181124

Il pleuvait ce matin quand je suis allé courir. Mais cela n’empêchait pas les éternelles hordes de touristes d’aller et de venir au Jardin du Luxembourg, avec parapluies et chiens, de prendre ces poses ridicules dans des endroits où ils ne sont pas censés se tenir, pour s’y faire prendre en photographie — le sens d’une vie humaine se résume désormais à cela, se prendre en photographie —, ce qui, pour eux, qui ne passent que quelques instants ici, ne pose pas de problème, mais pour les autochtones, qui voient leur environnement se dégrader à cause de ces comportements imbéciles et sans cesse répétés, parce que les gens imitent ce qu’ils ont vu sur les réseaux sociaux, s’habillent comme les héroïnes de quatrième catégorie qu’ils voient dans leurs séries pourries, avant de venir se répandre de par le monde, sans le moindre respect pour leurs hôtes, qu’est-ce que cela rapporte le respect ? rien, et pourtant, cela ne coûte rien, non plus, le respect, quel monde étrange, est une expérience désastreuse. J’ai songé à la profonde contradiction qu’il y avait entre des sociétés qui dépendent de plus en plus pour leur survie de la visite d’étrangers venus du monde entier chez eux pour y faire du tourisme et la nécessaire sobriété que ces mêmes sociétés semblent appeler de leurs vœux, mais qui n’est qu’une façade hypocrite derrière laquelle on s’abrite pour prétendre qu’on fait le bien, qu’on est le bien, et j’ai continué de courir. Pourtant, ai-je pensé ensuite, me souvenant pour les besoins de ce texte que je suis en train d’écrire, des jours détestables que j’avais passés à Naples, il y a quelques années de cela, même avec un nombre de visiteurs limités à 20000 par jour, comme j’ai lu récemment qu’une telle jauge allait être mise en place à Pompéi, pour un site ouvert 365 jours par an, cela fait tout de même un total limite de 7300000 visiteurs annuels, ce qui, lorsqu’on pense que, au moment de sa destruction, d’après les recherches les plus récentes sur le sujet, le nombre d’habitants de la ville se situait entre 7500 et 13500, donne une idée du délire sacrificiel auquel on est prêt à s’adonner pour des raisons purement mercantiles. Pompéi, de fait, je m’en suis souvenu, toujours pour écrire le texte que je suis en train d’écrire, est l’un des endroits les plus détestables au monde. Non en raison de la laideur des lieux, pour ainsi dire « en soi », mais à cause de l’impression de ravage organisé que donne le nombre délirant de gens qui s’y trouvent au même moment. C’est l’une des expériences les plus anesthétiques que j’ai faites dans ma vie, me procurant un dégoût sans pareil dont, cela peut sembler exagéré de le dire ainsi, mais ce n’est pas tout à fait inexact, je ne me suis pas tout à fait remis, et qui n’est comparable, au regard de sa nullité, qu’à la traversée de la galerie des Glaces de Versailles. Tout, en réalité, est rendu inexpérimentable par le tourisme, et il faut faire d’immenses efforts de soustraction pour parvenir à ressentir quelque chose, et quant à comprendre quelque chose, de cela, n’en parlons même pas. Mais, si c’est une chose que de faire du tourisme — de se livrer pieds et poings liés à la destruction du monde —, c’en est une autre que d’en être la victime, de devoir subir ces masses inéduquées dont le but n’est pas de ressentir ni de comprendre quelque chose, mais, je le répète, de singer ce qu’ils ont vu ailleurs, de l’imiter bêtement, de faire comme tout le monde. Voyager n’a plus rien d’un dépaysement, c’est une activité bêtement mimétique, dont il ne reste que des images banales, vues des milliards et des millards de fois par des milliards et des milliards de personnes qui n’en retirent rien. Qui s’effraie de l’invasion du monde par les machines (l’intelligence artificielle est le dernier frisson du genre), la destruction de la planète par la technique, n’a jamais regardé les gens vivre, n’a jamais vu à quel point la qualité de l’expérience qu’ils font leur est indifférente ; ce qui leur importe, c’est de faire comme tout le monde. C’est l’humanité elle-même qui, dans son comportement mimétique, dans la haine croissante de l’originalité qu’elle a développée (que ce soit pour des raisons politiques, économiques ou pratiques), prépare et accomplit chaque jour son remplacement par la technique. Ce matin, un peu contre tout cela dont je viens de parler, même si ce n’était pas toujours forcément volontaire, j’ai préparé une soupe de légumes aromatisée au thym, j’ai écrit le texte que j’ai commencé d’écrire la semaine dernière, je suis allé courir, j’ai déjeuné de ma soupe de légumes aromatisée au thym, ainsi que d’une petite boîte de filets de maquereaux à l’huile d’olive, d’un peu de pain et d’une succulente orange cara cara, et j’ai continué d’écrire.

