quinze novembre deux mille vingt-trois

Excès de socialisme : ne pas laisser libre cours à son excentricité. Les obligations de la vie sociale confisquent mon temps. Imagine-t-on, dans un autre milieu, sans nulle maladie qui l’afflige, c’est-à-dire sans libération de temps disponible, Proust bâtir le même édifice ? Il me semble que c’est impossible. Par excentricité, je n’entends pas une sorte de faire ce que l’on veut,  au sens de l’individualisme effronté, mais la chance de pouvoir cultiver ses talents jusques en leur bizarrerie, d’approfondir sa spécificité, de descendre — ou de monter, au fond, n’est-ce pas la même chose ? — dans les détails. Coq à l’âne. Quoique les deux idées me semblent liées (au moins en ce sens que je les ai eues l’une après l’autre, en rentrant de la schola où j’avais accompagné Daphné, un peu plus tôt dans l’après-midi). Génie de Proust : les détails et l’ensemble. L’attention maniaque portée aux minuscules : grain de la peau, veines, rosacées, postures, gestes, inflexions de la voix, accents, résurgences du vieux parler dans le dialecte des nobles, patois, affectation paysanne de l’aristocrate, prononciations, coïncidence entre les langues (par exemple : Françoise et Saint-Simon), physionomies changeantes (couleur des cheveux, grain de beauté), etc. Et conception synoptique : impossibilités de la subsomption des êtres par leurs noms, en raison de la multiplicité même de ces êtres, la multiplicité de tous les êtres et de chacun de ces êtres, de l’unification de tous les instants en un temps unique et continu (le « plus tard » qui scande tout l’ouvrage), de la synchronisation de tous les points de vue pour former une seule et unique de la réalité (cf., par exemple, « les deux côtés du mystère » et toutes les Rachel selon qu’elles sont la Rachel de Saint-Loup ou celle du narrateur). Non métaphysique du détail. Métaphysique des détails. L’ensemble oblige aux détails. Il faut entrer dans le détail des phénomènes, fils dont est tissée l’étoffe de la réalité, l’étoffe de l’expérience. D’où cette obsession de décrire, avec une même précision, les paysages, les situations, les scènes, les conversations, les êtres, pour mieux faire apparaître toute la distance qui les sépare de leur nom, de leur milieu, de l’espace et du temps où ils se meuvent. Le récit se déploie ainsi toujours dans les deux sens, vers le passé en même temps que vers le futur, sans temporalité linéaire, mais par retours et anticipations constantes qui rendent l’ensemble mobile. Tout change tout le temps, et ce changement se produit dans tous les sens à la fois, au sens des êtres, du temps, de la perception, du sentiment, de la compréhension. Par la force du récit, le narrateur se déplace dans cet univers aux multiples dimensions comme s’il n’en avait aucune (par exemple, introduit par ce « tout d’un coup » qui fait coïncider le temps avec l’espace dans une perception sans distance qui s’extirpe de l’écoulement permanent, le zoom cinématographique sur le visage de Mme de Guermantes au mariage de la fille du Docteur Percepied dans l’église de Combray). Mais cet univers ne se donne jamais, et certainement pas sous la forme d’une unité ontologique ; il est traversé par des points de vue qui se croisent mais ne s’épousent pas les uns les autres, demeurent étrangers les uns aux autres. Il n’y a pas d’union dans le récit, toutes les amours sont déçues, décevantes, trompées, trompeuses. Tout est faux, tout le monde se trompe et trompe tout le temps. Qui traverse ce monde faux avec les yeux grand ouverts parcourt la frontière étique, poreuse, vaporeuse, évanescente entre la réalité et la fiction. Peut-être la vérité est-elle dans le baiser d’une mère, peut-être est-elle de reconnaître que la vérité n’existe pas ; — à l’exception de la mort.

quatorze novembre deux mille vingt-trois

Je suis las des questions en pourquoi ? Non que je leur préfère les certitudes acquises par des moyens plus ou moins scrupuleux, le long de voies plus ou moins fréquentables, mais l’autocentrisme auquel elles donnent lieu me semble ne me conduire nulle part. Que faut-il faire alors ? S’enfermer dans une chambre calfeutrée pour, échappant de la sorte à toute distraction, ne faire rien qu’écrire le grand livre définitif ? Sans doute, mais le terme de cette réclusion ne saurait être le seul livre ; c’est aussi la mort, le point final.  Et il faut s’y disposer. J’hésite alors : s’imagine-t-on synchroniser la vie avec l’écriture, faisant ainsi coïncider la fin de l’existence avec la fin de l’écriture, ce qui serait en effet un bel mourir ou est-ce que l’écriture épuise la vie, met à mort, achève ? Ou bien, tout cela n’est-il qu’une illusion ? À moins que, la vie donnant toujours de l’espoir, il faille parvenir à sa fin pour que, n’en laissant plus rien substituer, on se sente défini. Comment savoir ? Ce que je sais, c’est qu’il y a trop de distraction, et je ne parle pas des loisirs imposés, du divertissement obligatoire, du rire légal, mais des affaires courantes, lesquelles — peut-on s’aveugler après qu’on l’a vu ? — divertissent moins qu’elles ne pervertissent, nous concentrent en autre chose, qui n’est pas soi. Autre sens de l’autocentrisme, dès lors : non plus se regarder le nombril en gémissant pourquoi ? mais science de l’essentiel, si suspect que ce mot d’essence puisse paraître. C’est qu’il est peut-être moins la chose en soi que le combustible à consumer, la chose à consommer, brûler, non pas cela à quoi on met le feu, mais cela avec quoi on met le feu. Alors, les essences ne valent que de flamber et on peut aller à l’essentiel comme on va au bûcher, au grand feu de la joie. Écrire est un autodafé. Écrire est l’autodafé de soi. Écrire est l’autodafé en soi. La consomption est un acte de foi — le seul, peut-être —, laquelle n’appelle nul référent extérieur, nulle autorité supérieure, non, se concentre en elle-même jusqu’à la cendre, la disparition.  Fondu au noir. Cendres de la vie : encre avec laquelle on écrit.

