cinq novembre deux mille vingt-trois

Raison de tolérer l’existence : Daphné — plus je vieillis, plus elle grandit. Du reste, je ne fais aucun cas pour justifier ma vie. Tout ce qui me passionne : écrire, qui n’intéresse personne. Est-ce une activité vide pour autant ? Silence sur le plateau. Je me souviens des à-valoir à cinq chiffres dans les contrats de Yann Moix quand je travaillais chez Grasset. Est-ce que j’ai le droit d’en parler ? Tombent-ils encore sous le sceau du secret professionnel ? Aucune idée. Comme personne ne me lit, qui me fera un procès ? 100000 euros pour machin et machin. Je ne sais même plus quoi. J’ai oublié les titres. Les mots ne veulent plus rien dire. Seuls les chiffres importent. Et eux, c’est tout ce dont je me souviens, d’ailleurs. L’essentiel : l’argent. Des seaux de mots depuis cette époque maudite où je trimais comme un larbin pour la bourgeoisie inepte de la république des lettres. Et, si je ne sais pas exactement combien rapporte désormais à Yann Moix la publication de son journal, je le suppose toutefois sans peine. Augmentation des signes, taux d’inflation. Grammaire du pourcentage. Seule réelle écriture inclusive. Tout le reste, c’est de la littérature. Le mot est lâché. À ceci près que les lignes d’écriture sont les éléments de la comptabilité. Ventiler, c’est la loi du marché : il n’y a que ce qui se compte qui compte. Et que cela soit grossier et d’une laideur insoutenable n’a aucune espèce d’importance du moment que ça se vend. Est-ce la vie que cela ? J’imagine, oui. La mienne ? Non. Dieu m’en garde, merci. Mon journal ne vaut rien et, pourtant, je l’écris. Jérômiade numéro sept mille six-cent trente huit ; — tout un genre littéraire. Et après tout, pourquoi pas ? Qui sait, si jamais, quoi passera à la postérité ? Je réfléchis. Le temps, changeant, ne me rassure pas. Pourquoi le devrait-il ? M’inquiète-t-il ? Comment savoir ? Une fois, il pleut, l’autre, il fait soleil. On n’y comprend rien, et c’est ce qui est beau. Dans les livres, la plupart du temps, on comprend tout, et trop bien. Qui pourrait vouloir s’abîmer les yeux là-dessus ? Non, mieux vaut ne rien faire. Tout à l’heure, marchant sous le ciel toujours changeant de Paris, une fois il pleut et l’autre pas, je me suis demandé ce dont j’aurais réellement besoin pour vivre. Et plus j’avançais, et plus il me semblait que moins c’était. Et ce minimalisme progressif me semblait un prodige, c’est vrai. Tout comme il est vrai que je n’en ai rien fait. Mais dans l’immédiat, ce n’est pas la question. Quelle est la question ? Trouver l’idéal. Une forme de spiritualité, j’entends : une manière de faire être l’esprit sans le réduire à la matière, ou comment faire échec au matérialisme sans devenir bigot, sans multiplier les entités, en gardant toujours la même ligne de conduite ontologique ; — moins il y en a, et mieux c’est. Ockham postmoderne, me dis-je. C’est peut-être à peu près ça, oui. Se tenir sur le fil du rasoir et tondre la barbe des dévots. Renoncer à l’esprit, comment le pourrions-nous ? Même Adorno n’a pas pu renoncer à Proust. C’est la vérité de tout ce qui échappe à la science et n’est pas dogme, mais expérience. Je songe à l’enfant qui joue avec sa mère dans la chambre cependant que j’écris. Je considère le temps qu’il fait avec mesure et retenue. Si souvent la mesure, la retenue me font défaut. C’est que je voudrais hurler, mais il n’y a personne pour écouter. À quoi bon se fatiguer si personne n’entend jamais ? Je suis tout seul. La tour d’ivoire s’est effondrée. D’aucuns font des châteaux de sable avec la poussière. Moi, je me tiens aussi solide que fragile. Il y a toutes les raisons du monde de douter et, s’il n’y en a aucune de continuer, il n’y en a pas non plus d’arrêter. À l’attaque, donc, ne fût-ce que par amour du désespoir ou de n’importe quoi.