171124

Avec la Vie sociale, c’est la première fois que je fais l’expérience d’une possible infinité de l’écriture : de la possibilité qu’on ne finisse jamais d’écrire un livre. Cette expérience est évidemment liée au temps qui s’est écoulé entre le moment passé où j’ai pensé en avoir fini le livre — avoir mis le point final, comme on dit — et le moment présent où je corrige encore les épreuves du texte, ces sept années au cours desquelles j’ai connu des sentiments très divers et très contradictoires au sujet de ce livre — de la joie, de la déception, du désespoir, de la haine, du bonheur, et caetera — et qui font que, aujourd’hui, relisant ce texte, il faut que je me mette dans la peau de celui que j’étais quand je l’écrivais, que je retrouve les pensées que je pensais à cette époque-là pour comprendre pourquoi j’ai écrit ceci plutôt que cela. Tout à l’heure, quand j’ai reçu un message de G. me disant que les corrections étaient terminées, j’ai été pris d’un doute concernant un passage que j’avais corrigé et j’ai compris, avec des années de retard, en quelque sorte, pourquoi j’avais écrit ce que j’avais écrit. Dans le texte, le narrateur ment à propos de quelque chose, ce qui crée une contradiction que j’avais relevée et corrigée en relisant le texte avant de me souvenir, ce matin, donc, que j’avais voulu cette contradiction parce que le narrateur ne disait pas la vérité, et qu’il fallait donc que je corrige la correction. Mais pour ce faire, il aura fallu que je retrouve l’intention qui avait été la mienne en écrivant ce livre. Or, dans une certaine mesure, cela n’est tout simplement pas possible. Durant les sept années qui auront séparé l’écriture de la publication du livre, à cause notamment de la difficulté à publier ce livre, et des tensions que ces difficultés ont suscitées dans ma vie personnelle (la déception de constater que l’éditrice avec qui j’ai publié quatre livres chez Actes Sud ne comprenait rien de ce que j’écrivais, l’amertume que cette déception a suscitée chez moi, le fait de me trouver confronté à l’indifférence et au rejet du monde de l’édition, le sentiment d’être abandonné par l’amie qui devait m’aider à publier ce texte, comme une sorte d’agent le ferait, et les interrogations auxquelles ces événements m’ont conduit : est-ce que je suis nul ? si je ne suis pas nul, comment se fait-il qu’il y ait un tel écart entre ce que je considère comme bon et ce que le monde de l’édition est disposé à publier ? pourquoi l’amie en question préfère-t-elle telle autrice à moi ? tout se réduit-il à une question de succès médiatique ? n’y a-t-il d’autre valeur que celle-là, laquelle est assez méprisable ? et caetera), j’ai changé au point que, lisant le texte, je dois accepter que ce livre soit écrit d’une certaine manière et que, si je l’écrivais aujourd’hui, je ne l’écrirais plus de cette manière, mais que je dois respecter et apprécier cet écart pour ce qu’il est en soi. D’où cette impression double : il y a quelque chose de perdu et quelque chose de gagné. De perdu : je ne saurai jamais ce qu’eût été ma vie si mon éditrice avait accepté de publier ce livre parce que cette vie n’aura tout simplement pas eu lieu. De gagné : la défaite, si étrange que cela puisse sembler de le dire ainsi, m’aura appris quelque chose d’important sur moi, sur le monde, la relation de l’un à l’autre, et je crois que, même si dans une certaine mesure cette idée est déprimante, le moi que je suis devenu en survivant à la défaite, en continuant d’écrire malgré l’échec, est meilleur que celui qui écrivit ce livre. Je ne vante pas les vertus de la résilience, à laquelle je ne crois pas le moins du monde, je crois que c’est une machine intellectuelle à normaliser, je crois qu’on ne se remet pas des pertes, des deuils, des échecs, on vit avec, on change, on devient un autre, ou on meurt, je dis que je pense que je suis devenu un meilleur écrivain que je ne l’eusse été si tout avait dû se passer comme prévu. Par exemple, les histoires que j’ai écrites dans des Monstres littéraires, Pedro Mayr, le Feu est la flamme du feu avaient une dimension métalittéraire (je n’aime pas ce mot, qui est imbécile, mais il se comprend facilement, ce me semble), et cette dimension, je l’ai supprimée purement et simplement dans les histoires que j’ai écrites ensuite, m’émancipant de moi-même parce que, c’est ce que j’avais dit dans le dossier de bourse de création soumis au CNL, notamment, on n’avait tout simplement pas compris où je voulais en venir avec cette « dimension métalittéraire ». Bref, j’ai changé. L’échec a intensifié ce changement : quand on continue d’écrire alors que tout le monde semble dire qu’on ferait mieux d’arrêter, quand on continue d’écrire, non seulement en dépit, mais dans le rejet, et non seulement dans le rejet, mais contre ce que le rejet révèle du monde (le monde de l’édition, le monde social) qui en est à l’origine, on découvre quelque chose qui, s’il n’y est peut-être pas tout à fait identique, n’est pas loin du sens de la vie. Et relire la Vie sociale en vue de la publier enfin m’a permis d’apprécier avec précision l’étendue, pour ne pas dire l’ampleur, et la nature de ce changement. Et de mieux comprendre où j’en suis, ce que je fais, pourquoi je le fais. Écrire a une dimension profondément morale, transformationnelle, c’est une métamorphose. Bienheureux qui a échoué.

