premier janvier deux mille vingt-quatre

Marché bien après que j’en ai eu assez de marcher. Par endroits, en ce premier jour de l’année, Paris est déserte, à d’autres, elle est noire de monde, touristes étrangers, principalement, de sorte que la ville ne semble pas être une ville unique, mais plusieurs villes, contiguës, et qui ne communiquent pas réellement entre elles. Elles sont les unes à côtés des autres, mais ne s’adressent pas la parole. Qui veut passer de l’une de ces villes à une autre doit faire quelque chose de spécial, une démarche, ou bien contraint par la nature de la vie sociale (le travail, par exemple) ou bien habité par quelque dessein particulier qui le conduit à aller d’ici à là, exprès. Tel moi, aujourd’hui qui, passant d’une rive à l’autre, dessine une grande boucle dans Paris avec mes pieds, avec mon corps, avec ma personne, pour célébrer. Célébrer quoi ? Eh bien, la vie, je crois. Tout existe et je le traverse, profitant de ce jour férié pour m’aventurer en des lieux (le 61 de la rue des Saints-Pères, en l’occurrence) où, les jours ouvrés, je préfère ne m’aventurer pas, par peur des fantômes, pour profiter des vastes étendues quasi désertes de certains boulevards, de certaines rues, me mêler à la foule au Jardin des Plantes, sur les berges piétonnes de la Seine, sur le pont des Arts. Y a-t-il quelque chose (quelque chose comme une entité) qui soit égale à la somme de ces contiguïtés ? Je ne le crois pas. Seule mon expérience constitue quelque chose de plus que ces îlots épars, constitue l’archipel de ces disparités ; — mon expérience, c’est-à-dire : que je marche, que je me déplace, que j’emporte avec moi quelque désir d’aller, sans idées préconçues, ouvert aux conceptions qui s’imposeront ou non à moi, le passage inventant une ville qui ne lui préexiste jamais. Ce que nous croyons préexister au passage, la ville administrative, en vérité, n’existe pas, elle n’est qu’une abstraction vide de toute réalité, une entité fabriquée pour des raisons politiques et économiques. La seule ville qui existe, c’est celle que mon passage (le passage de mes pas) invente, à laquelle il donne forme. Le relevé du trajet par le GPS (le tracé) n’enferme pas la ville dans sa boucle, il n’est qu’une marque floue, en vérité, malgré son apparence déterminée, délimitée, et mon passage ne saurait s’y résumer : où j’ai été, ce n’est pas la machine qui pourra me le dire une fois rentré, mais seulement ce que j’ai ressenti, ce que j’ai pensé, ce dont je me suis souvenu et, pour dire les choses simplement, quand je me suis senti bien, quand je me suis senti mal, ce que j’ai aimé et ce qui m’a déplu.

trente-et-un décembre deux mille vingt-trois

Deux heures cinquante-deux de l’après-midi, le dernier jour de l’année. Sur le boulevard Arago, devant la prison de la Santé, agenouillés sur des tapis posés à même le sol devant les tentes où ils ont élu domicile, deux hommes noirs font leur prière dans la rue. De l’autre côté du boulevard, depuis l’intérieur de la prison, j’eentends d’autres hommes crier. Je m’assois quelques instants là, pour essayer de comprendre ce qu’ils cherchent à dire, à qui, pourquoi, mais ne perçois qu’exclamations indistinctes. En quelle langue parlent-ils ? Se disent-ils seulement quelque chose de précis ? Et qui peut les entendre ? Moi mis à part, qui le cherche ? Ensuite, alors que je me dirige vers la rue éponyme (où est-ce l’inverse ?), les cris s’intensifient. Je vois des gens, les yeux écarquillés qui regardent dans la direction contraire à mon chemin, alors je le rebrousse, et vois trois jeunes hommes noirs, jogging et sacs verts identiques sur le dos, affairés à jeter des sacs en plastique blanc par-dessus le mur d’enceinte grillagé de la prison. Très vite, ils prennent la fuite. Et pourtant, malgré les yeux écarquillés, malgré la fuite, malgré moi, tout semble tristement banal. Surtout, l’indifférence générale. Je prends une photographie de ce que je vois. Moi aussi, au terme du grand roman, j’aimerais pouvoir répondre à la question : Qu’est-ce que la vraie vie ? Mais le degré de certitude qu’il faudrait atteindre pour ce faire, la dernière marche de l’escalier métaphysique où il faudrait être monté, la vérité, la vérité, c’est qu’elle n’existe pas, n’a jamais existé. Et je sais, oui, je sais tout ce qu’une conclusion négative de ce genre, une anti-conclusion, donc, peut avoir de décevant, mais y en a-t-il une autre ? Et y a-t-il une autre œuvre d’art possible que le journal, la rhapsodie des jours qui passent, les aphorismes du moment présent, ni touts ni fragments donc, les 1000 jours et 1000 nuits, et 1000 de plus, et 1 de plus, sans attendre la fin, ni l’atteindre, non plus, que l’on consacre à écrire ? Trois heures dix-sept, un peu plus loin sur le boulevard, dans la vitrine de la librairie désespérée, les livres sont rangés par nuances de couleurs, les verts d’un côté, les jaunes de l’autre. Quand la notion est absconse, n’importe quel ordre vaut n’importe quel autre. Et à la question : Qu’attendre d’un tel monde ? — question que plus personne ne se pose plus depuis bien longtemps —, moi, qui me la pose encore, je ne sais que répondre. Alors, j’avance, m’enfonce dans la ville, marche. Un peu plus tôt, à une table non loin de la nôtre, à la brasserie qui fait l’angle entre la rue Saint-Placide et la rue du Cherche-Midi, un groupe de touristes se félicitaient d’avoir fait 8000 pas (« Environ 6 kilomètres », traduisirent-ils, les braves gens) et moi, avec mon embonpoint et ma méditation, mon bonnet sur la tête et les idées dedans, j’en parcours 20000 pour célébrer toutes les années, tout en écrivant. Seize heures et cinquante-cinq minutes, le dernier jour de l’année. Les voix de Gottlob ! Nun geht das Jahr zu Ende peinent à couvrir les infrabasses du voisin. On pourrait croire que tout ce qui existe fait du bruit, mais parfois, ce qui n’existe pas, aussi.

