onze janvier deux mille vingt-quatre

J’élis domicile dans un rayon de soleil jusqu’à ce que la tour l’éclipse. Ce matin, je me suis rendu à pied au cimetière du Père Lachaise pour me recueillir sur la tombe de Marcel Proust. Arrivé sur les lieux, je me souviens que je suis déjà venu, avant le départ pour la province, et, dans le même mouvement sentimental, remarque la sobriété de la pierre, noire, où une simple inscription en lettres dorées indique les dates de naissance et de mort de qui s’y trouve. Sur le chemin du retour, le feu ne fût-il plus tout à fait au vert pour moi, signifiant d’un geste du doigt plutôt insultant, en effet, à un chauffeur de véhicule que je n’apprécie guère sa volonté de m’écraser cependant que je me trouve encore sur le passage piéton, je me réjouis quand je l’entends me crier par la fenêtre qu’il ouvre pour l’occasion : « P’tit con ! », me disant à la réflexion : « S’il m’avait traité de “vieux con”, là, alors, c’eut été déprimant. » Et puis, je souris. Je souris à tout. Ou presque. Dans certaines allées du cimetière, je devance en pensant à eux la joie des pèquenots en goguette devant la théorie des noms célèbres gravées dans la pierre. Sans doute est-ce la proximité impossible dans la vie qui incite les gens à visiter ces lieux : une fois mortes, les vedettes que l’on a aimées ou que l’on aurait aimé aimer de leur vivant, enfin, sont rendues accessibles, disponibles. Ou presque. Sortant du cimetière, un couple de touristes hurlent dans un téléphone : « On est allé manger dans un restaurant libanais. Et hier soir, on a mangé avec Anthony et sa copine dans un restaurant. C’était bon aussi. » Triomphe de la civilisation : égrainer dans le téléphone des menus à qui ne les a pas consommés. Écrivant ces phrases insignifiantes, je me rends bien compte de la pauvreté de mon journal. J’aimerais écrire : « Hier au soir, dîner chez les du Machin avec les X et Y. » Raconter mes conversations avec des gens extraordinaires et passionnants. Consigner les lumières dont tel ou tel savant m’aura éclairé. Dresser la liste des lieux insolites et secrets que je fréquente. Mais la vérité est que je suis tout seul, que je marche tout seul, que je parle tout seul, que je pense tout seul, que je vis tout seul. Et la conscience du caractère profondément désespérant de cette situation est sans effet aucun sur la réalité. Peut-être que tout est de ma faute. Peut-être que rien n’est de ma faute. Peut-être que la vérité se situe quelque part entre ces deux extrêmes, pas forcément à mi-chemin, peut-être un peu plus de ce côté-ci que de ce côté-là, ou alors l’inverse, ou alors ça dépend des fois. J’ai beau noter les choses comme elles sont, sans complaisance ni apitoiement,  me semble-t-il, je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais faire pour qu’elles soient différentes, plus à ma convenance, en un mot : meilleures, les choses. Et pour cause, je crois qu’il n’y a rien que je puisse y faire : rien de tout cela ne dépend de moi. Aussi, à l’exception remarquable de Nelly et Daphné, je me résigne tout simplement à n’être aimé de personne. Et cette impression que j’ai eue tout à l’heure, d’avoir déjà écrit la phrase qui m’est venue en premier, je parviens à la confirmer en faisant une recherche dans la masse de ce journal : c’était le dix-sept mars deux mille vingt-et-un, et, déjà, apparaît-il à la lecture, je me sentais seul. Quand j’y pense, je me demande : Ne me suis-je pas toujours senti seul ? Aussi, la plupart du temps, j’évite de me poser la question. Qu’on les aime ou non, les choses sont comme elles sont. Me ressemblent-elles ? (Ou, du moins, l’idée que je me fais de moi.) Pas souvent, j’ai l’impression. Tant pis, je continue. Et continuerai jusqu’à ce qu’elles me ressemblent enfin. Et si elles devaient ne jamais me ressembler ? N’importe, j’aurais fait ce que j’avais à faire.

