dire ce genre de choses à quelqu’un qui souffre. Ce n’est pas humain de se comporter comme cela. Alors, j’ai eu une idée. Je me suis dit que je n’avais qu’à leur lire des extraits des livres que j’aime bien. Pas forcément inspirants, les extraits, non, mais quand même un peu, histoire de chasser les idées noires avec de la beauté. Pas n’importe quoi, comme littérature, de la littérature sérieuse, classique, des chefs-d’œuvre. Pour sauver quelqu’un, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Et cela a marché. Enfin, je crois que cela a marché. L’invention par Gargantua d’un torche-cul chez Rabelais, si elle n’arrache pas un rire à un futur suicidé, je veux bien être pendu. Et quelqu’un qui rit, ça n’a pas de prix, pas vrai ? Ou, la madeleine de Proust. Tout le monde aime les madeleines, non ? Et maman qui ne vient pas lui faire son petit bisou, et lui qui est tout triste dans son petit lit trop grand pour lui : il y a de quoi relativiser son malheur, non ? Mais pas le début de l’Étranger, non, je ne suis pas imbécile. Pas de textes politiques non plus, que des textes littéraires, un peu purs, de la grande littérature, quoi. En plus, l’exercice m’a permis à moi aussi de relire des classiques et puis de m’orienter vers des choses que je n’avais jamais lues, de faire de vraies découvertes. Si j’avais été un peu entrepreneur, j’aurais fait un truc sur les réseaux sociaux, mais la vérité, c’est que je suis trop paresseux. C’est pour ça que je suis venu travailler au CAS, au départ, je m’étais dit : Le téléconseil, c’est la bonne planque. Tu parles. Tu vois ces visages souriants sur les photos, la diversité, mais il n’y a franchement pas de quoi sourire quand des gens t’appellent pour te dire qu’ils vont mourir. Bref, reprenons le fil de notre histoire. Je savais que j’étais enregistré au CAS, mais mon initiative n’a pas eu l’air de les déranger. Tant qu’il n’y a pas d’incident, comme ils disent, en fait, personne n’écoute les enregistrements qui sont effacés au bout de quelques jours. Impossible de stocker toutes ces pulsions de mort ; il faudrait des serveurs grands comme l’univers. C’est trop cher. Pour les livres, j’allais demander des conseils à la bibliothèque, à la librairie, à des amis, même si, mes amis, quand ils lisaient, il fallait voir ce qu’ils lisaient. Mais ce n’est pas le sujet. Un jour, j’ai eu l’idée de lire un petit livre dont j’avais entendu parler à la radio. Ça avait l’air parfait, motivationnel, comme on dit, est-ce qu’on dit comme ça ? je ne sais pas si on dit comme ça, mais sans être niais, et écrit par un prix Nobel, en plus. Il y avait même un tennisman qui s’était fait tatouer le passage sur le bras. Pour faire face à l’adversité. C’est dur, comme métier, star du tennis, vous savez. Les efforts, le stress, l’argent, tout. Je m’étais dit, voilà qui va être parfait, si quelqu’un de vraiment désespéré appelle, toi, tu écoutes et puis, au bout d’un petit moment, si tu sens qu’il y a une ouverture dans la conversation, ou si tu as l’impression qu’elle lambine, tu sors la phrase, comme ça, sans prévenir, pour faire un choc, il y a des chances que ça marche, si ça passe à la radio, à la télé, sur internet, partout, même sur les bras des tennismen, il y a des chances pour que ça marche avec les suicidés, non ? Le bon moment, enfin, ce que je croyais être le bon moment, le bon moment n’est pas arrivé tout de suite, j’ai attendu une ou deux semaines. J’avais noté la phrase dans un carnet où je notais mes idées pour alimenter la conversation, des sortes de fiches anti-suicide, quoi. J’ai tout de suite senti qu’avec elle, ça allait prendre. Elle a commencé par me dire qu’elle sortait de chez sa psy, mais que ça ne servait à rien, de toute façon, parce qu’elle est plus intelligente que sa psy, qui ne la comprend pas, personne ne la comprend, elle se sentait seule, tellement seule, elle enchaînait les plans cul et elle savait bien que ça n’allait nulle part, elle aurait voulu un enfant, mais avec qui le faire, l’enfant, avec qui ? elle aurait voulu le faire toute seule, mais ça coûte cher, congeler ses ovocytes, ça va