L’unanimité m’angoisse. Que j’aie quelque chose ou non contre l’objet de l’unanimité — et c’est vrai qu’elle est édifiante, l’histoire du vieil homme que la France pleurait, hier —, l’unanimité me met mal à l’aise, en tant que phénomène en soi, j’entends, et me donne envie de la rompre, de casser ce qui en est la cause, de détruire. Oui, de détruire. De tout détruire. De détruire la société. Dans l’unanimité, se manifeste l’absence de pensée qui alimente la passion que les communautés éprouvent pour elles-mêmes, comme une sorte de narcissisme de masse, qui est à l’origine de leur constitution, de leur solidification, de leur union. L’union ne fait pas la force, c’est la force qui fait l’union, la dureté totalitaire de la voie unique, la voie unique qui parle de l’être unique, qui affirme qu’il n’y a qu’un être, le même partout, le même pour tout le monde. Alors, comme je ne peux rien détruire de ce que je voudrais détruire — c’est-à-dire : pas une chose, mais l’esprit —, je me contente d’un rien et, ne pouvant détruire l’esprit du temps, fais — du mauvais esprit. Qu’est-ce que le mauvais esprit, en effet, sinon la négation assumée, consciente d’elle-même, de l’unanimité, la passion du mouton noir quand tous les autres, blancs, sont la cause d’un immaculé ennui ? Les hommages, les témoignages étaient tous le fait de vieilles personnes, ce vendredi-là, un peu moins vieilles que la vieille personne morte, certes, mais à peine, et voyant tous ces cheveux blancs s’exprimer, on avait l’image, non d’un vieux pays, ce qui n’est pas sans grandeur, mais d’un pays de vieux, non d’un vieux pays, ce qui n’est pas sans beauté, mais d’un pays moribond. De ces diverses notes que j’ai prises ces derniers jours (la première date du premier février, la seconde du huit février), je ne sais que faire et me demande si elles sont promises à quelque développement ou si elles sont achevées en l’état. Mais c’est imprécis : la seconde note, par exemple, mériterait de plus amples développements — historiques, théoriques, iconographiques. Ce que je veux dire, c’est ceci : chacune n’est pas destinée à être un tout en soi, mais un tout avec les autres, et l’ensemble qu’elles pourraient former, toutes ensemble, ne serait pas une somme de disparates, mais plutôt une sorte de carte 1:1 de tout ce à quoi je pense. Mais ce journal ne l’est-il pas déjà ? S’il l’était, pourquoi y aurait-il des notes, non, c’est-à-dire : des pensées, pourquoi y aurait-il des pensées hors de lui ? Outre quoi, je cours après un travail que je n’ai même pas réellement envie de faire (j’ai envie de l’argent que doit me procurer ce travail, ce qui est tout à fait différent) ; et que c’est disgracieux.
neuf février deux mille vingt-quatre
En apprenant que, à Rome, des archéologues ont reconstitué la statue de Constantin à partir des fragments conservées aux Musei Capitolini (pieds, mains, bouts de bras, bouts de torse, tête), j’ai songé à la théorie du « fragment passionné » de Musil, théorie que j’ai déjà évoquée ici même, il y a quelques années (22.12.17). Qui éprouve le besoin de reconstituer le tout dont les fragments sont des fragments a une tout autre attitude face à la vie que qui n’éprouve pas ce besoin mais peut laisser les choses telles qu’elles sont, jouir des choses telles qu’elles sont. « “L’impression que l’on a devant cette statue de l’empereur reproduit la sensation de ses sujets face à une image impériale”, s’est réjoui Claudio Parisi Presicce, conservateur en charge des monuments de Rome, qui a présenté l’œuvre dans les jardins de la villa Caffarelli où elle restera jusqu’en 2025, en attendant que soit choisi son emplacement définitif. » Outre que ces propos rapportés par la presse sont absolument faux — nous ne verrons jamais les choses comme les Romains les voyaient parce que nous vivons dans un monde qui est extrêmement différent du leur —, l’idée que la reconstitution vaut mieux que l’imagination témoigne d’une passion pour le kitsch qui est tout à fait d’époque. De fait, la statue reconstituée paraît ridicule, elle fait penser à ces copies en plâtre de statues antiques que l’on trouve dans les jardins des pavillons de banlieue, à côté de la sacrosainte piscine, des nains et des planchas à gaz. Ce qu’on représente ainsi, ce n’est pas le monde tel que les Romains le voyaient, mais notre vision à nous, notre image à nous : tout ce que la statue représente, c’est notre ethnocentrisme. Dans son livre sur l’art pariétal des grottes préhistoriques, la Caverne originelle, Jean-Loïc Le Quellec entreprend notamment de démythifier un certain nombre d’idées reçues sur l’art des cavernes pratiqué par nos lointains ancêtres. Ainsi, lorsqu’il aborde la question de savoir qui a peint les fresques préhistoriques — des hommes, des femmes, des adolescents, des enfants ? —, en plus de mettre en évidence le fait que les images convenues de l’homme viril peignant sous le regard admiratif des femelles ne témoigne d’aucune réalité sinon de qui a mis en circulation ce genre de clichés, il évoque un certain nombre de statistiques pertinentes quant au rôle que la personne de l’observateur joue dans l’observation. L’auteur écrit : « L’étude des données en fonction du genre de l’observateur a révélé que, lorsque les observations de terrain étaient signées par des femmes, celles-ci enregistraient 25% de cas de production d’art rupestre par des femmes, alors que lorsque les observations sont réalisées par des hommes, ceux-ci n’en indiquent plus que 10%. De plus, le genre des personnes délivrant l’information aux ethnographes jouent également un rôle : environ 43% des informatrices indiquent une production rupestre féminine, alors que les informateurs n’en signalent qu’un peu plus