trente-et-un janvier deux mille vingt-quatre

Une voie mais laquelle ? La voie qui se tait ? Sans unité précédente, nul fragment, mais comment dire alors cette condition des choses telles qu’elles sont ? Même pas des épaves, lesquelles présupposent encore quelque chose perdue, quelque navire foutu, des éparses, peut-être, éparpillées à la surface de la terre, les choses, n’obéissant à rien, ni à elles-mêmes ni au hasard, qui sont là et dont nous ne savons que faire. Parce qu’elles sont seules et n’ont pas besoin de nous. Y a-t-il seulement quelque chose à faire de la chose ? Devant elle, fascinante et absurde, ne vaut-il pas mieux rester sans rien faire, à se taire. La voie se tait. Trop simple, sans doute, de penser : « Se taire, c’est la voie. » N’avons-nous pas déjà essayé ? (N’avons-nous pas déjà tout essayé ?) Et qu’avons-nous obtenu ? Toujours plus de langage, des phrases sur des phrases sur des phrases sur des phrases, etc. ad inf., multiplication à l’infini de la signification, et nous sommes tellement malheureux, nous sommes tellement malheureux parce que nous n’atteignons jamais le roc dur, ignorant même s’il exista jamais, et nous multiplions les significations, parce que c’est tout ce que nous avons appris, et nous multiplions le malheur, parce que c’est tout ce dont nous sommes capables. Est-ce le langage, alors, qui nous rend malheureux ? Mais le langage n’y est pour rien, qui n’existe pas, rien qu’un outil, étrange, certes, car infini, s’étendant toujours plus loin, nous éloignant toujours plus de la chose. Je plisse les yeux. Avec ma main droite, je fais une visière, là, je la pose juste au-dessus de mes sourcils : comment se fait-il enfin que je ne voie rien ? Hypothèse : Il n’y a rien à voir. Objection : Mais alors, à quoi bon la vue ? Solution : Néant. Que je sois sans solution aucune, là, si loin de la chose, ci-devant moi-même, dépossédé, dirait-on, faut-il m’en étonner ? Ou plutôt, ne faut-il pas s’étonner que d’aucuns, tout le monde, c’est-à-dire, la majorité, en tout cas, ignorent ce sentiment et tiennent la chose pour acquise, la chose qui va de soi. Mais où est-elle, la chose lointaine ? Si distante, n’est-il pas insensé que nous tenions encore tant à elle ? Multiplication de la signification, résultats insensés ; tout ne se tient-il pas dans une sorte de délire incompréhensible, sempiternelle fuite, hors de tout, hors de nous, hors de moi, fors la loi. Donc, dépossédé, peut-être, mais de quoi ? Sens-je seulement mon moi ?  J’entends : si l’on ne m’avait pas dit que j’en avais un, de moi, et un vrai de vrai de moi, qui plus est, y aurais-je jamais songé ? Mais d’où sort-il ce moi ? De moi ? Malade, je m’en souviens, je ne me sentais pas de moi, je me sentais mal, je sentais mauvais, j’étais sans sentiment, occupé tout entier par la fatigue, par la douleur, comme en un pays conquis, défenses vaincues, forces vives abattues. Or, qui me dit que ce n’est pas là le véritable état, et que tout autre état, qui fait accroire à quelque  chose, un vrai moi, logé au-dedans du corps, n’est pas illusion, fantasme élaboré par l’abus de la langue, laquelle nous fait accroire à la chose là où il n’y a que le sens ? Ne sent que le sens. Tout le reste, il faut le dire encore, même pas débris, mais comment dire, justement, quand tout le langage, mal compris, présuppose l’unité, de préférence perdue ? Rénovation de la langue : il n’y eut jamais d’unité. Le silence, lui, ne se tait pas. Il faut apprendre à marcher sur ses deux pieds.