dix janvier deux mille vingt-quatre

Pour l’idée qui m’est venue hier (tombes), je passe un temps que je juge bien trop long à chercher une image dans mes archives. Mais, finissant par la trouver, je me ravise quant à la durée déplorée, et conviens avec moi-même que, tout de même, ma tête est bien faite qui, à des années de distance, dispose les choses à l’intention du moi futur que je serai devenu entretemps. Ai-je de la suite dans les idées ? À cette question rhétorique, je pourrais répondre que oui, ou bien que je ne suis pas venu à bout d’une certaine obsession qui est la mienne, laquelle a trait à la mort, aux tombes et aux cimetières dans lesquels ces dernières se trouvent. Hier, pour approfondir l’idée que je venais d’avoir dans une sorte d’inconscience spontanée, j’ai écrit un texte assez long qui, s’il ne permet pas de dissiper l’obsession en question, trace des lignes directives pour l’exploration de celle-ci. D’ailleurs, et cette fois ce n’est pas une question rhétorique, faut-il la dissiper, cette obsession ? Je n’en suis pas certain, mais plutôt, comme je viens de le dire, l’explorer, l’approfondir (j’allais écrire : « la profondir », et ce n’était peut-être pas la faute de français que cela semble être, de profundis), parce qu’elle tient à des choses qui sont graves, profondes, repetita, essentielles pour moi. Façon de dire, quelque banale que puisse me paraître cette assertion (l’est-elle vraiment ?) au moment où je m’apprête à l’écrire, façon de dire, donc, que toute conception de la mort est solidaire d’une conception de la vie ou, en tout cas, puisque c’est de ceci qu’il s’agit, que ma conception de la mort est solidaire d’une conception de la vie, et réciproquement. Ce n’est pas pour rien que notre époque traite la mort comme elle le fait, elle pour qui les cimetières ne diffèrent pas des autres sites touristiques qu’on peut visiter en vacances. Avortement, euthanasie, incinération, humus humain — et il ne s’agit pas d’être pour ou contre, il ne s’agit pas d’avoir une opinion sur telle ou telle question, toute prête pour les sondages, il s’agit de tâcher de penser les choses telles qu’elles sont — forment un continuum qui caractérise en propre l’idée que l’on se fait de la vie. Idée rentable, en somme, il faut que ça passe. Plus nulle passion, l’être, terrorisé par lui-même, gère son existence comme une vulgaire ressource humaine. Mais le managérial, en son parfait américanisme même, n’est-ce pas la négation de la vie ? Question à laquelle, cela semble difficilement discutable, notre chère vieille Europe n’a rien à répondre, elle qui se satisfait désormais de mimer des gestes qui ne sont pas les siens. Élégiaque, donc, mais pas désespéré, pas épuisé, tout au contraire, plein de vitalité. « Vous savez où est Jane Birkin ? », m’a demandé le monsieur, dimanche dernier, au cimetière du Montparnasse. Et dire que j’ai essayé de l’aider à la trouver. Quelle déréliction.

neuf janvier deux mille vingt-quatre

Il a neigé cette nuit. Suffisamment pour que, par endroits, dans la ville, au réveil, on en voie encore les traces et que certaines routes soient fermées à la circulation, mais pas assez pour que toutes les routes soient fermées à la circulation. Daphné me raconte qu’elle a regardé la neige tomber par la fenêtre après s’être réveillée. Et j’envie son bonheur. Dans l’espoir d’en connaître un pareil au sien, après avoir mis sens dessus dessous le périmètre situé autour de notre lit pour retrouver mon alliance que, ne la trouvant pas à mon doigt, ce matin au réveil, j’ai supposé que je l’avais perdue durant la nuit, alors qu’elle se trouvait tout simplement au fond du lit, je suis sorti dans le froid du matin, me suis rendu au cimetière, encore couvert d’une fine pellicule de neige, et j’ai pris en photographie ce que je voyais. Sans que je sache très bien comment, mes pas m’ont conduit sur la tombe de Julio Cortázar, que j’ai prise aussi en photographie, et c’est là que je me suis souvenu qu’avant de publier les livres que j’ai publiés chez Actes Sud, je m’étais rendu, de temps à autre, là, sur la tombe de cet écrivain mort, pour lui demander conseil, pour qu’il me dise quelque chose, pour qu’il me réconforte, pour que je ne me sente pas trop seul. À ce moment-là de ma vie, les écrivains morts étaient les seuls à qui je pouvais confier ma peine, à qui je pouvais dire mes angoisses, ma peur, sans craindre de passer pour un raté, un aigri, un casse-couilles, que sais-je ? et, quand même je n’aimerais pas tant que cela les livres de Julio Cortázar, il me semblait qu’il faisait un bon confident. Peut-être parce qu’il était argentin, peut-être, tout simplement, parce qu’il était mort. Est-ce de là qu’est venue l’idée de l’obsession pour les tombes d’écrivains morts du narrateur de Pedro Mayr ? Je me souviens que mon éditrice avait suggéré que je parle simplement de « tombes d’écrivains » parce qu’elle trouvait que « tombes d’écrivains morts », c’était un peu un pléonasme, et qu’il avait fallu que je lui explique en réponse que c’était le narrateur, obsédé par la mort, les écrivains, et les tombes d’écrivains morts, qui s’exprimait ainsi parce que c’était son obsession qui parlait à travers lui quand il parlait comme cela. Est-il possible de moins comprendre ? Probablement. Mais ce n’était ce que je voulais dire. Ce matin, quand j’ai pris la photographie de la tombe de Julio Cortázar, je me suis simplement souvenu qu’il m’arrivait de venir lui rendre visite sur sa tombe pour lui dire : « Dis-moi, Julio, est-ce que tout cela a un sens ? Est-ce sensé, Julio, sensé de souffrir autant pour quelques signes noirs sur des bouts de papier blanc ? » Si c’était sensé ou non, Julio ne m’a jamais rien dit à ce sujet, et moi, à vrai dire, je ne suis pas certain que ce le soit. Je me suis souvenu de ce que je lui disais, ou alors j’ai tout imaginé, pour combler les lacunes de ma mémoire, mais je ne me suis pas adressé à lui, comme je le faisais, je ne lui ai rien demandé, rien dit, même pas : « Bonjour, Julio. Comment va depuis le temps ? », non, rien, pas un traitre mot. Est-ce une trahison de ma part ? Je ne sais pas. Tant de choses ont changé et si peu de choses ont changé : j’ai publié le livre que je voulais publier, d’autres livres ont suivi, j’ai cru que ça allait marcher, et puis tout a encore échoué, et je me retrouve à présent dans une situation à peu près semblable à celle dans laquelle je me trouvais avant que je publie le livre que je voulais publier et les autres. C’est la vie, il paraît. Est-ce que la foi — « foi », pourquoi est-ce que j’emploie ce mot et pas cet autre : « angoisse », pour dire ce que je ressentais alors ? alors que, dans mon esprit, en ce moment, ils veulent dire la même chose, parce qu’ils veulent dire la même chose ? — est-ce que la foi, la foi ou l’angoisse, la foi c’est-à-dire l’angoisse, l’angoisse ou la foi, l’angoisse c’est-à-dire la foi, la foi qui m’habitait alors ne m’habite plus aujourd’hui ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je crois que la foi comme l’angoisse m’habitent et que cette étrange colocation, ce sera la mienne toute ma vie. Alors quoi ? Je ne sais pas. Peut-être écrire une sorte de Catalogue des cimetières ? Et puis quoi encore ? 

