neuf septembre deux mille vingt-trois

Si les sous-titres étaient à peine plus gros, depuis la fenêtre de la cuisine, je pourrais suivre le film que, de l’autre côté de la cour intérieure, la voisine regarde. C’est un film avec Jeff Goldberg. Mais lequel ? Y a-t-il un acteur qui s’appelle Jeff Goldberg ? Est-ce Goldberg ou Goldblum ? Non, Goldberg, c’est les variations. L’acteur, c’est Goldblum. Je viens de vérifier. Jeff Goldblum. Mais, à vrai dire, en soi, le spectacle de la cour intérieure, si maigre soit-il ce soir, est plus intéressant que tous les films de l’histoire. À part, Rear Window. Mais il faut que je me méfie. Entre la performance et la délinquance, il n’y a qu’une mince nuance grise. On tombe de l’art au mitard aussi vite que d’une tour d’ivoire. Ainsi va la vie moderne. Me plaît-elle ? demande une voix dans ma tête. Mais pourquoi le faudrait-il ? répond une autre. Toujours cette manie de répondre à une question par une autre question. Hier, je l’ai admis dès ce matin au réveil, je n’ai pas été très charitable avec mes congénères et contemporains. Il faut dire que j’avais chaud, beaucoup trop chaud pour la saison. Je me trouvais poisseux. Et je sentais mauvais. Quel monde, ma mie. Ces deux derniers jours, j’attends que la nuit soit tombée pour écrire. Les fenêtres sont ouvertes. Le ventilateur me crache à la figure son air tiédasse. Et les clients du bar d’en bas, leurs banalités convaincues. Parfois, non, pas parfois, souvent, souvent, je me demande : Mais comment fais-tu pour n’aimer pas les gens ? Je ne sais pas moi, fais un effort. Embrasse-les. Apprends à les aimer. Et une autre voix encore me répond : À quoi bon ? À rien. Comme moi, quoi : un bon à rien. Je sais que, un jour, ma fille me trouvera vieux et con. Je me console cependant en me disant que je l’aurai devancée de longtemps : je me fais l’effet d’un vieil imbécile, lent, lourd, gros, et balourd. On ne peut tout de même pas tout mettre sur le dos de la météo. Mais alors, sur le dos de qui ? Il y a peut-être une solution au problème de la vie, je ne prétends pas le contraire, et ce n’est pas le moindre des paradoxes que d’affirmer qu’elle ne se trouve précisément pas dans la vie, cette vie-ci, mais alors où ? Entre les lanternes et les vessies ? Je ne sais pas. Je raconte n’importe quoi. J’envie John Cage — l’ai-je déjà raconté ? sans doute que oui, et si oui, et alors ? — John Cage qui, dos aux fenêtres de son appartement new-yorkais, affirmait que le son qu’il préférait était celui de la circulation. Quand on écoute Beethoven, disait-il en riant, c’est toujours la même chose, mais quand on écoute la circulation, c’est toujours différent. Un nuit, il y a longtemps, à Paris, j’en ai même fait une chanson. Et aujourd’hui, tout ce que je puis me demander in fine, c’est : « Mon Dieu, pourquoi ne suis-je aussi intelligent ? » Mais Dieu se tait. Tacet.