trente janvier deux mille vingt-quatre

Une langue est-elle morte ou sa cause, perdue ? Sa cause, ou la nôtre ? C’est qu’il y a causer et causer. Et qu’on ne sait si c’est la même chose. Causa, cosa, un goût prononcé pour la prononciation ; — faut-il ou coi tolérer les accents ? Parla patois ? Par le patois décline, cause, cause, causa, cosa : toute langue est-elle causa sui, qui se cause elle-même causant d’elle-même ? Mais qui voudrait la langue seule parler de la langue seule ? À moins, c’est à ne rien dire, de la laisser parler toute seule, et soi-même tout seul, risquer le dialogue du sourd de la langue avec lui-même, du sourd à la langue avec elle-même, là d’où rien à propos ne sourd, quelque mot cherché jamais trouvé, lequel on aurait à perpétuité sur le bout de la langue sans parvenir à le déplacer, à le dépasser, pas même nenni monter d’un étage pour voir un peu plus loin que le bout de son nez. Mais qu’est-ce que notre cause, à nous, notre chose ? De l’autre côté du boulevard — ce que je vois —, écrans allumés sur les émissions de télévision, et n’est-ce pas là notre unique idiome ? Langue vivante, mais de qui ? Qui parle, cela ne tient-il pas toujours un peu du mystère ? On voudrait s’enfermer dans son idiolecte qu’on ne s’y prendrait pas mieux que, les yeux ouverts sur le monde, esbaubis, s’étonner : mais comment peut-on bien vivre ainsi ? Bien vivre ainsi, je le crains, on ne le peut, ou alors, c’est que quelque chose fait défaut, c’est gros pourtant, gros comme le nez au milieu de la figure, mais comme on ne voit pas plus loin que lui, les choses restent là, sur le bout de la langue, sans nulle cause de se mouvoir, à perpétuité pétrifiée, la langue, qui mouline, brasse, et personne qui embrasse. Furer, disait-on en Provence pour  dire « embrasser avec la langue ». Quelles furent-elles les causes qui conduisirent tout un peuple à ces extrémités, yeux de rien, de qui la langue avalée ? Pprrrttt, qui ne sait, épaules haussées et les paumes des mains au ciel levées. N’est-ce que cela, alors, parler, — faire du bruit avec la bouche ? Du premier au dernier, même bavardage si insensé qu’on ne distingue plus la bave de l’articulé. De quoi demeurer coi. Il ne faut pas rêver. Dans la journée, de temps à autre, à voix haute, j’essaie de prononcer les phrases que je lis et me désespère de ne savoir pas accentuer là où il faut, faire sonner la chose. « Chantars no pot gaire valer. si d’ins dal cor no mou lo chans. ni chans no pot dal cor mover. si no-i es fin’ amors coraus. per so es mos chantars cabaus. qu’en joi d’amor ai et enten. la boch’ e-ls olhs e-l cor e-l sen. »

vingt-neuf janvier deux mille vingt-quatre

Rien, et tant. Des siècles et des kilomètres en une fraction de seconde. Je voyage. D’ici à la fin ou au fin fond du monde, je ne sais pas. Parfois, la distance parcourue, on peut la sentir, la sentir à l’invraisemblable réalité de tout ce que l’on ne comprend pas. Langues et autres. Parler. C’est devenu si facile de parler qu’on a envie de se dispenser d’avoir quelque chose à dire. Non, quelque chose, encore, pourquoi pas ? Non, mais simplement de dire. Se dispenser de dire. Aussi, tu te tiendrais là, le livre ouvert, l’instrument proche, disponible pour quand tu ressentirais le besoin d’en jouer, un rayon de soleil peut-être viendrait t’aveugler, avec la main tu ferais une visière spontanée pour continuer de lire, dans l’air, ce serait l’avant-garde du printemps, déjà, aussi douce qu’inquiétante, aussi agréable que terrifiante. Tu te dirais, en vérité, on ne peut plus rien éprouver sans éprouver son contraire, la possibilité, voire la nécessité de son contraire, et ce serait cela, oui, qui inciterait à se dispenser de dire : qu’à chaque dit doive être opposé un contredit et que rien, jamais, ne vienne départager le dit du contredit et, ainsi, le non-sens — la forme contrainte du non-dit, c’est-à-dire le trop-dit — règnerait sans partage sur les esprits et les cœurs, — du non-sens, ce serait l’empire. Moi, je ne cherche pas une vérité définitive. Le propre de l’histoire (du progrès) n’est-ce pas de multiplier, d’accumuler les vérités ? Et tant qu’on ne sait plus qu’en penser, plus qu’en faire. Plus qu’enfer. Je cherche quelque chose avec quoi trouver. Accueille l’ancienne langue qui viendra allumer les sens de la nouvelle ; ce n’est ni moins ni mieux que parler, c’est autre chose, que l’incompréhension précède, vers quoi l’incompréhension ouvre la voie. Moi, trouveur.