samedi quatre novembre deux mille vingt-trois

La description d’une annonce de location pour des séjours érotico-touristiques dans la bonne ville d’Illiers-Combray méduse un instant. Et puis, le lecteur reprend ses esprits : le sens s’étant dissous dans le commerce, tous les prétextes sont bons pour produire de la valeur. Associer les souvenirs du jeune Marcel versant de chaudes larmes sur ses chères aubépines et ses premiers émois avec la réclame d’une expérience sexuellement satisfaisante ne saurait heurter personne en dehors de qui, mi-réactionnaire mi-arriéré, tient encore à attacher ses sentiments à l’idée d’une culture qui échapperait à sa consommation totale pour le bon plaisir de quelques touristes incultes en quête de frissons faciles. On les voit, partout ce sont les mêmes, qui errent à la nuit tombée dans les rues de Paris, en quête d’un hamburger frites ou, pour les plus gourmets d’entre eux, d’un bol soupe à l’oignon accompagné d’un verre de gros rouge qui fleure bon les sulfites, aveugles aux différences possibles entre le palais du Louvre et une assiette de charcuterie. « Dans la ville de Marcel Proust, la LOVE ROOM “l’étreinte dorée” est un cocon dédié au plaisir. Avec son fauteuil Tantra, sa balançoire érotique, sa table de massage et ses jeux coquins, elle incite à explorer la sensualité. Plongez dans une baignoire double, dansez autour de la barre de pôle dance, filmez-vous avec retransmission sur le rétroprojecteur. Ce séjour promet une expérience unique d’évasion et d’intimité, où chaque moment sera inoubliable. » Qui, gardant le souvenir du petit cabinet où le jeune Marcel s’enferme dans la maison de tante Léonie pour s’adonner aux plaisirs solitaires dans un éveil émouvant à la sexualité, s’étonne devant le texte de l’annonce parce qu’il a oublié qu’on n’a pas fermé les maisons closes, on les a simplement vidées, et chacun s’y rend désormais chargé de sa propre marchandise. Avec le triomphe de cette érotique kitsch (menottes à fourrure rose, jouets pour adultes fluo, lingerie bon marché), et la philosophie anti-tabous qui la soutient de ses bavardages, tout le monde est devenu prostituée. « Bienvenue dans la Love room “l’étreinte dorée”, un havre de sensualité et de passion situé au cœur de la pittoresque ville d’Illiers-Combray (A 1h de Paris, porte d’Italie, par l’autoroute), rendu célèbre par le grand écrivain Marcel Proust. Cet espace sexy et envoûtant a été conçu pour offrir une expérience unique et inoubliable à tous les partenaires qui franchissent ses portes. Dès votre arrivée, vous serez séduits par l’atmosphère intime et chaleureuse. Chaque détail a été soigneusement pensé pour stimuler vos sens et susciter une exploration sensuelle. Que vous recherchiez une soirée de détente absolue ou une nuit passionnée, notre établissement est parfaitement équipé pour combler tous vos désirs. Osez expérimenter de nouvelles sensations en explorant les nombreuses positions du Kamasutra sur notre fauteuil Tantra et notre balançoire spécialement conçu. Pour les amateurs de jeux érotiques, notre mur équipé vous invite à vous laisser aller à des plaisirs ludiques et excitants. Si vous préférez des instants de tendresse, notre table de massage est à votre disposition pour vous offrir des instants de détente et de complicité. » Et qui se refuse, grammaire comprise, à s’adonner à ses plaisirs garantis sur facture se sent exilé dans son imaginaire : un peu de calme et assez de temps pour lire un livre sans être distrait par dieu sait quelle alerte, voilà le véritable fantasme transgressif de notre temps. S’il est empreint de nostalgie, c’est par erreur : ce que nous appelons d’autant plus fort de nos vœux qu’il échappe à notre désir n’a jamais existé. Jamais dans notre histoire, cédant sous les assauts d’une culture en toc, avons-nous été à ce point dépossédés de notre expérience. Jamais, forcés de passer par tant de médiations impératives, avons-nous eu si peu accès à nous-mêmes. Et la distance croît, sans halte ni repos, on en voit les signes partout autour de nous. Il faut en prendre conscience et, armé de cette conscience, ne pas renoncer, au prétexte fallacieux que tout le monde a déjà capitulé, à ce que nous avons de plus cher, — la douceur, l’amour, quelques livres, un peu de musique.