trente décembre deux mille vingt-trois

En route vers Paris mais loin encore, ce matin, j’ai eu l’idée d’une histoire à raconter. J’avais des visions très précises de scènes que je voulais décrire, plutôt que de choses que je voulais dire, même si, élaborer les visions des scènes, cela revenait à dire quelque chose, des personnages prenaient forme dans des lieux qui se déterminaient en fonction des lieux que j’avais sous les yeux au moment où j’inventais cette histoire, des paysages dans le brouillard, de certains lieux que j’avais vus dans ma vie, et de certains lieux que j’avais lus dans les livres ou vus dans des films, tout cela s’entrecroisant avec spontanéité, j’avais même l’idée d’une première phrase, d’un premier chapitre et puis d’un deuxième, d’une sorte de proto-squelette, me demandant s’il ne faudrait pas que je dresse un plan clair pour bâtir la chose dans son ensemble, sans savoir quelle taille serait la sienne de cet ensemble, mais, alors que je ne pouvais pas écrire l’histoire que j’étais en train de raconter en pensée puisque je me trouvais à bord d’une voiture où cela m’était impossible, je n’ai pas paniqué, je me suis dit : Laissons, si c’est une bonne histoire, le motif t’en reviendra et, si ce n’est qu’une rêverie, tant pis, elle est belle, c’est l’essentiel, n’est-ce pas ? Est-ce ou n’est-ce pas ? je ne le sais pas. Je ne sais pas ce que c’est que l’essentiel. Le brouillard qui, par endroits, se dissipait sur l’autoroute (question de température, de circulation de l’air, j’imagine), s’accrochait fort au pays autour, et cela, m’a-t-il semblé, c’était le signe de quelque chose, cela avait un sens propre, lequel n’avait pas besoin d’une histoire pour s’exprimer, il suffisait de se trouver là, à ces moments-là, dans ces endroits-là, pour le comprendre, ce sens, mais l’histoire aurait pu le sauver. Mais pourquoi, alors, me suis-je dit que ce ne serait pas si grave d’oublier cette histoire (note que je ne la raconte pas ici, cette histoire, pour ne pas nuire à la possibilité de son oubli, intégral, la maintenir intacte, saine et sauve) ? Est-ce que je ne crois pas (plus ?) aux pouvoirs de la littérature ? Un peu plus tard, sur l’aire d’autoroute où nous nous sommes arrêtés pour déjeuner, Nelly, voyant les livres qui étaient disposés là pour être vendus, a fait remarquer que, si on en disposait d’autres (de meilleurs, voulait-elle dire), on aurait des chances de vendre de la bonne littérature. Ce qui est vrai. Mais impossible : la bonne littérature est illisible, tout étant fait pour empêcher les gens de lire des bons livres au profit de ces pâtés indigestes qu’on trouve partout à la surface de la terre, la littérature s’étant faite tout entière à l’image du monde social dans lequel nous vivons, rien ne l’en sépare plus désormais, plus personne ne croit à des choses aussi imbéciles que « l’art pour l’art », par exemple, tout étant fait pour quelque chose, dans le but de quelque chose, pour gagner, imposer quelque chose. Mais ce n’est pas la raison, ce n’est pas parce que je crois ou ne crois pas en quelque chose, alors pourquoi ? L’autre nuit, je m’en souviens, j’ai été envahi par cette certitude : 2024 va être une bonne année, ce qui, à en juger par l’état du monde (pas social, mondial, du monde mondial) est une absurdité, mais c’était ce que je pensais, ce que je ressentais, ce qui m’est venu, comme cela, sans motif ni raison objective, un instinct. Durant la semaine qui vient de s’écouler, d’ailleurs, je n’ai pas ouvert un livre. Et peut-être, oui, peut-être que tout est lié.

