« Chapelle Saint-Guévroc, dunes de Keremma », suivi de la date d’aujourd’hui, aujourd’hui, je pourrais me contenter d’écrire cela et, dans quelques années, quand je relirai ce que j’ai écrit, je comprendrai. Mais ce n’est pas vrai, je ne relirai probablement jamais ce que j’ai écrit ; cette peine, je la laisse aux éventuels archéologues littéraires du futur qui seront assez fous pour se l’infliger. Et puis, ce n’est pas ce que j’ai fait, me contenter d’écrire ces mots : « Chapelle Saint-Guévroc, dunes de Keremma », suivis de la date d’aujourd’hui, dans mon carnet au bison noir, j’ai aussi écrit ce qui pourrait être ou sera le début d’un poème, cela, je ne le sais pas. Ce que je sais, c’est que je me sentais bien là où je me trouvais, dans cet intervalle entre la terre et la mer, devant cette petite chapelle qui a été ensevelie sous des tempêtes de sable en 1661 et 1712. Dans cette chapelle qu’on ne peut pas visiter parce que c’est une propriété privée, il paraît que sous une trappe se trouve un escalier de douze marches qui descend à une source d’eau douce. Et, songeant à cette idée, je n’ai pu m’empêcher de m’imaginer les propriétaires du lieu se livrant à quelque rite initiatique comme les hommes qui habitaient ces lieux ont dû s’y livrer depuis les temps les plus reculés de la préhistoire, cela aussi, je l’ai imaginé. Et si tout cela, je l’imagine, ce n’est pas seulement que mon imagination est fertile, c’est aussi que notre vie manque de ritualité. Enfin, je crois, je n’en sais rien. Parfois, je me trouve trop mou, trop lâche, trop faible, trop fatigué, alors je me souviens que je tiens ce journal, et je me sens un peu plus dur, un peu plus fort. Sinon, que faisons-nous, à part conduire nos automobiles à d’indécentes allures pour aller nulle part ? D’un œil distrait et, à dire le vrai, pas tout à fait intéressé, j’ai fait semblant de lire ce que j’avais écrit la dernière fois que je m’étais rendu à cet endroit, le trois mai deux mille vingt-trois, et mes sentiments m’ont semblé différer en tout de ce qu’ils étaient alors. Pourtant, j’ai eu envie de revenir ici, j’ai eu envie de revoir cet endroit. Est-ce la preuve que mon expérience ne se limite pas, ne se réduit pas aux sentiments qu’elle m’inspire ? Mais je n’ai pas fait non plus la même expérience que la fois précédente. Et puis, je n’ai pas fait qu’une seule expérience, aujourd’hui, non plus. Quand nous sommes arrivés, le temps était couvert, peu à peu il s’est dégagé et le soleil a illuminé la baie. J’ai pris une dizaine de photographies instantanées de ce j’avais sous les yeux, dont Nelly et Daphné, et j’ai écrit le début du poème dont j’ai parlé. Au large, on voyait les vagues se fracasser contre les rochers et, comparée au calme qui régnait sur le rivage, cette vision semblait surnaturelle, impossible à comprendre vraiment. L’expérience était distordue, double, paix et agitation se répondant dans un dialogue de sourds. Et, de fait, on n’entendait rien. Pas même le silence, on entendait le calme du monde et on pressentait la possibilité de sa rage, mouvement et repos désynchronisés en un même temps. Quand le ciel est devenu bleu pur, les gerbes blanches semblaient d’éphémères cimes enneigées qui émergeaient à la surface de la mer. La roche, qui avait perdu son aspect lunaire, ne semblait pas plus naturelle pour autant, sa présence avait toujours quelque chose de dérangeant. Ces massifs de pierre, si l’on m’avait dit que la main de l’homme les avait érigés, je l’aurais cru et, si l’on m’avait dit que la main de l’homme ne les avait pas érigés, je l’aurais cru. Stèles ou purs hasards, dans aucune version d’eux-mêmes, ils n’étaient moins étranges, moins fascinants, ni moins beaux. Il aura fallu que ce lieu soit un lieu de mystères pour que des hommes, au premier temps du christianisme, y bâtissent un temple pour leur dieu. Il aura fallu que ce lieu soit un lieu de mystères bien des millénaires avant le christianisme, quand ce bout de pays entre la terre et la mer était encore une île, et après aussi, à tous les changements de sa géographie, il aura fallu que ce lieu soit un lieu de mystères, à tous les moments de son histoire, aussi, sauf aujourd’hui. Aujourd’hui, il n’y a plus que des gens qui viennent faire chier leurs chiens là où nos ancêtres offraient jadis à leurs dieux le sacrifice de nos ancêtres. Est-ce le sens de l’histoire ? Je ne sais pas. Je repense à mon poème, et je me dis : si c’est le sens de l’histoire, pourvu que ce ne soit pas l’unique sens de l’histoire, le sens unique de l’histoire, sa voie sans issue. Et, dans un sursaut d’orgueil, je laisse enfin tomber la métaphore automobile.