trois novembre deux mille vingt-trois

Dans la cour intérieure, l’arbre émet une lumière orange et irise de sa lumière étrange ce petit tour du monde. Sur le chemin du retour, à l’approche de Paris, comme répondant à un appel inaudible pour nous, Daphné avait entrepris de réciter, la couchant par écrit dans son cahier d’abord avant de la dire à haute voix ensuite, la Chanson d’automne de Paul Verlaine qu’elle a choisi d’apprendre pour l’école. Dans l’intention de lui donner une idée de l’intonation possible de ce poème faussement facile, dans l’habitacle du véhicule que Nelly conduit, je lui fait entendre la mélodie que Reynaldo Hahn a composée sur les vers de Verlaine et que, d’une voix chaude et sans feinte fragilité, toute d’une émouvante profondeur, et grave, Tassis Christoyannis chante. Et je me souviens à présent que le premier poème qu’elle a dit de sa vie, c’était un autre poème de Paul Verlaine, l’Heure exquise. Elle avait deux ans environ et j’avais pris pour habitude de le réciter parce que j’avais entendu la mélodie que Reynaldo Hahn avait composée pour lui, mélodie que j’avais trouvée sublime, plus belle encore que celle de Chanson d’automne, encore que le côté abrupt de cette dernière lui donne un relief particulier, et Daphné, simplement m’entendant le lui dire, ce poème, le soir avant de s’endormir, l’avait appris et avait décidé un beau jour, oui, un beau jour, en effet, de me le réciter. Comment penser ensuite que nous n’avons pas de la chance d’être français en France ? Sur la route, d’ailleurs, sans trop savoir ni pourquoi ni comment, une pensée me conduisant à une autre, pensant aux événements qui agitent le monde ces derniers temps, j’en suis venu à me demander comment on pouvait haïr les Français, ou plutôt, je crois que c’est ainsi que je me suis dit les choses, comment peut-on nous détester, nous, Français ? Et le fait qu’on nous déteste, et qu’on nous ait probablement toujours détestés, depuis que nous sommes, ne me semble pas constituer un élément de réponse à la question. Et je sais bien, oui, je le sais, que ce n’est pas le tout de notre existence, mais nos manies — manger, boire, dire de la poésie —, comment seraient-elles haïssables ? Je peux le comprendre — c’est-à-dire : je peux comprendre qu’on n’aime pas la vie, tant de gens n’aiment manifestement pas la vie —, mais je ne peux pas l’admettre ; c’est une compréhension purement intellectuelle, pas sentimentale. Un peu plus tard, disant les vers étranges de Verlaine orange, c’est cela que la voix de Daphné était en train de m’expliquer. Il fallait comprendre comment le vers se brise, comment la rime tombe à la fin du vers qui n’est déjà plus la fin du vers mais le début du prochain et comment la fin du poème n’est pas un arrêt mais un moment de pause dans l’écoulement des choses. Bientôt, le vent emportera une autre feuille et puis une autre feuille et puis une autre feuille jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de feuilles dans l’arbre, exactement comme, bientôt, il n’y aura plus de feuilles dans l’arbre dans la cour intérieure, mais ce temps-là n’est déjà plus le temps du poème, plus le temps de qui regarde les feuilles tomber, mais le temps de qui les ramasse, de qui les fait disparaître. Mais qu’importe ? l’automne reviendra.

deux novembre deux mille vingt-trois

Tempête. Ce soir, j’écris à la chandelle. Avec ce qu’il me reste de batterie dans mon ordinateur, je tape ce journal. Et songe. Toute une civilisation fondée sur la consommation de l’énergie : une fois la source coupée, elle se retrouve paralysée, incapable d’exister, les gens ne peuvent plus se chauffer, ne peuvent plus se nourrir, ne peuvent plus se déplacer, ne peuvent plus travailler, ne peuvent plus se laver. Comment faisait-on pour vivre, il y a quelques décennies à peine ? Même la question semble incompréhensible. Le monde existait-il, il y a quelques décennies ? Ce n’est pas que le fait ait particulièrement besoin d’être révélé, mais le progrès est fragile, c’est une illusion derrière laquelle se dissimulent les nécessités de la vie. On les éloigne, s’efforce de prendre ses distances avec elles, les oublie, mais elles ne cessent pas pour autant d’exister. Rien de ce que l’on cache ne cesse d’exister. Sans plus de batterie, j’eus écrit mon journal à la main, dans tel de mes carnets sans lesquels je ne me déplace jamais, ou alors sur une simple feuille de papier, voire à même les murs, comme les reclus, les détenus. L’écriture devrait-elle s’efforcer d’être insensible au progrès ? Qui succombe aux charmes de la technique s’en fait par là même prisonnier. Ce n’est pas que la technique soit inutile (il vaut mieux avoir chaud que mourir de froid), c’est qu’elle est un voile toujours plus épais derrière lequel on dissimule la réalité. Que mon écriture puisse se passer du progrès ne lui confère aucune supériorité, ce n’est pas ce que je veux dire, mais c’est l’un de ses caractères propres. Et ce caractère, c’est vrai, je le chéris. À cause du vent qui soufflait si fort, cette nuit, j’ai mal dormi. Aujourd’hui, comprenant que nous étions pris au piège (pas d’électricité, routes fermées), après avoir fait un tour dans le village, nous sommes rentrés dans la maison de plus en plus froide, et nous avons lu. Au bout d’une centaine de pages des Émigrants de Sebald, je me suis endormi. Je croyais sans cesse entendre des bruits qui me tiraient de mon sommeil et, quand je me suis éveillé pour de bon, je me suis aperçu que j’avais dormi près de trois heures. Depuis j’ai la tête lourde et rien, ni le temps ni l’absence de cette lumière vive que donne l’électrique, ne semble en mesure de l’alléger. J’écris contre le bon sens, c’est l’impression que j’ai, mais j’en ai la certitude, quoi qu’il arrive, il faut que j’écrive et, quoi qu’il arrive, j’écris. Il est dix-huit heures trente-sept minutes, ce deux novembre de l’an deux mille vingt-trois à Daoulas dans le Finistère, et il fait nuit noire, déjà. Les deux bougies qui m’entourent dans leurs sémaphores improvisés projettent des ombres douces, d’une pâle noirceur, et leur lumière orangée éclaire à peine la pièce. Au mur, une horloge bat la seule mesure de cette journée qui s’achève, tempo lent. Faut-il vraiment qu’il en soit autrement ?