vingt-neuf décembre deux mille vingt-trois

Dernier pèlerinage dans les collines. J’ai beau faire semblant, parvenir à faire semblant, de temps en temps, m’émerveiller, je sais que tout est faux. Alors, le vrai, où le trouver ? Le puis-je seulement ? J’entends : Se trouve-t-il encore quelque part sur terre ? S’est-il jamais trouvé quelque part sur terre ? Après tout, si nos ancêtres et leurs ancêtres et les ancêtres de leurs ancêtres ont inventé des dieux extraterrestres, n’était-ce pas qu’ils avaient conscience que tout était faux eux aussi ? Oui, mais peut-être pas au même sens que celui auquel, moi, j’entends que tout est faux. « Tout est faux », quand c’est moi qui l’écris, cela ne veut pas dire : « Tout n’est qu’apparences fugaces et trompeuses en ce bas monde. Il doit y avoir une réalité permanente et véritable, au-delà », mais plutôt : « Tout a été vendu, il n’y a rien d’authentique, et peut-être, même, n’y a-t-il jamais rien eu d’authentique ». Se dire alors que le vrai n’existe pas, se convaincre qu’il n’y a que des phrases qui se perdent définitivement dans le vide parce qu’il n’y a que des expériences éclatées, sans lien aucun les unes avec les autres, sans lien avec rien ? Mais en quoi cette dernière affirmation (ou négation) serait-elle plus satisfaisante que l’autre ? Parce qu’elle donne de soi l’image de quelqu’un à qui on ne la fait pas, l’image du connaisseur qui, revenu de tout, ne tombe plus dans aucun piège (prend-il du plaisir à quelque chose, ce dernier ? rien n’est moins sûr) ? Le nihilisme, conduit à sa dernière logique, s’autodétruit, sinon c’est qu’il fait semblant, lui aussi, semblant de ne pas croire, semblant de ne pas aimer, semblant de ne pas être alors qu’il ne peut qu’être et constater sa défaite. C’est peut-être cela qui m’habite : le sentiment de la défaite. Et, dans le même mouvement, ou dans le revers de ce mouvement, à moins que le sentiment de la défaite soit le revers du mouvement dont je parle, autre chose. Tout à l’heure, Nelly ayant conduit Daphné voir sa tante et ses grands-parents à Toulon, rentrant dans la maison vide, je me suis demandé ce que cela faisait d’être mis au ban (peu importe de quoi : de la famille, de la tribu, de la communauté, de la société), et voici ce que je me suis répondu : c’est à la fois une injustice et une joie. Pourquoi une joie ? Parce que, fût-ce une douleur, c’est surtout l’occasion de célébrer sa différence. Parce que la différence n’est jamais une défaite, mais une grande victoire.