encore, mais un enfant, ça coûte cher, un enfant, ce n’est pas à la portée de tout le monde, surtout quand on est seule. Je l’ai écoutée, comme ça, pendant trente minutes, peut-être, sans juger, sans rien dire, sans rien faire, j’étais simplement une oreille attentive, et puis il y a eu un blanc, un blanc plus long que les autres dans ces idées noires, et moi je me suis dit : Vas-y, Jérôme, c’est LE BON MOMENT. Alors, j’ai pris un grande inspiration et j’ai dit sans autre forme de procès : Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. Et c’est vrai que, maintenant, avec le recul, je comprends qu’il y avait une autre interprétation possible que mon interprétation bienveillante, moi je me disais que, dans ce contexte, la phrase voulait dire, je ne sais pas : tu es là, au bout du rouleau, parce que tu as peur de l’échec, parce que rien ne marche, ni avec les mecs, ni avec le boulot, ni même avec la psy, qui est une conne, comme tous les psys, et des escrocs, mais n’aies pas peur, tu peux surmonter l’échec, bas-toi, sois résiliente, tu peux le faire, tu peux vivre. Sauf que, je l’ai compris après coup, la phrase pouvait tout aussi bien vouloir dire : ce n’est pas parce que tu ta raté ton suicide une première fois que tu le rateras la deuxième, ma fille, essaie à nouveau, cette fois, ce sera sûrement la bonne. Et, de fait, cette fois-là, ce fut la bonne. Moi, pourtant, Beckett, je n’aime pas. Mais pas du tout du tout. Du sous-Kafka enrobé dans un style de clochard parkinsonien qui tremblote, qui radote, un vieux crasseux alcoolique, devant lequel, quand on a le malheur de le voir, débraillé et hideux comme il est, là, qui vit dans la rue, on détourne le regard. Et puis, l’odeur, je préfère oublier l’odeur. Ça pue, les clodos, ça pue. Il y en a qui zonent à côté de chez moi, ils passent leur journée à picoler, affalés sur un banc derrière l’arrêt de bus, en face de la supérette pourrie où ils vont acheter leur bière tiédasse pour se saouler, et ils passent leur journée affalés dans leur pisse et leur vomi, ils sont avachis toute la journée, sales, bêtes, laids, et ils interpellent les passants, et les passantes, non mais il faut entendre les remarques sexistes, qu’ils leur font aux passantes, les porcs, c’est dégueulasse, ils sont dégueulasses. Bref, je sais que je ne devrais pas le dire, mais c’est peut-être cela qui m’a le plus dérangé dans cette histoire : le mauvais choix de la citation. Après tout, qu’un suicidaire se suicide, ce n’est ni très original ni très surprenant. On ne peut pas sauver tout le monde, et puis, d’ailleurs, ce n’est pas le but, je ne suis pas payé pour ça, je suis payé pour écouter, et mal (payé). Non, je m’en veux parce que petit un j’aurais dû me contenter d’écouter et petit deux quitte à ne pas me contenter d’écouter j’aurais au moins dû lire quelque chose que j’aime et, à défaut, de quelque chose que j’aime, préférer l’original à la copie. Par exemple : Le vrai chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais juste au-dessus du sol. Elle semble plus destinée à faire trébucher qu’avancer. L’original plutôt que la copie, toujours, ce devrait être une règle de vie. Mais non, on ne suit plus les règles de vie. On fait n’importe quoi. Et après, l’on s’étonne de vivre mal et d’avoir envie d’en finir avec la vie. Rien d’étonnant, moi, je dis. C’est juste après la phrase : « Échoue mieux. » que bam ! Moche d’en finir sur du Beckett, quand même, c’est ce que je me suis dit. Pas pu m’en empêcher. Est-ce que je l’ai faite à voix haute, cette remarque ? J’ai demandé à écouter l’enregistrement pour en avoir le cœur net, mais on m’a dit que non, que ce n’était pas la procédure, que l’enregistrement devait demeurer confidentiel dans l’attente de son éventuelle mise à la disposition de la police et qu’ensuite, s’il devait finalement ne pas servir de pièce à conviction, il serait effacé, comme les autres, comme tous les autres, c’est la procédure. Je connais la procédure, mais j’aurais bien aimé savoir, quand même. Parce que, c’est vrai, il y a des choses qui ne se disent pas. Et je ne saurais jamais si je les ai dites.

