19125

Le téléphone sonne à une heure inhabituelle, ce dimanche matin. Je décroche : « N. est mort. » Que puis-je dire ? « Je le savais déjà » ? La sonnerie, mieux que la parole, me l’aura appris. Un peu de décence : je ne le peux pas. Cela n’aurait eu aucun sens. Et, de fait, rien — ou presque — n’a de sens. À quoi sert d’écouter quand on sait déjà ce que l’on va entendre ? À quoi sert de parler quand tout est déjà dit ? Mais pas la messe. Il n’y en aura pas. Rien qu’une masse inerte qu’on incinérera, — comme d’habitude, désormais. C’est encombrant, un mort, on a hâte de s’en débarrasser. Corps caché par la paroi de contreplaqué derrière laquelle, au son d’une musique kitsch, on s’apprête à le faire disparaître. (Tout est caché.) Funérailles industrielles. Bienvenue chez les vieux. Four crématoire de la modernité. Me choque l’absence de ritualité. Je revois le crématorium impersonnel, à la périphérie d’une ville moyenne de province, dans une zone d’activité à toute autre pareille, entre Castorama et Carrefour. Bienvenue en France. Autant entasser leurs corps et brûler les humains comme des feuilles mortes, à ciel ouvert, non ? L’odeur, peut-être. À côté de cette mort sans rite, me semble encore plus doux le compostage humain, le recyclage du cadavre. Mais cela, non plus, ce n’est pas vrai, n’a aucun sens : depuis le centre des villes surpeuplées, des humains fantasment le cycle éternel de la vie. Depuis l’antinature, les humains fantasment la nature. Tout ce que je trouve à dire, ensuite, c’est à Nelly que je le confie : « Je ne veux pas mourir à l’hôpital. » Qu’on me laisse dépérir face à la mer, comme un algue qui dessèche, comme un oiseau qui s’est échoué, comme un vulgaire sac plastique, comme un déchet. Tout en ruminant ces mauvaises pensées, je songe à me convertir au catholicisme, non pas à cause d’une grâce qui m’aurait soudain touché, d’une foi dont j’aurais eu subitement la révélation, non, pour une question de ritualité, pour ne livrer pas ma dépouille à quelque veule bonimenteur laïc, dans l’indifférence de la banalité, une question de beauté : partir en fumée, effluves d’encens qui montent au ciel, possibilité d’autre chose que cette laideur institutionnalisée, cette fin sans finalité.

18125

Visage rouge d’avoir marché pendant deux heures et demi dans le froid après-midi de Paris la grise. Circa zéro degré. Une fois rentré à l’appartement, il me semble qu’il me brûle, ce que sa vision confirme dans le reflet du miroir de la salle de bain. La marche est le meilleur des poligraphes, qui enregistre au plus près les variations de la ville, les changements d’ambiance, les ruptures d’atmosphère, qui permet de visualiser les physionomies (des quartiers, des coins, des gens, autochtones, migrants, touristes), de distinguer les zones avec précision, l’hyperdensité du Marais, le quasi désert du bas du boulevard de Port-Royal, Bastille la festive, le commerçant boulevard Beaumarchais, lequel débouche sur une place de la République qui semble toujours en train de manifester pour quelque cause politique lointaine, comme si la République (pas la place, non, la chose), ce n’était qu’un lieu impersonnel où l’on vient à tour de rôle clamer quelque slogan, pas une chose commune, mais un grande vide qu’au nom d’une cause on privatise en se l’appropriant à l’exclusion des autres qui ne pensent pas comme les présents, et qu’il faut pour ce faire remplir de ses drapeaux, de ses cris, de la scansion d’une existence qui ne semble guère avoir de sens en elle-même, mais toujours d’abord pour la cause qui la vient fonder. C’est à cet endroit-là que j’ai bifurqué alors que je voulais traverser la place, remonter le canal Saint-Martin et pousser peut-être jusqu’au bassin de la Villette. J’ai eu tort, sans doute, de prendre ce virage à gauche (pourquoi n’ai-je pas pris, par exemple, la direction de Belleville, où il y a bien longtemps que je ne suis pas allé ?) tant la traversée du Marais, qui n’a peut-être jamais si bien porté son nom, infesté qu’il est de tous ces corps agglutinés et à la présence agitée et vrombissante, fut une épreuve désagréable au bout de laquelle la place devant la maison commune ne fut pas un soulagement, mais vint m’offrir le spectacle déconcertant d’une espèce de délabrement volontaire (toujours ces smithsonsiennes ruins in reverse). J’ai pressé encore un peu le pas et je suis descendu sur les berges de Seine pour reprendre ma route à rebours. La ville s’offre à tout le monde, même à qui ne connaît pas sa géographie. Et ainsi, même quand elle semble se fermer, elle s’ouvre. C’est la jeune femme qui, place de la Mairie, montrant du doigt la tour de Jussieu, s’exclame à l’adresse de qui l’accompagne : « Regarde, la tour Montparnasse ! » Devais-je la détromper ? Mais s’y rendre, est-ce une raison suffisante de ce faire ? Ne le croyant pas, j’ai continué mon chemin en silence. J’ai marché quinze kilomètres, ainsi, dans Paris la froide. En chemin, je crois, je m’attendais à connaître une sorte d’épiphanie, mais rien de tel ne s’est produit. J’ai avancé dans ma ville, un peu insensible à ses charmes, je le confesse, mais toujours attentif à son peuple.