de 7%. Ces observations soulignent une fois de plus les biais de genre qui entachent souvent les travaux ethnographiques, mais l’on ne peut déduire aucune généralité sur les images des grottes ornées. » Il est impossible de ne pas projeter son moi sur le monde, le moi sur le non-moi, de ne pas chercher à intégrer le non-moi au moi, sans doute ne pouvons-nous pas penser autrement que par cette forme d’intégration, mais cette dernière ne doit pas nous conduire plus loin que nécessaire. Comme le dit Musil, notre nature a deux moitiés, et la moitié totalisante ne doit pas étouffer la moitié fragmentaire, laquelle — je ne sais pas si c’est ce que Musil voulait dire, mais que voulait dire Musil ? — est à la fois plus proche du réel et plus proche du possible, qui ne cherche pas à faire des touts avec des fragments, mais admire ses fragments pour ce qu’ils sont, des fragments. Les ruines de la statue de Constantin sont émouvantes parce qu’elles donnent une idée de ce qu’était la monumentalité pour les Romains, monumentalité qui, soit dit en passant, et c’est ce qui rend la confiance kitsch du reconstituteur un peu ridicule, monumentalité qui est minuscule comparée à la nôtre qui bâtissons des édifices grands comme presque dix pyramides. Elles le sont encore parce qu’elles laissent la rêverie libre, d’autant plus libre que cette dernière ne s’imagine pas qu’elle est autre chose qu’une rêverie, elle ne s’imagine pas qu’elle nous met en présence d’une réalité perdue depuis des millénaires. La peur de la perte ne permet pas de retrouver ce qui a été perdu ; au contraire, elle nous en éloigne d’autant plus que ce qu’elle nous pousse à faire nous donne l’illusion de nous en rapprocher. Et puis, il ne faut pas être dupe : a-t-elle jamais existé, la totalité ? Au nom de quel principe ontologique des ruines, du devenir ruines, du devenir fragments des touts, l’expérience passée serait-elle moins fragmentaire que la nôtre ? Nous qui sommes si prompts à projeter nos propres enjeux sur l’inconnue du passé, pourquoi ne faisons-nous jamais l’hypothèse que si, d’un certain point de vue, l’expérience passée est sans commune mesure avec l’expérience présente, d’un autre point de vue, il se peut tout à fait qu’il n’y ait aucune différence entre l’expérience présente et l’expérience passée ? Leur monde n’est plus le nôtre, certes, il paraît difficile de le nier, mais le nôtre l’est-il seulement, le nôtre, et le leur, le fut-il seulement, le leur ?
huit février deux mille vingt-quatre
À G. qui me complimente sur mes souliers, je ne dis pas que j’ai longuement hésité avant de les choisir, ceux-là, précisément, pour cette soirée-là, précisément. D’abord, j’avais pensé mettre les blancs, mais il pleuvait, hier au soir, à Paris, et l’on se gardera bien de mettre des souliers blancs par temps de pluie. Alors, mes vieux burgundy, eux qui ne me font pas mal aux pieds, feront l’affaire, m’étais-je dit, pour aller, venir, être assis, debout. De fait, hier au soir, tenons-nous au passé pour aujourd’hui, à la soirée de lancement des éditions Bakélite et du roman de Benoît Vincent, Féroce, j’ai parlé à plus d’êtres humains en quelques heures à peine qu’en plusieurs semaines, alpaguant telle disciple de Jean-Pierre Cometti, expliquant à cet inconnu que je suis pongiste, champion du Tarn, même, même si je n’ai pas l’accent, non, puis écrivain, puis je ne sais plus trop quoi, allant taper sur l’épaule de cet autre écrivain qui m’avait suggéré de le faire, à l’occasion, me rendant ridicule en bien des manières, sans aucun doute, mais n’est-ce pas ce qu’on appelle « sortir de sa zone de confort » ? Il y avait des gens connus dans le milieu littéraire, c’est-à-dire de parfaits inconnus, et c’était assez agréable d’être parmi des êtres vivants, d’écouter, d’exister ainsi. Quand je suis rentré chez moi, la bruine n’avait pas cessé de tomber, mais comme j’avais choisi les bons souliers, j’ai pu marcher sous la pluie. Et, malgré mon manteau trop chaud, le temps était parfait. Il y avait quelque chose de doux dans l’air, quelque chose de faux, dans l’air. Quand j’ai remonté la rue de Vaugirard, après le Jardin du Luxembourg, je me suis arrêté pour prendre la photographie de cet homme qui, allongé à même le sol, dormait là. Rue Guynemer, cette femme assise sur ses bagages de nomade arrêtée, déjà, m’avait regardé de ses yeux durs, elle aussi, là, sous la pluie, comme s’il ne pleuvait pas, comme s’il n’y avait pas d’autre vie imaginable que celle-là, qui fait que l’on dort dehors, que l’on vit dehors, que l’on meurt dehors. Je ne me suis pas senti coupable, non, si tel avait été le cas, je crois que je ne me serais pas arrêté pour prendre la photographie de l’homme endormi, j’aurais baissé les yeux, ou j’aurais fait comme tout le monde, j’aurais pensé à autre chose, j’aurais pensé à moi. Le monde n’est pas le même pour tout le monde. Point n’est besoin pour en faire l’expérience d’aller à l’autre bout du monde. Que le monde ne soit pas le même pour tout le monde, cela signifie que nos expériences sont incommensurables et que ce monde, ce monde qui n’est pas le même pour tout le monde, nous ne le partageons pas, il ne nous est pas commun. Pour survivre à cette inhumanité, sans doute ne pouvons-nous faire autrement que de nous inventer des sous-mondes à partager avec nos pairs moraux. Ce n’est pas un blâme ; il y a peut-être une autre façon de vivre, mais elle ne semble pas pour nous. On voit bien l’inhumanité de la réalité humaine, mais on a beau dire, on a beau faire, il n’y a rien que nous puissions y faire. Ce n’est pas que je sois malheureux — en vérité, je suis profondément heureux —, c’est que je ne m’aveugle pas, et tâche mes yeux de ne les détourner pas.