vingt-huit décembre deux mille vingt-trois

Je ne retrouve pas l’endroit où j’ai raconté cette histoire, mais j’ai été pris d’un vrai malaise, ce matin, en lisant la tribune qu’Isabelle Carré a publiée dans Elle, tribune où elle raconte comment, à onze ans, un type lui a touché les seins, et où elle ne raconte pas comment elle a été agressée sexuellement à seize ans parce qu’elle en a déjà fait un livre et qu’il ne faudrait tout de même pas perdre des ventes en vendant la mèche, mais quand j’étais jeune adolescent, j’allais encore au collège, je me souviens qu’un homme, sous prétexte de lui montrer le chemin, m’a fait monter dans sa camionnette, mais que, au lieu que ce soit moi qui lui montre le chemin, c’est lui qui m’a montré son pénis, il est tout petit, m’avait-il dit ce faisant, tu ne veux pas me montrer le tien ? et c’est vrai qu’il était tout petit et brunâtre, comme rabougri, atrophié, je ne sais pas, je revois très bien son pénis sorti de sa braguette,  tout mou et fripé, et que c’était laid, et moi, évidemment, comme je ne suis pas un détraqué, je ne lui ai pas montré mon pénis, on ne sort pas son pénis de son pantalon pour le montrer sans raisons aux gens, je lui ai crié de me laisser descendre tout de suite, en ouvrant la porte, est-ce que la camionnette roulait ou est-ce qu’il s’était arrêté pour procéder à sa petite démonstration ? je ne m’en souviens pas, je sais simplement que le type a pris peur et m’a laissé descendre, et que je n’ai jamais osé en parler, surtout pas à mes parents, pendant des années. Aujourd’hui, tout le monde en parle. Enfin non, tout le monde n’en parle pas, ce sont les femmes célèbres qui en parlent. Comme si les hommes, étant nécessairement coupables, ne pouvaient pas être des victimes. Qu’est-ce qui me met mal à l’aise, cela ? Peut-être. Peut-être pas. Quand j’ai mis cette histoire par écrit (il me semble que je l’ai fait dans ce journal, mais je ne me souviens pas où, et je ne retrouve pas l’endroit, comme je l’ai dit en commençant), personne ne s’en est ému outre mesure et aujourd’hui non plus, racontant de nouveau cette histoire, personne ne s’en émouvra outre mesure parce que, pour émouvoir, il faut être connu. Ce qui nous émeut, ce n’est pas la souffrance des gens, c’est qu’ils soient célèbres. Isabelle Carré fait des livres avec sa souffrance, et les gens s’en délectent parce que c’est un plaisir pervers de jouir de la souffrance des autres, et que la célébrité décuple ces plaisirs : les gens qui lisent les livres des gens célèbres ne seront jamais célèbres, peut-être qu’ils se feront violer, mais leur viol, personne n’en aura rien à faire. Les gens célèbres ne résolvent pas les problèmes des gens pas célèbres en écrivant des romans sur leurs traumatismes de gens célèbres, ils exploitent la souffrance des gens (la leur et celle des autres), ils exploitent la détresse des gens, ils exploitent la médiocrité de l’existence des autres qui sont là, anonymes, dans le petit trou de leurs existences d’où ils attendent qu’Isabelle Carré vienne les tirer. Or, Isabelle Carré ne viendra jamais les tirer de là parce qu’ils n’intéressent pas Isabelle Carré, la seule personne qui intéresse Isabelle Carré, c’est Isabelle Carré. Le malaise que j’ai ressenti, en lisant les premières lignes de la tribune d’Isabelle Carré où elle raconte que, quand elle avait onze ans, un homme l’a arrêtée dans la rue au prétexte de lui demander un renseignement pour en fait lui toucher les seins, ce n’est pas le malaise du souvenir du pénis nain du type dans sa camionnette, ce type est un pauvre type qui ne mérite pas qu’on se souvienne de lui, mais de l’exploitation de la souffrance, de l’économie du traumatisme qui met en branle notre société. Toutes ces célébrités qui racontent leur vie, toutes ces célébrités qui dénoncent les grands acteurs dégueulasses, ces célébrités ne veulent pas que les gens aillent mieux, elles veulent prendre le pouvoir. Personne ne veut d’une société sans pouvoir, sans exploitation, sans domination, tout le monde veut être du bon côté du pouvoir, du bon côté