premier novembre deux mille vingt-trois

Ce matin, j’allais mieux, mais ce soir, je me sens abattu. Je suis convaincu que je vais mourir d’une maladie ou d’une autre dans les jours ou les semaines qui viennent, conviction dont on pourra aisément estimer la pertinence dans quelques jours ou quelques semaines, voire quelques mois, sinon quelques années ; mais, dans de tels délais, au bout de combien d’années cette conviction cessera-t-elle d’avoir été tout à fait pertinente ? Je me rends bien compte du manque de sérieux de ce que j’écris, quand même, l’événement n’étant pas simplement probable, mais absolument certain, c’est d’ailleurs tout ce qu’il y a d’absolument certain en ce bas monde, une chance ou pas, chacun en décidera pour soi, à force de prédire sa mort, on finit par tomber juste, si je puis employer une expression aussi triviale au sujet de ma mort, qui ne l’est pas tout à fait, du moins de mon point de vue à moi, ce dont je parle ne manque pas de sérieux. Comment se fait-il dès lors que je ne le prenne pas tout à fait au sérieux ? Est-il vrai que je ne le prenne pas tout à fait au sérieux ? Comment savoir ? Attendre le moment de la mort et constater comment l’on meurt ? Il fut un temps où la façon dont on mourrait déterminait le sens de la vie, raison pour laquelle, raconte Platon dans le Phédon, Socrate mit tant de soin, et un peu de cérémonial, à bien mourir. Aujourd’hui qu’on glorifie les morts les plus absurdes (accident de ski, crash d’hélicoptère lors d’un jeu télévisé, noyade en jacuzzi, pour ne citer que celles qui me viennent à l’esprit au moment où j’écris), l’idée même de bien mourir semble absurde, raison pour laquelle on a inventé cette idée abjecte d’euthanasie, qui résout la question technique de la mort, mais ne dit de la vie qui conduit à vouloir la quitter. La laisse intacte, toujours aussi mortelle. Qui s’attacherait à bien disposer de sa mort passerait pour un réactionnaire des plus attardés, du genre à perdre son temps au lieu d’avaler, comme tout le monde le fait, sa pilule. Que pèse l’idée de bien mourir face aux exigences de rentabilité ? Même la mort, jadis mesure, de mesure désormais en termes d’efficacité. Mais pourquoi est-ce que j’écris tout cela ? Cependant que j’écris, je reçois sur mon téléphone portable l’alerte que voici (je cite verbatim) :
Alerte grave
2023-11-1 18:49
ALERTE MÉTÉO
PREFETS DU FINISTERE, DES COTES D’ARMOR ET DE LA MANCHE
Vigilance ROUGE à partir de minuit dans le Finistère, les Côtes-d’Armor et la Manche.
1. Mettez-vous à l’abri en lieu sûr dès à présent
2. Limitez vos déplacements aux seules urgences absolues ;
3. N’empruntez pas les routes inondées ;
4. Écartez-vous des berges, des cours d’eau et du littoral.
Respectez les consignes diffusées à la radio, la télévision et sur les médias sociaux.
SOYEZ PRUDENTS
Ce midi, dans le restaurant où nous avons déjeuné, avec Nelly et Daphné, et où je n’aurais pas dû déjeuner parce que je suis encore plus ennuyé à présent qu’auparavant, la dame qui nous a servis ne cachait pas sa crainte. Elle avait vu, nous a-t-elle dit, l’alerte à la télé, et on parlait de « bombe météorologique ». Et comment n’aurait-elle pas eu peur, en effet, puisqu’une bombe est quelque chose qui explose et donne la mort ? Ne les voit-on pas, partout, à la télévision, qui explosent et qui tuent, les bombes ? Quand j’envisageais la proximité de ma mort, ce n’était pas à une bombe météorologique que je pensais, je l’ai dit à l’instant, mais peut-être que je me trompe, peut-être que mes ennuis ne sont rien et que la météo est tout. Qu’elle décide de nous. Que c’est elle, le destin. Et Socrate, avec sa coupe pleine de ciguë, aurait l’air bien bête, noyé sous les trombes d’eau des vagues submersion. J’ai beau essayer de répondre à la question, je ne comprends pas très bien pourquoi j’écris ce que j’écris. Peut-être que le désordre intérieur qui est le mien et le désordre extérieur de la météo ne font qu’un seul et même désordre, peut-être ne font-ils qu’un seul et même désordre, mon corps et le temps, aussi grand que l’univers. Après tout, s’agit-il jamais d’autre chose dans la vie : survivre à la nuit qui vient en attendant qu’on ne le puisse plus ?