vingt-six octobre deux mille vingt-trois
Sur le manteau d’une cheminée, j’ai trouvé un livre composé uniquement de SMS. Pour que le lecteur ne se méprenne pas, j’imagine, quant à la vraie nature de ce qu’il avait entre les mains, sur les pages du livre avaient été imprimées des formes qui imitaient celles d’un smartphone et les phrases qui constituaient le livre étaient inscrites dans des bulles qui mimaient ces conversations que, depuis quelques années, l’on peut avoir avec des gens, proches ou non, par messages électroniques interposés. Si j’ai bien compris le principe du livre, il s’agit de messages, dont j’ignore s’ils sont vrais ou s’ils sont faux, que l’auteur (ou peut-être faut-il parler encore d’un « narrateur », cela aussi, je l’ignore) échange avec sa mère. Dans le livre, pour autant que j’ai pu en juger, certains nœuds de l’intrigue reposent sur des lapsus causés par la correction automatique que l’appareil impose à son utilisateur, lapsus comme celui qui conduit à écrire « concert » à la place de « cancer », ce qui est à la fois drôle et tragique, comme la vie, quoi, semble nous dire le livre avec un excès de confiance en soi qui est la marque des faiseurs que fabriquent notre époque. L’auteur s’appelle comme moi quand les journalistes écorchent mon nom et l’ouvrage qu’il a commis a eu suffisamment de succès pour qu’une édition en poche voie le jour, ce qui n’est pas mon cas, raison pour laquelle l’auteur ne s’appelle pas tout à fait comme moi. On a l’habitude de publier les chiffres de la lecture en France, se félicitant quand ils sont en hausse, « Contrairement aux idées reçues, les Français lisent de plus en plus », ou se rassurant quand ils ne sont pas catastrophiques, « Les Français lisent toujours autant malgré internet et les séries », ou se désolant quand ils ne sont pas bons, « Les Français plébiscitent le livre mais ils en lisent moins qu’avant », ou s’inquiétant ils déclinent, « Les jeunes de 15 à 24 ans s’éloignent de plus en plus de la lecture », sans jamais reculer face à la triste réalité, « Les Français lisent moins qu’il y a cinquante ans. Selon les données du ministère de la Culture, le fait que les jeunes lisent moins, couplé au vieillissement de la population, tend à faire diminuer la pratique de la lecture. » Mais jamais on n’évoque ce que les gens lisent, le quoi du combien. Comment peut-on se réjouir que les gens passent des heures à lire des inepties d’une nullité abyssale ? Au fond, tout se passe comme si, l’idéologie inclusiviste et sa philosophie lénifiante de bienveillance nous tétanisant, nous interdisant d’émettre le moindre jugement de valeur de peur de choquer ou de blesser, nous contraignant par là même à admettre toutes les pratiques des individus au nom des prétendus droits inaliénables qui seraient attachés à la personne humaine, la voie avait été grand ouverte à une conception purement quantitative du monde et de l’activité humaine : privé de toute faculté de juger, on s’en remet à ce qu’il y a de plus imbécile dans l’univers, — le nombre d’exemplaires vendus. Que des générations entières d’enfants et d’adolescents voient leurs cerveaux broyés par les aventures débilitantes de quelque magicien d’une incommensurable niaiserie sous les vivats des adultes ravis que les jeunes ne se détournent pas du livre n’a rien de réjouissant mais est profondément consternant. Que nous ne soyons pas consternés et que, au contraire, nous nous satisfaisions d’être dégénérés en dit long sur l’état de décrépitude de la société dans laquelle on force à vivre l’immense majorité de nos concitoyens. Car quiconque s’aventure à remettre en question cette suprématie de la quantité, s’indignant que la culture soit rabaissée au statut avilissant de vulgaire marchandise, quiconque dénonce le culte du combien pour interroger la qualité du quoi se trouve disqualifié et exclu du monde social. Ce n’est pas vrai que les bibliothèques sont des lieux agréables où l’on se sent bien ; la plupart d’entre elles, où est entreposé ce que l’humanité produit de plus vil, d’autant plus vil qu’il se vend pour de la culture, sont des lieux effroyables où l’esprit encore sain que la vulgarité du monde social n’a pas tout à fait gâté se sent insulté, humilié, tyrannisé par le mal incarné en tranches de papier. Il faudrait brûler tout cela, mais il y a un demi-siècle peut-être que la cheminée a été condamnée. Et les autodafés, drame de nos sociétés démocratiques fatiguées, sont passés de mode.
vingt-cinq octobre deux mille vingt-trois
Il pleut. Ce matin, dans le jardin de la maison de A., l’automne semblait envelopper le monde, ou du moins le pays où nous nous trouvions, d’une infinie douceur. Il ne pleuvait pas. Et longeant la côte qui descend de la baie de Somme à la mer d’Iroise, outre les cicatrices récentes que l’on n’a eu de cesse d’infliger au paysage, ces dernières décennies, je n’ai eu de cesse de le trouver beau, ce pays, et doux, ce pays, où il me semblait que l’on pouvait vivre en paix. Ce sentiment, au regard de ce qui déchire sans cesse les humains qui peuplent la terre, j’en conviens sans rien objecter, ne vaut sans doute pas grand-chose, mais je ne pouvais pas pour autant m’empêcher de le ressentir. Je regardais la plaine, le bocage, le Mont Saint-Michel au loin dans sa baie, les champs et les oiseaux, les vaches et les moutons, et je ne pouvais m’empêcher de trouver que le monde valait la peine d’y être heureux. Et la pluie qui s’est mise à tomber à notre arrivée au bout de la terre de Bretagne était évidemment parfaite. Tout est parfait. Oui, je le crois. Non que ce tout-là soit parfait en acte et pour tout le monde en même temps, mais tout porte en soi la possibilité de sa perfection et tout ce qu’il manque dès lors à tout pour que tout soit parfait, c’est le regard de qui sait voir en tout la possibilité de sa perfection, et sa bonne volonté peut-être, aussi. Assise à ma droite à l’arrière de l’automobile durant la seconde partie du trajet, Daphné a ouvert une des ses livres et l’a lu. Et cela, comment ne l’aurais-je pas trouvé parfait ? Non que j’ignorasse les éventuelles objections que des esprits plus sensibles que moi aux poncifs d’une certaine sociologie auraient pu me faire mais, s’ils me les avaient faites, je n’en aurais eu cure. Je regardais l’enfant, parfaite en son genre, et il n’y avait rien à changer : j’ai voulu remettre à la place que j’imaginais être la sienne une mèche de ses cheveux mais, dans un geste en tout inverse au mien, d’elle-même et sans le moindre effort, elle a regagné la place qui avait toujours été la sienne, et tout est là, oui, tout est là. Malgré le bonheur qui était le mien de parvenir en ce bout de la terre, j’ai voulu savoir quelque chose du monde. Et de le savoir ne m’a rien valu de bon. Mais il fallait le savoir. Il faut toujours s’efforcer de savoir. Sachant ce que je venais de savoir, j’ai pensé à l’idée rortienne qui voulait que la vérité ait cessé d’être intéressante. Cette idée signifiait, je crois, qu’il fallait que la philosophie cesse de rechercher la vérité parce que la vérité n’existe pas, c’est une propriété des phrases, pas une propriété du monde sur lequel ces phrases sont censées porter, pour dégager les conditions auxquelles il est possible que les gens ne s’entretuent plus. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que celui-ci : tout le monde croyant détenir la vérité, plus personne ne s’y intéresse, et tout le monde s’entretue. Échec de la philosophie ? Mais cela ne m’a pas désespéré, non. Aujourd’hui, rien ne semble pouvoir me désespérer. Pour ne point l’oublier, je me suis assis, et j’ai écrit, comme tous les jours, j’écris. Et il me semble qu’écrire, cela n’est pas étranger à mon sentiment que tout est là, que tout est parfait.