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Peut-être que mes difficultés à m’endormir sont liées à ces deux phrases que j’ai notées dans mon carnet il y a quelques jours de cela : « Célébrer la veille. / Célébrer l’éveil. » Ironie du soir ou ironie du sort, comment savoir ? Si je commence à écrire des phrases prémonitoires, sans doute va-t-il falloir que je sois plus prudent dans ce que je consigne ainsi et que je leur donne un tour plus heureux, plus optimiste. Mais peut-être que cette dimension prémonitoire, mes phrases la tiennent uniquement de leur absolue sincérité, de leur pure naïveté et que, si je faisais des calculs, l’efficace serait nulle. Il n’y a que le hasard, l’imprévisible, fût-il épuisant, qui soit réellement intéressant, le reste, le monde de pure fabrication computationnelle que nous promettent les partisans de l’intelligence artificielle — le monde qu’ils fantasment, en réalité — est à bailler d’ennui : qui a envie d’une expérience qu’il ne fait pas ? N’est-ce pas le plus comique des paradoxes, en effet, que de désirer la dépossession de soi, désirer la fin de sa faculté de désirer ? À quoi bon vivre, après cela ? Comme je l’ai écrit il y a quelques jours : à rien. Ce que l’on cherche précisément. (Cf. Nietzsche, à la fin de la Généalogie de la morale : « L’Homme préfère vouloir le néant plutôt que de ne rien vouloir du tout. ») Et, si l’on considère d’un regard d’ensemble le monde social dans lequel nous vivons (que, contrairement aux dehors démocratiques dont on pare toutes ces prétendues transformations pour le meilleur, nous n’avons pas voulu, mais que nous épousons par défaut), il paraît évident que l’apothéose de la technique — enfin, la machine devenue intelligente va-t-elle remplacer l’être humain qui ne l’est plus assez pour elle — et l’anéantissement volontaire forme un système nihiliste d’une absolue cohérence. Parvenu à ce moment d’essoufflement où l’air se fait rare pour lui, l’être humain cherche par tous les moyens à se débarrasser du poids de son existence : d’une main, il délègue à la machine la faculté de penser qui en faisait un être à part dans l’univers (le « roseau pensant » de Pascal, inventeur de l’ordinateur ; — décidément, le destin ne fait que se moquer de nous) et, de l’autre main, il accorde à l’État le droit de disposer de sa vie au nom de sa liberté individuelle. Qui, dès lors, dormirait sur ses deux oreilles, ne serait-il pas foncièrement coupable ? La nuit noire est devant nous ; elle nous attend.