trente-et-un octobre deux mille-vingt-trois

J’ai marché dans le calme. Et ce calme avait quelque chose d’irréel, out of this world, comme si ce que l’on avait fait du monde rendait impossible le calme, l’interdisait, nous contraignant à subir toujours plus de paroles, toujours plus de bruits, toujours plus de violences. J’ai marché dans le calme sans penser à rien que mes pas dans la terre meuble de l’automne, la boue parfois, tapis de feuilles mortes et autres fruits tombés des arbres, glands, marrons avec ou sans leurs cosses, tournant autour des champs, passant entre les maisons, longeant les routes, et même si je suis encore fatigué, moins qu’hier toutefois, je me suis senti en paix avec moi-même et, malgré les architectures discutables de certains bâtis, en paix avec ce qui m’entourait. Avant de rentrer à la maison que nous louons pour les vacances, je me suis arrêté dans une petite chapelle, rue de l’Église, je n’invente rien, la chapelle Sainte-Anne qu’avant ce séjour je n’avais jamais trouvée ouverte, et le calme y était parfait, avec ces cierges qui se consumaient, cette odeur d’humidité qui imprégnait l’air, ces deux engoulants aux extrémités de la poutre la plus proche du chœur. J’aurais pu me demander : « Comment se fait-il que nous haïssions à ce point le silence, le calme, la possibilité que nous offre l’existence de nous recueillir, comme on recueille un être plus faible que soi, d’autant plus nécessaire que cet être plus faible que soi, c’est soi-même, comment se fait-il que nous soyons fascinés, obsédés par la violence ? » parce que ce sont effectivement des questions de ce genre que je me pose en ce moment, mais je ne l’ai pas fait, cette question, à vrai dire, ne m’est même pas venue à l’esprit, il n’y avait pas de place pour les questions, parce qu’il n’y avait pas de place pour les réponses, et peut-être même pas pour le langage, à cet endroit-là, à ce moment-là. Le simple fait de se trouver seul quelque part et de pouvoir jouir de cette solitude semble extraordinaire. Comme si nous avions appris à inscrire la notion d’excès partout et à chaque instant de notre vie : surpopulation, suralimentation, surabondance, sursexualisation, tous phénomènes qui sont des facteurs de violence et de haine parce qu’ils se développent sur leur contraire, la mort, la faim, la pauvreté, l’absence d’amour. Aussi, la solitude se signale-t-elle par sa bizarrerie, quand elle devrait être tenue pour rien moins que nécessaire, naturelle. Parce que, dans un monde où, encouragé par une certaine sociologie de manifestation, l’individu ne supporte pas de ne pas trouver partout le reflet de ce qu’il s’imagine être sa personnalité unique, y compris là où il ne se trouve même pas, elle nous renvoie à l’absence : le trou, le manque, le défaut, la défaillance, la tombe. Je me suis encore étonné que les jardins des maisons soient ouverts dans ces recoins de France. Et je n’ai pas su ce qui était le plus étonnant : qu’ils le soient ou que, habitué que je suis à ce que tout soit clos, clôturé, verrouillé, fermé, enfermé, caché derrière des portes, des grilles, des murs, de lourdes portes de leur code blindées, je trouve à m’en étonner. Il n’était pas loin, le malaise, le vertige, sans plus nul mur à quoi me tenir. C’eut été beau, peut-être, pour un autre regard, mais moi, si j’avais une maison, je la voudrais la plus éloignée de la route, la plus éloignée des gens. À l’abri.