vingt-huit janvier deux mille vingt-quatre

Vingt-huit jours sans alcool : janvier abstème. C’est un peu tôt pour la lucidité absolue — je n’ai encore que des éclairs —, mais c’est assez pour avoir le sentiment de me rendre à moi-même. Est-ce que l’abstinence me rend plus facile à vivre ? Non, je crois que c’est même tout le contraire. L’alcool m’a toujours servi à me sentir comme tout le monde : désinhiber, socialiser, faciliter la parole — autrement, c’est vrai que je peux très bien me passer de parler pour dire n’importe quoi, réservant la parole à ce qui m’importe vraiment, et donc je la fais rare, faute généralement d’interlocuteurs à la hauteur —, ne plus penser, etc. Dès lors, ne pas boire, ce n’est pas redevenir normal, non, c’est redevenir anormal, — étrange, bizarre, muet. Comme quand tel de mes cousins se sentait autorisé à dire, dans un sarcasme mal dissimulé par un faux intérêt : « Il ne parle pas beaucoup, Jérôme… », ce qui voulait dire : « Il est un peu demeuré quand même, celui-là. » Sans doute, oui, suis-je un peu demeuré. Ou du moins, c’est une façon de me voir depuis la normalité. D’ailleurs, regarde, à en juger par l’absence d’intérêt que je suscite, la société est comme tel de mes cousins (ou plutôt, il l’incarne à la perfection dans sa banalité sans intérêt). Mais, et c’est un raisonnement intéressant, est-ce que je change de façon d’écrire pour correspondre à ce que je m’imagine que la société attend des gens comme moi ? Est-ce que je me transforme en acteur culturel pour habiter la résidence, toucher la subvention, palper la bourse ? Non, j’écris ce qu’il faut que j’écrive, et tant pis si cela ne rencontre aucun succès. Alors, c’est toujours le même raisonnement, arrêter de boire, c’est me défaire de cette idée à laquelle je devrais correspondre et qui n’est pas la mienne, ne m’appartiens pas, ne m’intéresse pas, ne me plaît pas. Dans le cahier de 1881 où il a notamment consigné ses réflexions à propos de l’éternel retour (M III 1), Nietzsche note aussi ceci : « Les plus puissants effets nous échappent : il nous est toujours loisible de ruiner la race humaine, car ce n’est qu’au terme de plusieurs siècles que nous mesurons ces effets selon les individus. Est-ce que par exemple le café ou l’alcool ne seraient pas des toxiques lesquels ingurgités de façon régulière comme à présent auront fini dans 2000 ans par détruire l’humanité ? » Cette vision de l’évolution de l’espèce humaine peut sembler étonnante, mais Nietzsche pense toujours en termes de développement, d’avenir, de devenir d’un nouvel être humain, ou de l’impossibilité de l’avènement de ce dernier. En ce moment, un tel souci m’est parfaitement étranger : si, demain, l’immense majorité de la population mondiale disparaissait dans un cataclysme ou une épidémie, cela me laisserait complètement indifférent. En revanche, rapporté à l’individu, à la chose limitée dans le temps et dans l’espace que je suis, cette réflexion prend une autre dimension : l’effet différé est sans commune mesure avec l’effet immédiat, celui auquel on s’attache pourtant, et l’intoxication, si elle n’est pas constante, devient permanente. Dans tout cela, recherche — pour parler comme FN — de « la grande santé » : « Et maintenant, pour avoir été pendant longtemps en route, nous autres Argonautes de l’idéal, plus courageusement que de raison, et nonobstant maints naufrages et dommages, jouissant d’une santé meilleure qu’on ne voudrait nous le permettre, d’une santé redoutable, à toute épreuve — maintenant il nous semble qu’à titre de récompense, nous soyons en vue d’une terre inexplorée dont nul n’a encore délimité les frontières, d’un au-delà de toutes les terres, de tous les recoins jusqu’alors connus de l’idéal, d’un monde d’une telle surabondance de choses belles, étranges, problématiques, effrayantes et divines que notre curiosité autant que notre soif de possession s’en trouvent mises hors d’elles-mêmes — oh, et tant et si bien que rien désormais ne saurait plus nous rassasier ! »