Tout est de l’art : ∞ (une conversation)

Il me semble d’autant plus étonnant de faire deux rêves d’affilée, qu’il m’arrive la plupart du temps de n’en faire aucun, ou du moins de ne pas m’en souvenir. Ou encore, si je m’en souviens, de préférer les oublier, tout simplement. Comme celui que j’ai fait cette nuit, et que j’aurais préféré ne pas faire, ou dont j’aurais aimé ne pas me souvenir, mais dont je me suis souvenu parce qu’il y avait des blattes dedans, d’énormes blattes qui gambadaient librement sur le plafond. Je n’étais pas dans la pièce où se trouvaient les blattes, mais je les voyais pourtant, comme si j’étais allongé sur le dos. Dans mon impossible position (j’étais et je n’étais pas là), je les voyais d’en bas, nous étions donc face à face, en quelque sorte, puisqu’elles avaient la tête en bas, avec leurs pattes au plafond, et moi, la tête en l’air, avec le dos au sol. Nous étions à l’envers l’un de l’autre, les blattes et moi. Et, sans trop me soucier de cette considération, je me demandais depuis cette autre pièce dans laquelle je me trouvais tout en étant ailleurs comment nous allions pouvoir nous débarrasser de toutes ces blattes, Nelly et moi. Je ne me souviens pas des arguments que nous avons échangés dans le rêve avant de parvenir à la conclusion que la meilleure des solutions était encore de nous servir d’une grenade pour les gazer toutes, solution violente, certes, mais d’une efficacité supposée radicale. En tout cas, c’est ce que nous avons fini par décider. Mais je n’ai pas eu le temps de constater les résultats parce que ou bien je me suis réveillé ou bien le rêve lui-même s’est arrêté là. En fait, et c’est ce qui rend le souvenir de ce rêve d’autant plus étonnant (le souvenir et le rêve, devrais-je préciser, sont étonnants), je crois que le rêve s’est arrêté là, sur une fin qui n’en est pas une. Quelle mauvaise histoire qui ne raconte pas la vie, se lamente-t-on déjà à la lecture de ce récit qui n’en est pas vraiment un. Ou est à l’image de la vie ? Je ne sais pas. Mais je sais que je déteste les blattes, elles me répugnent, il me semble que c’est le tréfonds de la terre qui remonte à la surface, la mort dont elles se nourrissent pour survivre dans les profondeurs où elles résident en temps normal qui remonte avec elles et envahit le monde des vivants. Il n’y a que la surface qui est belle, les profondeurs ne sont jamais peuplées que de blattes qui en remontent pour pourrir nos vies, — littéralement. Ne pas les voir mourir toutes dans mon rêve, exterminées par la grenade qui les devait gazer, parce que cet événement n’avait pas eu lieu dans mon rêve, cela revenait à les maintenir présentes dans la veille, à faire qu’elles soient là, toujours là, même une fois éveillé. Quand je me suis réveillé, bien sûr, il n’y avait pas de blattes au plafond — ce n’était qu’un mauvais rêve —, il n’y avait que la délicieuse présence de Daphné que j’entendais babiller dans sa chambre, mais les blattes n’avaient pas disparu pour autant, non, elles étaient toujours là, présentes à moi par mon souvenir. Le soir, après que nous avons couché Daphné, j’en ai parlé à Nelly, qui m’a dit que c’était dégoûtant. Oui, en effet, lui ai-je répondu. Je crois que c’est pour cette raison que j’ai raconté ce rêve, ou cette manière de non-rêve, de songe inachevé dont je ne puis rien tirer, aucune morale, aucun sens, aucune édification, rien qui me permette d’avancer, de continuer de raconter ce que j’ai commencé de raconter, et que je veux raconter encore, en allant plus loin, toujours plus loin. Moi, m’a répondu Nelly, je crois que c’est ce que tu fais, pourtant, en racontant toutes ces histoires qui te passent pas la tête. J’ai opiné de la même, et puis je n’ai plus rien dit du tout. Un assez long silence s’est fait jusqu’à ce que je demande à Nelly :
— Tu crois que Shéhérazade aurait accepté si elle avait su que ce serait si long ?
— Comment ?
— Non mais, si elle avait su que l’histoire de ces histoires durerait mille et une nuits, crois-tu que Shéhérazade aurait accepté de raconter des histoires pour sauver les femmes et donc son peuple ?
— Drôle de question.
— Je te demande parce que toi, tu les as lues, les Mille et une nuits.
— Oui, d’ailleurs, c’est toi qui me les as offertes, tu te souviens.
— Oui, pour ton anniversaire. C’était un beau cadeau.
— Oh oui. Tu es en train de les lire, c’est ça ?
— Oui.
— Tu as raison.
— Non mais, ma question, tu en penses quoi, toi ?
— Que c’est une drôle de question !