161124

Cependant que je rentrais avec mon cabas bien rempli de la Biocoop dénommée la Ruche d’Alésia, cabas dans lequel se trouvaient notamment de succulentes oranges cara cara, dont la chair rouge rosée a un goût qui évoque la douceur d’un bonbon acidulé au parfum de pamplemousse, ainsi que de minuscules clémentines de Corse, rondes comme de petites balles orangées, le déroulé du texte dont j’ai trouvé un commencement il y a quelques jours m’est apparu clairement sous la forme d’une série dont les éléments s’impliquaient les uns les autres, a donc b, b donc c c donc d, etc., où les donc pourraient tout aussi bien être des → et, d’ailleurs, sur le morceau de papier où je viens de noter la succession en série de ces éléments du texte, c’est bien des flèches que j’ai tracées entre chacun de ces éléments, neuf exactement, à supposer que je ne me trompe pas dans mon décompte, ce qui n’aurait guère d’importance toutefois, je ne le mentionne que par souci du détail. À l’aller, alors que je traversais le cimetière du Montparnasse pour emprunter la rue Gassendi, j’ai été étonné d’y croiser deux jeunes femmes en flamboyante tenue de sport que, manifestement, la présence de tous ces morts ensevelis dans les tombes qui se trouvaient autour d’elles, comme c’est souvent le cas dans les cimetières, ne semblaient pas déranger dans leur pratique de la course à pied. Si les êtres humains qui, à des fins de domination commerciale, religieuse, politique, ou tout cela ensemble, entreprennent de coloniser le monde, avaient conscience de la fragilité de ce que l’on nomme civilisation, ils resteraient chez eux. Ces deux jeunes femmes auraient dû savoir qu’on ne court pas dans un cimetière, mais la notion même de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas n’a de sens qu’au sein précisément d’une civilisation qui intègre suffisamment les individus qui y appartiennent pour qu’on n’ait pas à interdire des comportements parce que les individus savent justement ce qui se fait et ce qui ne se fait et n’ont pas besoin qu’on le leur rappelle sans cesse à coup de bâtons ou d’autres expédients douloureux. C’est cela, une civilisation. Or, une civilisation tient à un on ne sait quoi mystérieux, lequel semble pouvoir se rompre, comme un fil qui reliait des choses différentes les unes des autres entre elle, n’importe quand, sans même qu’on s’en aperçoive, ou alors trop tard, — le fil est déjà rompu et on ne peut pas faire un nœud, ça ne marche pas comme ça. Un texte, est-ce alors quelque chose comme une civilisation ? Ce n’est pas ce que je dirais, non, même s’il y a un fil qui tisse les éléments qui le composent entre eux, ce fil ne pense pas par obligations ni interdictions ni non-dits, il pense par inventions et dictions. Et puis,  considérant tout cela sur un ton peut-être un peu trop léger, j’ai songé que, après tout, moi aussi, je faisais la même chose que ces jeunes femmes, qui traversais le cimetière avec mon cabas plein d’oranges et de clémentines, que c’était sans doute la faute des touristes, pour qui tout est à visiter, qui ont par conséquent détruit la possibilité même d’un lieu sacré, et je me suis dit que la civilisation occidentale était vraiment foutue. Est-ce un mal ? Je ne sais pas, tout dépend de ce qui la remplacera.