huit janvier deux mille vingt-quatre

Il neige. « Il neige ! », aurais-je envie que la ville entière s’exclame, étonnée, d’une seule voix, et que le cours des choses ainsi, tout à coup, s’interrompe, s’arrête, voire. Le cours des choses, la voilà, l’authentique barbarie. Normal, le mal. Les choses vont, se font, passent, comme le temps, « c’est la vie », dit-on, mais sait-on seulement ce que c’est la vie ? Faut-il l’avoir vécue toute entière, la vie, pour savoir ce qu’elle est ou suffit-il d’un certain temps, mais alors combien, un jour, un mois, un an, un siècle ? Questions dans les questions, crois-je toucher le fond des choses en procédant ainsi ? C’est-à-dire que, non, je ne procède pas. Ne me le suis-je pas reproché, d’une certaine manière, la semaine dernière, reproché de ne pas avoir de méthode et, par voie de conséquence, de ne pas savoir où aller, où je vais ? « Reprocher », je ne sais pas si c’est le verbe qui convient ; je me suis dit, dirais-je plus sobrement, que je n’avais pas de méthode, encore que, faire la même chose, avec détermination, malgré l’indifférence générale du milieu, de la critique et du public (quasi générale, l’indifférence, je t’accorde la nuance au nom de l’idée que nous nous faisons toi et moi de la justice), faire chaque jour la même chose, et que cette chose, en outre, ou par là même, que cette chose soit chaque jour différente, qu’est-ce, sinon une méthode, un chemin, une voie ? Ainsi, métamorphosé-je l’univers. Dans le jardin, tout est calme, presque désert. Pendant que la science fait des prévisions météorologiques à l’envers, je flâne comme un flocon, au gré du vent qui le porte de çà de là. Jeu de mots imbécile, hier au soir, je me suis souvenu du site de rencontres sur lequel S. m’avait inscrit : Meetic. C’était il y a si longtemps que j’ai l’impression d’être un animal préhistorique. Mais la vie a-t-elle tellement changé depuis lors ? Pas sûr ; c’était encore le début. À présent, c’est pire, et c’est tout. J’avais envoyé un message à une fille que je trouvais jolie, je m’en souviens, elle était brune, message auquel, bien entendu, elle n’a jamais répondu et, comme je ne savais pas comment on fait la conversation pour séduire, je ne sais toujours pas comment on fait, soit dit en passant, j’en étais resté là avec à peu près le sentiment qu’un tel usage du langage était impossible, du moins pour moi. Plus tard, je me souviens que S. nous racontait, à Nelly et moi, les rencontres qu’il faisait et, s’il serait injuste, aujourd’hui, de dire qui de nous deux devait ou doit être le plus malheureux, d’autant que nous ne nous voyons plus depuis quelques années, à mon sens, la chose ne faisait ni ne fait guère de doute. J’ai pensé à cela en parlant hier avec L., qui me raconte parfois qu’elle vient de s’inscrire ou de se désinscrire de Tinder, parce qu’elle venait de me dire qu’il y avait la possibilité de cocher des cases pour préciser quel usage on entendait faire de l’application et que, parmi ces usages, il y en avait un qui s’appelle « se faire des amis », un peu comme mon Friendr, c’est-à-dire. Et voilà, c’est tout. Qu’il n’y ait aucun rapport entre la neige et ces divagations sur les applications de rencontre, cela ne signifie pas qu’elles ne soient pas liées : elles le sont, comme le sont toutes les strates de mon esprit. En tout cas, je n’entends pas en chercher un autre. Je laisse faire les choses, je laisse les choses se faire, me rendant disponible à elles ; est-ce elle, ma méthode ? Peut-être. Ce matin, dès que Nelly est sortie accompagner Daphné à l’école, j’ai commencé à écrire dans mon cahier au bison rouge ce qui m’était venu l’instant d’avant à propos d’une virgule omise dans mes écritures d’hier. J’ai tant écrit que j’en ai presque oublié d’apporter la correction de la virgule manquante. Ensuite, je suis sorti, et c’est dans ce détour enneigé de quelque dix kilomètres pour revenir à mon point de départ, chez moi, que j’ai découvert en y apportant mentalement certaines modifications pourquoi j’avais écrit cette page, à quoi elle était destinée.  Ce faisant, j’interromps cette rédaction pour m’occuper de l’autre avant de revenir ici, achever avec les mots que voici : Huitième jour sans alcool, — comme si, peu à peu, l’esprit trouvait de nouveau comment s’orienter dans ce labyrinthe qui est son lieu propre.

