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29.1.19

« Quel que soit l’objet dont on délibère, un unique point de départ, mon petit gars, dit Socrate à Phèdre, permet de bien s’en tirer : c’est, obligatoirement, de savoir ce qu’est l’objet sur lequel on délibère ; autrement, c’est forcé, on manque complètement le but. » (Phèdre, 237b-c)

Mon petit gars.

Il y a un passage très beau dans le Phèdre, il n’y a que cela à vrai dire, mais il y en a un qui m’a marqué avec quelques autres dans les pages que j’ai lues aujourd’hui : celui où Socrate, après avoir fait sa réponse au discours de Lysias que Phèdre vient de lui lilre, avoue qu’il a raconté n’importe quoi et qu’il lui faut désormais se purifier, comme Stésichore, qui, lui, contrairement à Homère, après qu’il fut devenu aveugle parce qu’il avait médit d’Hélène, composa des vers pour se contredire et, une fois cette palinodie achevée (c’est le titre du poème), précise Socrate, recouvra immédiatement la vue : « Il n’y a pas de vérité dans ce langage ! / Non tu ne montas point sur les nefs bien pointées, / non, tu ne vins pas au château de Troie. » Ce n’est pas elle qui suivit Pâris, mais son fantôme. Le langage purifie les mésusages du langage. Le poète imagine des fantômes pour apaiser Aphrodite qui rend aveugle ceux qui racontent n’importe quoi. Il y a tout un jeu avec le capuchon de Socrate : il le met avant de raconter n’importe quoi, ne le met pas au moment de se purifier. Le philosophe aussi invente des fantômes, ce sont ses théories. Ici, toute une théorie de la folie.

Il m’aura fallu longtemps pour aimer Socrate. Pourquoi ? Aucune idée. S’il me semble que je peux l’aimer à présent, c’est par son côté méditerranéen, qui est presque complètement masqué dans l’enseignement philosophique, pour faire de Socrate et Platon des sortes de philosophes allemands illuminés, des idéalistes illuminés, tandis que Socrate se balade pieds nus et philosophe sur les cigales : « Ah ! par Héra, le bel endroit pour y faire halte ! Ce platane vraiment couvre autant d’espace qu’il est élevé. Et ce gatillier, qu’il est grand et magnifiquement ombreux ! Dans le plein de sa floraison comme il est, l’endroit n’en peut être davantage embaumé ! Et encore, le charme sans pareil de cette source qui coule sous le platane, la fraîcheur de son eau : il suffit de mon pied pour me l’attester ! C’est à des Nymphes, c’est à Achéloüs, si j’en juge par ces figurines, par ces statues de dieux, qu’elle est sans doute consacrée. Et encore, s’il te plaît, le bon air qu’on a ici n’est-il pas enviable et prodigieusement plaisant ? Claire mélodie d’été, qui fait écho au chœur des cigales ! Mais le raffinement le plus exquis, c’est ce gazon, avec la douceur naturelle de sa pente qui permet, en s’y étendant, d’avoir la tête parfaitement à l’aise. Je le vois, un étranger ne peut avoir de meilleur guide que toi, mon cher Phèdre ! » (230 b-c)

Quelque 2300 ans plus tard, le 8.10.1930, précisément, Wittgenstein écrirait dans son journal : « Dans la civilisation de la grande ville l’esprit ne peut que se blottir dans un coin. Pourtant il n’est pas quelque chose d’atavique & de superflu mais plane au-dessus des cendres de la culture comme un (éternel) témoin —— presque comme le justicier de Dieu.
Comme s’il attendait une nouvelle incarnation (dans une nouvelle culture)
À quoi le grand satiriste de notre époque devrait-il ressembler ? »

Et dire qu’aujourd’hui je n’avais rien à dire.

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