Si les sous-titres étaient à peine plus gros, depuis la fenêtre de la cuisine, je pourrais suivre le film que, de l’autre côté de la cour intérieure, la voisine regarde. C’est un film avec Jeff Goldberg. Mais lequel ? Y a-t-il un acteur qui s’appelle Jeff Goldberg ? Est-ce Goldberg ou Goldblum ? Non, Goldberg, c’est les variations. L’acteur, c’est Goldblum. Je viens de vérifier. Jeff Goldblum. Mais, à vrai dire, en soi, le spectacle de la cour intérieure, si maigre soit-il ce soir, est plus intéressant que tous les films de l’histoire. À part, Rear Window. Mais il faut que je me méfie. Entre la performance et la délinquance, il n’y a qu’une mince nuance grise. On tombe de l’art au mitard aussi vite que d’une tour d’ivoire. Ainsi va la vie moderne. Me plaît-elle ? demande une voix dans ma tête. Mais pourquoi le faudrait-il ? répond une autre. Toujours cette manie de répondre à une question par une autre question. Hier, je l’ai admis dès ce matin au réveil, je n’ai pas été très charitable avec mes congénères et contemporains. Il faut dire que j’avais chaud, beaucoup trop chaud pour la saison. Je me trouvais poisseux. Et je sentais mauvais. Quel monde, ma mie. Ces deux derniers jours, j’attends que la nuit soit tombée pour écrire. Les fenêtres sont ouvertes. Le ventilateur me crache à la figure son air tiédasse. Et les clients du bar d’en bas, leurs banalités convaincues. Parfois, non, pas parfois, souvent, souvent, je me demande : Mais comment fais-tu pour n’aimer pas les gens ? Je ne sais pas moi, fais un effort. Embrasse-les. Apprends à les aimer. Et une autre voix encore me répond : À quoi bon ? À rien. Comme moi, quoi : un bon à rien. Je sais que, un jour, ma fille me trouvera vieux et con. Je me console cependant en me disant que je l’aurai devancée de longtemps : je me fais l’effet d’un vieil imbécile, lent, lourd, gros, et balourd. On ne peut tout de même pas tout mettre sur le dos de la météo. Mais alors, sur le dos de qui ? Il y a peut-être une solution au problème de la vie, je ne prétends pas le contraire, et ce n’est pas le moindre des paradoxes que d’affirmer qu’elle ne se trouve précisément pas dans la vie, cette vie-ci, mais alors où ? Entre les lanternes et les vessies ? Je ne sais pas. Je raconte n’importe quoi. J’envie John Cage — l’ai-je déjà raconté ? sans doute que oui, et si oui, et alors ? — John Cage qui, dos aux fenêtres de son appartement new-yorkais, affirmait que le son qu’il préférait était celui de la circulation. Quand on écoute Beethoven, disait-il en riant, c’est toujours la même chose, mais quand on écoute la circulation, c’est toujours différent. Un nuit, il y a longtemps, à Paris, j’en ai même fait une chanson. Et aujourd’hui, tout ce que je puis me demander in fine, c’est : « Mon Dieu, pourquoi ne suis-je aussi intelligent ? » Mais Dieu se tait. Tacet.










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