vingt-sept janvier deux mille vingt-quatre

Quelque chose, mais rien. Est-ce grave d’attendre ce qui ne vient pas ? De l’attendre et que cela ne vienne pas ? Je ne sais pas. Je manque de nourriture en ce moment, lis peu, voire pas du tout, ne trouve personne à qui parler, et à force de me parler à moi tout seul, à la longue, bien sûr, il me semble que je n’ai plus rien à me dire. Différemment mais dans un ordre de pensées identique, je ne supporte pas le bruit mais, quand le bruit s’arrête, j’ai la sensation qu’il me manque quelque chose, comme si je ne parvenais pas à me déshabituer du bruit parce que, c’est toujours la même sensation que je cherche à comprendre, j’ai l’impression que, dans le bruit, il y a toute l’information du monde et que, si je n’ai pas accès à cette information, je vais passer à côté de quelque chose d’important. Évidemment, pris dans le bruit que fait l’information, je me rends bien compte qu’il n’y a rien d’important, que pour moi tout ce bruit est indifférent, est dépourvu de sens, — comment se fait-il alors que je sois comme hanté par cette idée ? Suis-je en quelque sorte intoxiqué ? Peut-être sommes-nous tous intoxiqués ? Mais non, c’est-à-dire : je ne cherche pas la réponse à la question qui me noie dans la masse, qui explique que je suis comme tout le monde. Je suis comme tout le monde, et ce n’est pas la question. Plutôt : c’est comme si j’essayais de soigner un mal de tête en intensifiant l’exposition à ce qui me semble en être la cause. Le paradoxe comme folie pure, auto-intoxication, insulte faite à soi-même. Dans le journal, je lis le récit d’une femme qui parle de feu son couple et raconte que, pour tâcher de remédier aux problèmes qu’elle rencontrait avec son compagnon, avait décidé d’avoir des relations sexuelles en dehors du couple, lequel a fini par se séparer (comme s’il avait pu en aller autrement). Je ressens une profonde tristesse à la lecture de ce récit parce que, à aucun moment, la multiplication des relations sexuelles avec des partenaires différents ne parvient à dissimuler la misère sentimentale dont souffrent ces gens : malgré l’évidence de leur détresse, de leur misère affective, sentimentale, émotionnelle, c’est comme s’ils étaient incapables d’accéder à la conscience que leur vie n’a aucun sens et qu’ils sont très malheureux. J’entends : c’est comme si cette conscience était là, disponible, évidente dans les événements que l’on raconte, et qu’on était cependant incapable d’y accéder, comme si, racontant des événements, on ne comprenait pas que, ces événements, c’est soi-même qui les vit et pas un étranger à qui il arrive des choses et puis, à la fin, la relation de couple est finie. De fait, dans tous ces récits en première personne dont le journal fait son pain hebdomadaire (la rubrique s’appelle « S’aimer comme on se quitte », ce qui en soi est une phrase terrifiante, comme si on prenait tout par la fin, par l’échec, comme si on envisageait tout le possible du point de vue de son impossibilité, s’étonnant ensuite que « ça ne marche pas »), il y a une impersonnalité saisissante : les gens semblent vivre des vies qui ne sont pas les leurs, qui correspondent à ce que, du point de vue de la vie sociale, on attend d’une vie — à gauche, par exemple, le migrationnisme, l’écologisme, la promotion d’une sexualité multiplicationniste, toutes ces choses qui sont dans l’air du temps —, mais qui ne sont pas incarnées par les gens, comme s’il s’agissait de coquilles vides que personne n’habite mais les coquilles existent tout de même parce que c’est cette forme dont on nous dit qu’elle doit être celle de notre vie, mais que cette forme donne des vies invivables (au sens où elles n’ont pas de signification, rendent malheureux qui les vit), tout cela semble au-delà de ce qui peut parvenir à la conscience, comme si le modèle de la vie était plus puissant que ce que la personne ressent elle-même quant à sa propre vie (« Si rien de ce que je fais ne me rend heureux, pourquoi est-ce que je continue à faire ce que je fais ? » ne semble pas être une question susceptible de recevoir une réponse), comme si le conformisme était si fort que plus personne ne pouvait plus habiter sa propre vie. Beaucoup de « comme si » dans mes phrases, mais tant pis, c’est le risque que j’accepte de courir pour penser mes pensées. Il y a des phrases qui sont au-delà des limites de la grammaticalité, mais cela ne doit pas m’empêcher de les écrire : elles cherchent quelque chose qu’il est difficile d’exprimer non à cause du langage en soi mais à cause de la fonction que l’on attribue au langage — exprimer des idées qui existent indépendamment du langage. Or, cela, précisément — que le langage exprime des idées qui existent indépendamment du langage — est une confusion qui empêche de penser clairement. Comme on n’arrive pas à penser clairement la chose, on dit que c’est à cause du medium — le langage — qui, du fait de son imperfection fondamentale, se trouve toujours en manque, en défaut, et nous rend inapte à accéder à la chose. Mais la chose, existe-t-elle seulement indépendamment du langage ? Et quand bien même ce serait le cas, serait-ce la faute du langage ? Illusion d’un langage autre, lequel se passerait du langage. Ainsi, suis-je toujours étonné quand j’entends des écrivains se plaindre du langage : Mais, ai-je envie de leur rétorquer, ne vous rendez donc pas si malheureux, faites autre chose de votre vie, je ne sais pas, moi, de la poterie. Pour moi, le langage est parfait. La preuve, je parle, j’écris.