sept février deux mille vingt-quatre
N’est-il pas délirant, ce vacarme que fait l’humanité quand elle vit ? Ce vacarme qu’elle fait « pour vivre », ai-je écrit dans la première rédaction de la question, et peut-être était-elle plus juste, cette formulation, quoiqu’elle ne me semble pas venir en premier dans l’ordre des raisons. « N’est-il pas délirant, ai-je ainsi écrit, ce vacarme que fait l’humanité quand elle vit ? », comme si elle avait besoin de se donner constamment la preuve de son existence. Le monde semble tout entier tourner autour de ce principe, désormais : il faut que le moi apporte sans cesse la preuve de son existence. D’où la présence constante des responsables publics dans les médias (et la présence constante des médias eux-mêmes) : le pouvoir ayant révélé qu’il ne jouissait d’aucune assise réelle, il faut qu’il se montre en permanence pour persuader qu’il existe, car son défaut de présence — même temporaire — révèlerait sa nullité absolue. D’où l’œil de la caméra sous lequel on se place, placement qui ne saurait connaître le moindre temps de pause parce que toute pause est vécue une destruction de la réalité du moi, l’exposition du moi étant seule en mesure de garantir l’existence du moi. Le moi, si on ne le voit pas, demande inquiet cet idéalisme insensé, qu’est-ce qui me prouve qu’il existe ? Si on ne me regarde pas, qu’est-ce qui me prouve que j’existe ? Qu’est-ce qui te le prouve ? Eh bien, précisément : rien. Tolère-le, accepte-le, embrasse-le. Car, c’est seulement la reconnaissance de la nullité du moi, de son absence de réalité, du fait qu’il n’est jamais qu’une fiction, une fiction géniale, dans certains cas (rares), abrutissante, dans la plupart, au contraire, c’est seulement cette reconnaissance qui est en mesure de nous libérer de la croyance en la présence, en la nécessité de la présence. Sois plus léger : à la présence, préfère la vacance. Va-t’en. « En faire le moins possible », voilà sans doute l’un des rares principes rationnels et spontanés, qui plus est, je voudrais presque dire : naturels. Aussi, a-t-il fallu, depuis des millénaires, inventer des fictions dramatiques ou idylliques pour inciter les gens à excéder l’économie de moyens, pousser les gens à en faire plus, à en vouloir plus, à en avoir plus, à dépenser plus, à obéir plus, à donner plus. La vacarme exprime que l’on embrasse ce dogme de l’excès de moyens. Que ces fictions soient religieuses ou sociales un individualistes, au fond, elles disent toutes la même chose : votre nature est mauvaise, allez contre elle, c’est l’unique voie du bonheur. Et cela, la dépense, la contre-nature, cela rend toujours les gens très malheureux. C’est la terreur qu’inspire la possibilité de ne pas exister qui motive ce dogme de l’excès. Qui ne tremble pas devant le néant, devant l’évidence du néant, la réalité irréfutable du néant, n’a guère besoin de s’agiter. Cela signifie-t-il pour autant « rester sans rien faire » ? Certes non, ou alors oui, qu’importe ? Rien ne doit t’obliger que la nécessité que tu perçois d’agir pour accomplir ce que tu as à accomplir, parvenir à ta propre fin, achèvement avant la mort. Rien, en effet, et surtout pas la dépense, ne te sauvera de la mort. Aussi réel que la mort, le néant : rien. Si difficile à imaginer et, pourtant, ultime, en tant que dépassement de l’opposition entre réalité et irréalité, moi et non-moi. Le paradoxe, c’est que l’excès — la quête effrénée et vouée à l’échec de l’être, de la preuve de l’être — est négative, que seul le néant est affirmatif, qui acquiesce à la vie, c’est-à-dire à la simplicité des moyens, au minimum, à la distance, à l’équilibre entre qui parle et qui se tait, entre le bruit et le silence. Léger, léger, sur la pointe pointe pointe des pieds.