huit septembre deux mille vingt-trois

Il suffit de leur jeter un os pour qu’ils le rongent. Il flotte dans l’air cette odeur répugnante, caractéristique de la grande ville qui s’effondre, un mélange étourdissant de parfums bon marché aspergé comme à la télé, rejets de pot d’échappement, fumées de tabac, jets d’ordures, remugles de bière tiédasse, giclées de spritz à pétrole, litres de sueur macérée dans le métro, ondées de sécrétions nullipares. C’est l’été. Ça n’en finira donc jamais ? Jamais. C’est l’été qui dégénère en une éternelle saison. Et irrespirable. Naguère synonyme de vacances, l’été a débordé pour envahir toute l’année. Les tenanciers des bars sont heureux, les terrasses bondées, et les Français qui n’ont jamais su à quel saint se vouer peuvent comme toujours se livrer à leur passe-temps favori, l’ivrognerie. Y a-t-il quelque chose de comique dans toute cette débauche triste ? On aimerait y croire — on aimerait croire en quelque chose —, mais on sait bien que tout est surjoué. Et puis, de toute façon, qui en pourrait douter, tout est faux, non ? Tout est faux, oui. Il n’y a qu’à leur jeter un os pour qu’ils le rongent avec tout l’avidité dont ils sont capables (elles aussi, ne te trompe pas sur le sens des mots). Sur l’os, pourtant, pas grand-chose à ronger. Nos croyances défaillantes ont éteint toutes les lumières. Des cris de bêtes remplacent les discours, un peu comme une image, mille mots. On glisse peu à peu, mais sans faillir, vers ces lustres d’un avenir qui bégaie. Dehors, la foule applaudit. C’est sa façon à elle de dire, « Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. » Alors, la main invisible, doucement, lui caresse les cheveux, et la réconforte, « Ne t’inquiète pas, mon enfant. Tout va bien. Laisse-toi faire. » Que de tendresse. L’enfant de la main invisible se laisse faire. Comme c’est émouvant. La société, ta nouvelle maman, te comprend. Il fait chaud, c’est vrai, dans la ville imbécile. On chante l’hymne national comme une chanson à boire. Applaudit à des fantômes. Mon Dieu, que ce monde est bête, aimerait-on se plaindre. Mais la plainte elle-même est imbécile, mon pauvre ami, et puis, personne ne te lit. Au fond, c’est tout ce qui m’importe. Mais ils ont les yeux rivés sur l’écran unique où de doctes demeurés leur dictent la bonne façon de penser. Ô ma cervelle, nous seules savons combien nous souffrons. Je suis né sur la mauvaise planète ou à la mauvaise génération. Comment savoir ? Je voudrais qu’on me rende ma dignité, mais le coupable s’est évadé. Coupure publicité. Tout a toujours été normal. Qui, sinon l’esprit malade, aurait l’idée de s’en plaindre ? Chante, ô chante donc ma cervelle, en attendant que je te brûle.

sept septembre deux mille vingt-trois

Je n’ai pas déballé le sac dans lequel se trouvent les livres que j’avais pris pour les lire pendant les vacances, les livres que j’ai achetés en vacances et ceux que j’ai pris dans ma bibliothèque de Marseille pour les ramener avec moi à Paris. Sauf un, l’Histoire de la Corse de Michel Vergé-Franceschi. Mais ce n’est pas que je me sente encore en vacances. Dès l’avant-dernière semaine des vacances, déjà, je ne me sentais plus en vacances, mais en prison, une prison que j’aurais pu quitter sans autre forme de procès sans pouvoir toutefois la quitter sans autre forme de procès.  La vie est ainsi. Ce n’est donc pas que je me sente encore en vacances, mais qu’est-ce alors ? Pour être tout à fait exact dans la description de mes bagages restés en l’état où je les ai laissés en rentrant à Paris, je n’ai pas non plus déballé le sac dans lequel se trouvent mon appareil photo et ses pellicules. Qu’est-ce donc ? Je ne sais pas. Je ne dirai pas que je n’ai envie de rien parce que ce n’est pas vrai, mais ce dont j’ai envie ne se trouve pas ici, ni dans ces sacs ni ailleurs autour, mais dans un endroit bien précis quoique, d’une certaine façon, plus vague, un endroit qu’on pourrait appeler, peut-être, mon esprit, quand même ce mot ne voudrait pas dire grand-chose. Quand même ce mot ne voudrait pas dire grand-chose, on le comprend, c’est cela, le langage, des mots qui ne veulent pas dire grand-chose mais qu’on comprend pourtant. Est-il étonnant dans de telles conditions que l’on ne se comprenne pas ? Bref, dans mon esprit. En marchant ce matin dans la chaleur naissante du jour, je me suis dit qu’il faudrait que je compose des livres à partir de carnets dans lesquels je noterais tout ce qu’il me passe par la tête. Une fois le carnet achevé, ce serait un livre. J’ai commencé cette réflexion en me disant qu’il faudrait que je trouve un éditeur pour m’accompagner dans cette idée et j’ai terminé cette réflexion en me disant que je ne trouverai pas d’éditeur pour m’accompagner dans cette idée et que, comme je ne trouverai pas d’éditeur pour cette idée, il faudrait que je l’édite moi-même. À ce moment-là, je crois, j’ai laissé tomber cette idée. Pourtant, j’en suis convaincu, c’est une bonne idée, qui n’a rien d’original, j’entends par là que je l’ai déjà eue sans la mener à bien (un carnet = un livre), mais qui me séduit parce qu’elle congédie la croyance en la continuité intentionnelle, c’est-à-dire : la croyance que pour faire un livre, il faut avoir un sujet, une intrigue (aujourd’hui, dans cette langue barbare que d’aucuns s’obstinent à appeler « le français », on appelle ça un pitch, comme les brioches industrielles dont les pauvres gavaient naguère leurs enfants quand ils pouvaient encore se les payer, l’un et l’autre sont choses également digestes, en effet), qu’ensuite on développe en un certain nombre de pages. La continuité intentionnelle peut avoir des vertus, je ne le nie pas et je ne la nie pas en tant que telle, mais elle n’est qu’un infime fragment de la continuité existentielle que notre vie, si nous savons l’écouter, lui accorder notre attention, invente d’elle-même. C’est la raison pour laquelle, par ailleurs, les auteurs contemporains qui composent des livres avec ces vérités pas tout à fait faites ont tort d’appeler du nom de « fragments » leurs sortes d’aphorismes ; le tout dont ils supposent sans le savoir qu’ils sont les ruines est en réalité l’intention dont ils prétendent refuser la continuité alors même que, s’ils s’y abandonnaient, faisant confiance à la vie, ils découvriraient que l’absence d’intentionnalité a une richesse bien plus grande. Mais pour cela, encore faut-il avoir un bon naturel. Je marchais, me souvenant de ce que j’avais formulé la semaine dernière à des touristes « pour Baudelaire voir Aupick », et je ne songeais pas à cette phrase alambiquée que je viens d’écrire quasi malgré moi, je songeais à mon nom, chose étrange, ni en bien ni en mal, chose étrange aussi, mais à ce qu’il évoquait pour moi, pour les autres, pour le monde, pour mon existence. L’autre jour, sur l’invitation à la remise du prix de la SGDL au ministère de la culture (plus de carton, un qr code et un pixel espion dans le mail qui nous l’adresse font des économies de papier), il y avait encore écrit « Jérôme Orsini », et c’est vrai que c’est du dehors que l’on prend conscience de son nom. Je marchais et je me suis dit que je portais mon nom comme la croix et qu’il faudrait, si jamais je décidais de l’écrire, qu’il faudrait que ce soit la première phrase du carnet = livre. Aussi, à l’instant, viens-je de me lever et, dans un de ces carnets grand public noir mais pas très bon marché, avec un stylo tout aussi grand public mais un peu meilleur marché, et noir lui aussi, ai-je écrit cette phrase à laquelle j’ai pensé toute la journée. Il existe une carte des fontaines à eau pétillante de la ville de Paris sur laquelle on voit très clairement que, contrairement à l’engagement pris en 2017 par la mairie d’en ouvrir une dans chaque arrondissement en 2020, le VIe en est dépourvu. Celle à laquelle je remplis ma gourde quand j’y passe comme aujourd’hui se trouve au parc Montsouris. Assez loin, donc.