17125

Hier, le courrier que nous avions envoyé à Daphné au début du mois d’octobre, lequel contenait le conte pour enfants bizarres que j’avais écrit pour elle, nous est enfin revenu, et Daphné a ainsi pu le lire. Elle l’a beaucoup aimé, m’a-t-elle dit, et s’est demandée à quoi ils pouvaient bien ressembler, ces petits bonshommes. Je lui ai retourné la question : Et toi, tu penses qu’ils ressemblent à quoi ? Elle m’a répondu : À des petits bonhommes “bâton”. Je ne le lui ai pas dit, mais ce n’était pas comme cela que je les imaginais, et le plus étrange, je m’en suis aperçu en pensant à sa réponse, c’est que je ne les avais pas imaginés du tout, ces petits bonhommes, je ne leur avais pas donné de forme précise, il étaient définis par leur action, par leur situation dans l’espace, leur relation ou absence de relation avec le narrateur, mais ne possédaient pas une forme définie, aucune identité personnelle, ce en vertu de quoi ils étaient donc susceptibles de recevoir toutes les formes, toutes les identités, qu’on pourrait bien leur donner en lisant le conte. Ensuite, elle a utilisé la couverture d’un livre qui ne tient plus sur les pages qu’elle est censée contenir et a placé mon conte dedans en écrivant sur une bande de papier : « Receuil de contes de Jérôme Orsoni », et m’a demandé de lui en écrire un par semaine. Je lui ai dit que cela ne se faisait pas comme cela, alors elle m’a dit qu’elle me donnerait les idées et que je n’aurais plus qu’à les écrire ensuite. Merveilleuse enfant, me suis-je dit. C’est peut-être un peu imbécile, mais cela m’a touché sincèrement que Daphné aime l’histoire que je lui avais écrite. Comme c’est pour elle que je l’ai écrite, si elle avait été déçue, j’en eusse été très triste. Mais la nature, enfin, la nature, non, notre nature, celle des autres, je préfère en entendre parler le moins possible, notre nature fait bien les choses. La seconde, pas la première, laquelle est la même pour tout le monde. Plus tard, c’est-à-dire juste avant d’écrire ce journal, j’ai songé qu’il était dommage qu’en grandissant les gens perdent cet enthousiasme, et leur goût, l’émerveillement tout philosophique qui illumine le regard et illumine la langue, parce que force est de constater que la réception de textes (“la critique”, comme on dit) est frappée de conformité (goût standardisés et esthétique moyenne) banalité (adjectifs rebattus qui tiennent lieu de jugements esthétiques et idées qui le sont tout autant) ou d’enflure (emploi des termes techniques prétentieux pour masquer le fait qu’en réalité on n’a pas grand-chose à dire, mais scoop : ça se voit quand même). Mais peut-être que les gens qui ne sont pas enthousiastes à l’âge adulte, par « enthousiaste », j’entends : être capable de s’émerveiller, avoir cultivé son sens esthétique et être capable de formuler des jugements qui ne sont pas d’affreuses platitudes contentes d’elles-mêmes, et qui donc souffrent des maux que je viens d’énumérer en partie, n’ont jamais fait preuve d’enthousiasme ni d’originalité, peut-être ont-ils toujours été conformistes, et n’ont-ils donc rien perdu avec l’âge, l’âge ne faisant que prolonger ce qu’ils auront toujours été, des gens tristes et insignifiants. Qu’ils soient tristes et insignifiants, cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de pouvoir — au contraire, être triste et insignifiant, en des temps tristes et insignifiants, est une condition nécessaire pour parvenir à détenir une forme de pouvoir —, c’est simplement comme cela qu’ils sont, conformes à leur moi, conformes à leur époque, copies conformes de copies conformes. Au fond, même si pour elle la vie est quelquefois plus difficile que pour d’autres, je suis heureux que Daphné soit une enfant bizarre qui aime les contes pour enfants bizarres. Tout le monde n’a pas cette chance, non.