151124

Qu’est-ce qui me pousse, comme hier, à passer la journée entière, de huit heures du matin à une heure et demi du matin, assis ou allongé, à écrire ? À ne rien faire d’autre que cela, ou presque, à passer la plus grande partie de mon temps à écrire alors que personne ne me le demande, personne n’attend rien de moi, et cela ne me rapportera sans doute rien. Pourquoi est-ce que je ne puis pas m’en empêcher ? Je ne me suis pas posé la question, hier, et, si j’avais dû me la poser, je ne me la serais pas posée en ces termes, cette question, parce que ce n’est pas que je ne puisse pas m’empêcher, c’est ce que je veux faire, c’est ce que j’estime de la plus haute importance, et c’est ce que je fais : écrire. Écrire, contrairement à ce que Vila-Matas et Sebald laissent entendre à l’occasion, ce n’est pas un mal, pas une maladie, c’est un bien, peut-être l’un des plus grands biens que la terre nous ait donnés. Je sais que je n’ai pas de succès, et que la vie sociale ne m’en apportera sans doute pas plus que mes précédents livres, mais il faut que je continue, c’est ce qu’il y a de plus important à faire au monde. Sinon, alors que personne ne me demande rien, alors que personne n’attend rien de moi, alors que cela ne me rapportera rien, ni argent, ni gloire, ni rien, je ne passerais pas mes journées, comme hier de huit heures du matin à une heure et demi du matin, à écrire. L’ironie avec laquelle Sebald décrit l’activité qu’est écrire, qu’il appelle un « trouble du comportement », pour amusante qu’elle puisse être, me semble passer à côté d’une dimension importante du phénomène, qu’on peut exprimer comme ceci : En vérité, qu’y a-t-il de mieux à faire ? Voire, plus simplement encore : Qu’y a-t-il d’autre à faire ? Qu’y a-t-il d’autre à faire qu’écrire des livres illisibles, qui ne ressemblent à rien de connu, et qui seuls, sans doute, permettent d’échapper à l’uniformisation des mœurs, l’uniformisation de la pensée, du langage, de la vie, qui seuls, peut-être, permettent d’échapper à l’artificialisation de l’intelligence que sera notre futur, et qui est déjà, en grande partie, notre présent ? Je ne sais pas pourquoi je dis cela, peut-être parce que je suis fatigué. Les yeux à peine ouverts, dès le petit matin, j’ai dû voir tout ce qui me séparait du monde dans lequel je vis, du monde dans lequel je dois continuer de vivre si je veux continuer de vivre. Dans le grand journal de la France, il y avait un article consacré au nouvel album d’un rappeur, qui citait notamment ses textes, et ça faisait : « Négro, y’a pas d’respect, négro, y’a pas d’respect / Comme celle qui attend de s’faire ken pour dire qu’elle a une MST. » La journaliste qui faisait l’article sur l’album soulignait la nullité de la rime qu’elle venait de citer, sa bêtise (elle employait le mot « absurdité », mais cela n’a rien d’absurde, c’est bête, c’est tout) et le machisme du texte, mais à aucun moment elle ne semblait en mesure de se poser la question : Mais pourquoi nous infligeons-nous cela ? Pourquoi nous humilions-nous de la sorte, avec des paroles toujours plus bêtes, toujours plus laides, qui flattent les instincts les plus bas, les plus dégradants de notre espèce ? Et j’ai une réponse : la haine de soi. C’est par haine de soi qu’on pousse l’humanité vers ce qu’il y a de plus bête, de plus laid, de plus humiliant, de plus dégradant chez elle. Et comment ne pas voir l’autre bout de la chaîne des causes et des effets ? Comment ne pas voir que si, d’un côté de la chaîne des causes et des effets, on fait l’apologie de la nullité, de la violence, du mépris, de la haine, de l’autre côté de la chaîne des causes et des effets, les gens votent pour Donal Trump, que c’est la même chaîne des causes et des effets, qu’on n’a pas le courage de briser parce que, fondamentalement, on le sait, c’est elle qui rapporte, c’est cette chaîne de la bêtise, de la haine, de la violence, du mépris, de l’humiliation, qui rapporte les milliards de milliards de dollars avec lesquels on élit les présidents et publient les journaux ? Voilà pourquoi on encense la bêtise, la médiocrité, la nullité, la vulgarité, la grossièreté, l’humiliation, tout en prétendant le contraire, voilà pourquoi : parce que ça rapporte. Moi, j’ai passé ma journée à écrire, et cela ne me rapporte rien, mais tant pis : cela me sauve la vie.