six septembre deux mille vingt-trois

De moi on ne dira rien du tout. Je me tiens dans la chambre silencieuse. Vrombit le moteur du ventilateur. Sans doute je me cache du jour. De l’enfer bruyant dans lequel plonge le monde extérieur. Qu’il existe en effet puisque tel est mon destin. Sombre j’ai les yeux fatigués. Comme après une nuit d’ivresse sans alcool. Rien que le hasard des choses qui me passent sur le corps. Meurtrie la cause que je suis. Pourquoi tient-elle ? À quoi s’arrime-t-elle ? Au dehors ce que l’on admet. De commun pas grand-chose qui ne le gâche. À qui ne croit pas pourquoi faire quelque chose plutôt que rien. Lent le contour de la vie se dessine. Qui bâille revendique le droit au sommeil d’où on l’arrache. L’origine nocturne de nos destinations comment la retrouver ? De moi je laisserai dire que je n’ai pas été. Plus simple ainsi de s’effacer. La lumière ne reflète pas nos yeux aveuglés. Je ferme ces derniers. Et ma tête lourde tend à pencher. Je ne veux plus parler. Tous les livres me répugnent. Qu’il faudrait les brûler. Ne rien recommencer jamais. S’allonger sur le rivage. Ce serait assez. Nous ne sommes pas des souvenirs. Nous disparaissons. La vérité se tient dans le creux de l’oreille. Transperce-la. 