vingt-six janvier deux mille vingt-quatre

Cette nuit, je me suis réveillé dans une sueur froide parce que j’avais raté ma vie. Ce qui m’étonne, à présent que je songe à cet épisode de réveil nocturne, ce n’est pas la sueur froide en elle-même, mais plutôt que la conscience que j’aie raté ma vie me réveille encore. Même dans la nuit, rien de nouveau sous le soleil. Les ans passent, l’échec demeure. Et pourtant. Je vais avoir cinquante ans, me disais-je ainsi, ce qui est un peu précipité, et je n’ai rien accompli, et je n’ai aucune perspective d’avenir, rien. Si j’étais un peu plus malin que moi, me dis-je à présent, plutôt que de morfondre de la sorte, je prendrais ma plus belle plume et, en bon petit Beckett d’opérette, j’écrirais un livre sur les vertus de l’échec et ses rapports avec la condition humaine. Mais je crois que, malgré tout ce dont je m’accuse, ou m’accable, mais c’est à peu près pareil, j’ai encore trop de dignité pour ce faire : ma misère, je n’ai pas le cœur de l’exploiter, je la considère, je m’y plonge, je tâche d’y faire face, mais de l’argent avec, même pas beaucoup, même des clopinettes pour prouver au monde social que j’existe, cela, je ne le puis pas. Au réveil, donc, au lieu de tremper ma plume dans l’aigreur de ma nullité pour la vendre contre un peu de notoriété bien imméritée, je suis allé me promener. Une bruine vaporeuse tombait sur les rues de Paris et, à un certain moment, j’ai résisté à la tentation de m’énerver contre le temps qu’il faisait, comme je l’aurais fait, jadis, avant de quitter Paris pour Marseille et puis de quitter Marseille pour Paris, et puis, et puis, c’est tout, non, j’ai accepté le temps qu’il faisait parce que, en vérité, le temps qu’il faisait n’était pas si désagréable que cela. On peut préférer le ciel bleu à la pluie fine, c’est certain, mais on ne peut pas reprocher au temps qu’il fait de ne pas obéir à nos désirs. Désirais-je le ciel bleu, ce matin ? Non, je ne le crois pas. La preuve : au lieu de me morfondre, de faire demi-tour en ronchonnant, j’ai poursuivi mon chemin et l’écriture de cette espèce de conte, Is’phahan, dont j’ai consigné par écrit la première version dans mon journal, le vingt janvier deux mille vingt-quatre, tout en marchant sous la pluie, j’ai composé certaines des phrases qui devaient rythmer la suite de mon conte et, quand je suis rentré chez moi, le plus simplement du monde, je me suis assis à ma table d’écriture, et j’ai écrit les phrases que j’avais composées. Est-ce que cela a résolu mon « problème avec l’échec » ? Je ne crois pas, non. Parce que, d’un certain point de vue, je crois que je n’ai pas de « problème avec l’échec ». Ce que pense André Monculovitch de Sylvain Bouteille ou un autre d’un autre, des dangers du fascisme et de l’extrême-droite en France terre d’accueil, cela ne me concerne absolument en rien. Le petit monde littéraire qui passe à la télévision pour vendre sa marchandise comme le camelot du pauvre m’est parfaitement étranger. C’est vrai que, du point de vue de toutes ces braves gens qui comptent dans le milieu comme on dit, qui ont des opinions sur la guerre, le bien, le mal, la littérature et le progrès technique, toutes ces braves petites gens qui comptent plus ou moins selon qu’elles vendent plus ou moins, mais qui comptent toujours plus que moi, ma vie est un échec, mais en tant qu’œuvre, je ne le crois pas, non, je crois que c’est même tout à fait le contraire, mais cela, évidemment, je ne peux pas le prouver, je ne puis que l’affirmer, et je conçois bien que ce genre d’affirmations ressemblent à celle d’un homme qui, se dressant soudain sur le banc des accusés où il se trouve menotté, crierait pour se défendre : « Je ne suis pas fou ! », preuve irréfutable qu’il est fou, un homme sain d’esprit n’a pas besoin de se justifier, il l’est, sain d’esprit, tout le monde peut le voir : il est comme tout le monde. Être comme tout le monde, la voilà, l’affaire d’une vie. Pour cela, on est prêt à tout, même à s’humilier, « pour dix euros par mois, vous me donnez la liberté de créer », à défaut de prime time, tu te filmes sur internet, c’est ta façon d’exister. Est-ce que ça les empêche de dormir, ces gens, d’être comme tout le monde ? Je n’en sais rien. Et je crois que je ne veux pas le savoir. Moi, et ce n’est pas la première fois que je le confesse, oui, cela m’empêche de dormir de n’être pas comme tout le monde. Mais qu’est-ce que j’y peux ? Ce n’est pas comme si j’avais choisi de l’être, d’être comme je suis. Parfois, comme ce matin, avant de sortir me promener, sous la douche, je me demande quand j’ai raté pour la première fois, s’il y a un moment que l’on peut dater précisément, un avant et un après, comme on dit à la télé, et parfois, même, je cherche, précisément, à dater ce moment, mais à quoi est-ce que cela peut bien servir, sinon à me faire du mal, gratuitement ? Alors, je m’efforce d’oublier cette recherche, je pense à autre chose, encore que je n’y parvienne pas toujours. Après tout, d’un point de vue qui paraîtra totalement étrange à mon époque, laquelle ne comprend que le langage corrompu de la résilience et du développement personnel, peut-être est-il bon d’être réveillé, toute sa vie durant, la nuit, en sueur, par la certitude absolue d’avoir raté sa vie, peut-être est-il bon de ne pas se laisser engraisser et étouffer dans le confort suffisant de la réussite, laquelle renforce toujours nos préjugés, fait de nous des gens rassis, qui ne doutent plus, qui ne croient plus, qui ne pensent plus, qui ne vivent plus, qui n’aimant plus qu’eux-mêmes n’aiment plus rien ni personne, que leur image lisse, insipide et désespérante. Pas plus que la normalité, je ne désire l’anormalité, ni quelque illusoire paix. Comme la corde d’une lyre, comme la corde d’un arc, je me tends à la pensée de la mort, et je vibre, et je vis.