de l’exploitation, du bon côté de la domination. Depuis des siècles et des siècles que le jugement moral s’exerce sans merci, souvent avec la plus grande des violences, des siècles et des siècles que la perspective du châtiment moral a été inventée, l’âme humaine n’a pas changé, tout ce qu’elle désire, c’est la punition, infliger la punition : la société (les gens qui sont du bon côté du pouvoir, de l’exploitation, de la domination dans la société) ne veut pas que les gens soient libérés de la culpabilité, qu’ils soient instruits et autonomes, capables de prendre des décisions raisonnables, fiers d’eux-mêmes et créateurs de valeurs, elle veut qu’ils aient peur, elle veut qu’ils scrutent chacune de leur pensée pour déterminer si oui ou non elle est conforme à la morale, à la norme qu’on entend leur imposer, elle veut qu’ils vivent dans le tremblement permanent de la faute, dans l’angoisse d’être quelqu’un de mauvais, de méchant, elle veut qu’ils souffrent à l’idée de commettre un péché, elle veut que les gens vivent dans la terreur non pas d’une menace extérieure, mais dans la terreur d’eux-mêmes, dans la terreur que leur inspire leur nature. Depuis des siècles et des siècles que l’idée de péché a été inventée, l’âme humaine est toujours aussi noire. N’est-ce pas étonnant ? Si l’idée de péché devait permettre de guérir l’âme humaine, comment se fait-il qu’elle soit si noire ? À moins que ce soit l’idée de péché qui rende l’âme humaine si noire. Et puis, si on ne voulait pas le pouvoir, on raconterait gratuitement ses histoires, on n’en ferait pas des romans, on partagerait cela librement parce que le plus important, ce n’est pas que l’argent circule ; le plus important, c’est que la parole circule librement. Or, plus la parole circule librement et moins il y a d’argent à gagner : ce qui rapporte de l’argent, c’est la privatisation de la parole — il faut payer pour voir — la confiscation de la parole — tout le monde n’a pas le droit de s’exprimer, seul qui dénonce le péché a le droit de s’exprimer. Que tout cela soit aussi une immense affaire de voyeurisme, ce n’est certes pas non plus à exclure : le désir de jouir de la souffrance d’autrui est immense, plus grand encore que le désir de jouir de la personne de l’autre. Et qui sait si cette perversion n’est pas à l’origine de l’organisation sociale telle que nous la connaissons ? Finalement, j’ai retrouvé la date à laquelle j’avais raconté cette histoire. C’était le dix-huit octobre deux mille dix-sept, et je crois que je disais à peu près la même chose que ce que je dis aujourd’hui, mais à partir d’un autre point de vue, d’un point de vue littéraire, pour employer cet adjectif quelque peu usé. Comme hier, j’écris au lit. Moins qu’hier encore, ai-je envie de me lever. Je n’avais pas prévu d’écrire ce que je viens d’écrire. J’avais prévu de raconter encore un rêve que j’ai fait cette nuit, un rêve dans lequel je photographiais une star du cinéma (peut-être Kristen Stewart). C’était rêve très long où se montraient des images de bacchanales post-modernes très stylisées (genre Helmut Newton hardcore en couleurs) ainsi que des prises de vue de cette vedette qui semblait désespérément insatisfaite, des images en couleurs détourées sur fond gris, une chambre d’hôtel grande comme une maison. Peut-être que j’aurais dû raconter ce rêve plutôt que l’histoire du pénis d’Isabelle Carré. D’autant que mon récit ne changera rien, n’intéressera personne, comme je l’ai déjà dit, Lui ne me commandera pas une tribune (ni les Éditions G. un livre) pour raconter mon histoire et prendre position sur l’ogre Gérard Depardieu, et c’est tant mieux. Je ne vais presque pas au cinéma. C’est un loisir de philistins nombrilistes. La littérature — ou peut-être mieux : l’écriture, l’écrit —, l’écrit ne devrait pas s’abaisser à cela, il devrait toujours chercher à sublimer, à permettre, rendre possible une expérience (esthétique ou autre), non pour libérer la parole, mais libérer tous les êtres doués de parole. Mais on ne veut pas la liberté ; on veut de l’argent, beaucoup d’argent.