141124

Écrire l’histoire de tous les vaincus, et pas seulement celle qui nous arrange. Ce matin, au réveil, comme hier, au réveil, quand j’ai eu conscience que j’avais rêvé, comme la veille, encore au lit, je me suis raconté le rêve que j’avais fait pendant la nuit, et, dès que j’en ai eu l’occasion, c’est-à-dire un peu plus tard qu’hier, hier, je l’avais écrit à la table du petit-déjeuner, j’ai noté mon rêve dans le carnet de mes rêves, un cahier italien très simple, à la couverture noire, dont le grain semble imiter la peau d’un animal, comme les anciens cahiers d’écoliers italiens, avec la tranche rouge, laquelle, rouge, ne l’est plus, mais rose orangée, désormais, et que j’avais acheté à Naples. En racontant cela, qui n’a que peu d’intérêt, je crois, je me demande si raconter le rêve (se le raconter pour l’écrire, l’écrire pour le raconter) modifie le rêve. Le texte que j’ai commencé il y a quelques jours, texte qu’en vérité je n’ai pas commencé il y a quelques jours, mais que, je crois que je l’ai compris en l’abordant par ce commencement de texte il y a quelques jours, j’écris depuis plusieurs années déjà, commence par un rêve que je raconte. Or, ce rêve que je raconte, je ne l’ai pas fait. Dans les semaines qui ont précédé la rédaction de ce commencement de texte, j’ai songé souvent qu’il fallait que je fasse un rêve qui serait le commencement d’un texte que je cherchais à écrire, mais je n’ai pas fait ce rêve. En revanche, l’idée d’un rêve que je ferais m’est venue, et j’ai commencé à écrire le commencement de texte exactement comme je le ferais en racontant un rêve : « Cette nuit, j’ai rêvé que… ». À vrai dire, à présent que j’y pense plus précisément, je ne sais plus très bien si j’ai rêvé ce rêve, si j’ai rêvé que j’en rêvais ou si je l’ai purement et simplement inventé. Après tout, peut-être que j’ai fait ce rêve, m’en suis souvenu plus tard, mais pas du fait que c’était un rêve, simplement du contenu du rêve et que j’ai supposé que j’imaginais ce rêve qu’en réalité j’avais fait mais oublié. D’autant que la personne qui se trouve dans mon rêve, et dont la présence dans le rêve que je raconte situe ce rêve dans la continuité du texte que j’ai commencé d’écrire il y a plusieurs années, j’ai déjà rêvé d’elle. Rien n’exclut donc que j’en rêve de nouveau : inventer ce rêve n’est pas plus plausible que le faire. Dans la Vie sociale, que je suis en train de relire pour la énième fois, et que, cette fois, je suis en train de trouver réellement génial, tout comme je le trouvais génial quand j’étais en train de l’écrire, ce qui, comme je l’ai écrit à G. son éditeur dans un sms, me rend « heureux », on trouve aussi des rêves racontés, mais leur récit ne commence pas par « Cette nuit, j’ai rêvé que… », qu’ils ne commencent pas ainsi me semble logique, ce n’est pas dans cette perspective que se place le récit qui forme la trame du roman, le roman est dans le rêve, tout le roman est un rêve, le rêve est le roman : si tout semble se passer comme en rêve, c’est parce que tout est un rêve dans lequel il y a des rêves, un rêve de rêve, des rêves de rêves. En fait, c’est depuis que j’ai écrit ce commencement de texte dont la première rédaction s’ouvrait par ces mots « J’ai rêvé de N, cette nuit. » que je me souviens de nouveau de mes rêves, ce qui est le signe d’une intense activité intellectuelle, dont il m’est arrivé de me dire, ces derniers temps, que je n’en étais plus capable, que je n’en serai plus jamais capable. Et c’est vrai qu’il se sera écoulé plus de sept années entre l’écriture de la Vie sociale et sa parution prochaine, tout comme il est vrai que je ne suis plus la personne qui a écrit ce livre, tout comme il est vrai que je ne suis pas différent de la personne que j’étais quand j’ai écrit ce livre, même si je suis une autre personne, au moins la personne qui était en train d’écrire ce livre plus la personne qui a écrit effectivement ce livre. Tout à l’heure, cependant que je relisais un passage à propos duquel G. m’avait interrogé quand nous nous sommes vus pour éclaircir un doute qu’il avait à son sujet, j’ai éclaté de rire, et ce rire m’a rendu heureux — c’est pour le lui dire que j’ai envoyé le premier sms à G. — parce que le moi d’aujourd’hui riait toujours là où riait le moi d’alors, et que c’était bien. Quand G. m’a interrogé au sujet de ce passage, je lui ai dit que c’était censé être drôle et que moi, du moins, cela m’avait fait rire en l’écrivant (et donc, je peux à présent le dire, me faisait encore rire), et G. m’a dit que c’était peut-être pour cela que les éditeurs qui ont refusé ce texte l’avaient refusé, parce qu’ils ne comprenaient pas que c’était drôle. Et c’est vrai que cette incompréhension, je l’ai ressentie très violemment quand, après avoir écrit ce texte, celle qui était mon éditrice chez Actes Sud l’a refusé et que exactement tous les éditeurs à qui je l’ai proposé  ensuite l’ont refusé et que les amis que je croyais être des amis m’ont laissé tomber. À présent que je relis une dernière fois ce texte avant de le publier, je me demande bien pourquoi, peut-être parce qu’ils sont cons, tout simplement. Peut-être, oui, peut-être. Mais de cela, je serai amené à reparler. Ce que je voulais dire, c’est. Mais qu’est-ce que je voulais dire ? J’ai oublié.