six février deux mille vingt-quatre
Nombre de choses et absolument rien ; — ce phénomène de simultanéité, je ne sais lui donner d’autre nom que : « ma vie ». C’est ma vie, en effet, au cours de laquelle depuis hier avant que j’écrive mon journal et maintenant que j’écris mon journal, d’un certain point de vue, il s’est passé nombre de choses et, d’un autre, il ne s’est absolument rien passé. Le premier de ces deux points de vue, selon lequel il s’est passé nombres de choses (je devrais dire : « nombre de x », mais il ne s’agit pas d’être totalement obscur alors je conserve ce mot vague et flou de « choses »), je pourrais l’appeler interne et l’autre, en toute bonne logique binaire, le point de vue externe, mais — bien que, d’un certain point de vue (est-ce un troisième point de vue ?), cela soit exact, cela ne voudrait pas dire grand-chose. Pourquoi ? Parce que, d’un autre point de vue (ce qui nous fait donc quatre points de vue, déjà), le point de vue interne et le point de vue externe sont un seul et même point de vue. Et le troisième et le quatrième points de vue, eux aussi, ne font qu’un seul point de vue. Donc, selon ce point de vue, il n’y a qu’un seul point de vue. D’un certain point de vue, tout cela semble excessivement compliqué mais, d’un autre, c’est très simple. Malgré ces six points de vue, à présent, je tiens le compte, le fait qu’il se passe nombre de choses dans mon existence en même temps qu’il ne s’y passe absolument rien, ce fait n’est pas contradictoire. C’est-à-dire, par exemple, mais ce n’est qu’un exemple, une façon de voir les choses parmi d’autres, il ne faut pas en faire quelque chose d’absolu ou d’absolument réel, ce pourrait être une histoire complètement inventée, par exemple, je pourrais rester enfermé dans la pièce où je me trouve en ce moment, enfermé toute la journée, dans la position exacte dans laquelle je me trouve en ce moment, et il n’y aurait aucune contradiction entre le fait qu’il ne se passe absolument rien dans cette pièce et le fait qu’il se passe énormément de choses dans cette pièce parce qu’il se passerait à la fois énormément de choses et absolument rien dans cette pièce. Ce qui mériterait une explication, autrement que par l’exemple quelque peu décevant que je viens de donner, toutefois, c’est pourquoi je considère qu’une vie dans laquelle la différence entre énormément de choses et absolument rien est inexistante, soit une vie comme la mienne, me semble plus intéressante qu’une vie dans laquelle la différence entre énormément de choses et absolument rien saute aux yeux. Dans la vie où la différence entre énormément de choses et absolument rien saute au yeux, on verrait quelqu’un, peu importe qui, imaginons qui on veut, ce n’est pas une personne, c’est un argument, dans cette vie, je reprends, on verrait quelqu’un qui se lève le matin, fait tout un tas de choses pour se préparer, prend sa voiture, va au bureau, parle à tout un tas de gens, passe tout un tas de coups de fil, assiste à tout un tas de réunions, envoie tout un tas de messages électroniques, va déjeuner à la cantine de l’entreprise où il travaille, recommence l’après-midi ce qu’il a fait le matin et puis, le soir, fait à l’envers tout ce qu’il a fait le matin avant de se rendre au travail, et donc, ce faisant, rentre chez lui, s’assoit dans son canapé, allume la télévision, et reste là à regarder ce qui passe devant son écran, peut-être commande quelque chose à manger sur internet, se fait livrer, et puis mange, et puis continue à regarder la télévision, et on saurait immédiatement ce qui est de l’ordre de l’activité et ce qui est de l’ordre du repos dans cette vie, cela ne ferait aucun doute. Et moi, pourtant, cette vie, encore qu’elle soit caricaturale, ce n’est pas une vraie vie, c’est un argument qui a la forme d’une vie, moi, cette voie, elle me paraît insignifiante. Or, avec quelques nuances, plus ou moins grandes, mais en fait négligeables, du point de vue du sens que l’on peut donner à l’existence, cette vie est la vie que la majorité de mes semblables vivent, et elle me semble absurde. Alors que ma vie, qui semblerait probablement absurde à cette majorité de mes semblables si jamais ils s’intéressaient à elle, mais ils ne le font pas, ils ne s’intéressent qu’à leur vie et peut-être ont-ils raison, c’est vrai, est-ce que je ne perds pas mon temps, moi, à m’imaginer la vie des autres ?, ma vie me paraît digne d’être vécue, ce qui contraste avec ce que j’ai pu penser de ma vie, hier, au moment d’écrire mon journal, mais comment cette différence s’explique-t-elle, que s’est-il passé entre hier et aujourd’hui pour qu’un telle différence se fasse sentir, hier, une vie vide de sens qui ne provoquait que lassitude, aujourd’hui, une vie enfin digne d’être vécue ? Énormément de choses et absolument rien ; et n’est-ce pas le charme fascinant de l’existence, — que des différences qui semblent infimes soient des différences essentielles et que, à l’inverse, des différences qui semblent essentielles soient en réalité parfaitement négligeables, sans intérêt, ni pertinence ? Ce matin, quand je me suis levé, je n’avais pas envie de me lever, j’avais envie de rester dans mon lit, sans doute à cause du sentiment qui était le mien la veille quand j’avais écrit mon journal, et puis, un peu plus tard, après le départ de Nelly et Daphné pour l’école, suivant en cela une partie du programme que je m’étais fixé la veille au soir un peu avant de m’endormir dans ces quelques lignes consignées dans mon cahier au bison rouge, je me suis assis à ma table d’écriture — toutes les tables où je m’assois pour écrire sont mes tables d’écriture, même mes genoux, en un sens —, et j’ai écrit, écrit pendant plusieurs heures, et ensuite, mais cela, je ne l’avais pas prévu, mais je crois que c’est un conséquence biologique, non mieux : vitale, une conséquence vitale de l’écriture, je suis allé courir, et