vingt-quatre octobre deux mille vingt-trois
Le scandale, pour qui fantasme, c’est que le réel n’obéisse pas, mais qu’il résiste et ne soit pas aux ordres, se refuse, s’échappe, lui échappe. Pour qui fantasme (et la politique est l’une des espèces de ce genre qu’est le fantasme), la réalité a toujours quelque chose de mesquin, comme tout ce qui ne se plie pas à son désir. Comment expliquer que mon fantasme n’explique pas tout, se demande qui fantasme, tapant du pied d’impatience comme l’enfant dont le caprice n’est pas immédiatement satisfait, comment expliquer que tout ne se conforme pas à mon fantasme ? Pourtant, je l’ai si bien arrangé, mon fantasme, n’est-il pas parfait, mon fantasme ? Certes, oui, mais il n’est jamais que cela, un fantasme, c’est-à-dire : un arrangement avec les êtres. Pour qui fantasme, il n’y a plus des êtres, il n’y a plus que de l’être, une immense monade a englobé l’univers tout entier, univers dont il est inconcevable dès lors qu’il ne soit pas parfait, parfait comme mon fantasme, exactement comme mon fantasme. Mais est-ce que tu sais le temps qu’il m’a fallu pour le mettre au point, mon fantasme ? Cela fait des millénaires que les êtres humains fantasment, j’imagine. Qui fantasme ne supporte pas d’être interrompu, qu’on ose le tirer de sa rêverie délirante où tout est exaucé, tout est réparé, tout est racheté, tout est accompli. Qui fantasme, quoique se racontant des histoires, est mal à l’aise avec l’histoire : les événements sont encombrants dont il faut s’accommoder, mal à l’aise avec la vérité, cet escalier par lequel on s’acharne à nous vouloir faire descendre du septième ciel où le fantasme nous aura fait monter à la cave de la réalité. Fantasme collectiviste, fantasme du collectivisme, la politique enrôle des hordes disparates qui n’ont pas le temps de rêver pour les faire obéir en chœur. Sous les ordres du grand fantasmateur, lui obéissant, l’imitant, chacun faisant comme si c’était son fantasme personnel, les foules qui n’entendent rien croient pouvoir jouir comme lui. Et, comme quiconque fantasme ne croit pas en la réalité, la démonstration cent fois apportée par l’histoire que cela ne se produit jamais, que cela ne produit jamais que la catastrophe, n’emporte nulle conviction chez qui fantasme. Car qui fantasme ne désire jamais qu’une chose : fantasmer. Retour à Amiens, aujourd’hui, où, paraît-il, j’ai vécu jusques à ma septième année. J’ai des souvenirs — flous — de cette période de ma vie. Je me souviens de l’immeuble où nous habitions (mes parents, communistes, ont toujours fantasmé la vie en collectivité), petits bâtiments de peu d’étages collés les uns aux autres au milieu de terrains vides, vagues, herbe verte et chemins de terre, je me souviens du chemin de l’école (vaguement), je me souviens des instruments de musique que nous fabriquions avec des matériaux de récupération dans une école de musique avant-gardiste, je me souviens des cris que ma mère aura poussés contre moi parce que je n’arrivais pas à faire du vélo sans les petites roues, je me souviens d’avoir assisté à un match du club d’Amiens contre les Girondins de Bordeaux d’Alain Giresse en bermuda à la fin de l’été, et d’avoir eu très froid, je me souviens de mon copain Peire Legras, je me souviens que les parents de Peire ne vivaient pas dans un appartement mais dans une maison et que j’aimais beaucoup cette maison, je me souviens que, certains jours, on ne voyait le soleil qu’au moment de la journée où il se couchait, et que cela ne durait que quelques instants, je me souviens des Hortillonnages (vaguement), je me souviens qu’un jour, de rage, j’avais tapé si fort avec ma carabine que j’adorais sur le lit de ma chambre que je l’avais cassée, mais si je me souviens de la colère, et si quand je me mets réellement en colère c’est de cette colère dont je me souviens et cette colère me fait peur, je ne me souviens plus de ce qui m’avait mis dans une telle colère, je me souviens qu’un jour, visant mon frère avec l’un de mes jouets (déjà), je l’avais raté, mais pas la vitre de sa chambre que j’avais cassée, je me souviens que le jouet était une petite camionnette, jaune, qui avait une petite grue télescopique qui se terminait par un petit crochet en métal et une petite benne, je me souviens qu’un jour le temps s’était mélangé et que je ne m’y retrouvais pas (ce souvenir, je l’ai raconté sous une forme romancée, comme on dit, dans Pedro Mayr), je me souviens qu’un soir, en rentrant de l’école, à cause d’une fuite d’eau qui avait cassé la télévision, je n’avais pas pu regarder Zorro avec mon père comme nous en avions l’habitude, je me souviens d’une fille avec qui j’avais joué au docteur et je crois que nous nous étions faits gronder mais, de ce dernier détail du souvenir, je ne suis pas tout à fait sûr, je me souviens de ma chatte que j’aimais tant, Pulchérie, une parfaite chatte de gouttière noire et blanche sur le cou et le ventre, je me souviens du jour où, après que j’eus demandé où était Pulchérie, ma mère m’avait répondu qu’une vieille dame l’avait emportée, mais je ne me souviens plus de la réponse que ma mère avait donné à l’autre question que je lui avais posée : « Pourquoi ? », je n’ai compris que bien plus tard que c’était un mensonge parce que je n’envisageais pas que ma mère pût me mentir, moi je ne mens jamais à Daphné, ces deux faits sont certainement liés, et je crois que c’est tout ce dont je me souviens, maigres souvenirs du petit garçon que j’étais, je crois aussi me souvenir que j’étais heureux, mais je ne sais pas si c’est vrai. De retour à Amiens où je n’étais jamais revenu, aujourd’hui, je n’ai pas été ému. J’ai été heureux de me trouver avec Daphné en la cathédrale Notre-Dame dont je n’avais aucun souvenir, et de cela, je me souviendrai. M’apprêtant à relire ce que je viens d’écrire, je songe à supprimer la première partie (le développement sur le fantasme avant l’évocation de mes souvenirs amiénois) et ne sais pas si je le ferai ou pas.