sept janvier deux mille vingt-quatre

Chaque jour, j’essaie. Et peut-être est-ce insuffisant. S’il arrive, en effet, qu’on se dise : « Ça suffit pour aujourd’hui », pour qui recommence chaque jour, en revanche, c’est un peu comme une sorte de plaisanterie destinée à un cercle  restreint d’initiés ; rien ne suffit jamais, sinon, un seul jour serait assez, bien assez pour toute une vie. Mais alors, combien de jours sont assez ? De la difficulté à dénombrer les jours, il ne résulte rien : comme nous ne savons pas combien, il faut continuer. C’est une forme d’anti-aristotélisme, ἀνάγκη στῆναι, disait-il Aristote, lui (Physique, VIII, 256a29), si l’on veut, tant il semble vrai qu’il ne faut pas s’arrêter, la vie s’en chargeant très bien pour nous. (Et encore qu’on s’emploie à nous persuader du contraire, pour qui a quelque sentiment qui l’attache, toujours un peu trop tôt, c’est à craindre.) Qu’il faille continuer, que ce soit nécessaire de continuer, ce n’est pas la peur du désœuvrement qui doit nous guider dans cette voie, nulle peur ne doit nous guider, ni peur ni certitude, avancer dans le doute, mais non sans joie. Et par joie, je n’entends ni la franche rigolade ni le ricanement moqueur, mais la détermination à ne pas se laisser faire par les choses, c’est-à-dire : n’être pas une chose parmi les choses. Chaque jour que j’essaie est un bon jour. Pour essayer, mais surtout pour vivre. Qui n’essaie plus est un mourant qui s’ignore ou qui s’est résigné. Et c’est vrai que je vieillis, et c’est vrai que je suis vieux, et c’est vrai que des années ont passé, et c’est vrai, leur passage se voit, il y a des traces, visibles, sur le visage, partout. Or, contre cela, que puis-je ? Rien. Faut-il dès lors que je me résigne à mon impuissance ? Faut-il que je me laisse absorber par elle ? Mais est-ce vraiment impuissance ? Comment, c’est-à-dire, comment la réalité en tant que telle serait-elle impuissance ? Si elle l’était, alors, tout serait toujours demeuré à l’arrêt. Et le temps ne passerait plus. Là-contre, il n’y a rien à opposer. Il faut laisser le temps passer. Il faut continuer. D’ailleurs, il n’y a rien à opposer à rien ; il faut composer. Chaque jour, j’essaie. Ne nous laissons pas duper par qui nous dit : « Chaque jour, je sais. » Qui le dit, ignore tout de tout. De soi tout comme du monde. Et, si ne nous dupe pas — nous valons tout de même mieux que ça —, se dupe soi-même. La certitude est un coup d’arrêt. Qui nous fait accroire que nous pouvons nous reposer, que nous pourrons un jour nous reposer. Or, il ne faut pas s’arrêter. Il faut tout mettre en mouvement, tout mettre en branle. Nous ne sommes que de faibles mécanismes qui, repus, sommes foutus. C’est notre faiblesse, notre borne ; sans doute, est-ce notre chance, aussi.