je me suis senti étonnamment bien, aussi bien en écrivant qu’en courant, et tout m’a semblé aller de soi parce que tout m’a semblé parfait. Pourtant, la veille, je m’étais mis en colère contre l’enfant, et cette colère m’avait poussé dans ce profond abattement dont j’ai parlé hier dans ce journal, je me sentais fatigué, mais de cela, écrivant, ce matin, mettant les choses au clair de mes idées claires, il ne restait plus rien, tout était oublié ; — écrivant, j’étais devenu une autre personne. Et de fait, j’étais une autre personne. Pourtant, encore une fois, les points de vue divergent : d’un certain point de vue, je suis la même personne qu’hier et, d’un autre point de vue, je suis une autre personne, mais ces deux points de vue sont aveugles, je suis la même et une autre, je suis une autre parce que je suis la même, la même parce que je suis une autre. Ce que j’ai écrit ce matin, je m’en suis aperçu ce matin en écrivant ce que j’ai écrit ce matin, cela va bientôt faire quatre ans que je songe à l’écrire, que je songe au livre que je suis en train d’écrire et je me demande s’il s’est écrit pendant que je ne l’écrivais pas, s’il commençait à s’écrire cependant que je ne l’écrivais pas ou si tout semble s’éclaircir à présent que j’écris, causant ainsi une sorte d’illusion rétrospective. Mais l’idée était là, bel et bien là, il y a quatre ans déjà (un peu moins, en fait) et pourtant, ce livre, je ne l’écris pas depuis quatre ans, je l’écris depuis moins d’un mois, à peine. Que se passe-t-il, alors, dans le souterrain de moi-même quand je désespère, quand je me déteste, quand je ne crois plus en moi, quand je ne crois plus en rien ? Est-ce la vie qui me sauve — ma vie qui me sauve ? Ou est-ce tragique, en fait : si seulement j’arrêtais d’écrire, si seulement je ne faisais plus rien, ne serais-je pas infiniment plus heureux, si je ne faisais plus rien ? Mais, comme je l’ai écrit ce matin, rouvrant le livre souterrain, il n’y a pas de repos pour moi, non, il ne saurait y avoir de repos pour nous, qui devons tout inventer à neuf. Dehors, indifférentes à toutes ces choses qu’il se passe dans la pièce où je me tiens pour écrire, preuve donc qu’il ne s’y passe absolument rien, les sirènes hurlent comme à leur habitude, et cette impression d’état de siège permanent ne sauve personne qui s’en rend coupable du ridicule, non, personne.
cinq février deux mille vingt-quatre
Aujourd’hui, je crois que je ferais mieux de ne pas écrire. Le simple fait d’écrire cette phrase semblerait réfuter le contenu, mais non, ce n’est pas vrai, j’exprime une sorte de souhait que je ne suis pas : je ferais mieux de ne pas, mais je le fais quand même. Pourquoi ? Aujourd’hui, cela n’a rien à voir avec le genre de raisons qui, de temps à autre, peuvent me conduire à ne plus avoir envie d’écrire, la lassitude, la détresse, le désespoir, l’indifférence du monde, etc., bien que tout cela, d’une certaine manière, notamment l’indifférence du monde, je le ressente, de façon vive et pénible, mais non, ce n’est pas pour des raisons de ce genre que je crois que je ferais mieux de ne pas écrire aujourd’hui, mais alors pourquoi ? Ce journal, c’est vrai, ce journal ne me satisfait pas, mais il semble que je ne sois pas en mesure d’écrire quelque chose d’autre. Je cherche des motifs pour écrire autre chose mais n’en trouve pas, peut-être suis-je complètement vide, peut-être suis-je devenu ainsi, c’est possible, peut-être est-ce tout ce que je suis capable de faire, écrire cet amas informe de phrases décousues et insignifiantes, désormais, c’est-à-dire : beaucoup et pas grand-chose à la fois, c’est possible, aussi, oui. Mais est-ce la raison pour laquelle je me suis dit que je ferais mieux de ne pas écrire aujourd’hui et que je l’ai écrit ? Qu’est-ce qu’il se passerait si je n’écrivais pas aujourd’hui ? Se passerait-il quelque chose ou ne se passerait-il rien de fondamentalement différent de ce qu’il se passe en écrivant aujourd’hui ? Peut-être, en effet, est-ce une curiosité de la sorte qui pourrait me pousser à ne pas écrire aujourd’hui, savoir si quelque chose sortant de l’ordinaire aurait lieu aujourd’hui si je n’écrivais pas aujourd’hui, contrairement à tous les autres jours où j’écris, mais combien de jours n’ai-je pas écrit dans ma vie, n’ai-je pas vécu bien plus de jours sans écrire que de jours à écrire, pendant combien de temps faudrait-il que j’écrive encore tous les jours pour qu’enfin j’aie vécu plus de jours à écrire que de jours sans écrire, et où m’ont-ils conduit, ces jours sans écrire, sinon ici, aujourd’hui, à me demander s’il ne vaudrait pas mieux ne pas écrire, me demander s’il ne vaudrait pas mieux que je suive mon souhait de ne pas écrire et ne pas écrire et l’écrire ? J’ai l’impression d’un vaste gâchis de temps dans la solitude où je suis tombé, d’être à côté du monde, mais pas à côté de moi. Est-ce que je préférerais être à côté de moi et pas à côté du monde ? Qu’est-ce que cela changerait — vraiment ? Tout ce que je fais est tellement mauvais, et je ne suis capable que de cela. C’est désespérant. Mais ce n’est pas pour cette raison, non plus, que je me suis dit que je ferais mieux de ne pas écrire aujourd’hui. Quand je me suis apprêté à écrire, ce fut plutôt comme un soupir : une journée de plus à vivre, quelle lassitude, et quand je serai confronté au fait qu’il n’y en aura plus de journées à vivre, je regretterai ces journées que j’ai vécues alors que, les vivant, je me disais comme en un soupir : « Encore une journée à vivre… » Dans quelle absence d’issue de l’univers, gouffre trop profond pour en sortir, suis-je tombé ? Et comment ai-je fait pour y tomber ? Pourtant, je ne suis pas à plaindre, et cette idée-là me désespère encore plus : ma plainte, absolument rien ne la justifie. D’où, le sentiment douloureux d’être acculé au mutisme. N’aurais-je pas mieux fait de ne pas écrire aujourd’hui ?