16125

Je pourrais décrire ce qu’il se passe en bas de chez moi, à l’instant même, minutieusement ou pas, le quartier en partie bouclé, j’imagine à cause d’une alerte à la bombe, mais certainement pas de l’apocalypse fongique, de l’hiver nucléaire ou de je ne sais quoi, non, le réel est bien trop prosaïque pour concurrencer la fiction, il reste dans les strictes bornes de la raison, et pourtant, elle n’est pas bien large, ces temps, ou bien un peu plus loin, là-bas où les énièmes des couteaux de l’histoire (il y a bien longtemps que l’on aurait dû renoncer à les compter pour les laisser croupir aux oubliettes, mais il n’y en a plus, des oubliettes, contrairement aux énièmes couteaux qui prolifèrent, eux, est-ce que c’est cela qu’on appelle « la démocratie » ? je ne sais pas, quelle importance ? qui vote encore ?) parlementent pour savoir s’ils vont renverser l’État dès ce soir ou si cela peut attendre encore un peu, une semaine ou deux, l’un comme tout l’autre font autant de bruit (sirènes, moteurs qui vrombissent, pneus qui crissent, la routine parisienne, quoi, le spectacle affligeant du pouvoir effrayé par la rue, effrayé par la ville, effrayé par un monde auquel il est étranger, qu’il ne comprend pas, ne peut pas comprendre, ne comprendra jamais), et ce n’est pas tant le bruit en tant que bruit qui me dérange, non, en tout cas pas seulement, si le bruit n’était que du bruit, il serait désagréable, certes, mais il ne serait que bruyant, il ne serait le bruit de rien, non, ce bruit, ce sont des êtres humains qui le font, des êtres qui estiment que cela, ce bruit, peut faire partie d’une vie digne d’être vécue, et qu’il y a donc des êtres qui vivent sur terre au même moment que moi au même endroit que moi qui estiment, contrairement à moi, que cela, ce vacarme, cela peut faire partie de la vie bonne, et c’est cela qui me heurte,  je crois, cela qui, plus encore que les oreilles, me fait mal à l’âme, si je puis encore m’exprimer ainsi, je crois que je ne le puis pas, mais tant pis, c’est vraiment de l’âme, ai-je envie de dire, qu’il s’agit, de la façon dont on peut concevoir le monde, et sa place à sa soi, dans le monde, et comment, c’est ce que je me demande, comment peut-on vivre ainsi ? cela n’a rien à voir avec une vie saine et équilibrée, non, tout est malade et déséquilibré, il y a du poison dans l’air que l’on respire, du plastique dans l’eau qu’on boit, du plastique dans la nourriture que l’on avale, personne n’y échappe, quel que soit son régime alimentaire, mais ce n’est pas seulement cela, qui est malade et déséquilibré,  non, c’est notre vie, la manière dont nous attachons au dehors et au dedans, aux êtres, aux choses et à nous-mêmes, tout cela qui est malade, et j’ai pensé à tout cela, tout à l’heure, et je me suis dit que si je continuais d’écrire, si je n’abandonnais pas tout simplement comme l’envie m’en prend souvent, c’était peut-être pour cela, pour trouver une façon saine et équilibrée de vivre, et dire aux autres êtres qui peuplent le monde en même temps que moi que voilà, une façon saine et équilibrée de vivre, mais personne ne me lit, alors il y a de plus en plus de bruit, et de plus en plus de plastique, et de plus en plus de gens malades et de gens déséquilibrés, et l’on ne sait pas comment faire ni comment il se fait qu’il y a tant de gens malades et déséquilibrés, et pourtant, non, pourtant, ce n’est pas si difficile que cela de le comprendre, pourquoi il y a tant de gens malades et tant de gens déséquilibrés, pourquoi les gens ont des cheveux blancs de plus en plus jeune, pourquoi les paroles semblent décharnés et les regards vides, ce n’est  pas difficile, non, il suffit de relier les points entre eux, il suffit de regarder, de faire attention, d’écouter, les explications sont là, tout autour de soi, mais les explications n’expliquent rien, les explications n’ont pas de sens, le sens n’a pas de sens et, parce que le sens n’a pas de sens, il y a de plus en plus de bruit, de plus en plus de signes qui traversent les espaces auxquels il est impossible de ne rien comprendre, on ne peut rien comprendre et nos explications sont vides de sens, elles sont vides de tout, vides de toute vie, même la vie est vide de vie, tout est vide de tout, mais on ne voit rien, comment se fait-il que l’on ne voie rien ? il y a tellement de choses à voir, tellement de choses à voir, mais elles ne pèsent rien, ces choses, elles sont légères, ces choses, elles ne valent rien, elles ne rapportent rien, elles se contentent d’être là, ces choses, et elles sont contentes d’être là, ces choses, comme moi, qui ne vaut rien, qui ne rapporte rien, mais qui suis content d’être, pourtant, je le dis, oui, c’est la vérité, je suis content d’être là, quelquefois, une phrase me vient et je l’accueille comme une sorte de miracle miniature (peut-être n’est-il pas si petit que cela, ce miracle, à quoi est-ce qu’on les mesure ?), je m’arrête et je me dis : mais oui, mais c’est cela, et c’est bien cela, alors je note la phrase qui m’est venue comme si c’était un autre qui en avait eu l’idée, et si c’est un autre qui en a eu l’idée, qui que ce soit, qu’elle sache que je l’aime, cette autre, oui, que je l’aime comme moi-même, et mieux que moi-même, même, cette autre, qui dit les phrases à ma place, et moi, après qu’elle les a dites, les phrases, les ayant entendues et les ayant retenues, les phrases, je me contente de les copier, c’est ce que j’ai fait tout à l’heure, dans le carnet des éclaircies avec sa spirale et mon encre bleu Méditerranée, qu’elle sache que je l’aime, cette autre que moi-même, quelquefois, en revanche, c’est plus long, depuis deux jours, par exemple, j’ai un vers sur le bout de la langue et un deuxième, peut-être, une bribe d’un troisième, mais pas plus de trois, non, trois morceaux de vers qui sont les fragments d’un poème qui n’a pas encore vu le jour, mais que je voudrais composer tout de même, j’y pense à intervalles réguliers à ces trois vers, j’essaie de voir où ils vont, si seulement ils vont quelque part, car il est possible qu’ils n’aillent nulle part, je me les dis, je les écoute, j’essaie de les comprendre, le premier fait : sur le dos du ciel, dans le deuxième, il est question des souvenirs de nos bouches soleils, et dans le troisième, je ne sais plus, il y a le mot mer, mais je ne sais plus quoi d’autre, rien, sans doute, juste cela, ce mot, et cela ne fait pas un vers, pas une phrase, et j’essaie de penser tout cela, mais je n’y parviens, je demeure là avec des morceaux de quelque chose qu’il faudrait recoller, mais sans idée d’un tout, qui n’aura pas été brisé, un tout qui ne préexiste pas, et qui n’existe pas non plus, bien sûr, je préfère quand ta voix me parle parce que alors je n’ai qu’à t’écouter parler et copier ce que tu dis dans ma tête, dans ma bouche, et partout autour de moi, ce que je sais, c’est que bruit ou pas, cela ne m’empêche pas de t’écouter, bruit ou pas, ce n’est pas cela qui m’empêchera de composer mon poème, mais alors quoi ? rien, je crois, il faut du temps, c’est tout, alors je laisse le temps passer, le temps venir, je laisse le temps tranquille, j’écoute encore une fois mes phrases qui disent sur le dos du ciel souvenirs de nos bouches soleils mer, et je ne sais pas quoi d’autre, j’écoute mon fragment à l’envers, et je lui dis : vas-y, crois, pousse, mais ne sois pas un tout, non, ne le sois pas, demeure tel que tu es, de mille morceaux de rien du tout fait, car c’est ainsi que nous ferons taire le bruit, ainsi que nous dirons la vie saine et équilibrée, et qu’ayant longtemps vogué sur l’océan de plastique, nous débarquerons chez nous.