vingt-trois octobre deux mille vingt-trois
Champs où paissent les vaches, prés où broutent les moutons, et mon cœur qui saigne de ne plus rien aimer du tout. Précis de grammaire, on dirait, à chaque espèce son verbe. J’exagère. À supposer que j’aimasse quelque arpent du pays qui m’a vu naître, en aurais-je encore le droit ? Tout n’est-il pas confisqué ? Et ne sont-elles pas vaines absurdités toutes ces idées que nous nous faisons du monde au lieu de nous tenir là, calmes et silencieux, les deux pieds dedans, où même nous sommes ? Comment la tribune, me dis-je, serait-elle plus désirable que la lande ? Et serais-je le seul, je me comprendrais encore. Enfin, je crois. En suis-je bien certain ? Contre mon cœur qui saigne, non, je garde l’onguent du doute qui, paradoxalement, je le sens, adoucit mes mœurs, me garde de l’excès, rabat mes prétentions à ce qu’elles sont, délivre la vérité de la révélation, n’écarte jamais la fabulation. Et les êtres flottent dans l’espace parmi les êtres. Dehors, le ciel gris de la Picardie où, si je tends l’oreille, j’entends les gouttes de pluie qui crépitent sur les feuilles. Une cheminée fume. Visions d’une introuvable paix. J’ouvre la fenêtre, hume l’air humide. Où allons-nous chercher la vérité ? Dans quel recoin perdu de l’univers pensons-nous la trouver ? Et comment se fait-il que je ne sache plus voir ce que j’ai sous les yeux ? Parce que je ne le regarde pas ? Parce que c’est interdit ? Partout, les certitudes veillent, lourdes comme la pierre qui coule dans la baie, et alors comment qui voudrait flotter encore ne se trouverait pas emporter vers le fond, lourd comme la pierre est lourde, dur comme la pierre est dure, insensible comme la pierre est insensible. Ne te tourmente-t-elle pas, dis, cette tentation de l’inorganique ? De la poussière à la poussière, de la glaise à la glaise, de la pierre à la pierre, du néant au néant, tristes temps ; — y en eut-il jamais d’autres ? Qu’est-ce qui t’empêche de chanter ? Cimes qui ondoient, arbres qui perdent leurs feuilles, bientôt toutes. Je perds des instants à ne rien faire et n’essaie pas de tisser de liens dans le décousu de mes fils.
vingt-deux octobre deux mille vingt-trois
Il y avait une femme dans l’image que le miroir reflétait. Elle avait les cheveux noirs et gris, la chair de son visage semblait molle et le teint en était très pâle qui faisait ressortir le rouge de ses lèvres légèrement asymétriques. Elle se tenait là, derrière une paire de lunettes de soleil noire, devant le miroir, ne semblant rien faire d’autre que se regarder. Quoiqu’elle semblât vieille, elle était belle. Il y avait une femme dans le miroir, et cette femme, c’était moi. C’est le rêve que j’ai fait cette nuit. Dans ce rêve, tout ce que je voyais, c’était l’image reflétée de cette femme qui se regardait dans le miroir (je ne la voyais pas en train de se regarder dans le miroir, je ne voyais que l’image reflétée d’elle en train de se regarder dans le miroir), et je ne sais pas s’il m’a semblé tout de suite que c’était moi et ensuite que j’étais une femme assez vieille ou s’il m’a semblé tout de suite que l’image que je voyais était celle d’une femme assez vieille et que je n’ai compris qu’ensuite que cette femme assez vieille dont je voyais l’image reflétée était moi. Tout ce que je sais, c’est que je voyais l’image de cette femme, que je comprenais que c’était moi, et que, malgré son âge avancé, plus avancé que le mien aujourd’hui, c’est-à-dire, une soixantaine d’années environ, je la trouvais belle. Me disais-je dans le rêve : « Je suis belle » ? En ces termes exacts, je ne le sais pas (même si je me demande, sinon du rêve, d’où peuvent bien venir de tels termes), mais c’est une traduction exacte, simple et exacte, du sentiment que j’avais voyant l’image reflétée de cette femme qui se regardait dans le miroir. Loin d’être étrange, ce rêve, cependant que je le faisais, m’a semblé rassurant, qui signifiait : Tu vois, tu es vieux, mais tu es beau encore. Est-ce que je me trouve beau dans le vie diurne ? Non. Est-ce que je me trouve vieux dans la vie diurne ? Oui. Cette dissymétrie entre la vie diurne et la vie nocturne ressemble comme une image inversée à l’asymétrie de mes lèvres dans le rêve qui, au moment où je la constatais dans l’image de la femme reflétée par le miroir, comme mes lèvres à cause d’une pierre reçue en plein visage alors que j’étais un jeune adolescent sont légèrement asymétriques, confirmait que cette image, c’était bien une image de moi et que la femme dans le miroir n’était autre que moi. Que veulent dire les lunettes noires dans le rêve ? Chez A., où nous nous rendons aujourd’hui pour y passer quelques jours, se trouve une paire de lunettes de soleil qui, avant que je les prête à Nelly qui les a oubliées chez A., étaient à moi. Il y a plusieurs années, lors d’une visite que nous avions faite à Arles, l’été, j’ai pris Nelly en photographie qui portait ses lunettes. Il me paraît évident, à présent que je rassemble ces fragments de vie diurne, que ceux-ci forment les motifs objectifs du rêve de la nuit, mais ils ne suffisent pas à l’expliquer. Sur la photographie d’elle que j’ai prise où elle porte ces lunettes de soleil, Nelly est belle, mais jeune, couleur de pêche, rien à voir donc avec la femme assez vieille de mon rêve, ou plutôt cette femme assez vieille que je suis dans mon rêve est elle aussi l’image inversée de la femme assez jeune que Nelly est sur la photographie. Reflets des images qui s’inversent, temps qui passe, homme et femme, tout est miroir.