six janvier deux mille vingt-quatre

« Ma promenade préférée est la berge du canal de l’Ourcq. » Pour comprendre ce propos de Baudelaire que rapporte Schaunard dans ses souvenirs que note Benjamin dans sa documentation en vue de son livre, je me mets en tête d’aller à pied jusqu’au canal de l’Ourcq. Et, de la tête aux pieds, m’y rends. Évidemment, pour comprendre ce que Baudelaire entendait par là, il est vain désormais de se rendre là-bas. Aujourd’hui, en effet, le canal, creusé un an après sa naissance, n’a plus rien de commun avec ce qu’il était à l’époque (à qui en douterait, les photographies anciennes que j’ai consultées en témoignent). Mais c’est une remarque assez banale. Comme est banale, je crois, cette scène : quai de la Loire, un type accroupi, qui avait déjà baissé son pantalon, était occupé à déféquer patiemment sous les yeux des enfants en trottinette à qui leur mère, aveugle, indifférente ou bienpensante, disait : « Les enfants, attention aux piétons ! » Ou cette autre : un peu plus loin, sur l’espèce de placette à l’angle du boulevard de la Villette et de l’avenue jean Jaurès, sous les rails du métro aérien, là où, dans la chaleur des bouches d’aération des hommes dorment au milieu des voitures, des passants, et des pigeons détachés, un homme attrapa l’un de ces derniers. Le voyant, je me demandai ce qu’il s’apprêtait à en faire, le tuer sans autre forme de procès, la décapiter avec les dents ? Rien de tout cela ; il se contenta de sourire, de tourner sur lui-même, semblant caresser l’animal qu’il tenait toutefois serré entre ses mains, et le relâcha peu après. Les images de ces scènes se heurtent avec une troisième : plus loin, quai de la Tournelle, c’est donc du chemin du retour que je parle, j’entendis des cris stridents, cris d’un oiseau qui semblait venir à ma rencontre, et m’aperçus bientôt qu’un femme, d’un certain âge, tenait perché sur le guidon de sa trottinette électrique un superbe cacatoès blanc qui, sa crête érigée, manifestait ainsi bruyamment son contentement. Au moment de traverser la rue, l’engin s’immobilisa, la dame se décala légèrement sur sa droite pour laisser l’oiseau, perché sur la partie gauche du guidon, déféquer, l’oiseau déféqua, et l’équipage repartit. Tout tourne en rond, pensé-je à présent, mais pas en un cercle parfait, non, tout se heurte dans ce labyrinthe étrange où les significations se diffractent, se convertissent les unes dans les autres, se cognent contre les parois de leur existence impossible, se fracassent contre les murs de l’impossibilité de mon existence. Baudelaire, donc, note Benjamin : « Dans Schaunard, Souvenirs, Paris, 1887 (cit. Crépet, p. 160) : “La campagne m’est odieuse, dit Baudelaire pour expliquer sa hâte à s’enfuir d’Honfleur, surtout par le beau temps. La persistance du soleil m’accable… Ah ! parlez-moi des ciels parisiens toujours changeants, qui rient et qui pleurent selon le vent, et sans que jamais leurs alternances de chaleur et d’humidité puissent profiter à de stupides céréales… je froisserai peut-être vos convictions de paysagiste, mais je vous dirai aussi que l’eau en liberté m’est insupportable ; je la veux prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d’un quai. Ma promenade préférée est la berge du canal de l’Ourcq.” [J 31, 2] » (Baudelaire, p. 155.) Ironique, presque trop, légendaire, déjà, me semble-t-il, faux, sans aucun doute, ou alors prémédité, posé, comme sachant que l’interlocuteur apprend par cœur ce que vous êtes en train de lui dire pour le raconter, plus tard, dans ses mémoires. Mais que m’a-t-il pris, alors, si je sais que tout est faux, que m’a-t-il pris de parcourir ces vingt-et-un kilomètres à pied pour aller voir quelque chose qui n’existe plus et dont ne demeure que la légende apocryphe ? Je l’ignore. Peut-être ai-je l’impression que, si je reste immobile chez moi, mon existence va perdre tout sens, ou plutôt que le non-sens absolu de mon existence va se révéler de façon trop criante, trop cruelle, à moi. Peut-être ai-je l’impression que je fais quelque chose en marchant, ne serait-ce que : inventer de la matière à écrire. Que je travaille ou non, me suis-je dit sur le chemin de l’aller, pensant notamment à cet article remis fin septembre et qui n’a toujours pas paru, qui ferait mieux à présent de ne paraître jamais, que je travaille ou non, cela ne sert à rien, tout est banalement vain, et je n’ai personne à qui parler. Avant, il y avait S., l’Argentin, au moins, mais c’était il y a si longtemps, déjà, « avant ». C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée, mais sans doute quelqu’un l’aura eue avant moi, l’idée d’une application, dénommée Friendr, sur le modèle de Tinder, mais pas pour trouver des gens avec qui baiser, non, pour trouver des amis. Et puis, j’ai tout oublié, je me suis contenté de marcher, de regarder autour de moi, place de la République, comme toujours, semble-t-il, il y avait une manifestation, le long du canal Saint-Martin, où je me suis dit que ce serait un endroit où je pourrais vivre, mais en ce moment tous les endroits par où je passe dans Paris, tous les endroits ou presque, dois-je préciser par honnêteté immobilière, je pourrais y vivre. L’application, j’y ai de nouveau pensé, rue Saint-Antoine, au niveau de la station Saint-Paul, à peu près, après avoir croisé Antonin Crenn, que je ne connais pas vraiment, et à qui je n’ai pas dit bonjour alors que j’ai eu l’impression qu’il me reconnaissait aussi, tout comme moi lui, parce que ce n’est pas le genre de choses que je fais. Est-ce que ce devrait être le genre de choses que je fais ? Je ne sais pas. Pensant à Friendr, à Antonin Crenn, à la déception que m’avait inspiré mon existence avant de partir (m’habillant, je m’étais dit : « J’attendais tellement mieux de la vie », ce qui est une remarque désespérante, même si, à présent, je ne sais pas très bien ce qu’elle veut dire, je ne sais pas très bien ce que j’ai voulu dire par là, je ne sais pas très si seulement elle veut dire quelque chose ou si elle exprime simplement une forme de lassitude, de déception, d’ennui), je me suis dit que j’aurais peut-être dû l’arrêter, m’arrêter, lui parler, mais n’aurait-ce pas été affreusement compliqué ? Et puis, j’avais déjà mal aux pieds et encore quatre kilomètres à parcourir. Aussi, me suis-je contenté de rentrer, avec l’idée bizarre, pendant quelques instants, qu’Antonin Crenn était en train de me suivre. Mais je ne me suis pas retourné, j’ai poursuivi mon chemin, sans plus songer à rien qu’éviter de percuter des touristes, je crois, ne me disant plus rien, sinon que j’avais soif, sinon que j’avais faim.