131124

L’affolement est le propre de la masse. Laquelle masse semble obéir à des lois hyper-déterministes ; une variation en n’importe quel point du système qu’elle forme dans sa clôture sur elle-même entraînant des variations identiques ou proportionnelles dans tous les points du système. Qui tente de rester de marbre passe alors pour une bizarrerie, et peut-être l’est-on, en effet, bizarre, quand on se fait esthète de l’immobilité. Or, demeurer, c’est infine ne pas obéir, laisser couler indifférent le flux de l’histoire immédiate, celle-là qui, empêtrée dans les événements tels qu’il s’en produit d’innombrables chaque jour, s’avère incompréhensible. Et d’ailleurs, personne ne cherche plus à comprendre, tout le monde réagit, se mettant en scène de la plus grotesque des façons, dans des déclarations qui ne font trembler que des murs de papier mâché. Peut-être est-ce la raison ultime du vacarme que notre civilisation fait en existant : comme si la conscience de l’insignifiance accompagnait chacun de nos faits et gestes et qu’il fallait la faire taire — l’abasourdir — par le plus de bruit possible. Car, n’est-ce pas un fort paradoxe que, nous étant donnés des moyens de nous exprimer inédits dans notre histoire, nous finissions par répéter tous la même chose, guère sûrs de ce que nous racontons, et inventions même des machines pour nous imiter dans cette interminable logorrhée de pléonasmes qu’est notre vie (publique aussi bien qu’intime) ? Dans quelques années, le nombre d’informations et de leurs clones sera ainsi devenu si important que l’uniformité sera absolument totale, et le vieux rêve d’une citoyenneté planétaire aura été accompli par la reproduction certifiée copie conforme de l’humanité occidentale moyenne. Se répandra alors partout sur la terre et, plus tard, jusque sur les planètes les plus reculées de l’univers, un être répliqué d’un original depuis longtemps oublié et qui ne l’était pas vraiment lui-même. Quelquefois, parcourant le flux ininterrompu des informations qui se déversent chaque jour sur nos pauvres esprits pas bien réveillés, l’on cherche une parole, une phrase, une idée qui n’aurait pas déjà été maintes fois énoncées, mais rien, c’est littéralement toujours pareil. Les convenances ont été prises au pied de la lettre : tout est convenu. Même le moralisme auquel je m’adonne ce soir cache avec le plus grand mal ce bâillement qu’il s’inspire à lui-même. Faut-il renoncer à dire quoi que ce soit ? Succomber aux charmes mutiques de l’ineffable non parce que la vérité est indicible, mais parce qu’on en dit trop, et en même temps, et que c’est un infâme brouhaha au milieu duquel il est impossible de hurler que la vie sociale telle qu’on la connaît ? Les îles jadis idylliques où les poètes étaient aussi des bergers sont devenues le paradis des illettrés dénudés du monde entier : plus que le cimetière, la Méditerranée est la poubelle de l’humanité. Il n’y a pas de refuge ; même l’exil intérieur doit être percé à jour par les soins de la plus infantilisante des psychologies. N’était-ce pas ce qu’elle disait, l’autre jour, cette journaliste, que leur virilité empêche les hommes d’aller chez le psy ? Comme si, ultime injonction de la politique universelle, rien ne devait rester secret, caché : il faut se mettre à nu, c’est un ordre, le tarif conventionné d’une vie digne d’être vécue. Qui, dans l’enfer d’une telle normalité, où tout doit être ausculté pour vérifier sa conformité avec ce dont il est la copie, pourrait bien encore oser penser, et vivre ?

121124

Passage de plus qui m’a dérangé dans le livre d’Angier sur Sebald : celui où elle évoque le fait que rien ne témoigne du passage de ce dernier dans la bonne ville de Sonthofen (pas la moindre plaque). Parce que je vois là comme une sorte de contradiction : comme si l’on attendait des auteurs qu’ils règlent des comptes avec leur passé et qu’on s’étonnait  ensuite que les victimes de ces règlements de compte en conçoivent quelque sentiment désagréable et qu’elles entendent d’une façon ou d’une autre réparer ce tort qu’elles estiment qu’on leur a fait. D’autant que ce qu’elle signale de Wertach, qui a transformé Sebald en attraction touristique, notamment avec son Sebald-Weg qui fait de la descente aux enfers narrés dans le chapitre « Il Ritorno in Patria » de Vertiges une petite promenade digestive, n’est guère réjouissant. La gloire littéraire ressemble ainsi à un simple malentendu entre des parties (auteurs, critiques, lecteurs, victimes collatérales) qui n’attendent pas les mêmes choses d’un livre et se retrouvent avec sur les bras un objet dont ils ne savent pas quoi faire. Ainsi de cet autre passage où Angier évoque les rapports compliqués de Sebald à sa jeunesse sonthofenienne, enfance pauvre qu’il aura cherché à fuir, et oppose le hlm où il vécut dès l’âge de huit ans et demi jusqu’à la fin de l’adolescence à sa belle maison de Norfolk. Comme si, au fond, l’un des motifs autobiographiques de la gloire de Sebald était un désir d’embourgeoisement. Et pourquoi pas, après tout ? Ce qui me dérange, en fait, ce n’est ni la démarche de Sebald ni les recherches d’Angier, qui sont précises, éclairantes et semblent menées avec une grande rigueur, c’est ce à quoi tout élément de la culture se trouve réduit. À la fin, tout se verra humilié. Et je crois qu’il faut écrire avec une conscience très claire de cette vérité, si déprimante soit-elle. Il faut n’avoir aucune illusion. En un sens, il faut être totalement désespéré pour écrire avec honnêteté, ne succomber ni aux prestiges du succès (pour ma part, cela ne risque pas de m’arriver) ni aux vertiges de la postérité. À la fin, tout se verra humilié. Qu’est-ce qui, compte tenu de cette détestable vérité, vaudra encore la peine d’être écrit ? D’une saison ou d’une autre, la littérature jouit d’une importance infinitésimale. Qu’est-ce qu’un livre, en effet, rapporté aux milliards de dollars levés dans une sorte de furie instantanée (aussitôt consommés, aussitôt oubliés) par des candidats à une élection présidentielle ? Car, telle semble en effet la loi de nos sociétés : aussitôt consommé, aussitôt oublié. Aussi, ne faut-il sans doute pas prendre la peine d’écrire contre l’oubli, mais dans l’oubli (du monde social, entres autres choses). L’écriture, contrairement à « la littérature », n’a que faire des triomphes, elle s’adresse aux êtres humains dans cette invincible solitude de l’existence qu’elle leur apprend à comprendre, à supporter, à aimer.