vingt-sept décembre deux mille vingt-trois

Dans le rêve que j’ai fait cette nuit, je croisais É. D., responsable de la communication des Éditions G., laquelle était en train de donner des explications que je savais être fausses (je savais qu’elle mentait, même si je ne sais pas comment je le savais) à quelqu’un qui lui demandait des comptes à propos d’un opéra qui connaissait des difficultés. L’opéra était tiré d’un livre à succès (écrit par une certaine Saporta), ce qui expliquait pourquoi É. D. devait s’expliquer. En fait, comme le rêve allait me l’apprendre par la suite, il s’agissait du premier rôle masculin, le ténor, qui avait quitté la production. Je comprenais que d’autres chanteurs en avaient fait de même. Ensuite, j’assistais à un extrait de la représentation de l’opéra, mais ce n’était pas exactement une représentation de l’opéra, c’était plutôt une version filmée dans un style d’assez mauvais goût (pénombre et lumières blanches) pour la télévision. J’assistais à la représentation comme si je me trouvais à la place de la caméra. Dans la scène à laquelle j’assistais, les personnages, un homme (le ténor démissionnaire) et deux femmes descendaient au parking d’un immeuble très moderne lors d’un passage qui me semblait être une sorte de récitatif. Mais il y avait aussi des parties très brèves chantées. À quoi ressemblait l’opéra ? Je serais bien incapable de le dire. Dans la scène suivante de mon rêve, pas de l’opéra filmé, on me proposait de remplacer l’un des chanteurs démissionnaires. Même si ce n’était pas formulé littéralement, je comprenais qu’il s’agissait du rôle principal tenu par le ténor démissionnaire. Je recevais un coup de téléphone de quelqu’un qui allait  lui aussi remplacer un chanteur manquant et qui m’expliquait ce que j’aurais à faire. Quand je lui fis part de mes doutes, il m’arrive bien de chanter avec mon groupe, lui dis-je, mais enfin, ce n’est pas réellement chanté, il m’expliqua que lui aussi il était chanteur dans un groupe de rock, et puis que le rôle n’étant pas franchement exigeant, il ne poserait pas de problèmes. Il avait un fort accent du sud-ouest. Après ce coup de téléphone, je me rendais à l’opéra pour interpréter le rôle, m’étonnant quand même de toute cette précipitation (de grandes parties du rêve semblaient se dérouler dans les couleurs de clair-obscur de la scène de l’opéra vue comme si j’étais la caméra), il faudrait bien que je l’apprenne, mais j’avais l’impression que j’aurais le temps de le faire, ou que tout le monde le pensait. Parfois, je me voyais en costume de scène, mais je ne sais pas si ce sont des bribes de rêve ou des sortes de flashs qui anticipent sur son déroulement à venir (dont je ne me souviens plus). Dans une sorte de librairie, je passais une étrange espèce d’entretien d’embauche dans lequel il était question de tout sauf de savoir si je savais chanter. À une question, je répondais « Pasolini », et cela semblait faire une forte impression sur mon interlocutrice, qui était une des responsables de la production (la responsable ?). À la suite de ma réponse, elle me donnait un livre sur Antonello Rossellini, que je semblais parfaitement connaître, et j’expliquais que c’était l’un de mes réalisateurs préférés avec Pasolini (encore lui) et Antonioni (j’hésitais à dire Fellini, mais cela ne me paraissait pas faire « assez sérieux », j’en avais conscience dans le rêve). Je feuilletais le livre dans lequel, et je ne sais pas si c’était étonnant ou non dans le rêve, se trouvaient uniquement des photogrammes issus du Parrain ou de Il était une fois en Amérique, je ne suis pas tout à fait sûr, mais en tout cas de Robert De Niro. J’avais de nouveau des doutes sur ma capacité à apprendre le rôle, mais il semblait que j’étais le seul à en avoir. Dans le rêve, chose remarquable, je savais que, dans des conditions semblables, j’avais déjà remplacé un chanteur défaillant dans un opéra. Et, chose encore plus remarquable, il me semble, j’avais l’impression que j’avais déjà remplacé un chanteur d’opéra dans un autre rêve, que ce remplacement avait fait l’objet d’un autre rêve comme celui que j’étais en train de faire, j’entends : pas identique, mais un même genre de rêve. Est-ce que cela signifie que j’avais conscience que tout cela n’était qu’un rêve ? Non, je ne pense pas que ce soit cela, je crois plutôt que le rêve que j’ai fait était lui-même relié à un autre rêve que j’ai déjà fait ou que, dans mon rêve, je me souvenais d’avoir fait un rêve dans lequel je devais remplacer un chanteur d’opéra. Est-ce que, dans le rêve de cette nuit, je me souvenais d’avoir rêvé dans le monde du rêve ? Est-ce que c’est le moi du rêve qui se souvenait d’avoir rêvé ? Ou bien est-ce le moi diurne qui était censé avoir fait ce rêve ? Moi-même, si j’ai l’impression d’avoir déjà fait un rêve dans lequel je devais remplacer un chanteur d’opéra, avant cette nuit, je ne sais pas si je dois cette impression à ma mémoire diurne ou si je la dois au vécu du rêve, à cette impression que j’avais dans le rêve de cette nuit d’avoir déjà fait un rêve dans lequel je devais remplacer un chanteur d’opéra. Et puis, cette question, au réveil : comment peut-on rêver tout cela ? Ce compte-rendu, je l’écris au lit. Je n’ai pas vraiment envie de me lever. À travers la lucarne sans volet de la chambre à coucher où nous dormons, je vois le soleil jaune pâle sur un mur de pierre, je pense que j’irai me promener un peu plus tard dans la journée (après le déjeuner). Je suis un peu triste aussi parce que je sais que, une fois que j’aurais fini le récit de mon rêve et le commentaire distant que j’en fais à présent, je quitterai ce monde onirique et ses suites éveillées. « Triste », le mot est peut-être un peu fort. C’est celui qui m’est venu, je le conserve donc en l’état. Mais « nostalgique » conviendrait sans doute mieux, comme dans l’expression : la nostalgie du rêve.