vingt-et-un octobre deux mille vingt-trois
Quand j’ai traversé le Square de l’Abbé Migne, il y avait un mort dans un sac. C’est le chemin que je prends, passant derrière l’entrée des Catacombes, Place Denfert-Rochereau, quand je vais me promener au Parc Montsouris, et là, ce matin-là, contrairement à ce dont j’ai l’habitude, il n’y avait ni touristes ni ivrognes, mais un mort dans un sac. La police avait délimité un petit périmètre de sécurité autour du sac dans lequel se trouvait le corps du mort, interdisant aux passants de passer par là, deux agents en uniforme semblaient être chargés de faire respecter l’interdiction de passer cependant qu’un officier en civil, une femme vêtue d’un blouson aux armes de la Police Nationale, était occupé à remplir divers documents administratifs relatifs, c’est ce que j’ai supposé, au drame qui venait d’avoir lieu. Y avait-il eu un drame ? Cela, à proprement parler, j’eus été bien en peine de le dire, à moins de penser que, quand même toute mort serait dans la nature, toute mort est un drame, comme je ne suis pas loin de le penser moi-même, je ne pouvais que le supposer, à en juger par ce que je voyais, ce cordon de sécurité, ces agents affairés, ce sac blanc dans lequel une forme que j’estimais être la forme d’un être humain gisait à terre. Immédiatement, comme par une sorte d’intention réflexe, j’ai voulu prendre la photographie de ce que je voyais, mais j’ai hésité et, finalement, je ne l’ai pas fait. Je n’y ai plus songé pendant mon tour autour du Parc Montsouris, c’est seulement en revenant sur les lieux du crime, si je puis m’exprimer ainsi, que j’ai pensé de nouveau à ce sac dans lequel se trouvait le cadavre d’un être humain, et alors, bien maladroitement, cette fois, j’ai pris la scène en photographie. Il ne restait plus qu’un agent en uniforme pour garder le périmètre, attendant sans doute le véhicule qui viendrait enlever le corps qui se trouvait toujours là, lequel m’a vu prendre la photographie, il faut dire que, dans mon coupe-vent orange vif, je n’étais pas des plus discrètement vêtus pour pareille mission d’espionnage, mais je n’avais pas prévu les événements qui allaient venir, j’ai vu qu’il m’avait vu prendre la photographie et, voyant qu’il m’avait vu prendre la photographie, j’ai songé un instant aller à sa rencontre pour lui expliquer que je n’étais pas une sorte de badaud pervers, un voyeur que la vue de la mort excite, mais un écrivain, et que si je venais de prendre à l’instant cette photographie, une photographie ratée probablement, d’ailleurs, c’était à titre de document pour le journal que je tiens et dans lequel, venant de le voir, j’avais décidé de consigner ce que j’avais vu, ce matin du vingt-et-un octobre deux mille vingt-trois, un samedi, passant comme j’en ai l’habitude lorsque je vais me promener au parc Montsouris par le Square de l’Abbé Migne, derrière les Catacombes, Place Denfert-Rochereau, à Paris. Mais je ne l’ai pas fait, pas plus que je ne me suis enquis auprès de lui pour lui demander ce qu’il s’était passé, après tout, me suis-je dit, en effet, après tout, je ne suis pas de la police. Je me suis contenté de prendre bien maladroitement ma photographie et de continuer mon chemin, un peu mal à l’aise, je dois l’avouer, d’avoir été surpris par un agent de police en train de documenter la mort d’un être humain dont j’ignorais tout. Et dont je ne saurais sans doute jamais rien. Une fois rentré chez moi après mon tour autour du Parc Montsouris, j’ai cherché des informations concernant ce qu’il s’était passé à cet endroit, ce matin-là, mais je n’ai rien trouvé. Déjà passant devant le corps enveloppé dans un sac en plastique blanc d’un être humain, j’avais trouvé bien étonnant que ce phénomène, banal certes, de la mort d’un être humain, mais pas si commun que cela, tout de même, lorsqu’il y a lieu ainsi, à la vue de tous, dans l’espace public, ne suscite que si peu d’intérêt. Peut-être en avait-il suscité plus tôt, avant que le corps ne soit emballé pour être transporté à la morgue, mais de cette éventuelle agitation, peu de temps après, il ne restait déjà plus la moindre trace. Et bientôt, le corps enlevé, le cordon de sécurité dénoué, il ne resterait plus non plus la moindre trace de la mort d’un être humain à cet endroit-là, à ce moment-là, le matin du vingt-et-un octobre deux mille vingt-trois, un samedi, Square de l’Abbé Migne, derrière les Catacombes, Place Denfert-Rochereau, à Paris. Peut-être y aurait-il un article dans la presse locale, un entrefilet, mais ce journal que je tiens mis à part, qui s’en souviendrait ? Faisant diverses recherches de plus en plus larges, jusqu’à taper dans la barre du moteur de recherche ces deux mots tout simplement : « mort paris », je ne trouvai rien. Aucune des informations que je cherchais, du moins, mais d’autres, concernant d’autres morts, ou des menaces, ou ce qui me semblait confiner au n’importe quoi. Et, alors que tout semble désormais se savoir instantanément, partout en même temps à la surface du vaste monde plus si vaste que cela, de fait, en réalité, il y a des trous, des vides, des manques, des failles, des lacunes, des absences, des disparitions, et que sais-je encore ? des blancs, oui blancs comme le sac dans lequel était enveloppé le cadavre de l’être humain que j’avais vu. J’aurais pu vouloir combler ce blanc, m’assigner cette tâche à moi-même, mais ce n’était pas ce que je voulais, je crois, en regardant cette scène, en la prenant en photographie. Mais alors, qu’est-ce que je voulais ? Je ne sais pas. Rien, peut-être. Peut-être tout