vingt-cinq janvier deux mille vingt-quatre

Moins de fatigue qu’hier. Comme par l’effet d’une recherche de revanche de mon corps sur le passé de lui-même, dans une débauche un peu imbécile d’énergie, je suis tenté de m’en prendre à la terre entière, mais ne persévère pas dans cette voie, qui n’est pas la mienne, j’en suis convaincu. Si tout me semble laid, la cause en est-elle que je ne regarde pas le bon côté des choses ? Mais quel est le bon côté des choses ? Tous les côtés des choses ne sont-ils pas le bon côté des choses ? Et la chose même, n’est-elle pas la somme de tous ses côtés (qu’ils soient bons, qu’ils soient mauvais) ? Peu m’importe, les choses — ou qui les fait, plutôt —, je les laisse telles qu’elles sont. Et peu à peu, je sens mon regard changer de forme, mes yeux s’arrondir. Et, à l’envie d’en découdre d’une manière ou d’une autre, l’étonnement se substitue, un peu trop muet, peut-être, mais sincère. La chose vraie n’est-elle pas dans la forme de mon regard, — rond comme une bille, — rond comme une planète, — rond comme le retour des choses qui s’enroulent autour d’elles-mêmes ou se décentrent, cercles excentriques, toujours un peu plus ailleurs ? D’un coup, je laisse tout tomber et, sans fracas, lève la tête vers le ciel gris, là, un coin, à main gauche de la tour. Comment se fait-il que le silence me semble un peu plus exact, alors, un peu plus précis ? Si l’on comparait cet instant à celui d’avant, on conclurait sans doute que rien n’a changé, mais ce n’est pas vrai : le monde déjà ne se ressemble plus. Le monde se ressemble-t-il jamais ? Aux yeux de qui sait le regarder, probablement pas. Aux yeux du nombre, il n’est jamais que lui-même. Mais c’est vague, tout ce que tu nous dis là, Jérôme, bien vague. Oui, vague, comme l’est mon sentiment. Ou vaporeux, mais cela veut dire, je crois, la même chose ; non l’absence d’assurance, son impossibilité. Est-ce la solitude qui pousse à la solitude ? Tu veux dire à en prendre son parti ? Oui, c’est ce que je veux dire. Alors, en effet, on ne peut pas l’exclure, non. Chacun sa vie, et la mienne se déroule ici, dans cet espace étrange, quasi sans épaisseur. Le calme profond que je ressens n’est pas feint, pourtant, pas forcé. J’entends : pas désespéré non plus. Et comment se fait-il que je croie qu’il est si peu de moi, ce sentiment ? Suis-je moi-même victime des préjugés que j’entretiens à mon endroit ? Sérénité (Gelassenheit), c’est vrai, n’est pas un mot commun chez moi, parce que j’ai abandonné l’abandon. Souvent, je me le dis, l’espèce de foi — non religieuse, immanente, inébranlable — que j’ai en moi (l’écriture) n’est pas raisonnable : toutes les preuves disponibles viennent la contredire. C’est vrai, ce n’est pas raisonnable. Tout à l’heure, comme en une sorte d’éclair de lucidité dépourvu de charité (après tout, je ne suis pas chrétien), j’ai eu conscience que je n’avais jamais eu envie de pardonner à la dernière folle qui m’avait traité de raté. Et que si je l’ai fait, c’était à l’encontre de moi-même. Et que c’était une erreur. Pire, sans doute, une faute. Comment la corriger ? Eh bien, tout simplement : en n’abandonnant pas la foi que j’ai en moi.

vingt-quatre janvier deux mille vingt-quatre

Infusion de thym. Afin de me tirer de ma léthargie, j’essaie de me représenter de lointains ailleurs, mais ne semble parvenir qu’à m’y enfoncer un peu plus en profondeur. Illusion, cela ne fait guère de doute, de supposer que la distance dans l’espace et dans le temps serait à même de me tirer de là où je suis pour m’emporter. M’emporter, pourquoi pas, mais où ? Crois-je pouvoir me déplacer sans le mouvement ? Pour aller voir ailleurs, et puis, il me faudrait faire un effort supplémentaire, et n’ai-je pas déjà tant de mal à consentir à ceux qui me sont nécessaires pour ne pas me défaire entièrement, m’effondrer, et en ruines tomber. « Ah, si j’étais un autre… », me surprenant à le penser, je songe : « Si j’étais un autre, je ne serais pas là. » Or, que la question soit insignifiante ne suffit pas à faire qu’elle ne se pose pas. S’il suffisait d’un peu de raison pour dissiper toutes les angoisses, n’aurait-on pas depuis longtemps remplacé tous les manuels de psychologie et les rendez-vous avec les praticiens de la chose par un certain nombre de minutes d’exercice ? L’angoisse résiste à la raison, c’est même sa définition. D’où ceci que, des millénaires après son invention, la raison est encore ce qu’il y a de plus révolutionnaire sur terre. Je me raisonne donc et, remuant mes orteils non pour me déplacer, rien que pour sentir mes pieds, de l’intérieur, pour ainsi parler géographie, tâche de dissiper le désordre dans mes pensées. Fatigue sur laquelle je n’ai aucun pouvoir mais qui, en revanche, semble toute-puissante sur moi. Je ferme les yeux. Qualité de lumière : aveugle. Dehors, au cœur du bruit incessant de la circulation, j’entends les cris des hommes noirs qui attendent la tâche. Je ne parviens pas à distinguer ce qu’ils disent — ce serait une entreprise absurde, d’ailleurs : ne s’expriment-ils pas dans une langue qui m’est étrangère ? —, mais songe : ce n’est pas l’intelligence qui devient artificielle (par conformisme, elle préoccupe les naïfs, le génie absent des ingénieurs), c’est notre humanité. Avec lenteur, une ambulance passe faisant hurler sa sirène. Ce n’est pas l’enfer, non, c’est la surface de la terre.