vingt-six décembre deux mille vingt-trois

Faisant mon pèlerinage dans les collines des environs de Cotignac, j’ai croisé un âne. Et puis, un autre. Le premier, d’un naturel doux et calme, m’a-t-il semblé, me voyant, n’a pas paru s’étonner de ma présence. Je lui ai dit : « Tu es beau, toi » (je me suis reproché ensuite ce tutoiement un peu cavalier), et il a pris tranquillement la pose pendant que je le photographiais, après quoi, constatant que j’avais fini, il s’est remis à manger. Le second, en revanche, et sans doute était-ce pour cette raison qu’il était attaché à un piquet par une corde, était d’un naturel beaucoup moins placide et, me voyant, il s’est mis à braire pendant des secondes qui m’ont paru d’autant plus longues que son braiment était assourdissant. Je me suis demandé : Est-ce moi qui suis la cause de tout ce vacarme ? Et puis, plutôt que d’attendre une réponse à ma question qui ne viendrait probablement pas, je me suis remis en chemin, ramassant du bois pour la cheminée, jouissant du temps sublime qu’il faisait, du ciel qui, brumeux ce matin, était devenu d’un bleu lumineux. Comme avant-hier, je suis passé devant cette cabane en bois qui m’a de nouveau semblé parfaite, et alors s’est imposée à moi l’idée que c’est dans un endroit comme celui-là, dans un habitacle comme celui-ci qu’il faudrait que j’élise non domicile mais que j’établisse ma table d’écriture. À temps partiel seulement,  peut-être — il ne faut pas quitter Paris définitivement —, mais ce serait déjà un bon temps de prix et, du point de vue du lieu, une sorte de καιρός. L’hiver, la Provence, un poêle à bois, Val d’Aime ; il y avait une telle lumière, si pure sublime, qu’on ne pouvait rêver que de cela, cet équilibre précaire que, un peu plus tard, un motard faisant exploser son moteur dans les environs de Notre Dame des Grâces, viendrait rompre sans vergogne. Le problème, ce n’est pas les choses, c’est l’usage que l’on en fait. Et ainsi, entre les deux pôles de mon existence, pour dire les choses quelque peu schématiquement, Paris et la Méditerranée, la contradiction n’est pas à résoudre, mais à embrasser et à vivre. 

vingt-cinq décembre deux mille vingt-trois

Quant au devenir de l’univers, si l’enfer ressemble à un bon feu de cheminée, sans doute n’y a-t-il pas de quoi s’inquiéter. Outre mesure. Mais n’est-ce pas une vision de bourgeois des choses ? De quoi ? Comment le saurais-je ? dis-je, non sans ironie, à Nelly, moi qui ne suis qu’un fils de communistes, qui n’a jamais vécu que dans des immeubles communs où les feux, à supposer qu’ils brûlassent jamais, ne brûlaient déjà plus depuis longtemps ? Contrairement à elle, j’entends : Nelly, fille de propriétaires de maison individuelle, qui sait ce que c’est qu’allumer un feu (de cheminée). La maison partagée, je l’ai toujours senti, c’était la façon de vivre de mes parents, quitte à se mélanger avec n’importe qui, cela aussi, je l’ai senti. Ethos pathos. Alors, pour me faire pardonner d’une vie que je n’ai pas choisie, je m’en vais chercher du petit bois dans les collines noires de la Provence verte cependant que Daphné inonde la maison du monde de sa douche nocturne. Est-ce une métaphore de la vie en soi ? En quoi ? Je ne sais pas. Hier, Daphné, m’entendant lui dire qu’il fallait qu’elle me laisse travailler, m’a rétorqué, Quoi ! tu travailles même le jour de Noël ? Ce à quoi je lui ai répondu, Quand tu seras une artiste, toi aussi tu travailleras tous les jours, parce que j’étais en train d’écrire mon journal. Et alors, chose étonnante, ce me semble, Daphné n’a rien répondu, comme si quelque chose s’imposait comme allant de soi, que voici : Je peux consacrer ma vie totalement à quelque chose. Totalitarisme de l’œuvre. Et après ? Après quoi ? Comme à Notre Dame des Grâces : zone de silence. Rien.