15125

L’homme qui, dans le jardin, propose de la cocaïne aux passants suscite l’interrogation d’un groupe de jeunes adultes : « Tu crois que c’est une blague ? » Et ce doute qui les assaille, qui ne le comprend, qui ne le partage ? Que peut-on encore prendre au sérieux sans risquer de passer pour un imbécile ? Rien, probablement. Tout est si étrange, ces derniers temps, plus rien ne semble avoir de sens, tout se mélange, les choses, les gens, les temps changent, et à l’ordre qu’on croyait certain, mais qui n’est plus qu’un mauvais souvenir désormais, une nouvelle manière de s’organiser tarde à succéder. On voudrait avoir des certitudes, ne serait-ce que pour jouir encore du luxe de douter, de prendre des poses métaphysiques où la tête repose gravement sur la main, de faire comme nos ancêtres, semble-t-il, toujours firent, sans que l’on sache vraiment s’ils ne faisaient pas semblant, mais on ne peut plus, tout est si confus, tout est si compliqué. Comment pourrait-on en vouloir à qui, fatigué de tant de perplexité, abandonne toute singularité et, renonçant à sa personnalité même, adopte telle ou telle règle de vie dogmatique, étriquée, certes, mais qui simplifie les choses, apporte une réponse définitive et hors d’humaine atteinte, car trouvant son fondement au-delà de ce monde, ou dans quelque vérité plus profonde, apaise, offre le repos léthargique de qui n’a plus besoin de penser ? N’est-ce pas à cela, in fine, que nous aspirons tous : ne plus penser ? Que les prophètes racontent des histoires ou que les historiens jouent au prophète, cela ne fait guère de différence, on a envie de les croire, non parce qu’ils disent la vérité (qui peut encore croire à la possibilité d’une vérité unique et définitive ?), mais parce que tout le reste nous fatigue, demande des efforts dont nul ne sait s’ils seront jamais récompensés. Ici et maintenant ou plus tard et ailleurs, nous avons le désir d’un bien final, comme au bout de la phrase le point, qui arrête le temps et le mouvement. C’est qu’on nous a si bien habitués à la rentabilité que nous ne supportons plus aucun délai, et l’historien comme le prophète qui parviennent à nous dire que nous nous situons à la pointe la plus avancée du bien, que nous avons été distingués parmi les distingués, répondent l’un comme l’autre à cette exigence : il faut que ça rapporte, il faut que ça paie. Sinon, à quoi bon vivre, en effet ? Le manuscrit de Tout est de l’art a essuyé un refus, ce matin. Bien mauvaise façon de commencer la journée. En réponse à cette fin de non-recevoir, je me suis contenté de réclamer le renvoi du texte imprimé : la vérité, c’est que je n’ai rien à dire à qui n’aime pas ce que j’écris. Pourtant, quand j’ai publié mon article sur Chejfec, je pensais que l’imprimeur de Mes deux mondes pourrait être un interlocuteur de choix, mais non, c’était un malentendu, rien de plus, tant pis pour moi. Dans les recoins de mon esprit, j’empile les inédits. Ensuite, un peu plus tard dans la journée, j’ai considéré trois possibilités : arrêter, changer, continuer. Arrêter d’écrire, changer de façon d’écrire, ou continuer comme je fais. Je n’ai pas réfléchi bien longtemps : malgré l’absence de succès, je ne considère pas ce que j’écris comme un échec, j’écris comme je veux écrire, j’écris comme je veux vivre. Voilà tout. Le reste ne m’intéresse pas. À Daphné, sur un tout autre sujet, mais par un autre chemin il revient au même, j’ai dit : « Le conformisme et le souci du qu’en dira-t-on sont les vertus des médiocres. » Alors, suivons le mot de Socrate à la fin du Phèdre : ἴωμεν, allons, en avant, tout le reste n’est que du vent.