simplement me tenir en présence des choses telles qu’elles sont, des événements tels qu’ils ont lieu, si grands soient-il, si insignifiants soient-ils, si dramatiques soient-ils, si banals soient-il. Mais, surtout, je me suis demandé ce que c’était, la mort d’un être humain. Et au fond, je crois, que ce n’est pas grand-chose, et même rien, presque. Tout continue dans sa normalité, dans sa banalité. Tout continue dans la normalité, la banalité de tout. Le fait même qu’un cadavre ne reste pas à l’abandon, là où l’être humain mort est tombé mort, mais qu’on vienne s’en occuper, que les secours arrivent, que la police fasse son travail, cela apparient à la vie normale. Et il n’y a pas le moindre doute que ce soit cela, la civilisation, pour une grande part : cette normalisation de toute choses, cette normalisation de la mort même, sa prise en charge, la prise en charge de toutes les existences de la vie à la mort. Et, à de rares exceptions près qu’il importe toutefois de noter, exceptions qui ont trait alors non plus à la nature de la mort mais à son caractère, à son atrocité, par exemple, à son caractère criminel, abject, notamment quand ce qui est visé dans la mise à mort, c’est l’humanité de la personne que l’on met à mort, pour nier l’humanité de qui l’on met à mort, à ces rares mais considérables exceptions près, la mort n’est pas quelque chose d’étranger à la vie, la vie sociale, la vie normale, la vie banale. Pourtant, la mort, quoiqu’elle ne soit pas quelque chose d’exceptionnel en soi, que nous ne la tenions pas pour un scandale, et que nous finissions par l’accepter, voire la désirer, que nous mettions des êtres à mort ou que nous souhaitions en finir avec la vie, proprement, cliniquement, sans drame ni tragédie, en banalisant à l’extrême la mort, n’est-ce pas la déshumaniser, et déshumaniser l’être humain mort ? À rendre la mort acceptable, n’est-ce pas la vie qu’on rend odieuse ? Et la déshumanité que nous formons, les uns sans les autres, laquelle déshumanité ne se soucie de la mort que par des affinités plus ou moins tolérables, par profession ou par la curiosité plus ou moins saine qu’elle suscite, qui peut bien vouloir s’en accommoder ? Ou mieux : qui sont ces déshumains qui s’en accommodent si facilement, si socialement ? Qui sont-ils ? Eh bien, mais personne d’autre que nous, les humains, qui sommes ce que nous sommes, des humains.
vingt octobre deux mille vingt-trois
Le faux s’avère. Et, avec cet avèrement, c’est la possibilité même de croire quelque chose, de se fier à quelque chose, qui est niée. Or, ce scepticisme radical n’est pas ce qui permet de construire la connaissance en la purifiant de l’erreur, comme c’était le cas dans l’ancien système cartésien d’élaboration de la connaissance, mais le processus constant par lequel la certitude et l’erreur deviennent un seul et même contenu, le vrai et le faux deviennent des indiscernables. Qui pourrait encore se risquer au positif quand l’affirmation, encore qu’elle ne la contienne ni essentiellement ni implicitement, appelle la négation comme sa nécessaire réponse en un dialogue absurde et vain ? Qu’entre tout ce qu’il est possible de penser, entre tout ce qu’il est possible d’affirmer ou de nier, un signe égal puisse être interposé, voilà qui réduit la faculté de penser à une simple activité parmi d’autres, n’ayant pas plus de valeur ni de signification que les autres. Dans ses fragments parmi les plus célèbres, entre le roseau connaissant, qui sait qu’il meurt, et l’effrayant silence des espaces infinis, Pascal a placé sa conception de la dignité de la personne humaine : « Toute notre dignité, écrit-il, consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale. » Ce qu’avait compris Pascal au chef de son projet apologétique, c’est qu’une morale qui n’aurait pas à son principe la connaissance ne pourrait être rien. Sans la possibilité de savoir, l’homme se trouve impuissant, à penser, certes, mais à agir même. Qui peut se déterminer à une chose plutôt qu’à son contraire s’il n’est rien que nous puissions connaître ? Croire quand il n’est possible de rien savoir, voilà la définition de la superstition. Agir quand il n’est possible de rien connaître, voilà la définition du fanatisme. Et qui se trouve en face de l’équivalence de toutes choses se voit offert deux choix : ou bien l’apathie de qui ne sait plus rien, ne peut plus rien savoir, même pas qu’il est impossible de rien savoir, ou bien l’action délirante de qui, ne pouvant s’empêcher d’agir et n’ayant pas de bonnes raisons d’agir, se fie aux pires des raisons d’agir. Qui doute ne fait rien, qui croit fanatise. Faut-il s’étonner, dès lors, du triomphe des méchants ? Roseau impensant que l’homme, qui balance avec le vent, vacille au gré du temps. Se relever, disait Pascal, c’est-à-dire : remonter de l’abîme où la chute nous a précipités. Sans pensée, impossibilité de remettre le péché originel. Sans pensée, point de salut. C’est la pensée qui sauve, donc. Mais nous, à qui la pensée est refusée, nous qui, si nous pensons, ne pensons qu’à vide, dans le vide, pour rien, étant donné qu’il est impossible de rien savoir, si rien ne nous sauve, si rien ne peut plus nous sauver, ne faisant plus de différence entre une chose et son contraire, entre le vrai et le faux, quelle différence ferons-nous entre la vie et la mort ? Mourir et vivre, pour nous qui ne pensons plus, ce n’est plus qu’une question de point de vue. Et les fanatiques, nous voyant en troupeau assemblés d’apathiques, au tour de chacun proclament : « Toi, tu peux vivre » et « Toi, tu dois mourir ».