quatre février deux mille vingt-quatre
Fatigué d’être fatigué. Le jour, j’ai froid, la nuit, j’ai chaud, le jour, j’ai sommeil, la nuit, je dors mal, et tout tourne à l’envers ou de travers ou est détraqué ou est ridicule ; — c’est fatigant. La preuve : je suis fatigué, fatigué d’être fatigué. À la télévision, pendant quelques minutes, je reste bouche bée, fasciné par ces centaines et centaines d’hommes (peut-être y a-t-il des femmes, aussi, parmi eux, ce qui serait un signe indiscutable des progrès que la civilisation occidentale accomplit chaque jour (*)) qui font de la moto dans le sable, acharnés à humilier ce qu’il peut demeurer encore de beauté en ce bas monde au nom d’une insignifiante recherche de la performance. Et les milliers de spectateurs, quatre cent mille, dit la voix à la télévision, venus assister à ces scènes d’horreur. Je crois que c’est ce qui me fascine vraiment : que nos performances — laides, mais c’est peut-être un aspect différent de la chose, peut-être pas, je n’en suis pas certain —, que nos performances soient insignifiantes, que nous accomplissions des exploits pour rien, que nos héros soient des imbéciles, que nous admirions des crétins. Moi, fatigué, allongé sur mon lit, je ne fais rien, et pourtant, j’ai le sentiment d’être humain. Ai-je tort ? Sans doute. Dans mon absence d’efforts, je ne dérange rien, je laisse les choses dans l’état où je les ai trouvées. Si je pouvais faire autrement — disons, je ne sais pas, moi : si je pouvais rendre le monde meilleur —, le voudrais-je ? Je n’en suis pas certain. La catastrophe n’a jamais eu lieu au nom du pire, mais toujours du meilleur. Aussi, ne convient-il pas de se contenter de ne pas faire le mal, il faut encore s’attacher à ne pas faire le bien. Mais ce n’est pas vrai que je ne fais rien, je suis là, allongé sur mon lit, et j’écris. Écrivant, si je m’efforce de ne pas avoir de mauvaises pensées, je m’escrime à chasser les bonnes. Ne pas faire le mal, mais ne surtout pas faire le bien, c’est vrai qu’entre les deux lames de ce sécateur moral, il semble qu’on soit réduit à l’impuissance, à ne plus pouvoir que végéter. Je ne le crois pas. Mais qu’est-ce que je crois ? Je ne sais pas. Je suis fatigué. Et je suis fatigué d’être fatigué. À mort, l’hiver.
(*) Par souci d’exactitude, je viens de vérifier : en effet, il y a des femmes parmi eux, elles sont 54 sur 2761, très précisément. En Occident épuisé, fort heureusement, le progrès avance, mais à petits pas.
trois février deux mille vingt-quatre
Cet hiver semble une longue succession de désagréments, laquelle offre pour unique perspective de se survivre à soi-même dans l’incertaine clémence du temps à venir. Bruine, et j’ai l’impression que la pluie se glisse sous ma peau, me glace. Pourtant, il ne fait pas froid, non, c’est moi, c’est tout. Ne s’éternise que ce qui me déplaît, dirait-on. Le reste passe comme s’il n’avait même pas existé. Ai-je vécu le mois de janvier ? Si je ne tenais ce journal, comment pourrais-je m’en persuader ? J’ai le corps lourd que j’emporte partout avec moi comme un poids qui me freine, sans force, sans vitalité, sans énergie, sans rien que cette chose-là dont une voix que je ne reconnais pas ne cesse de dire que c’est moi. Au ralenti. Les pensées alors flottent dans un éther d’indétermination, à portée de la main, elles paraissent toutefois insaisissables, chimériques fantaisies dont nul ne sait que faire. En tout cas, pas moi. Il suffirait de se concentrer quelques instants, de parvenir enfin à le faire, pour que tout s’éclaire. Quelques jours durant, je crus que c’était vrai et puis, tout redevint comme avant, — lent, lourd, pataud, pâteux, platement de mon temps. J’essaie de suivre ce qu’il se passe sur l’écran d’en face (une fenêtre de l’autre côté du boulevard qui laisse apercevoir ce qui passe sur la télévision de ce bizarre voisin), mais ne comprends pas de quoi il s’agit, montage hystérique d’images sans qualités précises, personnages vus de dos, gros plans sur un bol de fruit, femme qui plie du linge, gestes dont la portée est indéchiffrable et puis, c’est la nuit, quelqu’un passe quelque chose sur quelque chose avec un pinceau, une femme parle en faisant face à la caméra (est-ce la même que celle qui pliait du linge ?), zooms brefs, vitesse de défilement qu’on dirait accélérée, à force de regarder des émissions de ce genre, comment ne pas imaginer que c’est cela la vie et adopter ses comportements à l’image qui en est donnée, vivre à l’imitation de ces scènes édifiantes de rien, édifiées sur rien, élevage du néant (comme Duchamp élevait la poussière ?). Entre parenthèses, je note : « comme Duchamp élevait la poussière ? » et me demande quelle est la pertinence d’une telle référence. Et je ne sais pas, c’est vrai qu’on fabrique de la culture avec du néant, ou plutôt : que notre culture, c’est le néant. Quand la nuit tombe, visage souriant sur les écrans des émissions d’infotainment, le divertissement devient la forme de toutes choses, la forme du monde et la vérité se dissout dans les images artificielles. De son plein gré, on se livre à la déshumanisation. Comment les gens ne feraient-ils pas de moins en moins d’enfants ? Richesse n’implique pas générosité, mais avarice, et plus on ouvre le monde et moins on fait preuve d’hospitalité. L’éternel retour du même se heurte à l’objection de l’auto-engendrement du pire : tout aggrave, tout s’aggrave, tout tend vers la détérioration, l’accumulation appauvrit, la concentration sépare, isole, éloigne. L’amour fait de nous des ennemis. Je me tiens à côté de mes semblables, si proches que je pourrais les toucher, mais je n’ai rien à leur dire. Je joue des coudes pour les maintenir à distance, préserver le périmètre de ma singularité, ne pas dissoudre mon individualité dans une communauté sans