cinq janvier deux mille vingt-quatre

Parcouru quelque dix kilomètres à pied pour traverser différents passages : la galerie Vivienne, le passage des Panoramas, le passage Jouffroy, le passage Verdeau, le passage de Choiseul. Perspective benjamine, oui, cela fait peu de doutes, c’est à lui que je pensais chaussant mes baskets et nouant mon écharpe autour du cou, mais surtout, partout, je me sens bien, à l’aise, et je trouve beaux ces lieux que je traverse, ces lieux de passage, ces lieux de traverse. Je regarde tout, je vois tout, les yeux grand ouverts, avec une sorte d’émerveillement permanent, comme si, d’une certaine façon, c’était la première fois que je passais par là (ce qui n’est pas le cas, loin s’en faut). C’est une expérience que j’ai déjà faite, et que j’ai déjà relatée, il me semble, l’expérience que voici : je n’ignore rien du caractère inauthentique des choses, de toutes choses, des intérêts qui dessinent les plans de la ville, rien des diverses entreprises de privatisation et d’exploitation dont la ville fait l’objet, rien non plus du peu de sympathie que m’inspireraient sans doute les gens qui peuplent, de façon plus ou moins temporaire, cette ville — touristes, classes laborieuses, cadres dynamiques, jeunes, vieux, il suffit de penser à la musique odieuse dont les voisins du dessus s’assomment tant qu’ils le peuvent, et m’assomment par ricochet, pour m’en convaincre, et quand même j’aime bien, par exemple, notre voisine de palier, son profil longiligne, ses cheveux gris qui tombent juste au-dessus de l’épaule, sa démarche, son visage bon et sa voix idem, je ne suis pas misanthrope, c’est ce que je veux dire, et puis, ce n’est pas la question ici —, j’aime cette ville, et je m’y sens chez moi. Quand j’y pense, et je l’ai peut-être déjà dit, tant pis, alors, si je me répète, je crois que c’est la première fois que je me sens chez moi quelque part : je n’ai jamais vécu dans la ville où je suis né, j’ai quitté trop jeune la ville où j’ai passé mes premières années, je n’ai pas choisi la ville où j’ai grandi, j’ai simplement été mis là, et rien ne m’a jamais paru indiquer que mes parents aient particulièrement aimé la ville où ils m’ont mis, en sorte que l’endroit que, pour la première fois de ma vie, je puis réellement appeler « chez moi », c’est ici : Paris. Le sentiment de cette perpétuelle première fois, ce n’est pas une forme que l’étonnement prend ; c’est au sens premier du terme de la clairvoyance, de la lucidité, non que je me présente toujours devant les choses comme si c’était la première fois que je me trouvais là, comme si c’était la première fois que je les voyais, mais les voir, les choses, avoir le désir de les voir et aller les voir, les choses, renouvelle chaque fois quelque chose d’unique, la répétition de l’acte d’aller voir n’épuisant pas l’expérience, l’expérience se faisant avec l’idée de l’expérience, l’histoire de l’expérience (toute la littérature dans la perspective de laquelle l’expérience est faite, la littérature passée, certes, mais ce que j’écris au moins autant), elle maintient sa nouveauté. La beauté de Paris, ce n’est pas la beauté de Paris. Quand j’ai suivi la rue Falguière jusqu’au bout hier après-midi, et après la rue Falguière la rue Castagnary jusqu’au parc Georges Brassens, j’ai bien senti à un moment — un moment très précis que j’ai ressenti physiquement —, j’ai bien senti que quelque chose craquait dans la ville, qu’il y avait une cassure, une rupture, une fissure, une solution de continuité : la ville avait changé, — déjà, je crois, ce n’était plus vraiment Paris. « Alimentation Falguire », « Alimentation General » étaient les indicateurs que je venais de pénétrer dans une autre ville, peuplée de gens différents, avec des coutumes, des origines, des mœurs différentes. Je ne porte pas de jugement sur lesdites coutumes, origines, mœurs — hier, je crois que je l’ai fait, involontairement, mais à présent, je ne porte aucun jugement, je me contente de faire le relevé de ces différences, d’autant plus librement, si je puis dire, qu’elles sont sensibles. L’administration fait comme si ces frontières n’existaient pas, mais elles sont réelles, bien plus réelles en vérité que les limites administratives de la ville. La beauté de Paris, ce n’est pas la beauté de Paris, parce que Paris n’est pas Paris, Paris n’est pas tout Paris, Paris a beau s’étendre d’ici à là, il me semble que Paris se concentre, se concentre en elle-même, et ce n’est pas seulement de Paris pour les touristes que je parle, Convention, par exemple, c’est encore Paris, mais quelques dizaines de mètres plus loin, à peine, c’est déjà un autre monde alors que les limites administratives de la ville ne sont pas franchies. La pratique de la dérive chez les Situationnistes (je ne sais plus où Debord dit quelque chose comme ça, sans doute dans la « Théorie de la dérive ») avait notamment pour fonction de relever les changements d’ambiance. Ces changements d’ambiance sont les vraies limites de la ville : à l’intérieur, on sait qu’on est passé d’un quartier à un autre (mais les ambiances à l’intérieur de la ville sont homogènes) et à l’extérieur, on sait qu’on est déjà sorti de Paris avant d’avoir passé la frontière. Une cartographie de la ville — interne et externe, donc — devrait prendre en compte ces changements d’ambiance comme les vraies frontières de la ville. Dans son texte sur « Baudelaire et les rues de Paris », Benjamin cite la phrase d’un fou relevée par Marcel Réjà que voici : « Je voyage pour connaître ma géographie. » Cette phrase, je pourrais l’adopter, l’adaptant : « Je marche pour connaître ma géographie de Paris. » Tout comme les Situationnistes eussent pu le faire, eux aussi : « Je marche pour connaître ma psychogéographie. » Sauf que cette géographie atmosphérique n’a rien de psychique, de mental, elle est physique, les limites ne se trouvent pas dans l’esprit de qui marche, elles se trouvent et se font sentir dans la ville même. Si on pouvait encore faire quelque chose de ce mot — « dérive » —, il faudrait le dépsychologiser. Or, on ne peut rien en faire. Alors, faisons simple : contentons-nous de « marcher ». Et, marchons, marchons.