trente octobre deux mille vingt-trois

Si fatigué. Toute la journée, je traîne ma dérisoire personne comme un insoutenable poids. Journée dont je passe la majeure part au lit, enroulé dans une couverture enseveli sous une couette. Le matin, j’ai relu les quinze premières pages des Émigrants de Sebald avant de m’endormir. Ensuite, avec tendresse, Nelly a joué à la garde-malade. Et puis, le reste du temps je me suis abruti devant diverses émissions de télévision. Les fictions, les réalités, les fictions de réalités, les mensonges, les reportages, les témoignages, les opinions, tout cela se mélange dans une sorte de bouillie qui semble dépourvue de toute raison, si ce n’est la violence, présente, partout. Peut-être est-ce elle, la violence, la seule raison de l’univers. Comme si ce que l’on appelle « le progrès » n’avait jamais été que ce que l’on aura fait des ruines de ce que l’on a détruit et qui se trouvait là, déjà, avant nous. Il est vrai qu’elles sont grandes ces tours qui poussent dans le ciel des villes, mais ne sont-ils pas plus profonds encore, les trous où l’on enterre les morts ? Demeurent les tours, apparemment, mais rien des invisibles bâtisses où disparaît la vie. D’où l’illusion. Qui n’en serait victime dans ces abominables conditions ? Partout, des gens s’en prennent à d’autres gens pour les tuer. Et le fait que rien ne les distingue réellement les uns des autres ne semble plus étonner personne : le mythe a repris possession de nos esprits. Rien n’a été déconstruit. Tout a été détruit pour raconter d’autres fables. Que rien n’a de sens, en revanche, n’a rien d’une illusion, c’est la réalité la plus crue devant laquelle, depuis toujours, on s’est efforcé de détourner le regard pour sauver l’idée de progrès ou telle autre eschatologie qui en tient lieu. Or, ce n’est pas qu’on pourrait parvenir à une meilleure version du progrès, qu’on pourrait aboutir à un monde plus heureux, si l’on s’y prenait autrement, cela, précisément, c’est l’illusion, non : tant que l’on continuera de vouloir sauver le sens, les mêmes horreurs se produiront. Il n’y a pas de sens définitif, pas de vérité ultime à laquelle nous pourrions parvenir un jour, pas de vérité ultime qu’un groupe détiendrait au détriment d’un autre, nous sommes tous peu ou prou les mêmes, aussi banals les uns que les autres, aussi misérables les uns que les autres, aussi faibles les uns que les autres, nos différences sont infimes, qu’une fois entées sur des intérêts particuliers on érige en essences pour qu’elles paraissent incommensurables, tout est bête quand on regarde au fond, aussi se contente-t-on de la surface, de la vie qu’on nous présente comme la seule possible. Mais je divague, sans doute, je suis si fatigué.

vingt-neuf octobre deux mille vingt-trois

Pointe Saint Mathieu, dans le Mémorial, j’ai été pris d’un grand frisson. Peut-être était-ce le temps, ce vent, et cette pluie qui allait bientôt nous tremper jusqu’à l’os, ou bien alors ces centaines de photographies de marins morts, certains en uniforme, d’autres en habits de mariage, posant seuls ou avec leurs épouses, tous inconscients de la mort qui les attendait alors qu’ils prenaient la pose avec leurs visages de dimanche, tous insouciants de la mort, et toutes les photographies de tous ces morts, et l’infinité de la mort, peut-être m’a glacé, ou bien encore, peut-être, l’harmonie élégiaque du temps et du lieu, des éléments et des événements, qui trouvait une expression singulière en ce lieu. Une photographie en particulier a attiré mon attention : un homme souriant sous sa fine moustache, les cheveux parfaitement arrangés qui posait, élégant dans son bel uniforme blanc immaculé, à côté d’un guéridon, officier de marine, c’est une belle carrière. Je l’ai trouvé si beau dans l’ovale de son image. À l’arrière-plan, l’intérieur bourgeois ne laissait aucun doute sur l’aisance de la famille, le confort dans lequel avait toujours été enveloppée son existence, et prouvait aussi, sans nulle discussion possible, que rien ne protège de la mort. Rien ne protège de la mort. Depuis que j’en ai vu la représentation dans le musée de l’ancienne abbaye de Daoulas, je pense souvent à cette figure du faucheur qui appartient à la culture bretonne, l’ankou, lequel est chargé de collecter les âmes. Armé d’une faux et d’une pelle ou d’une hache, la légende raconte qu’il traverse les Monts d’Arrée sur sa charrette psychopompe pour conduire les âmes dans l’au-delà. Et c’est vrai qu’il est fascinant, c’est vrai qu’il est inquiétant le désert de la lande et des tourbières, tout est relief et, pourtant, tout est plan, immanence sous le ciel, l’on se sent comme écrasé par cet espace qui s’ouvre de toutes parts et semble au propre nulle part. La mer et la lande sont le même désert ; et nous avons beau planter des hommes dedans, planter des immeubles là-dedans, rien ne pousse durablement. Tout s’éteint. À l’évocation de telles images, qui pourrait ne croire pas à ce destin : Tout s’éteint ? Ce destin, faible formule, comme s’il y avait un autre destin, un autre triomphe ; le destin. Et wig-a-wag fait le chariot funèbre de l’ankou.