cinq septembre deux mille vingt-trois

L’autre jour, confronté à un acte de barbarie caractérisé — des gens qui picoraient du raisin à même la grappe commune au lieu de s’en couper une rafle afin de consommer les grains par devers soi —, je n’ai pas bronché. Pas plus que je ne bronche, désormais, quand je me trouve en présence de gens qui ne savent pas comment se couper un morceau de fromage dignement. Je ne dis rien. Mais quel rapport ces phénomènes sociaux ont-ils avec le fait que j’aie songé, hier au soir, au moment de m’endormir, à Marina LL., chez qui je m’étais rendu en Corse après notre rupture et les oraux de l’agrégation ? Peut-être celui-ci que je me suis adouci. Mais — et je crois que je me suis déjà posé la question —, me suis-je adouci ou me suis-je ramolli ? Qu’il faille faire des concessions à la vie sociale, quand même on n’en aurait pas le goût, comme moi, cela est indubitable, mais jusqu’où doit-on pousser la tolérance ? Je n’avais pas toléré, par exemple, la façon dont Marina m’avait traité pendant mon séjour, pour se venger de tout le mal que je lui avais fait, ce qui peut se comprendre, mais que je n’avais pas à supporter pour autant — après tout, si elle me détestait tant, il ne fallait pas me demander de venir, ou alors, c’était de la pure et simple perversion, et je m’en passais très bien alors tout comme je m’en passe très aujourd’hui encore —, et c’est la raison pour laquelle j’avais écourté mon séjour. En revanche, peut-être à cause du respect que l’on doit aux anciens dans les sociétés méditerranéennes à fond archaïque dont je viens, j’avais toléré la question que m’avait posée la grand-mère de Marina, je m’en souviens encore : « Alors comme ça, il paraît que vous êtes Corse ? Mais vous êtes d’où, en Corse ? » Et moi, qui n’en savais rien, ou alors avais tout oublié, en bon petit continental, c’est ainsi que j’avais été élevé, en effet, j’avais répondu : « De Porto-Vecchio », croyant m’en tirer à bon compte. Ce à quoi la grand-mère, pas dupe, elle connaissait la géonymie de l’île, contrairement à moi, avait répliqué : « Ah bon… Pourtant, Orsoni, c’est un nom du nord. » Qu’Orsoni fût un nom du nord de la Corse, cela, en effet, je l’ignorais, tout comme j’ignorais qu’il y eût une quelconque différence entre le nord et le sud de la Corse. Et pourtant, elle existe, et le parler du nord de la corse, le cismunticu, n’est pas le même que celui du sud, le pumunticu. Tout cela, à vrai dire, je m’en foutais pas mal. Quand il avait été question de choisir une seconde langue au collège, il avait été exclu par un décret parental unanime et sans appel que ce fût l’italien, pourtant la langue de ma grand-mère maternelle que ma mère avait étudiée à l’université, parce que c’était la langue des mauvais élèves, alors s’intéresser jamais à un patois dégénéré de la langue des mauvais élèves français, cela, ce n’était même pas la peine d’y penser. Comme j’ai été bien élevé, digérant avec patience le surmoi de mes parents, j’ai intégré la conception de la hiérarchie des langues qu’on leur avait inculquée et où transpire ce racisme des plus nauséabonds qui est une des composantes essentielles de l’ethos des Européens, et je n’ai jamais vraiment envisagé de la remettre en question. Tout ce que j’aimais de la langue corse, c’était les polyphonies. Et encore, de manière honteuse, en secret. Mais c’est long le temps, et l’homme change. Si j’ai songé à cette anecdote, ainsi qu’à ce qu’il faut bien appeler la fin de mon histoire avec Marina LL., c’est sans doute parce que mon point de vue sur la chose a changé. Comment se fait-il qu’il a changé ? Cela, je n’en sais rien. Peut-être n’est-ce qu’une phase, c’est possible, mais c’est une phase suffisamment profonde pour que j’ouvre des livres à un moment de ma vie où, justement, je n’ai aucune envie de lire des livres parce que les livres me dégoûtent. Nous habitions encore à Nation. C’est le premier appartement que nous avons partagé, Nelly et moi, rue des Boulets. Je me souviens que j’avais croisé Marina sur la place. Ou plus exactement, j’avais croisé une jeune femme qui, me croisant, avait maugréé : « Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? » Il m’avait fallu un certain temps pour comprendre qui elle était et que « celui-là », c’était moi. Mais je ne m’étais pas retourné. C’était le passé. Et ce n’était pas une façon très agréable de le retrouver. À présent, il me semble que je me retourne sur un passé beaucoup plus ancien, beaucoup plus vieux que moi. Comme si je cherchais une explication à cette question qui, jusqu’à présent, n’a pas trouvé de réponse : « Comment se fait-il que j’aie une âme beaucoup plus vieille que moi ? » Oui, comment se fait-il ?