treize novembre deux mille vingt-trois

Un homme, manifestement en proie à des troubles psychiques, crie, fait des gestes brusques et saccadés, tantôt pour montrer quelque chose, tantôt pour porter ce qui semble être un coup, décocher une invisible flèche, se touche la tête, à droite et puis à gauche, à la frontière où le front rencontre les cheveux, bascule le torse en arrière, pousse un autre cri, s’adresse à une personne inexistante, je crois, et recommence. Depuis huit heures du matin, mais peut-être avant, déjà, tout cela se déroule devant le Crédit Mutuel du boulevard du Montparnasse. Tout d’abord, l’homme se tenait debout, mais à présent il est assis, deux sacs posés à côté de lui, à même le sol, un grand sac vert de commissions vendu en supermarché, un autre sac bleu, qui semble isotherme. À la télévision, les publicités au scénario pourtant fin et à la mise en scène léchée ne disent pas comment se comporter quand, dans la vie de tous les jours, on se trouve confronté à ce genre de phénomènes de plus en plus banals, à cette réalité de plus en plus normale. En sorte que l’on serait presque en droit de se demander, si l’on ne nous parle pas d’elle, de la vie réelle, banale, ordinaire, de quoi l’on nous parle, au juste, dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’espace médiatique », quoiqu’il n’ait absolument rien d’un espace, l’espace est là, dehors, là où se trouve cet homme seul, qui manifestement souffre, et dont personne ne semble rien avoir à dire, sans doute parce que personne ne sait qu’il existe, sans doute parce que personne ne se soucie de son existence. Or, cette question — si l’on ne nous parle pas de la vie réelle, de quoi nous parle-t-on ? —, pour la poser, encore faudrait-il que nous eussions quelque espoir de jamais obtenir une réponse. On se tait, non parce qu’il n’y a rien à dire, mais parce que c’est une autre parole que celle que nous voudrions entendre qui monopolise la conversation, décrit le terrain, occupe nos pensées. Nos pensées, ainsi occupées, au double sens de l’être : occupé comme un esprit peut l’être, occupé comme un territoire peut l’être, nous appartiennent peut-être, mais elles ne sont plus les nôtres. Et notre esprit, encore qu’ils n’ait pas de dimensions, et n’existe donc pas comme les choses qui en ont trois existent, notre esprit est notre territoire réel, celui qui nous appartient en propre et que, inaliénable, ne pouvant pas être confisqué et emporté loin de nous, on s’efforce toujours de prendre possession de lui, comme on le fait d’un territoire par les armes conquis. Ici, peut-on aussi dire à ces voix qui nous parlent à longueur de journée, ici, vous êtes en territoire conquis. Et, quand même nous feindrions de l’ignorer, nous ne sommes pas différents de cet homme qui à présent fait semblant de retirer de l’argent au distributeur automatique de billets du Crédit Mutuel, ou alors consulte pour de bon son compte en banque sous l’œil sidéré de la caméra de vidéosurveillance, laquelle ne voit rien puisqu’elle ne fait rien, ne fait rien pour lui, ne fait rien pour personne, personne ne fait jamais rien pour personne, avant de s’en retourner s’assoir sur la chaise de fortune que forme cette margelle sous la vitrine de l’agence du boulevard du Montparnasse, nous aussi nous entendons des voix qui nous disent comment sentir, comment agir, comment penser, comment aimer, comment vivre, et nous aussi, ces voix, elles nous mettent en mouvement, et nous obéissons à elles, et nous devenons comme elles, mais nous, comment se fait-il que nul jamais ne nous dise la vérité, comment se fait-il que jamais l’on ne nous dise que nous souffrons de troubles psychiques, notre esprit n’est-il pas occupé, exactement comme une zone peut l’être ? Dans la zone occupée de notre esprit, y a-t-il encore quelque place pour la réalité, le dehors, les gens qui passent sous les fenêtres de nos maisons, les fenêtres de nos bureaux, les fenêtres de nos yeux ? Qu’on puisse lire les milliers et les milliers de pages que j’écris comme le cadastre des troubles de mon esprit occupé, cela, ne pourrait-il pas être de nature à me donner des raisons d’espérer ? Non qu’au bout de ces pages, c’est-à-dire : au bout de la vie, se trouve la libération, mais dresser le plan cadastral de mon esprit occupé, n’est-ce pas dresser le plan cadastral du monde occupé ? Et le monde entier est occupé. Est-ce la raison pour laquelle, comme écoutant inconscient les cris venus de l’autre côté de la rue, j’ai écrit ce petit poème, ce matin ? Que voici.
Pays de nulle part
qui n’existes pas
désert d’ailleurs
sans personne dedans
quelquefois cela m’arrive
je rêve de toi
à tes rives inconnues
où je n’accosterai jamais
navigateur perplexe
en des eaux un peu trop
troubles à mon goût
et futur naufragé.
Un esprit vide, ce n’est plus le poème qui parle maintenant, c’est moi, pour tacher de répondre à cette question à laquelle il me fait penser, un esprit vide, est-ce le seul esprit libéré ? Or, comment le saurait-on un jour puisque ou bien il est plein ou bien on ne sait rien ?