vingt-huit octobre deux mille vingt-trois

Hier au soir, j’ai écrit une page pour un chant du livre des visions, et quand je l’ai relue à l’instant, j’ai eu du mal à la comprendre. Je ne sais pas si j’ai eu du mal à la comprendre parce qu’elle est incompréhensible, et si cette incompréhensibilité est géniale ou ratée, ou bien parce que je ne suis pas dans le bon état d’esprit, parce que je ne parviens pas à me plonger dans ce que j’ai écrit, parce que je n’ai pas le bon flux de langage dans ma tête, pour en faire quelque chose. Ce chant, pourtant, dans une certaine mesure, il est déjà écrit, écrit en ce sens que j’ai la première et la dernière phrases, ne manque donc que le chemin de la première à la dernière phrases, ce qui est à la fois le plus simple et le plus difficile, mais ce n’est peut-être pas la question. Quelle est la question ? Vaste question. Au fond, comme toujours, il y a un moment où l’on ne parvient plus très bien à savoir si ce que l’on est en train de faire est génial ou nul, et c’est sans doute une condition nécessaire de l’accomplissement, ce doute, sans ce doute au cœur de l’écriture, tout deviendrait trop facile, trop banal, vain. Hier, en route vers les dunes de Keremma, nous avons discuté de ce qu’était l’art avec Nelly. Elle me racontait à propos d’un film qui a eu du succès récemment qu’une amie lui avait dit qu’il fallait avoir des enfants pour le comprendre, pour l’apprécier pleinement, ce qui, ai-je dit à Nelly, me semble une réduction catastrophique de l’art, bien qu’elle soit propre à notre époque, comme si, en fait, l’art n’avait pas de force propre, n’était plus qu’une machine empathique, qui carbure à l’empathie, qui doit faire vibrer la corde sensible du spectateur. Cet art, strictement limité au point de vue du spectateur, s’abolit lui-même : il n’a rien à dire qui ne lui préexiste, tout est déjà dit, déjà fait, déjà exprimé, ce n’est que la mise en scène qui change, un peu comme ces agents immobiliers qui pratiquent le home staging pour « déclencher “l’effet coup de cœur” » de l’acheteur, je cite, eh bien, l’artiste se trouve dans la même situation, la même démarche, il n’invente plus rien, il met en scène des contenus artistiques dans une sorte d’art staging pour déclencher « l’effet coup de cœur » du spectateur. C’est la conséquence de l’accomplissement du processus de désartification (voir les remarques que j’ai consacrées à l’Entkunstung d’Adorno le dix mars deux mille vingt-et-un) : l’art n’a plus de puissance propre. Or, que l’art n’ait plus de puissance propre, cela ne signifie aucunement qu’il ne suscite plus l’enthousiasme des foules, c’est tout le contraire : l’art confortant les masses dans leurs croyances déjà acquises, il doit susciter l’adhésion du plus grand nombre ou alors il n’est qu’un échec. Dès lors, l’art et le succès vont de pair. Mieux : le succès est le critère absolu de l’art, une œuvre sans succès ayant échoué à remplir son rôle social. Fait social, l’art est le traité que signe l’individu qui se rend au marché total. Dans ces conditions, l’art ne saurait douter de sa propre essence, pas plus qu’il ne saurait douter du fait même qu’il possède une essence, et tout artiste commence sa carrière par une déclaration performative : « Je suis un artiste », charge à lui de le prouver en vendant sa marchandise au plus grand nombre. À rebours, ne pas comprendre ce que l’on écrit est une expérience défondatrice, pour ainsi dire : perdu dans le désart, qui pense ne peut manquer de marquer sa chair au fer rouge du point d’interrogation. Et si… résonne dans chacune de ses phrases, dans chacun de ses gestes, sinon, à quoi bon ? Autant faire de l’art, comme tout le monde.