quatre septembre deux mille vingt-trois

De l’autre côté du boulevard du Montparnasse, devant la boutique Alain Afflelou, symbole de la réussite à la française, deux clochards se battent. Un des hommes noirs qui patientent là sur le banc en attendant la commande digitale intervient pour les séparer. Et puis, quand l’un entreprend de frapper l’autre avec sa bouteille en verre, laquelle bouteille, on l’imagine, une fois brisée par les chocs, lui permettra de l’embrocher, d’autres hommes noirs se lèvent eux aussi pour les disperser dans une formation de police automatique. Autrement, c’est l’indifférence générale, les Parisiennes passent sans lever le nez du téléphone qu’elles manipulent comme un organe inné et, s’il y a bien quelque Parisien qui jette un regard interloqué, celui-là est bien caché derrière un rideau de l’autre côté du boulevard du Montparnasse. Le laissant reprendre sa position première près de la fenêtre, je songe, dépité, que c’est la vie à laquelle il va falloir désormais s’habituer. Avant de me reprendre : mais non, c’est déjà la réalité. Dans la chaîne de la société, les relations n’ont lieu que de proche en proche. Aussi, les seuls qui s’intéressent quelque peu au destin bâtard des clochards, ce sont ces hommes noirs qui travaillent à la tâche pour le capitalisme bienheureux. Quiconque se situe à peine au-dessus de cette classe lumpen doit mettre un point d’honneur à l’ignorer, s’imaginant sans doute que cette indifférence affectée constitue une protection qui lui assure de ne jamais tomber aussi bas. Il n’en est rien. Et, en notre for intérieur, nous le savons. Nous savons que nous sommes à la merci de cette déchéance ; cette menace est la garantie qui permet au capitalisme bienveillant d’organiser la paix dans la société de consommation. Une fois fois jetés à la rue, il faut jeter les pauvres à la vue de qui ne l’est pas pour l’obliger à détourner le regard et rendre inévitable, dans ce geste, l’intériorisation du danger qui guette. La barbarie ne s’oppose plus depuis longtemps à la civilisation. Contrairement à ce que nous ont fait accroire les grossières approximations dialectiques de Lévi-Strauss, la barbarie est la condition de possibilité de la civilisation : la civilisation se développe non pas contre la barbarie, en tant qu’ensemble de comportements ou de croyances, mais en maintenant la barbarie en son sein même pour l’exposer au regard de qui serait tenté par la remise en question de la civilisation, de ses principes, de ses accomplissements. La barbarie n’est pas l’envers de la civilisation, elle en est le cœur. La société de consommation ne se définit pas seulement comme société de la mise en circulation excessive de biens et de services sur le marché (l’abondance en son sens postmoderne), mais toujours aussi comme société de la peur du manque. Ainsi, alors que les prix flambent, que le pouvoir proclame dans une sorte de palinodie autoréfutante « la fin de l’abondance », la voix de la société de consommation n’en continue pas moins de promettre des montagnes de caddies qui débordent de marchandises et une performance qui apparaît chaque jour un peu plus comme défaillante. Ce n’est pas que le capitalisme continue de fantasmer une abondance qui n’existe plus, c’est que, d’une part, sans cette abondance, il serait vidé de sa substance et que, d’autre part, la promesse de l’hyperphagie, adossée à ce qui nous pousse à consommer, la peur de manquer inscrite dans notre histoire naturelle, est le fondement même de l’ordre social. Les clochards sont allés se battre ailleurs. Cette page, le temps de l’écrire, m’aura au moins permis d’oublier la mélancolie du jour — l’indifférence dans laquelle j’œuvre, le mépris en lequel on me tient, l’absence de toute réelle perspective d’avenir, tout cela, oui, et je préfère en oublier aussi —, c’est mieux que rien. Ne m’auront tiré de mon ennui (au sens où Pascal pouvait écrire : « Jésus dans l’ennui. ») que les pages de cette Histoire de la Corse et des Corses dont j’avais entrepris la lecture à Toulon et que j’ai achetée, il y a quelques jours, d’occasion. À part cela, oui, tout est taciturne.