quatre janvier deux mille vingt-quatre

Invasion du langage, invasion de notre langage par un langage autre. Invasion du langage parasité, recouvert, enfoui sous des couches de significations autres que celles que nous parlons, celles que nous voulons parler. Alors, progressivement, le langage en vient à appartenir à quelqu’un (ce quelqu’un n’est pas forcément un, unique, mais il tend à la concentration, à l’unité) qui, à la place des mots que nous avons sur le bout de la langue et dont nous voudrions connaître la signification — n’est-ce pas pour cela, aussi, que nous parlions, jadis, afin de connaître le sens de ce que nous voulons dire ? —, dispose des marchandises, lesquelles, bientôt, sont tout ce que nous avons à la bouche. Qui n’a jamais fait l’expérience, cherchant un mot dont il ignore la signification sur Google, de se voir enseveli sous une masse qui semble infinie de contenus marchands sans aucun rapport, ou bien seulement des rapports très lointains, avec ce qu’il cherchait à savoir ? Ainsi, non seulement le savoir est mis à une distance qui semble quasi infinie de quiconque le cherche, mais la marchandise se tient encore dans une proximité immédiate, à portée de la main, totalement disponible, sans délai. « Environ 65200000 résultats (0,27 secondes) », dit la machine avant de me répondre. Le réseau universel constituant l’expérience commune, la marchandise (producteur ou produit fini, c’est indifférent) en devient l’unique horizon. Pourquoi parlons-nous désormais si rien de ce que nous pouvons dire n’est recouvert par un sens autre, pas alternatif, non, étranger, qui prend possession de nos moyens d’expression, en dispose, les confisque, les capte pour son propre intérêt ? Or, il n’est pas non plus possible de se taire : le silence, en vérité, n’est pas dans notre nature, raison pour laquelle sans doute il fascine, comme quelque chose qui vient d’un autre monde, on peut le désirer quand il y a trop de bruit, le silence, on peut vouloir faire le silence, mais le garder, ascèse, non. Et puis, sache-le, si tu ne parles pas, quelqu’un le fera à ta place. Toute la vie sociale n’est-elle pas ainsi faite : de et par des gens qui parlent à ta place ? Or, pour un être vraiment singulier, toute représentation est un non-sens, une impossibilité. Dès lors, ou bien il faut nous résoudre à une vie sociale aliénante, ou bien. Ou bien, je ne sais pas. N’as-tu pas, souvent, l’impression de faire toujours la même expérience, d’être toujours reconduit au même endroit, un endroit où tu ne désirais pas te rendre, où tu n’aimes pas être ? Et n’as-tu pas, de même, souvent l’impression de tenir entre tes doigts une diversité de fils qui semblent te conduire dans des directions différentes, voire opposées, mais dont tu sais pourtant qu’ils vont tous dans le même sens, conspirent, un sens que tu entraperçois sans clarté encore, mais avec une sorte d’évidence instinctive ? Et si la faille dans le plan de Benjamin avait été de disposer d’emblée (d’)une hypothèse interprétative — le matérialisme historique — pour son immense projet sur Baudelaire et Paris (au fond, le livre des passages et le livre sur Baudelaire ne sont-ils pas un seul et même livre ?) et, au lieu d’accepter de se perdre, dans le labyrinthe des sources, des documents, des textes, des images, s’y refuser par une organisation, une structure, une méthode et ce, alors même que son projet s’exposait au rejet. L’invention est ce qui échappe à la méthode. La pensée est ce qui échappe à l’idéologie. Il faut accepter la part d’idiotisme dans notre langage singulier, surtout quand elle est grande. Or, plus elle est grande, et plus elle se heurte à l’incompréhension et au rejet, plus elle est grande, et plus il nous est difficile de l’accepter. C’est tout le paradoxe de notre langage : comment parler une langue que, au fond, nous sommes les seuls à comprendre ? C’est-à-dire : le langage est public, mais qui veut vraiment parler doit accepter une part plus ou moins grande d’incompréhension. Qui renonce à l’incompréhension accepte que le langage soit une marchandise, le médium de la marchandisation. Un langage absolument public devient absolument privé. Seul un langage traversé d’idiotismes, d’incompréhensions, est en mesure de conserver son caractère public, d’appartenir à tout le monde, tout le monde se l’appropriant dans le processus de compréhension et d’incompréhension.