111124

Je sais que c’est l’hiver quand je laisse couler de l’eau chaude sur mes mains. Cette sensation me procure un profond sentiment de bien-être. Ce n’est pas l’hiver calendaire, ce n’est pas l’hiver météorologique : c’est mon hiver à moi. C’est aujourd’hui que ce changement a eu lieu. Je le sais parce que je viens de laisser couler de l’eau chaude sur mes mains. Je me lavais les mains et, quand elles ont été propres, j’ai laissé l’eau couler, pendant un certain temps, jusqu’à ce que je me dise que j’étais en train de laisser couler de l’eau chaude sur mes mains et que, donc, c’était l’hiver. J’étais là, je laissais l’eau chaude couler sur mes mains, et je me suis dit, la phrase qui te fait défaut, elle n’est pas un manque, elle est une recherche ; — l’absence de la phrase, voilà l’avenir. Et toute la vie, peut-être, est-elle ainsi semblable à cette phrase que nous n’avons pas encore trouvée, dont l’absence nous inquiète et nous rassure aussi parce que nous la cherchons et savons que, tant que nous la cherchons, nous sommes encore en vie. Cette phrase que je me suis dite en laissant couler de l’eau sur mes mains, c’était la phrase que j’avais cherchée pendant de longues minutes, une heure ou deux, peut-être plus, sans parvenir à la trouver. Alors, j’ai continué d’écrire. Aujourd’hui, comme hier, je suis allé marcher dans Paris. Aujourd’hui, contrairement à hier où j’avais la direction de la Seine en traversant le cimetière, puis boulevard Arago, Saint-Marcel, Saint-Lazare, Arsenal, j’ai contourné la Tour Eiffel par Breteuil, École militaire, puis le XVe arrondissement, et j’ai remonté les quais le long le Seine jusqu’aux Grands Augustins, d’où j’ai pris la rue des Grands Augustins pour rentrer chez moi par la rue de Buci, le Marché Saint-Germain, la rue du Cherche-Midi, la rue Ferrandi, la rue de Vaugirard. Pendant que je longeais la Seine par les quais, à un moment, je me suis rendu compte que je ne pensais plus du tout, que j’étais absolument vide de toute pensée, que j’étais totalement absorbé dans la vision des pavés sur lesquels j’étais en train de marcher, absorption qui n’aura duré que quelques instants à peine, certes, la conscience reprenant immédiatement le pouvoir, mais pendant lesquels, toutefois, il m’a semblé que je faisais l’expérience de l’absence de séparation entre moi et le monde, c’est-à-dire : l’absence de distinction réelle (pas nominale) entre moi et le reste de l’univers. Rue des grands Augustins, un peu avant le numéro 25, où La Bruyère écrivit les Caractères, était-il écrit sur une plaque, un homme noir a garé son vélo le long du trottoir et, sans même regarder ce qu’il faisait, il a plongé la main dans le sac isotherme qui se trouvait attaché à son porte-bagages, en a sorti un sac en papier d’où se dégageait une désagréable odeur de graisse (le sac en papier contenait probablement un ordinaire burger avec des frites), tout en marchant, je l’ai regardé faire, et j’ai pensé à ces jeunes femmes qui racolaient le client, dans le XVe arrondissement, devant l’entrée des restaurants qui les employaient, non loin de la Tour Eiffel, durant mon trajet, viens-je à l’instant de penser, qui aura pourtant duré deux heures dans les rues de Paris, la seule personne qui m’a adressé la parole, c’est cette jeune femme, debout devant la vitrine de son restaurant, menu à la main, un seul mot : « Bonjour », et l’entendant me dire ce mot étrange, presque dépourvu de toute signification, je l’ai regardée, étonné, interloqué, ne comprenant pas tout d’abord ce qu’elle me disait, ni pourquoi elle me le disait, et puis comprenant trop bien ensuite, je l’ai regardée comme j’ai regardé, un peu plus tard, ce livreur noir, qui travaille, même les jours fériés, pour que les blancs puissent s’empiffrer sans se donner la peine de quitter leur domicile, la prospérité est à ce prix, la civilisation des loisirs n’est pas gratuite, non, elle repose sur l’exploitation de masses d’être humains importées des pays pauvres de la planète (« No Border », comme ils disent), et je me suis lamenté, que c’est laid, me suis-je dit, ce que le monde social fait de nous, Dieu que nous sommes laids.