trois septembre deux mille vingt-trois

J’ai perdu. J’ai bien conscience que ce qui a du succès n’a rien à voir avec ce que je fais et ce que j’aime, j’ai bien conscience que les idées qui sont considérées comme pertinentes n’ont rien de commun avec les miennes ou celles dont j’aimerais parler, j’ai bien conscience que les valeurs qui émeuvent les gens (leur procurent des émotions et les mettent en mouvement) me laissent à peu près froid, j’ai bien conscience, pour éviter, multipliant les exemples plus que de raison, de me montrer passablement redondant, je vais aller au but, j’ai bien conscience d’être un perdant de l’histoire. Et pourtant, je suis en vie. Et c’est cela, c’est cette vie qu’il me faut célébrer, c’est cette vie et pas la négation de la vie qui fait de moi le perdant de l’histoire. Non pas célébrer la vie d’un perdant, d’un raté, ce n’est pas ce que je veux dire, je crois que cela n’aurait aucun sens, encore que je n’en sois pas tout à fait certain, donc non pas célébrer la vie d’une perdant, célébrer la vie qui est la mienne, célébrer la santé, quelle que soit la forme qu’elle prenne, il n’y  pas qu’une seule forme de santé, pense en effet à « la grande santé » de Nietzsche malade qui souffrait le martyr, célébrer la vie qui se déploie, la vie qui toujours croît. La vie, cette vie que j’entends célébrer, la vie n’a rien à voir avec le monde dans lequel je vis, elle trouve toujours des formes, des chemins, de détours s’il le faut, des voies pour persévérer. Et, c’est ce que je me suis fait remarquer, tout à l’heure, alors que je venais de me dire que j’avais perdu, je me suis fait remarquer que, malgré cette défaite, cette défaite qu’on pourrait dire objective, en ce sens que je n’ai pas besoin qu’on me rappelle que je ne vends pas de livres ni besoin qu’on me rappelle que ce que je raconte n’intéresse à peu près personne, je le sais, merci, on peut changer de sujet, malgré cette défaite, j’étais toujours envie, je jouissais toujours des facultés qui me permettent de faire ce que j’aime, écrire, et qu’ainsi, plutôt que de me focaliser sur la défaite, il fallait que je me concentre sur la vie, qu’au lieu de pleurer la défaite, je chante la vie. Et qu’y a-t-il d’autre à faire, en effet, qu’y a-t-il d’autre à faire que chanter la vie ? Mais rien, à l’évidence, et c’est peut-être ce que je veux dire aussi par là : rien ne doit me faire taire, rien ne peut me faire taire, rien ne doit m’empêcher de chanter, rien ne peut m’empêcher de chanter. Chaque jour, ainsi, quand même ce serait un jour sombre, il y a aussi des chants funèbres, chaque jour, ainsi, je chante. Et je célébrerai encore la vie. Il faut accueillir le silence pour ne pas se résoudre au silence. Finissant alors mon tour sous le soleil de Paris, cuisant comme la défaite, oserai-je, j’ai disposé mes phrases pour les écrire ensuite, décidant de placer en tête celle-ci : « J’ai perdu », en tête moins pour la contredire que pour la dépasser, accepter la défaite, la faire mienne, elle qui exprime la réalité du monde, et devenir meilleur. Et chanter. Chanter comme le premier insecte du monde, chanter comme le premier poète de l’histoire.

deux septembre deux mille vingt-trois

Parfois, un jour comme aujourd’hui, par exemple, ce journal m’agace au plus haut point parce qu’il me rappelle que j’existe. À cause de lui, cette existence qui est la mienne, je ne puis pas l’oublier tout simplement, faire comme si je n’étais pas là, comme si passant la main à l’endroit où je me trouve, on pouvait la traverser comme on traverse quelque spectre errant, parce que là, là, il n’y a rien de tangible, qu’une présence passée qui s’est estompée et qu’on a oubliée. À cause de ce journal, je ne puis m’oublier. Je dois toujours, en quelque sorte, me redresser et me mettre à l’ouvrage. Certains jours, pourtant, certains jours comme aujourd’hui,  c’est ce que je veux dire, l’ouvrage, je voudrais n’avoir pas à m’en soucier. Je voudrais m’ignorer, me laisser absorber dans quelque passe-temps indigent, comme en ont les gens normaux, un jeu, un divertissement, une émission de télévision, mais cela, depuis que je me suis mis à écrire, je me le suis interdit. Au fond, ce journal ne fait que marquer au quotidien cette décision d’être, de penser, d’écrire, d’œuvrer chaque jour qui passe que prend qui décide d’écrire, de ne pas se contenter de la simple existence, mais encore de faire quelque chose de cette existence, de rechercher c’est-à-dire la pure existence. Ma décision d’être, je l’ai prise bien avant de commencer ce journal, en commençant à écrire, un beau jour, je ne sais pas quand exactement, parce que cela, alors même que c’est l’anti-nature par excellence, cela me semblait naturel. Une naturelle anti-nature, c’est peut-être cela, l’écriture, l’existence de qui écrit. Oh, je n’irai pas jusqu’à prétendre que je tiens là une définition de la chose — qui diable a besoin d’une définition de la chose, de n’importe quelle chose, de toutes les choses ? —, mais c’est peut-être une expression qui a du sens. En rendant l’écriture au quotidien, ce journal me tire aussi du néant où il m’arriverait de tomber, parfois, souvent, je ne sais pas, si jamais je ne l’écrivais pas. Une vie sans écrire, en vérité, pour qui écrit, une vie sans écrire est chose si étrange que je ne la comprends même pas, ne sais ce que c’est, n’en parviens pas à m’en représenter la forme. Que font ces gens, me dis-je au fond, que font ces gens qui ne font rien ? Être, c’est fatigant, c’est vrai. Aujourd’hui, par exemple, je n’avais pas envie d’être. Et pourtant, me voici. Être, c’est fatigant, c’est vrai, mais c’est tout ce que je suis, cette étendue finie et ses pouvoirs infinis.