trois janvier deux mille vingt-quatre

« STOP au 36173 », me dit-on par SMS à la fin du SMS, et c’est ce que je fais : j’envoie STOP au 36173. Ce à quoi, sans délai, une machine me répond par SMS : « Désinscription confirmée ». C’est tout un pan de la vie moderne qui s’offre là, gratuitement, à nos corps innocents. Hier, dans le même ordre d’idées, je me suis inscrit à Bloctel pour mettre fin au démarchage téléphonique dont je fais l’objet. La vie numérique produit des remèdes aux mots qu’elle produit elle-même ; — n’est-ce pas le comble de l’absurdité ? Mais n’est-ce pas la vie elle-même qui est ainsi ? Wittgenstein, souviens-t’en, n’entendait-il pas nous guérir des maux que nous nous inoculions nous-mêmes ? Oui, mais alors, ne faudrait-il pas trouver comment ne plus nous inoculer à nous-mêmes ces maux dont pour guérir, ensuite, nous devons inventer les remèdes ? La vraie guérison, alors, ce serait trouver comment mener une vie saine. Ce serait une guérison de l’avenir, pas du passé, parce que quand tu dois envoyer STOP au 36173 ou t’inscrire à Bloctel, sans garantie absolue de résultat, Bloctel informant l’utilisateur qu’a été infligée une « Amende administrative d’un montant de 185 300 euros à l’encontre de la société ILIOS CONFORT. Le 21/12/2023 “Les services de la DGCCRF de la Direction Départementale de la Protection des Populations de l’Hérault ont prononcé une amende administrative d’un montant total de 185 300 € à l’encontre de la société ILIOS CONFORT pour, notamment : – Non-respect de l’interdiction de démarcher téléphoniquement des consommateurs inscrits sur la liste d’opposition au démarchage téléphonique (BLOCTEL) – Non-respect de l’obligation d’information des consommateurs concernant leur droit à s’inscrire sur la liste d’opposition au démarchage téléphonique (BLOCTEL)” », ce qui signifie donc clairement qu’il y a des failles dans le plan de blocage, c’est que le mal a déjà été fait et qu’il s’agit seulement de le réparer. Quel est l’indice de réparabilité de l’existence ? Mais nous ne voulons plus réparer le mal, non, nous voulons que le mal ne soit pas commis. Oui, nous ne voulons pas aller mieux, nous voulons aller bien. En tout cas, moi, je veux aller bien. Est-il suffisant, en effet, de ne pas faire le mal ? Ne rien faire, c’est ne pas faire de mal. Mais faire le bien, n’est-ce pas tout à fait autre chose ? Faire le bien, n’est-ce pas une expérience absolument autre que ne pas faire le mal ? C’est quoi, l’antonyme de « STOP » ? Je consulte le dictionnaire, qui me répond : « Erreur. Cette forme est introuvable ! » Quand il n’y a plus que des failles, peut-on encore parler de plan ? Je ne sais pas. Mais alors, comment, oui, comment inoculer le bien ? À défaut de faire le bien, chaque jour, je fais quelque chose. Est-ce un défaut ou est-ce in vivo cela, le bien ?

deux janvier deux mille vingt-quatre

Sans doute une tâche digne de ce nom consisterait-elle à expliquer aux gens que non, ils ne sont pas libres, ils vivent en Occident, mais, à supposer qu’on puisse jamais mener à bien une telle tâche, le temps qu’on y parvienne, l’Occident se serait probablement définitivement effondré. Et puis, dans les ruines de l’Occident, in fine, en attendant, on n’est pas si mal, n’est-ce pas ? Rien ni personne ne nous intimant plus d’accomplir quelque grande œuvre, la notion même de grande œuvre ayant été immolée au vingtième siècle sur le bûcher du soupçon, nous avons tout loisir de végéter dans l’intimité de notre personne privée, de ressasser jusqu’à la nausée notre petite histoire, d’exposer jusqu’à l’écorchement les béances de notre moi, d’exploiter sans vergogne traumas et fantasmes, délires et perversions, angoisses et obsessions, — du moment que ça rapporte, — du moment que ça paye. La vie, c’est fait pour consommer. Et être consommé. Dans les ruines de l’Occident, en effet, il n’y a plus ni transcendance ni sublime, toute l’existence de toute existence se déroule entre les murs écroulés d’egos épars. Tout n’est que débris, et n’est-ce pas reposant ? Débris : édifices à la hauteur des peuples fatigués. Est-ce une définition ? Et pourquoi pas ? C’était le genre de réflexions que je me faisais tout en préparant le repas. Mais pas du tout en pensant au destin de l’univers de la civilisation ou je ne sais quoi, non, en pensant à beau-papa. Étrange ? Peut-être pas. Chaque fois que j’ai l’impression de comprendre quelque chose, quelque autre chose semble m’échapper. Il y a des points, je crois, oui, je crois qu’il y en a, mais ils ne sont pas définitifs, finaux. Ils nous soutiennent le temps que nous mettons à passer, et puis, et puis, on ne sait plus. Faut-il seulement savoir ? La grande œuvre de notre temps, le modèle de toute œuvre à venir, c’est ce que je veux dire, ce n’est pas la Recherche, c’est le Livre des passages, c’est le Baudelaire de Walter Benjamin : des échafaudages, des chutes, des épaves, pour employer un mot baudelairien, les mirages d’un grand tout naufragé, les tombées d’un chantier en cours que l’histoire et le suicide auront interrompu. C’est la grande œuvre parce que c’est aussi un destin. Ce destin, si nous en rêvons, nous savons bien qu’il n’est plus pour nous. Et il nous fait d’autant plus rêver que nous savons bien qu’il n’est plus pour nous. Que nous, en vérité, nous n’avons plus de destin. Notre destin s’est déjà joué, au vingtième siècle, et notre temps a passé. Nous avons eu lieu. Je ne me lamente pas. Je m’efforce d’exposer les faits en toute lucidité, avec la plus grande des clartés. Est-ce une tâche, un devoir ? Oh, que non. Quelquefois, je me dis que c’est un passe-temps, un passe-temps comme un autre, il en faut bien un, et alors, vraiment, je le trouve désespérant, ce monde finissant.