dix-neuf octobre deux mille vingt-trois
Toujours les frissons. Et n’est-ce pas moi qui me les cause à moi-même, ces frissons ? Je parle tout seul. Que je me parle à moi-même, faute de quelqu’un à qui parler, ou que je lise à haute voix tout ce que j’écris, accroisse le sens amené en écrivant en lisant, relisant, écrivant de nouveau, et ainsi de suite. Les frissons, est-ce moi qui me les cause à moi-même, alors ? Et ne serait-ce pas excès de prétention que de le croire ? Au départ, j’avais décidé de ne pas dire un mot du livre des visions, me disant, manière de superstition, qu’il fallait qu’il demeure secret, et peut-être est-ce vrai, me disant aussi que, si l’écriture devait avorter, j’aurais l’air ridicule, et qu’il valait mieux tout cacher. Et peut-être, cela aussi, est-il vrai. Mais qui peut prétendre n’avoir pas l’air ridicule ? Qui peut s’enorgueillir de ne pouvoir être tourné en dérision ? Nous nous tenons debout quand tout le monde tombe mort. Est-ce que nous faisons semblant alors ? Semblant d’aller bien. Semblant d’aller, tout simplement. Semblant de pouvoir aller, tout simplement. Le livre des visions, je crois que j’ai commencé de l’écrire pour ne plus me tenir debout, mais couché aux côtés des morts. Lesquels morts, pourtant, auraient pu me sembler étrangers. Ne sommes-nous pas, en effet, tous autant que nous sommes, étrangers les uns aux autres ? Mais les morts ne me sont pas étrangers, non, nulle mort ne m’est étrangère. La mort est ma semblable. La mort est ma sœur. La mort est ce qui m’attend. La mort est mon destin. Le livre des visions aurait-il pu s’appeler le livre de morts ? Peut-être, oui, ou peut-être pas. Qu’importe. J’ai commencé ce livre pour me coucher vivant dans la tombe des morts, pour coucher dans le lit de la mort, pour ne plus laisser seuls les morts ; idée folle, peut-être, impossible à concrétiser, sans doute, mais la littérature, enfin, la littérature, quelle bouffonnerie, la littérature, non, pas la littérature, il faut se moquer de la littérature, mais écrire, écrire, n’est-ce pas justement destiné à rendre possible l’impossible, permettre de l’envisager, à défaut de le rendre réel, au moins en inventer la possibilité ? Toute écriture est fantastique, sinon, elle n’a rien à dire, elle ne provoque pas la réalité, elle ne la défie pas, elle s’y conforme, la laisse lui donner sa forme, la conforte, la renforce, cause plus de mal encore qu’il n’y avait de mal, avant. Toute écriture est fantastique. Ou sinon, mieux vaut le silence. C’est parce que je n’avais rien à dire que j’ai commencé à écrire. Rien à dire à personne sur rien, ou alors des secrets, des complots, des confessions, des mots d’amour en tête-à-tête. Qui écrit ne s’adresse à personne, ouvre l’écriture à tout le monde, même qui n’existe pas encore, surtout qui n’est pas né encore. Temps tristes et terribles qu’on gâche, gaspille, abîme toujours un peu plus en étant réaliste. Le réalisme rassure. Fait accroire aux bonnes gens qu’il n’y a rien d’autre que leur existence, que toute la réalité s’y borne. Le réalisme a confiance en lui-même, il avance ses certitudes comme les chars d’une armée trop puissante. Il aime la violence. Quand il feint de s’offusquer de la violence, en réalité, il s’en délecte. Il jouit de la fange dont il fait sa matière. Illusion du matérialisme, illusion du réalisme, illusion de la réalité, dont la limite n’est que notre esprit borné, gavé de préjugés qu’on inculque à grands renforts de théories poisseuses, grosses de leur difformité, tout est exagéré, et tout s’avère tellement laid. Se complaire dans la laideur, non pas la décrire avec passion, avec compassion, mais en jouir, c’est le défouloir de tous les violents trop bien élevés ou trop lâches pour passer à l’acte. Tout finit par se confondre, il n’y a plus nul relief, et l’on s’effondre grassement. Tout écriture est fantastique, qui croit au hasard, à la contingence et à la nécessité, qui n’en a pas fini avec la vérité, n’en a pas fini avec la beauté, cherche inlassable quelque chose à dire, doute toujours de trouver un jour. Est-ce un inventaire ? Oh, oui, tu as raison, oui, en voilà assez.