douze novembre deux mille vingt-trois

Est-ce que je peux faire comme si tout allait bien ? Non. Mais je ne peux pas faire non plus comme si tout allait mal. Et dire que la vérité se situe quelque part entre les deux, quelque part entre le tout va bien et le tout va mal, est-ce que cela voudrait dire quelque chose de clair ? On chercherait du regard entre une extrémité et l’autre, mais le regard ne se perdrait-il pas ? Ces extrémités exceptées, d’ailleurs, y a-t-il des points de prise auxquels le regard puisse s’accrocher ? Le regard, c’est une façon de parler. Hors les extrémités, le regard n’est-il pas condamné à errer à l’aveugle ? L’aveuglement pour le regard, c’est le comble du paradoxe. Où faut-il se tenir pour voir quelque chose, n’être pas aveuglé ? Nulle part ? Impossible. Je cherche. Ce qui m’étonne le plus, c’est que l’on soit toujours enclin à pointer en ce qui me concerne précisément mon échec. Ce matin, à une heure relativement avancée de la matinée, toutefois, à cause de l’heure tardive à laquelle nous nous étions couchés la veille, Nelly a suggéré que, peut-être, ne vivant pas comme tout le monde, cette différence dérange certaines personnes, lesquelles me prennent pour cible, dès lors, afin de se rassurer quant à la nature de leur existence personnelle. Pourtant, c’est ce que j’ai répondu à Nelly, je n’impose pas mon existence aux autres. Dans les dîners, par exemple, je parle peu de ce qui me préoccupe le plus — écrire — parce que ce n’est pas le moment, à ce moment-là, je pense, de le faire, ou alors ce serait le dîner d’un congrès de littérature, et quel ennui mortel ce serait. Je me souviens d’avoir déjeuné, un jour, lors d’un festival auquel j’étais invité (le seul, en réalité, auquel j’ai jamais été invité), avec des écrivains connus, dont une avait eu le prix Goncourt (ou allait l’avoir ? je ne sais plus, je crois qu’elle l’avait déjà eu), et ce fut vraiment une expérience décevante. En fait, ce ne fut pas une expérience du tout. C’était vain. Ce ne fut rien. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce que je voulais dire, c’est que. C’est que quoi ? Je ne sais plus. Ai-je perdu le fil de mon idée ? Le sentiment d’être une cible, ah oui, voilà, c’est ça, le sentiment d’être une cible, je le ressens de façon d’autant plus violente que c’est une attitude qui m’est parfaitement étrangère : je ne mets pas le doigt où cela est susceptible de faire souffrir l’autre, peut-être parce que je connais la douleur de l’échec, parce que je sais que, bien que, d’un certain point de vue, un point de vue extérieur, pour ainsi dire, il ne soit qu’une infime partie de l’existence, d’un autre point de vue, du point de vue intérieur de qui vit l’échec, il a tendance à prendre toute la place, à tel point que, si l’on n’y prend garde, on finit bientôt par ne plus voir que l’échec, par ne plus penser qu’à l’échec, par ne plus vivre que l’échec, par n’être plus que l’échec. Et ce, alors même que la majeure part de l’existence peut être parfaitement réussie. Mais je m’éloigne du sujet. Est-ce que je m’éloigne du sujet ? Je ne sais pas. Être une cible ne m’empêche pas de vivre, cela me donne simplement envie de fréquenter le moins de monde possible. Il y a tant d’autres choses à faire. Mais le moins possible, c’est quand même un certain nombre de personnes. Il faut savoir compter. J’écris allongé sur mon lit. Soudain, un rayon de soleil qui émerge de la grisaille m’oblige à plisser l’œil, je le cache de la main droite, ne peux plus écrire la main ainsi placée. Le soleil disparaît. De nouveau, j’écris. Ce matin, quand je suis allé me promener, une bruine incessante tombait. Je vais rester encore un peu allongé. Je ne serais pas allé marcher pour, non, pour tout ou son contraire, mais ce pays me désespère. Peut-être a-t-il toujours été désespérant. Je ne sais pas. Je ne vis pas depuis toujours. L’autre jour, je me suis fait cette réflexion : « Dire : “Je hais le moi”, ce n’est pas la même chose que dire : “Le moi est haïssable” », encore qu’on puisse haïr le moi parce qu’il est haïssable, à raison, c’est-à-dire, mais que telle chose soit désespérante, cela n’implique pas qu’il faille désespérer — ni désespérer d’elle ni désespérer de rien. J’aime marcher, mais je préfère marcher seul, comme le chanteur, dans les rues, sans personne, ou en petit groupe, seulement, à la manière d’une randonnée, pour aller quelque part on ne sait pas où. Les parcours définis, d’où à où qu’ils aillent, sont ennuyeux ; les suivant, on ne découvre jamais rien. Il faut marcher à l’aventure. Tout à l’heure, j’ai fait un dessin. Et le regardant à l’instant, je le trouve beau. Vide et beau. Et beau et vide.