désir, sans but, sans fins communes. Auto-engendrement du pire, est-ce nécessité ou bien paresse ? Bassesse morale de l’être, qui se laisse aller au pire de ses penchants pour empêcher le devenir et préfère à l’inévitable passage du temps, le devenir nul, le devenir néant. On voit souvent de vieilles personnes, mues par l’illusoire espoir de ne pas vieillir, s’extasier devant la moindre nouveauté ; — carte vermeil de la sénilité qui, d’un rien, s’émerveille. Si tout revenait toujours, rien ne reviendrait jamais, chaque fois, le même devenant pire ne serait plus le même. Dégradation. Ou alors vient-il de là, le mythe des âges de l’humanité ? Chaque fois, l’histoire recommence, en un peu moins bien. Depuis combien de temps est-ce que j’écris ? Je l’ignore. Je lève la tête : de l’autre côté du boulevard, toujours ces images auxquelles je ne comprends rien. On abolit des frontières pour faire moderne et, dans l’indistinction où l’on se retrouve à patauger, pataud, rien ne s’éclaire, tout devient de plus en plus confus, on fatigue, l’esprit se fait lent, lourd, gras, et de plus en plus insignifiant. Je me tais, j’écris, je me sens faire un avec mes sentiments, un avec mes sensations, malgré le poids sans masse qui pèse sur ma tête, les yeux qui pourraient se clore sur eux-mêmes, je me sens étonnamment bien. Bruit du passage dans la rue comme superfétatoire preuve de notre incapacité à aimer le silence, la distance, une certaine forme de recueillement, au profit d’une agitation toujours plus grande, d’un infini divertissement. Alors, tout devenant toujours plus mal, qui pourrait avoir envie de revenir ? Aimer le destin, pourquoi pas ? Encore faut-il qu’il y en ait un. Ce que je vois, tout autour de moi, ce que je vois n’y ressemble guère, mais à rien. La voici, en somme, la grande expérience de notre temps : l’éternelle shrinkflation du même.
deux février deux mille vingt-quatre
La nullité me donne des frissons. Et Dieu sait qu’elle est nombreuse. De littéraux frissons ; — je les sens qui parcourent mon corps quand je me trouve au contact de la nullité, mais je ne sais pas quoi en faire, de ces frissons, et peut-être n’y a-t-il rien à en faire, de ces frissons, peut-être en faire quelque chose, de ces frissons, ce serait quelque chose de bien, mais quoi ? c’est-à-dire : la nullité étant quelque chose de négatif, la réaction à la nullité serait une multiplication du négatif par lui-même, du négatif au carré, sauf que je ne veux pas, moi, multiplier le négatif par le négatif, mais qu’est-ce que je veux ? ne plus ressentir de frissons quand je suis confronté à la nullité ? ne plus être confronté à la nullité ? qu’il n’y ait plus de nullité, nulle part, ni sur la terre ni dans les cieux ? Ces derniers jours, je lis le livre de Martín de Riquer, Los trovadores, un livre sur une langue qui n’a jamais été parlée, qui n’a jamais été que chantée, écrit dans une langue que je ne parle pas. Parfois, j’ai l’impression de me tenir dans une indescriptible atmosphère d’incompréhension où, pourtant, je me sens bien. J’ai aussi pensé à Carmen M., qui avait été mon enseignante d’espagnol avant que nous ne quittions Paris et grâce à qui, donc, je peux lire aujourd’hui ce livre en espagnol sur les troubadours de l’Ausudelaloire, grâce à qui, donc, je peux comprendre que je ne comprends rien et avancer ainsi dans mon incompréhension. Hier, et c’est sans doute pour cette raison que j’ai écrit ce que j’ai écrit sur la distinction entre « faire des enfants » et « mettre au monde des personnes », j’ai voulu du mal à ces filles de la classe de Daphné qui, au jardin où elles se sont retrouvées par hasard parce que c’était jour de grève à l’école, lui ont joué des tours pendables. J’étais assis sur ce banc, d’où je faisais semblant de ne pas les observer, où je faisais semblant de me contenter d’avoir froid et, de là, il m’a semblé qu’aucune de ces enfants n’était éduquée à la bonté, et cela m’a fait de la peine, pour Daphné (dont, malgré tout l’amour que j’ai pour elle, je n’ignore toutefois pas les défauts, pour employer un mot un peu trop caricatural), et pour l’absolu, aussi, le monde auquel nous donnons le jour en faisant ce que nous faisons, en faisant le mal que nous faisons, en laissant faire le mal que l’on fait, le mal que l’on se fait, partout, et sur terre et dans les cieux. Qu’à moi, la nullité me soit impossible à souffrir et qu’elle semble aller de soi pour les autres, être tolérable en tant que telle, tout comme je ne sais pas quoi faire des frissons qu’elle me donne, je ne sais quelle conclusion en tirer. Peut-être n’y a-t-il pas de conclusion à en tirer. Alors ? Je voudrais écrire un livre, c’est-à-dire : autre chose que ce seul journal, mais je n’y parviens pas, et je ne sais si c’est que je manque de suite dans les idées, que je n’ai plus rien à dire du tout ou que le livre en tant que tel est une absurdité. C’est vrai que, si l’on conçoit le livre comme un bien de consommation culturel formaté que des auteurs qui le sont tout autant et qui, déjà, laissent l’« intelligence artificielle » les remplacer avec avidité, publient tous les deux ans pour alimenter un marché largement fictif, il vaut mieux n’en pas écrire. Mais si un livre, infiniment loin de là, c’est un océan immense et fou, un monstre, ne serait-il pas beau que j’en écrive encore un ? Un livre invendable et pourtant absolument lisible, invendable parce que absolument clair, d’une clarté profonde comme l’océan, profonde comme la nuit, profonde comme les frissons qui parcourent mon corps et me disent : « Ne reste pas là sans rien faire, Jérôme. Écris, Jérôme. » Le monde n’attend rien de moi. Cette condition est une espèce de malédiction. C’est une chance, aussi. En tout cas, je l’espère. Sinon. Sinon quoi ? Sinon, rien. Cousu, décousu, tout se tient.