14125

Comment passer en un clin d’œil d’une chaude journée d’été vers midi à une matinée qui s’achève sous un soleil glacial ? Eh bien, il suffit de refermer le livre, d’enfiler sa tenue de course et d’aller courir. À Paris, en janvier. Ou, on pourrait penser que c’est la même chose, de passer de la littérature à la réalité. Mais la littérature n’est-elle pas réelle ? Et notre monde, l’est-il vraiment ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que le choc thermique, s’il est violent, ne l’est peut-être pas tout autant que le choc de civilisation. Et les bribes de langue que je surprends en faisant le tour du jardin, où de grosses chevilles mal embouchées comblent mal le vide de la conversation, pour ne rien dire de la pensée, ces « frère », « genre », « en mode » qui sont censés attester de la bonne santé de la langue française, tranchent de façon sanglante (c’est mon petit cœur qui parle) avec les locutions cosmologiques dont j’essaie de saisir le sens dans la bouche de Socrate ; où cela peut-il bien être ἐπὶ τῷ τοῦ οὐρανοῦ νώτῳ ? À quoi cela sert-il de déchiffrer ce que des millénaires de culture ont déjà défriché ? Je ne sais pas ; — à vivre ? Je crois. Et copiant dans mon carnet de cuir rouge florentin le membre de phrase que je viens d’indiquer, j’ai envie d’écrire un poème qui commencerait par ces mots même : « Sur le dos du ciel ». Mais à quoi bon ? Daphné, que j’interroge rapidement sur le sujet ce matin en réponse à une remarque que l’on me fait par ailleurs, remarque les deux tiers des élèves de sa classe environ (peut-être un peu moins, c’est moi qui modère son propos, mais j’ai peut-être tort) ont un vocabulaire qu’elle estime « pauvre » et ne sont pas capables de changer de registre de langue entre la cour de récréation et la salle de classe (ils disent « wesh » dans presque toutes leurs phrases, précise-t-elle). On peut toujours lui reprocher d’être réactionnaire (en ce qui concerne une enfant de neuf ans, il me semble toutefois que cet argument n’est pas encore acceptable), mais le tableau prend des couleurs plus sombres encore quand on précise que l’école publique où elle est scolarisée se situe dans le sixième arrondissement de la capitale. En fait, les linguistes qui défendent l’idée d’une bonne santé de la langue française contre les adeptes du déclin ne le font pour des raisons qui ont quelque rapport avec la réalité, mais au nom d’une idéologie misérabiliste qui promeut l’inversion des rapports de domination par la valorisation systématique de toutes les formes de culture qui émane du groupe considéré comme dominé. La réalité est tout autre. C’est un paysage dévasté où les formes les plus avilissantes de culture sont devenues la norme ; quiconque n’obéit pas au régime culturel dominant (langue appauvrie, catégories de pensée caricaturales, utilisation continue du smartphone,  omniprésence des réseaux sociaux, culte de la téléréalité) se voit mis au ban du nouveau monde social, qui n’est en rien plus égalitaire que celui qu’il est censé avoir rectifié, non, l’inégalité a simplement changé de forme. Car, tout le problème est là : à la différence des adeptes du déclin qui veulent que rien ne change, ce qui est absurde, les hygiénistes de la langue veulent rendre le monde meilleur et échouent lamentablement. C’est peut-être que la sociologie bourdieusienne qui constitue le fonds de boutique de la pensée politique de gauche en France est purement et simplement obsolète : elle parle d’un monde qui n’existe plus, et dont les traces les plus récentes datent d’avant le dernier quart du XXe siècle. La culture bourgeoise, c’est la culture populaire plus l’argent, c’est la culture universelle. Il faisait -2°C quand je suis sorti, aux alentours de onze heures du matin, pour aller courir une heure et un peu plus de dix kilomètres dans le jardin. Thermique, ai-je dit, le choc l’était moins que de civilisation : même si j’avais quitté les rives de la Méditerranée où se déroule le Phèdre, j’étais bien dans le froid vif et glacé de Paris, mais les gens m’ont paru si laids que, les voyant autour de moi tourner, j’ai eu du mal à croire qu’ils me ressemblaient vraiment. Mais n’est-ce pas le même — je n’ose dire « combat », ce serait ridicule, mais « jeu » serait pas trop euphémistique, alors disons la même tension, pour rester aussi neutre que faire se peut — la même tension qui est à l’œuvre depuis 2500 ans entre ίδιώτης et τῶν πολλῶν, l’idiot et la masse ? Dans sa chambre, Daphné danse en écoutant pour la énième fois un opéra de Verdi. Serait-il possible que l’on eût quelquefois ce que l’on mérite ? 