— Sérieusement…
— Ah, c’était sérieux ? Eh bien, je crois qu’en fait, si on avait dit à Shéhérazade que son histoire ne durerait qu’une seule nuit, qu’il ne faudrait qu’une seule et unique nuit pour sauver les femmes, je crois qu’elle n’aurait tout simplement pas accepté. Il y a un plaisir dans la répétition, nous le savons très bien. Les enfants écoutent la même histoire, encore et encore, comme si elle était toujours nouvelle. Et il y a un plaisir à raconter une histoire multipliée par le nombre d’histoires racontées. Une histoire multipliée par mille et une, c’est alors toute la vie qui est réinventée. Chaque nuit augmente le plaisir : en racontant une histoire, en passant une nuit ensemble.
— Pas bête. Pas bête du tout. Une arithmétique du plaisir narratif.
— Tu devrais les finir avant de te poser des questions.
— Oui, je vais les reprendre. Tout m’ennuie. Et quand tout m’ennuie, je lis les Mille et une nuits.
— Ou Contingency, Irony, and Solidarity.
— Aussi, oui.
— Moi, je préfère les Mille et une nuits.
— C’est génial, Rorty, tu sais… Mais enfin, c’est intéressant ton point de vue. La répétition, toutes les nuits la même chose et, en même temps, jamais la même nuit parce que jamais la même histoire. C’est la vie, quoi.
— Pourquoi tu me poses cette question ?
— C’est pour le livre sur lequel je travaille. Au début, je pensais lui donner un titre à la manière des Mille et une nuits, une manière de clin d’œil, si tu veux, et puis je me suis dit que, comme j’en avais fini avec la littérature postmoderne, ce n’était pas intéressant. Au début, je voulais appeler le livre encyclopédie pirate, sauf que le livre n’a rien à avoir avec les pirates. Et n’a rien d’une encyclopédie, d’ailleurs.
— Et donc, tu l’appelles comment désormais ?
— Tout est de l’art.
— Et évidemment, cela n’a rien à voir avec une quelconque théorie égalitariste ou relativiste de l’art.
— Rien, évidemment. Mais, de façon moins évidente, peut-être que si : ce n’est pas une encyclopédie, pas une théorie, mais c’est de l’art. Raconter des histoires, c’est l’art. Les Mille et une nuits, c’est le fantasme absolu. Raconter autant d’histoires, tu imagines, et encore plus, même. J’aimerais écrire des milliers d’histoires. J’aimerais faire un livre qui soit des milliers d’histoires. Mille et une fois mille et une histoire. 1002001. Enfin, je crois.
— Tu n’en es pas certain ?
— Non, je suis en train de l’écrire.
— Comme Paludes, quoi.
— Oui, mais Paludes, c’est le commencement de la littérature postmoderne. Moi, je suis déjà passé à autre chose.
— Comment ça s’appelle ?
Tout est de l’art ; je viens de te le dire.
— Oui, je sais, je sais. Mais l’autre chose à laquelle tu es passée, l’autre phase de la littérature, comme tu dis.
— Ce n’est pas une phase. Ça n’a pas de nom.
— Ah…
— Oui.
— Bon, d’accord. Et donc, j’imagine que cette conversation sera couchée par écrit dans ton encyclopédie.
— Ce n’est pas une encyclopédie, je te dis. Mais oui, il y a des chances, en effet, que cette conversation soit couchée par écrit, comme tu dis.
— D’autres aussi ?
— Certaines.
— Nos disputes ?
— C’est inévitable.
— Tu exagères. Je vais encore avoir le mauvais rôle dans l’histoire.
— Pas dans celle-ci en tout cas.
— Ah bon, tu trouves ?
— Oui, tu dis des choses plus intelligentes que moi.
— Si c’est ce que tu penses.
— C’est ce que je pense.
— Et donc, dans ton encyclopédie, enfin, ton livre, tu vas tout mettre : les histoires, notre histoire, Daphné, la théorie de tes histoires et de ton livre.
— Exactement, oui. Sauf que ce n’est pas une théorie. Les histoires devraient toujours progresser. Sans cesse s’étendre. Proliférer comme un merveilleux champignon. Les histoires devraient ne pas avoir de fin.