vingt-sept octobre deux mille vingt-trois

« Chapelle Saint-Guévroc, dunes de Keremma », suivi de la date d’aujourd’hui, aujourd’hui, je pourrais me contenter d’écrire cela et, dans quelques années, quand je relirai ce que j’ai écrit, je comprendrai. Mais ce n’est pas vrai, je ne relirai probablement jamais ce que j’ai écrit ; cette peine, je la laisse aux éventuels archéologues littéraires du futur qui seront assez fous pour se l’infliger. Et puis, ce n’est pas ce que j’ai fait, me contenter d’écrire ces mots : « Chapelle Saint-Guévroc, dunes de Keremma », suivis de la date d’aujourd’hui, dans mon carnet au bison noir, j’ai aussi écrit ce qui pourrait être ou sera le début d’un poème, cela, je ne le sais pas. Ce que je sais, c’est que je me sentais bien là où je me trouvais, dans cet intervalle entre la terre et la mer, devant cette petite chapelle qui a été ensevelie sous des tempêtes de sable en 1661 et 1712. Dans cette chapelle qu’on ne peut pas visiter parce que c’est une propriété privée, il paraît que sous une trappe se trouve un escalier de douze marches qui descend à une source d’eau douce. Et, songeant à cette idée, je n’ai pu m’empêcher de m’imaginer les propriétaires du lieu se livrant à quelque rite initiatique comme les hommes qui habitaient ces lieux ont dû s’y livrer depuis les temps les plus reculés de la préhistoire, cela aussi, je l’ai imaginé. Et si tout cela, je l’imagine, ce n’est pas seulement que mon imagination est fertile, c’est aussi que notre vie manque de ritualité. Enfin, je crois, je n’en sais rien. Parfois, je me trouve trop mou, trop lâche, trop faible, trop fatigué, alors je me souviens que je tiens ce journal, et je me sens un peu plus dur, un peu plus fort. Sinon, que faisons-nous, à part conduire nos automobiles à d’indécentes allures pour aller nulle part ? D’un œil distrait et, à dire le vrai, pas tout à fait intéressé, j’ai fait semblant de lire ce que j’avais écrit la dernière fois que je m’étais rendu à cet endroit, le trois mai deux mille vingt-trois, et mes sentiments m’ont semblé différer en tout de ce qu’ils étaient alors. Pourtant, j’ai eu envie de revenir ici, j’ai eu envie de revoir cet endroit. Est-ce la preuve que mon expérience ne se limite pas, ne se réduit pas aux sentiments qu’elle m’inspire ? Mais je n’ai pas fait non plus la même expérience que la fois précédente. Et puis, je n’ai pas fait qu’une seule expérience, aujourd’hui, non plus. Quand nous sommes arrivés, le temps était couvert, peu à peu il s’est dégagé et le soleil a illuminé la baie. J’ai pris une dizaine de photographies instantanées de ce j’avais sous les yeux, dont Nelly et Daphné, et j’ai écrit le début du poème dont j’ai parlé. Au large, on voyait les vagues se fracasser contre les rochers et, comparée au calme qui régnait sur le rivage, cette vision semblait surnaturelle, impossible à comprendre vraiment. L’expérience était distordue, double, paix et agitation se répondant dans un dialogue de sourds. Et, de fait, on n’entendait rien. Pas même le silence, on entendait le calme du monde et on pressentait la possibilité de sa rage, mouvement et repos désynchronisés en un même temps. Quand le ciel est devenu bleu pur, les gerbes blanches semblaient d’éphémères cimes enneigées qui émergeaient à la surface de la mer. La roche, qui avait perdu son aspect lunaire, ne semblait pas plus naturelle pour autant, sa présence avait toujours quelque chose de dérangeant. Ces massifs de pierre, si l’on m’avait dit que la main de l’homme les avait érigés, je l’aurais cru et, si l’on m’avait dit que la main de l’homme ne les avait pas érigés, je l’aurais cru. Stèles ou purs hasards, dans aucune version d’eux-mêmes, ils n’étaient moins étranges, moins fascinants, ni moins beaux. Il aura fallu que ce lieu soit un lieu de mystères pour que des hommes, au premier temps du christianisme, y bâtissent un temple pour leur dieu. Il aura fallu que ce lieu soit un lieu de mystères bien des millénaires avant le christianisme, quand ce bout de pays entre la terre et la mer était encore une île, et après aussi, à tous les changements de sa géographie, il aura fallu que ce lieu soit un lieu de mystères, à tous les moments de son histoire, aussi, sauf aujourd’hui. Aujourd’hui, il n’y a plus que des gens qui viennent faire chier leurs chiens là où nos ancêtres offraient jadis à leurs dieux le sacrifice de nos ancêtres. Est-ce le sens de l’histoire ? Je ne sais pas. Je repense à mon poème, et je me dis : si c’est le sens de l’histoire, pourvu que ce ne soit pas l’unique sens de l’histoire, le sens unique de l’histoire, sa voie sans issue. Et, dans un sursaut d’orgueil, je laisse enfin tomber la métaphore automobile.