onze novembre deux mille vingt-trois

Ces derniers jours, mon écriture a pris un tour bouffe. Du moins, celle que je consigne ici. Cela passe-t-il aperçu ou non ? Je n’en sais rien. Il n’y a rien de pire que de devoir expliquer une plaisanterie, un bon mot : « Tu vois, c’est drôle parce que… » Non, c’est catastrophique. Soi-même, on n’a plus envie de rire du tout. Pourtant, il faut rire. Et l’éternel débat — de quoi et avec qui ? — n’est rien qu’une rengaine désœuvrée pour qui n’a rien à dire du tout. Faut-il rire ? En un sens, il ne faudrait faire que cela. Tout ce qui se donne des airs de sérieux méritant d’être détruit, seul ce qui ne prétend pas en avoir l’apparence ayant quelque chance de l’être. Bien que ce soit moins sérieux que profond. Je crois me souvenir que, un peu comme Swann dans la Recherche, qui dans la conversation accentue certains mots pour prendre de la distance par rapport à eux, faire entendre à qui l’écoute qu’il n’en est pas la dupe, parce qu’il est snob, JPC prenait une intonation différente quand il employait ce mot, profond, ou profondeur, et d’autres. Mais moi, pourquoi devrais-je m’en priver ? Ce n’est peut-être pas exactement la question : quelquefois il faut prononcer ce mot platement et quelquefois il faut l’intoner différemment. Il faut savoir se moquer et savoir ne pas se moquer. Parfois oui et parfois pas. Qui vitupère parce qu’un chemisier vend un modèle Arthur Rimbaud, peut-on le prendre au sérieux ? Figaret, si mes souvenirs sont exacts, c’est la chemise que je portais au mariage d’E. Mais il paraît que, depuis, la qualité n’est plus ce qu’elle est. Faut-il s’en étonner ? La qualité n’est jamais plus ce qu’elle est ; ce pourrait être le principe même de la qualité. En ce moment, je m’habille n’importe comment. Ou pas tout à fait : j’ai un code vestimentaire, mais c’est moche. J’en ai conscience tout comme j’ai conscience que cet en ce moment-là dure depuis bien trop longtemps déjà. Je me dis : Quand j’aurai minci, je m’habillerai comme j’aimerais m’habiller en ce moment. Oui, mais je ne mincis pas. Et donc, je suis toujours habillé de la même manière. C’est-à-dire : mal. Ou, quoique non nu, pas du tout vêtu. Ce n’est pas que la vie ne doive pas être prise au sérieux, c’est que le sérieux n’est qu’un voile derrière lequel se dissimulent les traits grimaçants de qui hait la vie. J’étais séparé de Nelly. Et dans la pièce où elle se changeait, je trouvais les bas qu’elle avait portés dans la journée parmi d’autres vêtements. Je la voyais ensuite en sous-vêtements, ses porte-jarretelles sans les bas. Et lui demandais qui avait eu ce plaisir. Je me souviens que j’ai croisé deux jeunes femmes, hier, pendant que je courais au jardin du Luxembourg. L’une de noir vêtue et l’autre de blanc vêtue (ou un rose très pâle). Et qu’elles portaient des bas (ou des collants, je ne sais pas) assortis à leur tenue. Quand, par la force des choses, elles marchant et moi courant, je les ai croisées, je me suis aperçu que les bas faisaient des plis disgracieux dans le creux du genou et que c’était particulièrement laid. Ils n’étaient pas ajustés et leur donnaient une allure grotesque, bouffonne, comme des petites filles déguisées avec les vêtements de leur maman (mais ce n’était plus des enfants, même pas des adolescentes, c’étaient de jeunes adultes, et donc elles n’étaient pas déguisées, elles étaient habillées). Je me suis demandé comment on pouvait tolérer une telle laideur ? Ou plutôt, je me suis fait remarquer que c’était cela, la vraie laideur, — le détail aveugle. La vraie laideur tue ; la beauté, l’amour, la vie. Les fausses tours jumelles de Jean Nouvel aussi sont laides, mais cette laideur-là est assumée et encouragée : l’artiste et son bon peuple aiment la laideur, ils en font leur fonds de commerce, le mètre étalon de leurs valeurs. Voilà qui explique la présence des bas. Quant au reste, il ne fait sans doute qu’exprimer le peu de confiance que j’ai en moi, et la peur panique qui est la mienne d’être abandonné. Enfant déjà, quand mes parents sortaient le soir, quand je me trouvais seul dans mon lit, je m’imaginais qu’ils mourraient et que je me retrouvais orphelin. Le fait qu’ils soient toujours rentrés ne m’a jamais rassuré. Et un jour, ma mère n’est pas rentrée à la maison.

dix novembre deux mille vingt-trois

Depuis que les démocraties ont pris diverses mesures législatives ayant pour but de protéger les enfants contre les agressions et mauvais traitements dont leurs parents et d’autres adultes peuvent se rendre coupables à leur encontre, le taux de natalité ne cesse de décroître en Occident, et le nombre d’animaux domestiques par foyer de croître en proportion inverse. Ainsi, comme on pouvait le lire dans la presse ces derniers jours, y a-t-il par exemple plus de chiens en Espagne que d’enfants de moins de quatorze ans (9,3 millions pour les premiers contre 6,7 pour les seconds). C’est que jamais les êtres humains n’ont fait d’enfants par amour de l’humanité. Ou alors, c’étaient des fous, et ils étaient minoritaires, fort heureusement. Ce qui a toujours commandé à la reproduction sexuée, c’est le besoin inconscient de perpétuer l’espèce, ou la transmission, généralement d’un nom (avec tout ce que celui-ci englobe : titres, terres, capitaux, etc.), ou la nécessité de disposer d’une main-d’œuvre à bas coût et corvéable à merci, voire l’instinct pur et simple de domination. Depuis que les êtres humains d’Occident sont devenus si conscients d’eux-mêmes qu’ils sont gagnés par une forme de paralysie, que le travail des enfants est interdit, qu’on n’a plus le droit de les battre ni de les humilier sans courir de sérieux risques judiciaires, et que l’horizon de l’individu, limité à sa seule et unique personne et s’éteignant avec sa vie, n’offre rien que sa libido démonstrative et ses lubies passagères en spectacle, il est vrai qu’il n’y a plus guère de raisons d’enfanter. L’animal domestique, dans son silence irrémédiable, offre une revanche à l’individu : tout ce qui, depuis des millénaires, a poussé ce dernier à procréer, à jeter toujours plus d’êtres au monde, l’infatuation absolue dont il est le sujet, tout ce qu’il doit désormais refouler sous peine d’être châtié et publiquement humilié, il peut désormais le décharger sur cet être dont l’altérité, par l’attention affectueuse que lui porte l’humanité, s’estompe chaque jour un peu plus. À quoi bon faire un enfant quand on peut se choisir un chien en tous points conforme à ses désirs et d’autant plus agréable comme compagnie que, ne jouissant pas d’une espérance de vie aussi longue que la nôtre, on peut en changer régulièrement ? Les enfants sont des êtres ingrats, lesquels, très vite, malgré le dressage que la société leur fait subir, développent une personnalité propre, expriment des souhaits, des désirs, ont des idées, des sentiments, pensent, déçoivent leurs parents pour s’inventer une vie qui leur est propre, fuguent, désobéissent, répondent, bâclent leur travail, salissent leurs vêtements, couchent avec n’importe qui, boivent, fument, refusent de travailler, s’amusent, et ont en plus le culot de survivre à leurs géniteurs. À côté de ces monstres d’égoïsme, qui n’est pas touché par le regard attendrissant d’un gentil petit chien qui remue sa petite queue et ses petites oreilles ? Bientôt, dans la constitution des authentiques états de droit, à côté des dispositions garantissant les droits absolus d’avorter et d’en finir quand bon nous semble avec la vie, le tout aux frais de la collectivité, cela va de soi, un article gravera dans le marbre de la loi fondamentale que les animaux sont des personnes comme les autres. Alors, la vie fabriquée en laboratoire, l’intelligence déléguée aux machines, et abolie la réactionnaire frontière qui les sépare, les êtres humains et les êtres animaux vivront ensemble dans l’amour universel. Y aura-t-il des gens alors qui, n’ayant pas tout à fait désespéré de la culture, concevront encore des enfants comme nos ancêtres dans leurs lointaines cavernes, pour avoir quelque chose à dire à l’avenir et, pour ce faire, leur apprendront d’où ils viennent, ce qu’ils peuvent attendre de la vie, ce qu’il faut défendre à tout prix et ce qu’il faut accabler de son plus grand mépris ? Ou bien, tout cela sera-t-il devenu absurde, un peu comme ces croyances primitives qui attribuaient aux vents et aux fleuves le pouvoir de féconder les femelles ? Je ne sais pas, mais c’est un principe qui devrait être inscrit au frontispice de toute morale : il ne faut pas insulter l’avenir. En attendant les lendemains qui chantent et aboient en chœur, à cette humanité fatiguée et un peu bête, s’en oppose une autre, dont la vitalité ne semble pas faiblir. Elle est mue par des pulsions plus puissantes que les nôtres, animée sans doute d’une autre foi que nous qui, depuis longtemps déjà, ne croyons plus en rien du tout, si ce n’est à la morale du toutou.