vingt-trois janvier deux mille vingt-quatre

Dans la vitrine de la librairie, de temps en temps, il y a un livre de moi, jamais un livre que j’ai écrit, non, seulement un livre que j’ai traduit, mais c’est mieux que rien, je me dis, sans savoir si oui ou non, c’est réellement mieux que rien. Quand je vois dans la vitrine de la librairie un de ces livres de moi que je n’ai pas écrits mais que j’ai traduits, je me dis qu’il faudrait tout de même que je me décide à entrer dans la librairie, un de ces jours, autrement qu’en client, c’est ce que je veux dire, que j’entre autrement qu’en client, donc, et que je dise aux libraires, vous savez, j’écris aussi des livres, des romans, des essais, des poèmes, des livres qui pourraient vous intéresser, enfin en tout cas vous pourriez vous y intéresser, à mes livres, après tout, c’est votre métier, mais je ne le fais jamais parce que je ne me sens pas capable de faire une démarche de ce genre, et si je me dis en l’écrivant que cela peut sembler étrange, pour moi, ce n’est pas étrange, c’est naturel, ce genre de choses ne doivent pas venir de moi, on doit venir à moi, ce qui fait de moi un écrivain anti-promotionnel, un cas passablement pathologique à une époque comme la nôtre où tout le monde est si désireux de vendre, de se vendre, de vendre n’importe quoi, sa mère, même si elle est déjà morte, sa mère ou sa petite culotte, mais je n’y peux rien, c’est ainsi que je sens les choses, tout simplement, et je n’ai pas envie de trahir une des rares choses qui me semblent à peu près vraies en ce monde, alors je n’entre pas dans la librairie, et les libraires ne faisant que très rarement preuve de curiosité, en cela les libraires ne sont pas différents des gens en général — cela ne nous rassure-t-il pas sur « la nature humaine » ? —, ils ne cherchent pas à savoir qui est ce Jérôme Orsini et est-ce qu’il n’aurait pas fait quelque chose d’autre par ailleurs par hasard par bonheur ? Je passe donc devant la vitrine de la librairie, je me dis, tiens un livre de moi, ça change, sinon c’est un livre de Pascal Quignard ou de Marc Lévy, et surtout, je passe mon chemin. Ce matin, quand je me suis souvenu qu’hier j’avais vu un livre de moi dans la vitrine de la librairie, en passant devant la vitrine de la librairie, j’ai voulu prendre en photographie la vitrine de la librairie, histoire de faire un bon mot ensuite, avec la photographie de la vitrine de la librairie, mais il y avait un vieux qui traînait devant la vitrine de la librairie, j’ai eu envie de lui mettre un coup de pied pour qu’il dégage, mais je ne l’ai pas fait, je suis décidément quelqu’un de bien élevé, j’ai attendu qu’il parte, mais les vieux, c’est lent, ça met du temps à partir, et j’ai pris ma photographie, mais je n’ai pas fait de bon mot. Je n’y ai pas pensé sur le moment, mais je me demande à présent si, parfois, les libraires se demandent si ce type qui prend en photographie leur vitrine ne serait pas l’auteur d’un des livres qui s’y trouvent, mais en fait je pense que les libraires s’en foutent, comme à peu près tout le monde (« la nature humaine »). Moi, quoi qu’il en soit, j’ai pris la photographie que je voulais prendre, et puis je suis parti. Mais je n’ai pas fait de bon mot. Je trouve qu’il y a trop de mauvais mots pour prendre le risque d’en faire des bons. Je me suis contenté de marcher pour essayer d’aller un peu mieux. Depuis que j’ai été malade, la semaine dernière, semaine durant laquelle je n’ai que très peu dormi, je me sens lent, pas lourd, lent, j’ai l’impression d’aller au ralenti, de marcher au ralenti, de penser au ralenti, de vivre au ralenti. Je sais que ce n’est très probablement que temporaire, mais cela me préoccupe un peu trop, je crois, tout ce temps qui m’échappe tandis que le temps ne cesse de passer, car ce temps qui m’échappe, c’est du temps durant lequel je ne fais rien, n’écris pas de livres, n’écris pas les livres que je voudrais écrire. Au lieu de cela, je cherche une idée dans un brouillard épais. Mais ce n’est pas épais. Et il n’y a pas de brouillard. Ce n’est que moi, incapable que je suis d’avoir une pensée claire, une pensée vive, une pensée réelle, une pensée vivante. Je tousse et, si je n’ai plus l’impression en toussant que mon cerveau vient se fracasser contre les parois intérieures de mon crâne, notamment l’intérieur de l’os qui se trouve derrière le front, je me fais l’impression d’une sorte de vieux phtisique qui attend le moment de passer de vie à trépas. Pourtant, j’ai conscience du miracle de mon existence. Et c’est ainsi que je me suis émerveillé, tout à l’heure, entre deux quintes de toux, devant la réalité que, au monde, il s’était un jour trouver un être pour vouloir un enfant avec moi et que, malgré le monde — c’est-à-dire : mon indésirabilité sociale, qu’on faisait sentir à Nelly, chez G., notamment, mais que d’autres ne manquent pas de lui faire sentir diversement ; nombreuses sont les voies du malin —, notre amour demeure réel. J’ai essayé de rassembler suffisamment d’énergie pour penser quelque chose de réel, quelque chose d’aussi réel, mais je n’y suis pas parvenu. Tout ressemble à ces milliers de signes que je trace ces derniers jours, des lambeaux d’un tout inexistant, des épaves sans navire, des riens de rien. Peut-être ne sais-je toujours pas comment me défaire de la psychologie du moi, m’extraire définitivement de mon époque, passer dans un autre monde, une autre dimension de l’existence. Mais est-ce à cette vieille chose fatiguée que je suis depuis la semaine dernière qu’il faut demander un tel effort ? Est-ce raisonnable ? Ne faut-il pas la laisser être, elle qui n’a pas flanché, même quand j’étais épuisé par la fièvre, écrivant chaque jour sans faillir, faisant de chaque jour un bon jour ? Et moi, ne faut-il pas me laisser dormir ? 