13125

On a les pudeurs du pidgin au pays des pigeons. Et ainsi, l’éditeur français de Jewish Cock — un roman dans lequel la narratrice, petite-fille d’un nazi, fantasme à l’idée de se faire greffer une bite de juif, puisque c’est bien cela que signifie « jewish cock », « bite de juif », mais qu’est-ce que c’est que cela, une bite de juif ? faut-il préalablement la couper à un juif pour la recoudre ailleurs ou peut-on cultiver les pénis hébreux en laboratoire afin de les greffer à l’Occidentale transitoire chez qui le sentiment de la culpabilité est devenu un peu trop pénible à supporter ? (la pauvre) peut-être faut-il lire le livre pour le découvrir, ou aller au théâtre pour écouter l’actrice star au micro (pénis ?) réciter le texte, mais je n’ai pas pareil courage, je ne suis qu’un pauvre petit écrivain méditerranéen égaré dans les plaines glacées de la vieille Europe — aura jugé préférable de ne pas traduire le titre, sans doute pour ne pas effrayer l’esprit déjà bien endommagé du franchouillard monolingue moyen. Ce qu’on ne comprend qu’à moitié ne marque pas, ne laisse pas d’empreinte, cela peut s’effacer, et céder la place au prochain produit de consommation courante. Car telle est la loi du marché : il ne faut pas que des œuvres imprègnent l’esprit du consommateur, qu’il s’en souvienne, il faut que les produits s’effacent de son esprit, lequel doit redevenir cycliquement vierge et demeurer ainsi disponible à la nouveauté sans cesse recommencée. Qui, face à ce bavardage global, ne rêve d’un patois infiniment local et intraduisible ? Qui, face à cette logorrhée inepte, formulée dans la langue creuse de l’universel, ne rêve d’écrire d’innombrables et incompréhensibles pages qui résisteraient pour les siècles et les siècles à toute tentative de translation, libres dans leur patois, résolument réfractaires à toute opération visant à le modifier, entêtées, incompréhensibles, et pour cela même inacceptables, détestables, et pour cela même nécessaires, indispensables ? On pourrait me reprocher d’être un peu trop dans mes pensées (comme on reproche aux enfants d’avoir la tête dans les nuages, comme cette animatrice qui reprochait jadis à Daphné de « buguer »), et c’est peut-être vrai, mais par quel sortilège en sortirais-je ? Ce matin, marchant dans les rues de Paris, ce n’était pas tout à fait là que je me trouvais, les eaux du fleuve qui inondaient les quais ne me firent guère penser aux vagues de la mer qui toujours affluent, la mer qui donc n’est jamais la même, et j’ai peut-être tort de m’imaginer ailleurs que je ne suis, à Marseille, déjà, n’avais-je pas fini par faire de même ? ce qui revient à tourner en rond, c’est vrai, c’est vrai, mais tout en pensant que c’est vrai, je pense que ce ne l’est pas, vrai, que ce n’est pas la même chose, que le cercle n’est pas clos, que c’est une spirale, mais n’est-ce pas toujours le même argument que je reprends pour me tirer d’un mauvais pas ? Ce matin, marchant dans les rues de Paris, le pas n’était pas mauvais, tant s’en fallait, il allait bon train et, quinze kilomètres plus loin, c’est-à-dire de retour au point de départ, la fatigue me rendit une paix que je n’avais pas perdue, non, mais que j’avais besoin de retrouver. Pour aller où ? Faire le tour du quartier ou bien le tour du monde ? N’est-ce pas à peu près la même chose. Ce n’est pas tant la bêtise qui me déprime que l’idée qu’il n’y a de place que pour elle, que qui entend y échapper — pour des raisons éthiques et cosmiques qui ne sont pas étrangères à la naissance de la philosophie en Grèce antique — se trouve relégué dans les marges de la prospérité, condamné à maugréer dans son coin sombre et humide et ignoré de tous contre la nullité des temps. Je ne me sens pas appartenir aux marges, le rivage d’où je contemple les vagues affluer, le vent souffler, un oiseau traverse le paysage, ce rivage n’est pas le refuge des intouchables, c’est le point de départ, l’origine de tout voyage, monte, monte, comme l’oiseau de mer, monte jusqu’à la lumière.