neuf novembre deux mille vingt-trois

Les moments où je me parle à moi-même mis de côté, n’ayant personne à qui parler ni ne devant parler à personne, je ne dis pas un mot de la journée. Cette absence ne me pèse pas, loin de là, je ne la vis pas comme un manque, mais plutôt comme une chance, je crois. Je crois que si l’on était libre de parler seulement quand on désire parler, la parole serait moins imbécile, la langue moins étrangère, et peut-être que le langage nous paraîtrait plus étrange que cet outil un peu facile que l’évolution a mis à notre disposition pour dire tout et n’importe quoi, et le contraire de n’importe quoi aussi, et peut-être que, nous paraissant plus étrange, n’allant pas de soi, mais devant procéder d’une nécessité, nous l’aimerions mieux, cette langue, le traiterions mieux, ce langage, et parlerions mieux. Parler bien, exactement comme « écrire bien », tel que je l’entends, ce n’est pas parler une langue châtiée, punie par dieu sait qui, mais parler avec la passion du sens, exactement comme écrit bien qui écrit avec amour. Langage outil, écriture instrumentalisée, à des fins intéressée, tous ces registres de langue participent d’un même esprit, un état de l’esprit, l’esprit comme un état, pas comme un processus, un événement, un esprit arrêté, immobile, qui a trouvé et qui, ayant trouvé, ne cherche plus, s’est satisfait de lui-même jusqu’à cette complaisance de qui a des certitudes. Et les partage à qui veut (ou ne veut pas) les entendre. À cette nuance près, rarement perçue, que les certitudes rassoient, — rendent rassis. À l’exception des moments où je me parle à moi-même, à haute voix, pour lire notamment ce que je suis en train d’écrire, l’entendre, ou simplement pour parler tout haut, entendre ce que je pense, n’ayant que le silence pour compagnon, et le bruit qui vient du dehors, des autres appartements, du boulevard, il m’arrive de me poser trop de questions, de n’avoir pas assez de certitudes, c’est à craindre, ce qui est un moindre mal, néanmoins, que d’en avoir trop. Mais il m’arrive de comprendre des choses, pas simplement avec distance, comme quand on écrit quelque chose à quoi l’on ne croit pas vraiment, pas pour écrire bien, mais pour faire bien, mais avec la chair de l’existence. Ainsi, ce matin, me retrouvant seul après que la porte d’entrée se fut fermée derrière la dernière partie, j’ai fait l’expérience de cette distinction entre ma puissance et mon impuissance que j’ai élaborée, non sans maladresse, il y a deux jours, et laisser glisser sur moi, sans me toucher, sans me marquer, tout ce que je sentais prendre forme dans l’espace autour de moi, la déception, l’apitoiement sur soi, le néfaste de l’existence qui nous accable si souvent et nous rend incapable d’y faire quoi que ce soit. Je venais de dire à Nelly, la dernière partie, que j’étais un mauvais traducteur (ce que je crois, mais passons, ce n’est pas le sujet) et, une fois seul, je me suis repris, me disant : Mais cette idée-là, en quoi est-ce moi ? En quoi a-t-elle quelque rapport avec moi ? Laisse les choses venir ou partir ou ne pas venir, rien d’elles ne dépend de toi. Contrairement à bien écrire, aurais-je pu ajouter, je le fais à présent, me tenir dans la sincérité avec les choses et moi-même et écrire dans cet univers où elle est possible, non seulement possible, mais réelle. Si je ne parle à personne, peut-être devrais-je parler à plus de monde, c’est la clef de la réussite, il paraît, avoir un réseau étendu de relations. Je peux dire aussi, encore que ce ne soit pas absolument vrai, j’aimerais être mieux aimé pour ce que j’écris, mais cela, non plus, cela ne dépend pas de moi, que je garde ma voix pour autre chose, comme faire la lecture à Daphné. Hier au soir, confiant à Daphné que les moments où, pendant le confinement, nous avions lu ensemble, moi parlant et elle écoutant, quelques grands textes de la tradition littéraire occidentale (l’Iliade, l’Odyssée, l’Énéide, les Métamorphoses), resteraient toujours parmi les plus beaux souvenirs de ma vie, elle s’est mise à pleurer, moins par tristesse, ce me semble, que par nostalgie. Aussi, avant de nous mettre au lit, avons-nous lu ensemble « l’Arrestation d’Arsène Lupin », la première des nouvelles qui composent le recueil Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, pas un chef-d’œuvre, non, loin s’en faut, mais un moment de paix, cela ne fait aucun doute. Et ils sont si rares, et elle est si rare, la paix.