vingt-deux janvier deux mille vingt-quatre

Simplement écrire la date, chaque jour, est un bonheur. N’est-ce pas étonnant que quelque chose de si simple puisse me procurer un tel sentiment de plénitude, d’accord avec le monde ? Je n’en avais jamais eu clairement conscience, je crois, jamais avant aujourd’hui — en tout cas, je ne l’avais jamais formulé ainsi, peut-être  est-ce que je ne l’avais jamais perçu — et, si je ne dirais pas que c’est pour cela que j’écris, chaque jour, pour le plaisir simple et inlassablement répété d’écrire la date, le savoir, savoir qu’écrire la date de chaque jour avant même d’écrire quoi que ce soit d’autre m’emplit de joie, ce savoir m’emplir de joie, derechef. Pourtant, le monde est un immense fatras d’absurdités, peuplés d’autochtones ahurissants, et écrire la date ne sauve nul d’entre eux, ne rachète aucune faute, non, alors quoi ? Alors, rien. C’est comme cela, le geste toujours le même de dire le jour, savoir quel jour on est, l’écrire, comme si cela n’allait pas de soi, comme si ce n’était pas donné, comme si c’était quelque chose d’important. Si le monde n’était pas le fatras d’absurdités qu’il est, peut-être, le geste d’écrire chaque jour la date avant de commencer à écrire aurait-il quelque chose de superfétatoire, de fastidieux : à quoi bon se repérer dans le temps si le monde est un paradis ? Dans le monde parfait, parfaitement ordonné, parfaitement clos, parfaitement ignorant, du jardin d’Éden, il n’y a pas besoin de temps parce qu’il n’y a pas besoin de suite, il n’est pas besoin d’avoir de la suite dans les idées parce que le monde est en ordre, exactement comme il a toujours été, exactement comme il devrait toujours être. Or, dès que le monde déraille, sort des voies tracés par cet ordre immuable, semblait-il encore à l’instant, le temps est disloqué, il faut faire un effort pour s’y retrouver : chaque expérience est une expérience de la perte, chaque expérience est une expérience de l’égarement, chaque expérience est une expérience du désespoir. Inscrire la date, chaque jour, est un ordre minimal, qui n’impose nulle hiérarchie, nul ordre de pouvoir, qui se contente de faire la seule chose que l’on puisse faire quand il n’y a rien d’autre à faire, compter les jours, comme un détenu qui, sur les murs de sa cellule, avec un stylet de fortune, gratte la pierre pour graver le passage du temps et, au creux de ce temps qui passe inlassablement, inscrire sa présence. Si le temps se contentait de passer, sans personne à bord, il n’y aurait pas de date, pas de jour à écrire. Un peu comme toute écriture est un récit de rêve, ai-je écrit hier, toute écriture est un journal de bord : sans que jamais je ne l’aie réellement désiré, je suis embarqué dans l’existence et, si je ne sais pas où je vais, je puis au moins écrire que je suis passé par ici, tel jour, c’était un lundi, je m’en souviens. Est-ce que je m’en souviens ? Je ne sais pas. Peut-être que je me contente d’inventer tout cela, après coup, dans l’espoir de donner une certaine cohérence rétrospective à ce qui n’était sans doute pas destiné à en avoir. Peut-être que c’est ce que je puis faire de mieux. Peut-être que c’est n’importe quoi. Écrire la date avant d’écrire, c’est presque le silence : c’est encore lui et ce n’est plus tout à fait lui. En écrivant la date à l’instant, avant de commencer à écrire, j’ai songé que je n’étais pas prêt à donner au monde ce que le monde semble exiger de moi pour me laisser exister. Et cette illumination quasi sans durée — tout juste le temps d’écrire la date — m’a semblé précieuse. Les ahurissants autochtones qui peuplent le fatras d’absurdités dans lequel ils nous obligent à vivre avec eux consentent à donner au monde ce qu’il exige d’eux : cette chair en vain, ces lambeaux de pensées, ces débris de clartés qui constituent une forme commune de l’univers. Je n’ai pas besoin de cette communauté avec eux. Je n’ai pas besoin de partager quoi que ce soit avec eux ; le simple fait que je partage la quasi totalité de mes propriétés personnelles avec eux (caractéristiques physiques et morales) est déjà trop. Embarqué dans cette existence, je n’ai pas besoin de chercher quoi que ce soit de commun, il y a déjà trop de choses en commun, mais écrire la date, chaque jour, chaque jour avant d’écrire, et sentir que c’est déjà écrire, que toute l’écriture est déjà là, dans ce commencement, à mi-chemin exact entre le non-sens et le sens, dans la naissance de quelque chose, quelque chose qui vient au jour, c’est une expérience d’une rare profondeur que chaque jour renouvelle, dans la célébration ordinaire du temps, que chaque jour, je renouvelle, avec un doux et incomparable bonheur.