dix-huit octobre deux mille vingt-trois
Fais quelque chose de ta vie ! M’étant entendu dire cela, hier, pour la énième fois de ma vie, j’ai arrêté de compter les fois, mais celle-là n’était pas différente des autres fois, peut-être un peu plus explicite, oui, peut-être, mais au fond pas différente des autres fois, cette fois, m’étant entendu dire cela, j’en ai déduit que non, les livres écrits (dieu sait combien), les livres publiés (huit en tout), les millions de signes noirs écrits (4191235 signes pour ce seul journal, ce jour exclu du décompte, je viens de les compter sur mon traitement de texte pour être sûr de mon compte), les chapitres du nouveau livre commencé la semaine dernière (quatre), rien de tout cela n’était quelque chose, tout cela, ce n’était rien. Et je me suis fait remarquer, en outre, que si, d’aventure, en lieu et place de cette vocation d’écrire qui est la mienne, j’avais un métier normal, avec un salaire normal, un sale air normal, si je baisais avec des inconnues que j’aurais péchoes sur dieu sait quelle application à cette fin conçue, et si j’écrivais des petits poèmes pendant le temps que cette vie dont je ferais quelque chose me laisserait de libre, et si je parlais de tout cela à mon psy, et si je lui disais tout ce que je ferais de ma vie si je faisais quelque chose de ma vie, les petits poèmes que j’écrirais pour me sentir moins vide, moins insignifiant, et combien les chiens, ou les chats, les chiens ou les chats, combien ils combleraient le vide de ma vie, parce que je ne trouverais personne avec qui faire un enfant, ni la psy ni personne, en vérité, personne n’oserait dire que je ne ferais rien de ma vie, qu’il faudrait que je fisse quelque chose de ma vie, on me prendrait en pitié, peut-être, peut-être pas, on dirait Il a un travail, mais c’est difficile la vie, la vie, ce n’est pas facile, mais il essaie, il se bat, il en faut du courage pour faire quelque chose de sa vie. M’étant entendu dire qu’il faudrait que je fasse quelque chose de ma vie, j’ai eu envie de creuser un trou profond et, au fond de ce trou, de m’enterrer, parce que, au fond, c’est là qu’est ma vraie place, au fond d’un trou où personne ne pensera plus à moi, où personne n’aura plus rien à dire de moi, où je n’existerai plus pour personne. Le trou dans lequel j’ai pensé m’enterrer n’était pas un trou littéral, je suis allé sur le site de pôle emploi et, sur le site de pôle emploi, j’ai cherché des emplois qui ne demandaient aucune qualification dans les trous les plus perdus possibles de la France et il y en avait, aide à domicile, par exemple, est un emploi qui ne demande aucune qualification que l’on peut exercer dans les trous les plus perdus des recoins les plus perdus de la France, j’ai oublié jusqu’au nom de ces lieux improbables, et je me suis dit que je serais bien mieux ainsi, dans ce trou perdu, enterré dans ce trou perdu, tout seul, un appartement d’une seule pièce, une salle de bains et une cuisine, suffirait largement à mes besoins, une table, une chaise, un lit, des murs pour y ranger mes livres, et rien d’autre, rien d’autre dans ma vie, dont je ferais alors quelque chose, rien dans ma vie que je serais libre alors de gâcher comme je l’entends, de rater comme bon me semble. Au lieu de cela, je me suis contenté de regarder Quatre mariages et un enterrement, je ne sais pas si j’avais déjà vu Quatre mariages et un enterrement, je ne le crois pas parce que je me souviens très bien m’être dit, il y a quelque temps de cela, dans un moment de désœuvrement, Tiens, je regarderais bien Quatre mariages et un enterrement, pourquoi Quatre mariages et un enterrement et pas un autre film, cela, je n’en sais rien, c’est ce que je me suis dit, c’est tout, et donc, hier au soir, au lieu de m’enterrer dans le trou de mon existence future, j’ai regardé Quatre mariages et un enterrement, mais cela ne m’a pas réconcilié avec la vie, non, je me suis senti en quelque sorte floué par la vie, en comparaison de laquelle la vie des ces gens beaux et sensibles et drôles et intelligents et passionnés et riches et qui font tous quelque chose de leur vie est parfaitement stupide, parfaitement vide de sens, dépourvue de la moindre pertinence, déprimer à cause de Quatre mariages et un enterrement, me suis-je dit alors, ce n’est pas exactement commun, mais ce n’est pas cela qui sauvera ma vie, non, c’est d’être commun qui sauvera ma vie, c’est d’être comme tout le monde qui sauvera ma vie, mais cela, j’ai beau essayer, je n’y arrive pas, depuis des années, des décennies, depuis que je suis né, peut-être, j’essaie d’être comme tout le monde, mais je n’y arrive pas, alors je n’ai pas beaucoup d’amis, aucun succès, et tout le monde finit par m’en vouloir parce que je ne vis pas la vie qu’il faut vivre, parce que je ne vis pas la vie que tout le monde vit. Dans Quatre mariages et un enterrement, s’il y a des rires, des cris, des larmes, des coups, des morts, des drames, il y a une question qui n’est jamais posée, c’est celle du sens de la vie. Et je pense que c’est cela, une vie normale, une vie dans laquelle jamais le sens de la vie n’est posé, en tout cas pas en dehors des conditions autorisées par la société. On peut ainsi se demander si l’on est fait pour le mariage, mais on ne peut pas se demander si la vie, en tant que telle, si la vie, en tant qu’elle est vécue, simplement vécue, mérite d’être vécue, simplement vécue. Cette question, pourtant, c’est celle qui fait que je me suis assis un jour devant une feuille de papier sur laquelle j’ai couché des signes que je ne comprenais pas forcément, celle qui fait que, depuis, je n’ai cessé de m’assoir devant une feuille de papier pour y coucher des signes, question qui fait que, tous les jours qui me sont donnés de vivre, je m’assois devant mon ordinateur portable, mon carnet, n’importe quoi, et j’écris, j’écris ce journal, j’écris des livres, j’écris des phrases, j’écris n’importe quoi. Or, c’est cette question qui est irrecevable. Le paradoxe, c’est que, si je ne faisais rien, absolument rien de ma vie, personne ne viendrait me dire : Fais quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un monstre d’inhumanité, s’arrêterait devant un sans domicile fixe sans papiers pour lui crier : Allez, lève-toi, debout, fais quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un monstre de bêtise, se planterait devant un livreur Uber, et lui dirait : Mais bordel, tu vas faire quelque chose de ta vie ! Qui, sinon un ahuri fini, arrêterait une star de la télé dans la rue et lui dirait : Mais quand est-ce que vous allez finir par faire quelque chose de votre vie ! Et personne, non, personne, même le dernier des abrutis, n’aurait l’idée de dire à l’homme le plus riche de la terre, Bernard Arnault ou son confrère : Dites donc, mon petit père, vous ne voudriez pas faire quelque chose de votre vie ? Mais à moi, oui.


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