huit novembre deux mille vingt-trois

Ce matin, j’étais dans un sommeil si profond à l’heure du lever que j’ai eu le sentiment d’être, les bouchons d’oreille avec lesquels je dors l’accentuant, un animal, une sorte d’ours, peut-être, et que la couette, que j’avais tirée sur mes cheveux pour dormir, était ma tanière, où j’avais hiberné pendant un temps si long que j’avais perdu tout souvenir du monde extérieur. Entre le radiateur, que le lit touche, et mon corps, j’avais placé pour m’endormir un oreiller en sorte que j’étais entièrement enveloppé par la chaleur calme de la nuit et que je me trouvais non pas allongé dans le monde réel comme le monde réel me le fit accroire au réveil mais occupé à explorer dans mon bathyscaphe nocturne les profondeurs du sommeil. Ai-je rêvé ? Sans doute, mais je ne m’en souviens pas. Je sais en revanche qu’après m’être extirpé du sommeil profond où j’avais passé la nuit, je me suis remis à la mise en forme du cahier que j’ai commencé à élaborer hier, sur le modèle premier des habitacles, un cahier de huit pages, imprimé par mes soins, pour mes éclaircies. Dans ce journal, je viens d’en faire la recherche, la première mention de ces éclaircies date du premier septembre deux mille vingt, encore qu’à cette date, j’écrivais les dates en chiffres et non pas en lettres, 1.09.20, donc, mais en vérité, elles remontent plus loin, au séjour à Combray, où j’avais commencé un texte un matin, un texte qui s’appelle « Le matin du 29 juillet », tout bêtement parce que ce sont les premiers mots du texte, assis à la table de la cuisine, sur une toile cirée à motif vichy rouge, j’avais commencé ce texte qui, dans mon esprit, fait désormais partie du projet plus vaste des éclaircies. À cette mise en forme, pour parvenir à quelque chose qui me plaise à peu près, j’ai consacré toute la matinée, m’arrêtant seulement quand, voyant qu’il était onze heures et que je n’étais toujours pas lavé, je me suis dit qu’il fallait que je me lave et aille chercher Daphné à l’école. Pourquoi est-ce que je consacre tout ce temps (perdu, assurément, le temps ne l’est-il pas toujours ?) à cette mise en forme un peu vaine ? Probablement à cause du séjour que nous ferons cet été, derechef à Illiers, où donc ce texte est né, et aussi parce que je ne crois guère à la possibilité de publier autrement cet ensemble. Mais je crois que ce projet (Dieu que ce mot est laid, qui sonne comme la langue des petits chefs) est aussi lié à ceci que j’ai écrit hier (hier ou avant-hier ? non, c’était hier) à S. M. pour lui proposer de faire passer par son intermédiaire un ou deux des chapitres du livre des visions à des fins de publication et que je ne crois pas que cette démarche ait la moindre chance d’aboutir. Aussi, confronté à toutes ces voies sans issue qui s’ouvrent devant moi pour mieux m’enfermer, je tâche de me libérer comme je peux, faisant des choses moins pour occuper le temps qui passe que pour me souvenir peut-être des masses innombrables d’écriture par moi commises et qui n’intéressent à peu près personne. C’est la vie, c’est ce que je me dis parfois quand je n’y crois plus du tout, quand je ne crois plus du tout que ce soit la vie, qu’il y ait quelque chose à attendre de la vie, quand tout ce qui est fait semble fait dans le but exclusif d’accroître la quantité de laideur qui existe dans le monde, n’est-ce pas la raison même pour quoi on a discrédité la notion même de laideur — pour l’imposer partout ? Bref, je fais des choses encore que je ne sache pas exactement à quoi bon, si ce n’est pour me prouver à moi-même que j’existe, que je n’ai pas disparu de la surface de la terre avant de mourir, que je suis bel et bien là quand même personne ne semble s’en apercevoir et que, non plus en sommeil à présent, mais à l’état de veille, ce n’est pas dans mon bathyscaphe que j’explore les mondes oniriques, mais avec ma faible et fragile personne que je parcours le néant du monde réel. Il faut croire, pourtant, que ce monde n’est pas un néant pour tout le monde, il y a tout ce peuple couronné de succès qui donne son avis sur tout et sur n’importe quoi, signe tribunes et pétitions, marche bras dessus bras dessous dans les manifestations avec il vaut mieux ne pas savoir qui, crie à qui veut bien l’entendre qu’il est prêt à ronéotyper son manuscrit plutôt que de se compromettre, tout en publiant dans les grandes maisons, cela va de soi, reçoit prix et prestigieuses récompenses, qui serait assez fou, d’ailleurs, pour refuser pareils honneurs ? Descendue avec lui du véhicule qui vient de les déposer sur le trottoir, une femme que je suppose être sa mère a les plus grandes difficultés à faire assoir un homme que je suppose être son fils dans son fauteuil roulant, le chauffeur tenant le fauteuil les aide, la scène dure quelques dizaines de secondes tout au plus, et puis tout rentre dans l’ordre. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon barbare de mes contemporains, « relativiser », comme dans la phrase : « Il faut relativiser », phrase qui signifie peu ou prou : « Oh, arrête de nous fatiguer avec tes jérômiades, tu ne vois pas qu’il y a pire que toi, tais-toi à la fin ! », et je suppose que c’est vrai, qu’il y a des conditions moins enviables que la mienne, mais cette manière de quantifier les troubles dont nous souffrons m’a toujours semblé suspecte ; on peut ne pas supporter le malheur des autres, préférer le sien, ou bien n’admettre que le bonheur, et piétiner avec la rage et la haine qu’inspire l’échec tout ce qui ne triomphe pas, mais cela ne recouvre pas la totalité de l’expérience possible et, puisque c’est ce dont je parle ici, en tout cas, pas la mienne. Il y a quelque chose d’imbécile et de moralement repoussant à se dire prêt à passer à la clandestinité littéraire quand on a reçu le prix Goncourt et que, à titre personnel, on ne risque rien, mais ce n’est pas en réaction à cela que j’imprime moi-même mes petits fascicules — je n’ai pas attendu Jérôme Ferrari pour ce faire et ses menaces sur le ton de « Retenez-moi ou je fais un malheur ! » contre Satan Bolloré —, plutôt parce qu’il y a dans ce geste quelque chose du retour à la vérité. Et puis, aussi, parce que de moi, eh bien, tout le monde s’en fout.