premier septembre deux mille vingt-trois

Si j’écris, je vais encore me plaindre, me répandre en jérômiades, je n’ai pas envie d’écrire. Pourtant, ce matin, j’ai écrit dix lignes et un tiers de ligne sur la page la plus dense, comme quelqu’un me l’a fait remarquer il y a quelques jours, et je n’ai pas trouvé cette remarque très agréable à lire, au contraire, mais je n’ai rien dit en réponse, je me suis contenté de me taire, je ne peux tout de même pas me fâcher avec la terre entière, quand même cela revient en fait à renoncer très, trop souvent à moi-même, dix lignes et un tiers de ligne sur une de mes pages denses, cela doit bien correspondre, j’imagine, à vingt lignes et deux tiers de ligne sur une page d’écrivain normal, dix lignes et un tiers de ligne qui n’avaient rien à voir avec les jérômiades que je crains d’écrire si je me mets à écrire, ce qui me fait me dire que je n’ai pas envie d’écrire, non, rien à voir, mais portaient sur un sujet précis, un sujet nommable, j’ai écrit ces dix lignes et un tiers de ligne dans ce journal pour commencer et puis, les relisant, je me suis dit que ce serait dommage des les laisser ici parce que, si je les laissais ici, dans ce journal, elles seraient probablement pour toujours dans ce journal, j’entendais par là, qu’elles n’en sortiraient jamais, resteraient lettres mortes, ne serait-ce que pour moi, lettres mortes, les autres, de toute façon, qui me lit ? alors je me suis dit que je devrais commencer un nouveau carnet pour noter ces dix lignes et un tiers de ligne dans le carnet qui deviendrait ainsi un carnet consacré au sujet nommable sur lequel portaient les dix lignes et un tiers de ligne que je venais d’écrire dans ce journal avant de les couper et de les coller dans un autre document qui porte désormais le nom du sujet nommé, mais je me suis dit que, si je commençais un nouveau carnet consacré au sujet nommé sur lequel portaient les dix lignes et un tiers de ligne que je venais d’écrire, de couper et de coller, ce carnet serait en quelque sorte gaspillé si je ne notais rien d’autre dans ce carnet que ces dix lignes et un tiers de ligne, comme cela m’arrive malheureusement trop souvent, malheureusement c’est-à-dire : à mon goût, ce n’est un malheur pour personne sinon pour moi, alors pour ne pas gaspiller ce carnet, je ne l’ai pas ouvert, je ne l’ai pas commencé, je n’y ai pas recopié les dix lignes et un tiers de ligne, mais on peut dire pourtant qu’il existe quand même, d’une certaine façon, j’ai laissé les dix lignes et un tiers de ligne dans le fichier nommant le sujet sur lequel elles portaient. Ainsi, ce n’est pas vrai que je n’écris que pour me plaindre. Ainsi, ce n’est pas vrai que, si j’écris, je vais me plaindre. Ainsi, c’est simplement quelque chose que je redoute. Et moins de me plaindre, en réalité, moins de me plaindre que de devoir me plaindre, c’est-à-dire d’avoir des raisons de me plaindre, que ces raisons soient bonnes ou que ces raisons soient mauvaises, cela, ce n’est à personne d’en juger, à personne d’autre que moi, voilà ce que je redoute, constater en écrivant que j’ai des raisons de me plaindre, et ne plus faire que me plaindre, me plaindre, et encore me plaindre. Que certaines personnes considèrent que je suis un raté, cela, je n’y peux rien. Ce n’est pas comme si je ne faisais rien, ce n’est pas comme si ce que je vivais ne me semblait pas profondément injuste, alors pourquoi, sinon par désir d’humilier, de faire du mal, de rabaisser, pourquoi insister sur cette réalité contre laquelle je suis impuissant, que je n’ai pas du succès ? Il y a des sujets sur lesquels écrire si l’on veut du succès — la race, le racisme, l’islamophobie, l’islamisme, le genre, les féminicides, la culture populaire, l’homosexualité, la sexualité, la transidentité, la politique gauchiste, la guerre, etc., je ne vais tout de même pas tous les citer, il suffit de suivre les actualités —, ce n’est pas comme si je ne connaissais pas ces sujets, tout le monde connaît ces sujets, parce que ce sont ces sujets dont tout le monde parle tout le temps, sans arrêt, tous les jours de l’année, c’est que je pense qu’un écrivain qui écrit sur ces sujets n’a rien à dire, se condamne à l’impuissance la plus totale, est déjà dépossédé de l’écriture, n’est qu’un exécutant, un prestataire de service, bref, n’est pas un écrivain. Mais qu’y puis-je, moi, si tout le monde accepte chaque jour un peu plus de se déposséder de sa langue, accepte chaque jour un peu plus de parler une langue impuissante, une langue qui ne dit rien, accepte chaque jour un peu plus d’annihiler le langage pour le confier à d’autres qui s’en servent contre nous ? Moi, tous les jours, j’écris ce journal, ce journal et d’autres écrits que ce journal, et tout ce que cela me vaut, tout ce que cela me rapporte, c’est d’être tenu pour un raté. Et pourtant, cela ne me décourage pas. Chaque jour, refusant d’être dépossédé de ma langue, j’écris. C’est ma croix, je la porte. Peut-être qu’un jour, dans une religion du futur, je serais vénéré comme une sorte de saint. En attendant cette désagréable éventualité, j’avance dans l’indifférence sinon les quolibets de mes contemporains qu’encore on m’enjoint de considérer comme mes semblables. Quelle engeance. C’est sur ces mots que Jérôme décida de finir sa jérômiade. Île.