Thot graphomane (carnet noir), II. : étranges champignons

Étranges champignons
poussent dans le creux de la prospérité
on leur prêterait formes humaines
mais qui sait ?
c’est si mou si pâle transparent absent déjà
qui leur accorde son regard las
ennuyé
semble enfreindre quelque interdit
tombé d’haute cime
à nos pieds étonnés
je me tais écoute le râle
suspect de l’être
à la frontière entre une chose et son contraire s’entend le chagrin de l’univers.

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Le mouton national n’est pas l’animal préféré du berger de l’être. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser imaginer, il s’agit d’une sonnette. Une sonnette n’est pas un instrument à faire sonner des clochettes. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser imaginer, il s’agit d’un engin servant à poser les fondations des bâtiments ou ouvrages de génie civil. Au début de l’exposition consacrée à l’année 1793-1794, année révolutionnaire, au Musée d’Histoire de Paris, où nous nous sommes rendus en famille la semaine dernière, on peut voir la conséquence de l’usage qui fut fait, le 5 mai 1793, date qui ne semble pas être passée à la postérité dans l’histoire de notre illustre patrie, et pour cause (on va la connaître), de ce mouton national, sous la forme d’une plaque d’airain pilonnée, où était gravée la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ce texte, qui constitue désormais le préambule de la constitution de la France, les révolutionnaires de l’an II, ne le trouvant plus à leur goût, entreprirent de le détruire et durent se dire que, quitte à tout foutre en l’air, il fallait marquer le cou, et employèrent ainsi les grands moyens. Résulte de cet acte symbolique une masse difforme, où l’on distingue toutefois suffisamment de caractères pour que soit lisible ce qui devait ne plus l’être, et qui n’est pas sans rappeler certaines compressions auxquelles se sont adonnés, au siècle dernier, des artistes contemporains, à l’admiration expansive des élites de l’époque. Ce qui m’a intéressé, je crois, dans ce métal cabossé, même s’il m’a fallu quelques jours pour trouver une manière de l’exprimer qui ne me déplaise pas tout à fait, c’est l’image de fragilité de nos institutions — et partant, du monde social dans son ensemble — qu’il communique. D’abord, parce que ce que nous avons coutume d’appeler « l’état de droit » n’est qu’une forme transitoire, passagère, que prend l’organisation des relations entre les individus qui coexistent à un moment donné à un endroit donné. Et, ensuite, parce qu’elle repose sur un mythe (page brillante, s’il en est, de notre « roman national », comme ils disent), dont on s’efforce à tout prix de faire comme s’il n’était pas une fiction maladroite, celui d’une continuité politique et juridique qui prendrait naissance à l’été 1789, comme si les droits fondamentaux qui sont les nôtres l’avaient toujours été et devaient toujours l’être. Ce qui sous-tend ce mythe, ce qui le nourrit, c’est la volonté d’une naturalisation de la politique, volonté qui n’est sans doute pas étrangère à cette croyance passablement paresseuse qui voudrait que tout fût politique, et absolument paradoxale puisqu’elle tend à soustraire la politique à la politique, à mettre l’histoire à l’abri de l’histoire. L’airain de la loi fondamentale, pourtant, ne résista pas au pilon de l’histoire. Et, à supposer que nous fussions encore à même aujourd’hui de méditer quoi que ce soit, comme il paraît qu’on disait, jadis, c’est une leçon que nous devrions méditer : les lumières n’existent que dans leur relation aux ténèbres. Ou, comme le disait Walter Benjamin dans la septième de ses thèses sur le concept d’histoire, dont il est peut-être un peu trop question dans ces pages, ces derniers temps, « il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie ». On ne saurait se tirer à bon compte du chaos de l’histoire, comme si la vérité d’aujourd’hui nous autorisait à jeter le voile de l’oubli sur les siècles qui nous précèdent. L’état qui est le nôtre, si infatué de nous-mêmes que nous le soyons, n’est pas une fin, c’est au mieux une pause, une halte, un repos ; c’est tout ce que nous sommes en droit d’attendre de l’histoire. Et sans doute est-ce le terme même d’« état » qui nous aura induit en erreur, avec ou sans majuscule. N’est-il pas trompeur, en effet, qui signifie l’arrêt, le status du στατός, la raideur de ce qui ne bouge pas, se tient immobile ? En fait, ce mot exprime toujours le même fantasme : en finir avec le temps, s’extraire du cours des choses, vivre une vie sans cahots, une vie sans vie, dans la paix lénifiée de qui croit dur comme airain à sa propre vérité. Se reposer enfin, — l’impossible rêve qui berce les nuits sombres de l’humanité.