sept novembre deux mille vingt-trois

Centrer : décentrer, recentrer — c’est le même mouvement. Il faut que je me concentre sur ce qui dépend de moi et que je prenne congé de ce qui n’en dépend pas, m’en défasse, et fasse ainsi la part des choses entre ce qui est moi et ce qui m’est étranger. Moi, alors, ne se limite pas à l’étendue stricte du corps que je suis supposé recouvrir, mais ne s’échappe pas non plus au-delà du cercle de ma puissance. Je suis tout aussi puissant qu’impuissant, la différence ne tient pas à moi en tant que je suis moi, la personne que l’on peut confondre avec ce corps tout en l’en distinguant d’étrange façon, mais à ce sur quoi je mets l’accent : je peux insister sur ce qui m’échappe, et constater alors toute l’étendue de mon impuissance, ou je peux insister sur quoi je puis agir, et constater alors toute l’étendue de ma puissance. Chaque fois, c’est la même chose, chaque fois, c’est quelque chose de différent. Car, la différence ne tient pas à la chose même, mais à la façon de percevoir la chose, de l’appréhender, de la comprendre, d’en faire quelque chose, ou rien. Chaque chose est close en elle-même et, pourtant, d’aussi étrange façon que moi et le corps avec lequel je puis être confondu, s’en distingue. Exactement comme chaque événement s’épuise avec sa fin et cependant continue autrement comme s’il n’y avait pas de fin. On pourrait croire dès lors qu’il n’y a qu’une seule chose, qu’un seul événement perçu, appréhendé, compris, effectué d’une infinité possible de façons, et peut-être est-ce vrai, mais cette ontologie ne se distingue toutefois en rien de celle qui ferait de chacune des façons de faire les choses des choses différentes. Ce qui importe, ce n’est pas que le moi qui met l’accent sur son impuissance et le moi qui met l’accent sur sa puissance soient un seul et même moi, d’un certain point de vue, en effet, il le sont et, d’un autre, il ne le sont pas, mais quel moi je m’efforce d’être, selon que je mets l’accent sur mon impuissance ou ma puissance. J’insiste sur ce qui me semble être ici décisif (une sorte de clef qui déverrouille le moi) : je suis aussi puissant qu’impuissant. Et, en ce sens, il n’y a pas d’êtres plus puissants que d’autres, pas d’êtres qui seraient par nature puissants tandis que d’autres seraient impuissants par nature. (En ontologie, pourrais-je dire, le principe fondamental est l’égalitarisme absolu.) Tout le monde est aussi puissant qu’impuissant. Le sens de l’existence se dégage à mesure que l’on met l’accent sur ce qui est notre puissance ou ce qui est notre impuissance. Une vie qui mettrait l’accent sur la puissance pourrait sembler être la même vie qu’une vie qui mettrait l’accent sur l’impuissance, mais elle ne serait absolument pas vécue de la même façon et se déploierait bientôt selon des modalités entièrement différentes. (Si l’on pouvait conduire les deux à terme, ce qui est impossible, on les verrait bientôt bifurquer et s’éloigner toujours plus l’une de l’autre.) Il n’est pas aisé de mettre l’accent sur la puissance parce que nul n’est seul au monde. Nous sommes dans le monde social et la socialité introduit de la confusion dans la perception de la puissance et de l’impuissance. Le monde social n’a pas intérêt à ce que l’individu mette l’accent sur sa puissance, il a intérêt à ce qu’il concoure à la puissance du monde social en tant que totalité (qui dépasse la somme des individus ajoutés un à un les uns aux autres). Les valeurs que promeuvent les sociétés (foi, sacrifice, obéissance, travail, tolérance, bienveillance, etc.) ne sont pas des valeurs en elles-mêmes, elles ont toutes pour fonction de limiter l’individu en le renvoyant à son impuissance (à un au-delà, un supérieur, un autre, un meilleur) et de condamner comme antisocial quiconque n’y adhère pas (par conviction, par incompétence, par indifférence). L’individu se trouve ainsi confronté à une double impuissance : la sienne propre qui se confond avec la conscience de soi et celle que la société lui assigne comme sa limite antisociale. Les deux impuissances s’identifient : l’individu qui prend la mesure de ce qui est en son pouvoir décrypte par là même les fausses manœuvres qui visent à lui donner mauvaise conscience, le forçant à assimiler la conscience qu’il a de soi à un défaut, un manque, une insuffisance, une lacune, voire une faute. Or, pour l’individu qui prend la mesure de sa puissance, il n’y a pas de faute, chaque forme de sa puissance révèle en même temps l’étendue de son impuissance et rien ne le pousse dès lors à aller au-delà pour conquérir un pouvoir qui n’est pas le sien. Il est comme un pamplemousse rose bien mûr, à la fois sucré et acide, et c’est un délice.

