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5.3.17

5.3.17

Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé tout à l’heure au titre d’un film qui est sorti il y a quelques temps, un film que, bien sûr, comme je ne vais pas au cinéma, je ne suis pas allé voir, en plus je n’en avais pas envie, double raison, donc, mais bref, Corniche Kennedy, ni pourquoi je me suis dit, mais moi, je n’ai jamais appelé cet endroit autrement que la Corniche comme, je crois, tous les Marseillais du monde et, cela n’a probablement rien à voir avec le film, qui est plein de bons sentiments, je n’en doute pas un seul instant, mais j’ai pensé ensuite à la façon dont nous sommes obligés d’adopter un point de vue de touriste sur le monde : quand j’ai vu le titre sur l’affiche, je n’ai pas associé tout de suite la Corniche Kennedy dont il est question à la Corniche que je connais moi, et qui est un des plus beaux endroits au monde, non, je n’ai pas fait le rapprochement, et c’est ça, le point de vue du touriste sur le monde — que tu ne reconnaisses même pas l’image de chez toi quand tu la vois projetée dans l’espace public d’une affiche de cinéma, un peu comme si le monde avait été airbnbisé (version post-postmoderne du kitsch généralisé) en quelques années, depuis qu’ils ont commencé à te faire croire, pour que tu aies l’irrésistible envie de passer par eux pour voyager, que tu pouvais être partout chez toi, or, le problème n’est pas tant que ce soit vrai ou faux, ce genre d’idées (que tu puisses être partout chez toi et que le point de vue du touriste sur le monde, le benêt qui s’émerveille ou le crétin qui grimace parce que ça a un drôle de goût, soit le bon), non, le problème, c’est que, dès lors, c’est le touriste qui a raison, son point de vue devient le seul possible, comme une photographie de la mer au coucher du soleil, c’est lui qui façonne le monde, comme la vidéo d’un enfant qui court dans l’herbe en riant, il ne va pas quelque part pour être dépaysé, il y va pour se sentir chez lui et les autochtones font tout pour qu’ils se sentent chez lui, c’est-à-dire qu’ils se mettent tous à parler anglais pour qu’ils puissent répondre aux questions débiles qu’il pose au lieu d’ouvrir les yeux et de regarder ou de réfléchir avant de parler, et enfin c’est comme si moi je me mettais à parler de la Corniche Kennedy plutôt que de la Corniche parce que c’est ainsi que, dans le monde du point de vue du touriste, on s’est mis à en parler et qu’il faudrait que je fasse comme les touristes pour qu’ils me comprennent et non l’inverse, évidemment, pas l’inverse, tu dois t’adapter au monde qui change ou disparaître comme un épiphénomène de la grande histoire, et tant pis si le monde tel qu’il devient selon la grande histoire est haïssable, tant pis.

Pluie sur le Trocadéro.

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