trente-et-un août deux mille vingt-trois

Abattu toute la journée jusqu’à ce que je sorte courir, exposer le corps me libère un peu. Je ressasse un peu, c’est-à-dire : un peu trop, ces derniers jours, ma mise au ban de la famille et par mon frère et par mon beau-père désormais. L’illusion de la liberté, il me semble qu’il n’y a pas d’autre manière d’en faire l’expérience que par l’épreuve, le choc, la sensation de la limite à laquelle on se heurte. En début de semaine, voyant les titres des articles qui mettaient en valeur cette écrivaine pourtant dépourvue de talent et dont M. est l’amie, je n’ai pu m’empêcher de songer de nouveau à la façon dont cette dernière avait saboté le destin de ma vie sociale. Rien que pour dire que je ressasse, en réalité, beaucoup trop. Ou pas seulement, car saboter le destin d’un livre comme la vie sociale et, cependant, entretenir toutes ces amitiés avec des écrivains un peu connus, mais pas très bons, je crois, cela n’a rien d’étonnant, mais me semble d’une cohérence impeccable. Le vrai sens de la mise au ban n’est pas d’exclure un individu d’un groupe donné, cela n’est que l’apparence que se donne la mise au ban pour se justifier en se parant d’une fonction sociale (défendre la cohésion contre ce qui la menace), elle est bien plus véridiquement une humiliation qui vise à détruire l’individu en tant qu’individu, à la briser, niant ainsi ce qui fait d’un individu qu’il est un individu, son indivisibilité d’où il suit que, s’il y a peut-être quelque chose de plus que des individus, il n’y a rien de moins que des individus. Briser l’individu, c’est nier sa réalité ontologique au profit du groupe auquel celui-ci tend à le réduire en posant comme principe que l’individu n’est pas premier, mais toujours dérivé du groupe dans lequel il apparaît. Or, qu’il n’y ait pas d’individu asocial, cela ne signifie pas que l’individu n’a pas de réalité en tant que tel, parce qu’on pourrait tout aussi bien renverser la proposition en faisant valoir, de façon assez triviale, qu’il n’y a pas de groupe sans individu (une classe est toujours une classe de quelque chose, un ensemble vide est un paradoxe à soi seul, de là, sans doute, viennent les paradoxes touchant au fondement de la logique), mais bien qu’il y a toujours une tension entre l’individu et le groupe dans lequel il apparaît et que c’est cette tension entre l’individu et le groupe qui est à l’origine de la société, quelle que soit la forme qu’elle prend (famille, peuple, nation, etc.). Mes expériences de mise au ban ne m’ont jamais inspiré autre chose qu’un désir de persévérer. L’abattement que j’ai ressenti aujourd’hui ne dit pas autre chose que ceci : il n’y a pas de repos, pour l’individu qui ne se satisfait pas du monde tel qu’il est, il y a toujours quelque chose qui menace, cherche à le détruire. Or que, pour l’individu, il ne puisse y avoir de paix, cela ne signifie pas que celui-ci doive renoncer à prendre la parole pour se faire entendre, mais qu’il lui faut toujours consentir à l’épreuve, accepter l’expérience ; si déplaisante qu’elle puisse se faire sentir, elle est le signe que le chemin est bon.