— Comme l’univers.
— Comme l’univers, oui, ou le désert.
— À l’infini ?
— À l’infini, je ne sais pas. Je ne parviens pas à me représenter l’infini. À moins que ce ne soit qu’un symbole : 

— Tu fais vachement bien le geste.
— Ah oui, tu trouves aussi ? C’est une question d’entraînement, je crois. En tout cas, si l’infini est un geste, c’est quelque chose qui me va. Si c’est une étendue, je ne sais pas me la représenter. Et si c’est un symbole, cela ne m’intéresse pas parce que les symboles ne m’intéressent pas.
— Un geste de la main.
— Oui, un mouvement. L’expansion, la prolifération, la possibilité que les histoires n’en finissent jamais parce que tout peut toujours reprendre, être repris, s’orienter différemment. Pas une ligne droite, mais un déploiement, dans tous les sens, de significations.
— Mais alors, ce n’est pas une encyclopédie du tout. Ce n’est pas une totalité.
— Tu as raison, je te l’ai dit, ce n’est pas une encyclopédie. Mais le livre tend vers l’infini. C’est pour cette raison sans doute que je préfère le geste au symbole. Parce que le symbole est forcément clos sur lui-même alors que le geste est en action. Et puis, tu oublies qu’elle devait être pirate, mon encyclopédie. C’est un court-circuit. C’est aussi ce qu’on peut entendre dans « tout est de l’art » : à la fin, il ne devrait plus y avoir que des histoires.
— C’est un peu tiré par les cheveux.
— Ah…
— Mais c’est un bon titre, Tout est de l’art.
— C’est l’essentiel, non ?

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Fatigué. J’ai du mal à m’endormir. Avoir du mal à m’endormir m’inquiète. Notamment parce que j’ai toujours pensé que je dormais bien. C’est l’image que j’ai de moi : quelqu’un qui dort bien. Alors que, quand j’y pense, je me rends compte que j’ai toujours dormi n’importe comment. Combien de fois m’est-il arrivé en effet de ne pas me réveiller le matin et d’être en retard au travail ? Comme avoir du mal à m’endormir m’inquiète, j’ai encore plus de mal à m’endormir : je pense que, encore une fois, cette nuit, non plus, je ne vais pas réussir à m’endormir, ce qui augmente le potentiel de mes difficultés d’endormissement. Et caetera. Or, c’est sans doute depuis que j’essaie de mettre en place des stratégies pour bien dormir, des routines, j’ai entendu dire, — parce qu’on lit un peu partout qu’il faut dormir comme ceci, dormir tant d’heures, faire comme cela, que si on manque de sommeil, on va mourir, comme si les gens qui ne manquaient pas de sommeil n’allaient pas mourir, mais si, ils meurent et parfois, même, dans leur sommeil — que j’ai le sentiment, précisément, de mal dormir. Certaines nuits, il m’arrive de penser que c’est le père de Nelly qui m’a transmis son insomnie, comme une sorte de mauvais œil. C’est dire le degré d’irrationalité auquel je parviens, que rien ne justifie. Écrire ces lignes me permet toutefois de comprendre qu’il faut sans doute que je recommence à faire n’importe quoi, j’entends : au regard des règles qu’on édicte, que je recommence à m’écouter moi plutôt que toutes ces nuisibles gens qui font profession de parler pour venir en aide, mais qui, moi, en réalité, ne m’aident pas, du tout, me nuisent, au contraire. Est-ce que, sinon, j’ai eu une idée, aujourd’hui ? Je ne crois pas, ou alors c’était une idée d’il y a quelques jours, quand je me suis dit : « Tu peux être l’homme que tu veux être », expression qui sous-entendait celle-ci : « En vérité, cela ne te couterait presque pas d’efforts », et que cela fut comme une illumination. N’illumine pas nécessairement ce qui est neuf, mais ce que l’on n’avais jamais vu, jamais conçu de cette manière-là et qui jette un jour nouveau sur la vie que l’on mène. Illumine, éclaircit, brille.