vingt-quatre décembre deux mille vingt-trois

Provence. Marché quinze kilomètres dans les collines aux alentours de Cotignac. Le soleil était doux, l’air enfin respirable, où je n’entendais rien que mes acouphènes tintinnabuler. Dans mon sac, entre autres choses, j’avais emporté deux carnets et un stylo, mais je n’ai rien écrit ni dessiné du tout, je me suis contenté d’être là, de marcher, et de prendre de temps à autre une photographie de ce qui se trouvait là aussi, et que je voyais, et que je trouvais beau. Tout en marchant, je me suis demandé d’où venait notre idée de la perfection, d’un monde sans défaut, pour ainsi dire, comme s’il était possible d’obtenir quelque chose de mieux que ça, (et par « ça », j’entendais la civilisation humaine qu’ont produite des millions d’années d’évolution) : pourquoi faudrait-il que nous puissions parvenir à quelque chose de meilleur ? D’où vient cet étrange exigence morale ? Qu’est-ce qui nous prouve que le meilleur des mondes possibles ne s’est pas déjà trouvé sur terre, il y a quelques siècles, combien de siècles ? je ne sais pas, ce n’est pas vraiment la question, c’est une expérience de pensée que je fais, que donc le meilleur des mondes possibles s’est déjà trouvé sur terre, mais que nos ancêtres ne l’ont tout simplement pas aimé, soit qu’ils se soient dit qu’ils pouvaient faire mieux, soit qu’ils se soient dit que non, franchement, la perfection, c’est insupportable, et si on saccageait tout cela, en inventant des choses nouvelles ? Et comme il est illusoire de jamais revenir en arrière, c’est trop tard, le meilleur des mondes possibles non seulement n’est pas pour nous mais il n’est pour personne. Et, me suis-je encore demandé, et si nous arrêtions de penser que nous pouvons améliorer les choses, que nous pouvons devenir meilleurs, ne nous porterions-nous pas infiniment mieux ? Non pour nous imaginer que nous sommes parfaits tels que nous sommes — par quel miracle, en effet, le serions-nous ? —, mais parce qu’il n’y rien de meilleur en soi, le meilleur est un optimum, une sorte d’équilibre des forces en présence, on n’améliore pas la condition des uns sans dégrader la condition des autres (c’était peu ou prou la conviction de Leibniz), en sorte que toute action en vue du meilleur est nécessairement vouée à l’échec et qu’il est urgent de ne plus rien faire du tout pour rendre le meilleur, mais au contraire s’abstenir de tout. Et marcher dans la forêt sans but autre que marcher dans la forêt (ce n’est plus du tout la conviction de Leibniz que j’évoque à présent, ce n’est même pas une conviction du tout). Non pas ne plus rien faire, donc, mais ne plus rien faire pour, ne plus rien faire en vue de, que chaque acte soit à lui-même sa propre fin, que chaque œuvre soit autotélique, que chaque accomplissement n’accomplisse rien d’autre que lui-même, que chaque phrase soit elle-même la phrase terminale. Et détruire toute intention d’au-delà, faire taire tous les messages, annuler toutes les causes. Éclipser et exaucer.

vingt-trois décembre deux mille vingt-trois

De la théorie des futurs ratés qui défilent si vite qu’elle semble infinie, que retiendrai-je ? Une image, peut-être : l’énorme chibre très brun de cet homme inconnu à la pissotière de l’aire d’autoroute. (Drôle d’endroit pour une rencontre.) Il faut dire qu’il en semble fier, qui l’exhibe en faisant son affaire d’au-delà les paravents censés dissimuler les uns aux autres les organes génitaux des voyageurs en train de se soulager. Étrange pudeur, ne vous semble-t-il pas : quelle intimité peut-il bien y avoir en de tels lieux où les enfants jouent dans les flaques, et les vieux sont alignés l’appendice appréhendé ? Mais ce n’est pas à cette théorie que je pense, pas même à celle des voitures le long de l’autoroute entre les aires, des humains, la transhumance saisonnière, d’un pôle à l’autre de la France (entre ses pôles d’attraction, on le sait, comme tous les pays du monde, la France n’est rien — qu’un désert), ni même à celle de l’absence de mes idées (mon esprit est un trou béant), non, mais aux choses qui se succèdent, innombrables échecs de l’avenir, comme si tous les pires des possibles allaient sans cesse s’actualiser, devenir réalités, donner sa forme commune à la réalité. Plus contingents, les futurs, non, ratés, tout bonnement. Et peut-être est-ce cela, le progrès : la marche en avant du pire, du laid, du désastre. Pourquoi faudrait-il que les lendemains chantassent — et juste, de surcroît ? Quelquefois, comme à la dérobée, entre les balafres qui courent tout le long de la joue du monde, quelque chose saillit qui émerveille, un instant à peine, le temps d’y penser, c’est déjà loin derrière. Et dire que le monde, à centre-trente kilomètres à l’heure, ne va plus assez vite pour personne. On voudrait voyager à la vitesse de la lumière pour que le trajet s’aveugle et que, entre le point de départ et le point d’arrivée, on ne s’aperçoive de rien. Du fait de leur raté, des futurs, il n’y a rien à voir, que cette bite trop grosse (comique, si elle n’était pas graveleuse) pour tenir entre des paravents blancs clinique qui dissimulent mal les urinoirs couleur idem de cette aire d’autoroute, si grosse la bite, même, qu’elle n’a plus rien d’obscène, finit par n’être plus rien qu’un bout de chair molle, brunâtrement vaine, et où l’on se gardera bien surtout de voir le symbole de quoi que ce soit. Je ferme les yeux et je revois cela. Et je me vois, moi aussi, encore que ce soit impossible, physiquement, grimaçant à la vue du vit, mais pas à cause de sa taille, non, à l’idée d’être là, de partager cet espace-là avec ces êtres-là, d’être simplement là. J’ai pensé à quelque chose au sujet de l’être, aussi. Qu’est-ce que c’était déjà ? Tout est ; et, donc, être, ce n’est rien. Mais sur le moment, au volant, cela m’avait l’air plus intelligent.