six novembre deux mille vingt-trois

Exercices de visualisation : si je me concentre suffisamment, vais-je faire apparaître quelque chose qui n’existe pas, découvrir quelque chose que je ne savais pas ou rien de particulier ne va-t-il se passer ? Ce matin, passablement désespéré par l’existence qui est la mienne, laquelle, j’en suis convaincu, si elle a un sens clair, le sens que je lui ai donné, me semble vouée à se dérouler à vide, dans l’indifférence générale, sans nul espoir d’être jamais couronnée d’un quelconque succès digne de ce nom, ce matin, je suis parvenu à la conclusion que voici : le fait que tout le monde me déteste, fait incontestable, hors la marge d’erreur, ne doit pas me concerner. Je ne dois pas me sentir atteint par ce fait. Il doit glisser sur moi sans laisser la moindre trace de son passage sur ma peau. Pas de tatouage. Ce que je pourrais me reprocher, nonobstant, c’est de ne pas avoir su être duplice jusqu’à présent afin de mieux accommoder ma vie à cette réalité, composer pour la rendre plus facile, d’avoir été en quelque sorte trop intransigeant, encore que je me trouve beaucoup trop faible. Mais le fait que tout le monde me déteste ne me concerne pas. C’est-à-dire : il ne doit avoir aucune incidence sur ce que je décide de faire ni sur ce que je fais, être sans aucun effet sur mon écriture, la façon dont elle se déploie dans ma vie, se déploie dans le monde. Quand je dis que tout le monde me déteste, je ne m’illusionne pas, non. Je sais bien que, à strictement parler, personne ne me déteste puisque, à strictement parler, l’immense majorité de la population terrestre ignore mon existence. Ce que j’entends pas là, c’est que le rejet, l’incompréhension, le mépris, la condamnation, le ricanement que suscite ce que l’on s’imagine être ma condition (un pauvre type paresseux et colérique qui vit aux crochets de sa malheureuse et dévouée épouse) ne porte précisément pas sur moi. Ce n’est tout simplement pas de moi qu’il s’agit. Le dix-huit octobre deux mille vingt-trois, me trouvant renvoyé à l’impératif de « faire quelque chose de ma vie »,  rien de bien nouveau, cependant, ma mère déjà se demandait ce que j’allais faire de ma vie (quand je lui avais fait part de mon souhait d’étudier la philosophie pour devenir philosophe, je cite, ma mère m’avait demandé : « Mais ça gagne comment sa vie, un philosophe ? », ça bouffe les rognures des pommes qu’on lui jette dans son tonneau, aurais-je dû lui répondre, mais j’ai toujours eu un peu l’esprit de l’escalier), je m’en suis voulu, et je me suis reproché durement, et en m’insultant, de ne pas avoir continué dans la voie imbécile mais toute tracée qui s’ouvrait devant moi après avoir intégré une classe préparatoire aux grandes écoles de commerce, avec n’importe quelle petite école de province, m’étais-je dit alors, j’aurais fini par occuper un poste de directeur régional de je ne sais pas trop quoi, je ne sais pas trop où, et j’avais même repensé à cet ancien camarade qui avait continué dans la voie imbécile et tracée, lui, et dont j’avais appris qu’il travaillait chez Nike et votait Macron, évidemment, et je m’en suis voulu de ne pas avoir fait ce que l’on avait décidé pour moi que je devais le faire, mais d’avoir voulu étudier la philosophie, et tout ce qu’il s’ensuit. D’un certain point de vue, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à rater ma vie et, peut-être y a-t-il un autre monde possible où j’ai épousé Isadora, où je vis dans une villa à Marseille ou dans quelque quartier résidentiel d’une petite ville de province, où je suis devenu directeur culturel de je ne sais pas trop quoi, je ne sais pas trop où, une vie où je suis pris de sueurs froides quand la nuit tombe à l’idée que ma vie n’ait pas de sens et où je me demande pourquoi je n’ai pas poursuivi mes rêves d’étudier la philosophie, comme j’en avais eu l’idée, en deuxième année de prépa-HEC, je m’en souviens, c’était il y a si longtemps maintenant, qu’aurait-elle été, ma vie, si j’y avais cru ? Pense-t-il alors à la piscine qu’il faudra faire réparer pendant l’hiver, et combien ça va encore lui coûter, ce Jérôme possible ? Est-il seulement possible, ce Jérôme possible ? Je n’en suis pas certain. Mais supposons-le et demandons-nous, cette supposition faite, s’il y a au moins un monde possible dans lequel tel ou tel Jérôme possible est content de lui ? Dans ce monde possible, le nôtre, où vit ce Jérôme-ci, à savoir : moi, les rêves de tel autre Jérôme possible sont la réalité, et cette idée, doit-elle me terrifier ou bien me rassurer ? J’ai quarante-six ans ; cette idée est déprimante et pourtant, d’elle non plus, je ne dois faire aucun cas. Ou alors, mieux vaut mourir tout de suite. Exercice de visualisation : former de moi l’image à l’image de laquelle je voudrais être et m’efforcer d’y parvenir, ne pas abandonner en chemin de peur de ne pas y parvenir, continuer, accepter les efforts nécessaires pour y parvenir, arrêter de me plaindre, arrêter de boire, me mettre au régime, quoi. Tout ça pour ça ? N’exagère pas.