premier février deux mille vingt-quatre
Il ne faut pas faire d’enfants. D’ailleurs, on ne fait pas des enfants, on met au monde des personnes, lesquelles commencent par être des enfants, c’est-à-dire infans, qui ne parle pas, ce qui ne dure guère plus de deux ans, après quoi, ça parle. Si, au lieu de « faire des enfants », on mettait au monde des personnes, ce serait toute notre relation à la personne, à ce que c’est qu’être une personne, plutôt qu’à la personnalité de telle ou telle personne, qui s’en trouverait modifiée, ainsi que notre relation au monde qui ne ressemblerait plus à ce qu’elle est aujourd’hui, il faut bien le dire, assez puérile (il y a un moi et puis il y a le monde, il faut que le moi trouve ma place au monde et, pour ce faire, quel est son vrai moi). Faire des enfants, c’est mettre au monde des êtres privés de langage qui, pour survivre, ne peuvent que s’efforcer d’échapper à notre pouvoir, surtout s’il est bienveillant, chercher à fuir le carcan où ils sont dépossédés de ce qui est le propre de la personne, parler. Et, à l’inverse, comment ne pas comprendre qui, ayant accédé au degré postmoderne de la conscience, pour vraiment jouir de la privation du langage de l’autre — c’est ceci, en effet, le pouvoir ultime, véritablement pur : priver l’autre de langage, lui couper la parole, le déposséder de soi-même, coupé qu’il est de sa langue —, qui, donc, préfère adopter un animal de compagnie plutôt que d’élever un être humain ? Quand on ne fait pas d’enfants, mais que l’on met des personnes au monde, c’est ce que l’on fait : élever, au sens propre du terme, faire monter plus haut. Que, dans une perspective biologique affreusement discutable, on emploie le même mot pour le développement des personnes et l’élevage de la volaille en batterie, en dit long, ce me semble, sur l’intérêt que l’on porte réellement à ces personnes dont nous sommes responsables parce que c’est nous qui, par un décret absolu et originel, les avons mises au monde. Élever et grandir ne sont pas synonymes : qu’on le veuille ou non, un enfant grandit, un jour, il cesse d’être un enfant, il parle et, par le langage, invente un monde à lui. Élever, ce n’est pas se contenter d’être là quand cela se produit, ce n’est pas être un fournisseur de bienveillance, ni un interdicteur de jouissance, c’est tenter de libérer la conscience de qui parle, le guider vers l’autonomie, qui est moins une question de loi que de langue : est autonome qui parle sa propre langue (dans laquelle il peut prendre des décrets qui les concerne, le monde et lui). Mettre au monde des personnes, et non pas faire des enfants, c’est penser l’autonomie non comme un horizon lointain ou une propriété qui s’acquière automatiquement, par le miracle sans cesse renouvelé et de plus en plus tôt de la bureaucratie administrative, à un certain âge, mais la réalité ordinaire de qui, parlant, un jour, se trouve confronté à la question de savoir que dire. Car on peut toujours considérer que le langage est une affaire d’acquisition — au bout de deux ans, en règle générale, un peu plus tôt un peu plus tard, ça parle —, comme si, un beau matin, le langage acquis, on le possédait, n’ayant plus, ensuite, qu’à apprendre les règles qui le régissent pour le gérer comme une propriété quelconque, mais dans une telle condition du langage qui parle, peut-il jamais avoir quelque chose à dire ? Non pas quelque contenu obtenu ailleurs, gagné par les innombrables voies de la communication sociale, mais dire, c’est-à-dire : trouver sa voix. Élever, c’est tenter tout cela, — c’est tenter, surtout, car qui ne fait pas d’enfants mais met au monde une personne sait bien à quel point c’est fragile, combien l’échec est fréquent et le succès rare. Mais, « Qu’est-ce que réussir ? », telle n’est pas la bonne question. Pour que qui parle, parle, il faut parler à qui parle, et parler, c’est écouter. Et ce jeu de qui parle, parle, aussi, n’a-t-il pas de fin : une personne arrête-t-elle jamais de s’élever ? Il vaudrait mieux espérer que non.
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