12125

Dans l’entrée « Utopie méditerranéenne » du Dictionnaire de la Méditerranée édité par Dionigi Albera, il est notamment question de l’universalité de la Méditerranée. C’est une expression de Jean Ballard, qui évoque un « homme méditerranéen universaliste ». Or, précisément, ce qui m’intéresse dans la Méditerranée, c’est son anti-universalisme : c’est qu’elle soit là. Ce n’est pas n’importe où, et ce ne peut pas l’être, en quelque sorte : il faut s’y rendre (comme on se rend à l’évidence, comme on se rend en quelque lieu). D’où, à mon sens, l’absurdité d’une expression comme cette « utopie méditerranéenne », la Méditerranée étant justement quelque part (et l’utopie, non). Elle n’est pas une abstraction, elle n’est pas une idée, un pur concept, elle est avant tout un endroit, un lieu, un quelque part où l’on peut se rendre, que l’on peut parcourir, traverser, que l’on peut sentir, toucher, circonscrire, voire, même. Que la Méditerranée en tant que concept soit problématique — ce n’est pas quelque chose qui va de soi, ce concept a une histoire, récente et difficile, qui a pris forme au XIXe siècle et que la colonisation a chargé d’un poids politique auquel, toutefois, on ne saurait le réduire —, il faut le souligner, mais sa localisation ne fait pas de doute. Dans l’introduction du Dictionnaire, on peut lire que « d’un point de vue scientifique, la Méditerranée n’existe pas ». Outre le paradoxe qu’il y a à étudier scientifiquement quelque chose qui n’existe pas scientifiquement, et les difficultés que pose la sortie de ce paradoxe, la science étudiant des objets qu’elle construit elle-même, ce qui revient à dire que la science ne s’étudie qu’elle-même, parfaitement circulaire, cette position constructionniste fait comme s’il n’y avait que des élaborations, comme s’il n’y avait pas d’extériorité (un héritage, sans doute, de Derrida), de dehors, comme si je ne pouvais rien montrer du doigt, comme si je ne pouvais m’arrêter nulle part et dire : « C’est ici ». Or, et c’est cela notamment qui me semble intéressant, je peux montrer du doigt la Méditerranée, je peux dire : la mer ! la mer ! en voyant la Méditerranée depuis le chemin de fer qui traverse les quartiers nord de Marseille avant d’arriver à la Gare Saint-Charles. Je le répète : la Méditerranée, c’est quelque part. Ce n’est pas éthéré. Évidemment, c’est élaboré par des millénaires d’histoire humaine (qu’est-ce qui ne l’est pas sur terre ?), mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien en dehors de la construction. À l’universalisme, le constructionnisme apporte une sorte de réponse terrifiée par l’idée même de sortir du champ clos de la méthode, comme s’il ne fallait surtout pas excéder la limite abstraite que l’on s’assigne pour penser (comme la fameuse poule de Kircher qui, hypnotisée par le cercle de craie qu’on a tracé autour d’elle se révèle incapable de franchir cette frontière sans épaisseur) alors que c’est sans doute dans les débordements, les hors-jeu, les franchissements, les effractions que quelque chose de signifiant peut se jouer. Est-ce que dans la théorie des trois histoires de Braudel (l’histoire immobile qui se confond avec la géographie, l’histoire lente des évolutions sociales, l’histoire rapide des événements), la Méditerranée telle que je me l’imagine n’existe que dans l’immobilité ? Je ne le crois pas. Certes, qui entend le chant des cigales, à l’été du XXIe siècle, fait une expérience identique à celle que Socrate fit quelque vingt-six siècles avant lui, mais. Mais quoi ? Je ne sais pas. C’est ici que, peut-être, comme le dit Wittgenstein (PU, § 217), notre bêche heurt le sol rocailleux et se recourbe sous le choc, signe que nous avons épuisé toutes les explications. Pour le moment, du moins.

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Brouillon d’une lettre sur la Méditerranée. À l’écran, on voit d’énormes bouches mordre dans des sandwichs dégoulinant de graisse. Sentiment de dégoût. Comment peut-on désirer la forme que prend cette vie ? Pour ma part, la quasi totalité de la nourriture que je consomme, je la cuisine moi-même, et ne conçois pas autrement la nature de mon alimentation. On cherche une forme d’équilibre avec l’univers, mais comment y parvenir si l’on ne fait pas les choses soi-même ? La formule toute faite d’après la quelle « des pans entiers de notre économie reposent sur l’immigration »  (mais à qui, « la nôtre » ?) n’est rien d’autre que l’expression de cette conception du monde qui repose sur l’exploitation : il y aura toujours un plus faible, un plus pauvre, un plus démuni, un plus désespéré que moi pour faire les choses à ma place. C’est-à-dire : tout, et n’importe quoi, n’importe qui, n’importe comment, pourvu que je n’aie pas à faire les choses moi-même. C’est là que la première déchirure, peut-être, se fait, entre le monde et moi, quand je ne consens plus à faire les choses moi-même (par obsession du surplus, paresse, désir de supériorité, etc.). D’où dérive l’esclavage et toute notre économie fantôme. Dans les cuisines sombres et sur les chaussées glissantes de l’Occident, travailleurs à bas coût pour sauver l’illusion de la prospérité, de la disponibilité, de l’accessibilité ; que m’importe la réalité, dit la bonne conscience européenne, du moment qu’est sauf mon pouvoir d’achat ? L’identité n’est rien d’autre : la valeur des valeurs. Tout cela dans l’image hideuse d’une bouche trop grande, aux dents trop blanches, qui mange trop gras. Sentiment de dégoût (bis). Dans le brouillon de ma lettre sur la Méditerranée, il est question du tissage (plutôt que du métissage) comme métaphore de la Méditerranée. Entre le réservoir infini de main-d’œuvre à bas coût que constitue pour la conscience occidentale le continent des migrants et l’Europe s’étend, en effet, cette mer. Mais ce n’est pas vraiment à une question de géographie, de politique ou de géopolitique que ma métaphore entendait répondre. Je ne sais même pas si elle entendait répondre à une quelconque question. Non, je crois que je lui destinais plutôt la tâche de m’aider à cerner ce que j’entends par « sentiment méditerranéen », où se tissent (donc, puisque c’est le verbe à conjuguer) différents rivages, la philosophie, une certaine idée du paysage, de la lumière, des couleurs. 

10.1.25

« C’est mieux, c’est bien ; mais “mieux”, cela ne veut pas dire “bien” ». Tout en prenant ma douche, j’étais en train de tracer des signes invisibles, car faits avec les doigts sur un carreau de céramique blanc au mur de la salle de bain, et je les commentais dans le moment même où je les dessinais, ces signes, par les propos que je viens de citer : un point sur la gauche pour situer « mieux », un autre à sa droite pour « bien » et une flèche qui, par en-dessous et de droite à gauche, relie « bien » à « mieux » afin, tout en les associant, de signifier leur différence. Malgré son caractère récursif, la flèche soulignait le parcours d’un progrès tout en insistant simultanément sur la limite de ce progrès, d’où son caractère récursif, mais non pas pour accabler celui qui est mieux sans être bien, non, au contraire, pour l’encourager. Lui, c’est-à-dire : moi. Décrivant comme je viens de le faire à l’instant cette scène dont je ne sais si elle est philosophique ou comique (s’imagine-t-on Socrate philosophant tout nu sous sa douche ? sans doute pas, non, et pourtant, Diogène ne vécut-il pas dans un tonneau ? la posture ne fait donc pas le penseur, tant s’en faut), je me suis fait remarquer que peu de choses, dans le fond de la baignoire, me séparaient de Daphné, ma fille, la nymphe, qui pourrait rester des heures sous la douche, elle aussi, à inventer des aventures, faire vivre des personnages, raconter des histoires, ce qui est comme faire, défaire, refaire le monde. Je venais d’aller courir une heure dans le froid parisien (températures de l’air lors des dernières courses selon le registre des courses : 4 janvier, -1°C, 6 janvier, 9°C — mais ce jour-là, c’était jour de tempête —, 7 janvier, 4°C ; 9 janvier, 2°C ; 10 janvier, 2°C) et je considérais en pensée et à haute voix les effets conjugués sur mon organisme, ma santé mentale ainsi que mon allure physique de la course à pied et du régime analcoolique et hypocalorique auquel je m’astreins depuis le début de l’année, quand cette réflexion assez étrange, quand on y pense, mais loin d’être fausse, cependant, me vint soudain. Assez étrange, puis-je dire, ce me semble,  surtout que j’y pense, parce que je ne sais pas très bien ce que j’entends par « bien » et, en ce sens, je ne sais pas très bien non plus ce que j’entends par « mieux », c’est une conséquence logique, mais je suis capable de comparer les termes entre eux comme s’ils se rapportaient spontanément à une commune mesure. Et sans doute n’est-ce pas tout à fait faux, en effet, cette commune mesure, ce pourrait être la quantité de graisse que je constate à la surface de ma personne et dont je souhaite me débarrasser, à la fois pour des raisons esthétiques et des raisons éthiques, lesquelles ne font, je me répète, qu’une, d’où le sens de l’expression par laquelle je subsume tout cela : ma « diète philosophique ». Maigrir pour maigrir, faire dry january pour simplement prouver que je ne suis pas un vieil alcoolique décati, je ne dis pas cela pour me distinguer, pas seulement, du moins, cela n’aurait aucun sens pour moi. Ou mieux, j’entends : si la vie n’avait aucun sens pour moi, il n’y aurait pas de raisons d’être plus ou moins gros, plus ou moins alcoolique, cela n’aurait aucune espèce d’importance, je pourrais me laisser aller, je pourrais me laisser crever, quelle différence cela ferait ? La diète philosophique se distingue ainsi du régime ordinaire en cela qu’elle ne se fait pas sur le fond d’une angoisse éco-hygiénique et de la peur de vieillir, c’est-à-dire de la peur de mourir, mais se déploie dans l’horizon du sens même de l’existence, lequel ne se limite pas à ne succomber pas sous le poids de l’obésité, ce n’est pas ce que je veux dire, mais en participe toutefois. Si je pousse un peu plus avant cet exercice d’auto-analyse dans lequel je me suis lancé, je dois à la vérité de le dire, sans le vouloir vraiment, ni même m’en apercevoir tout d’abord, simplement à la faveur d’une phrase que j’ai effectivement prononcée sous la douche en l’accompagnant des gestes décrits plus haut, je dois ajouter que le regain d’intérêt que j’éprouve depuis la fin de l’année dernière et le début de cette nouvelle année pour la notion de Méditerranée n’est pas étranger à cela : la diète philosophique comme moment de la mise au jour du sens de l’existence s’inscrit dans un horizon méditerranéen (dont la douche chaude, je le conçois avec certitude, est une manifestation à multiples dimensions — esthétique, hygiénique, symbolique, érotique) ; c’est là qu’elle prend tout son sens. Au menu, ce midi : des spaghetti à l’huile d’olive, figues sèches et parmesan, un pamplemousse rose, du pain. Fini le passionnant Lampedusa. Une histoire méditerranéenne de Dionigi Albera dont, en plus de la vaste fresque braudélienne dans lequel il inscrit cette île que l’actualité du monde a récemment remis au centre de la Méditerranée, j’ai goûté avec joie les italianismes.