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1.5.17

Ce matin, sur le twitter du libraire / éditeur L’Atinoir (@latinoir — nota bene : vivement Marseille), un article paru en 2011 dans le Monde diplomatique, où les sociologues de la grande bourgeoisie, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, décrivent l’anniversaire au Flore de la revue la Règle du jeu. C’est drôle parce qu’à cette époque, je travaillais chez G. et, dans l’après-midi, j’avais traversé le boulevard Saint Germain jusqu’au Flore pour porter les paquets de livres sous film plastique qui seraient distribués le soir à l’occasion des festivités. Distribuer le soir, disé-je, en vérité, je ne fais qu’imaginer la réalité que cette phrase pourrait bien décrire parce que, moi, évidemment, pauvre factotum, je n’avais pas été invité au pince-fesses en question. C’est drôle aussi parce que, quand François Perrin écrit dans Le Vif que je suis incapable de sortir de Saint Germain des Prés (enfin, il dit le narrateur, comme s’il n’y en avait qu’un, méprisant ainsi manifestement toute possibilité d’ironie, de distance critique, de doubles, dédoublement, triples, multiplication, et caetera, autres masques, et j’en passe et tout et tout, moi non plus, je ne suis pas critique littéraire), il me semble qu’il confond lire et lire, c’est-à-dire : lire les mots qui forment les phrases qui forment les contes qui forment le livre et lire dans le bon sens pour comprendre quelque chose à ce qui est écrit. De Saint Germain des Prés, je connais surtout l’impression que cela fait d’être déclassé, de porter des cartons, de trimballer des piles de livres pour que les grands écrivains puissent les signer, d’avoir bac+5 et de vouloir devenir écrivain et d’en être réduit à faire le magasinier pour gagner ta vie, l’impression que cela fait d’être le larbin des gens dont il est précisément question dans l’article de Pinçon & Pinçon — toutes choses dont je parle notamment dans le Feu est la flamme du feu. Donc, je travaillais là, à cette époque, et à la lecture de cet article, j’ai redécouvert cette atmosphère que j’avais connue depuis l’ombre dans laquelle je me tenais tapi à cause des fonctions subalternes que j’occupais alors, l’entresoi qui caractérise ce qu’on a pris l’habitude d’appeler l’élite de la nation, mais qui n’a qu’un rapport très lointain avec l’excellence, avec ce qu’il peut y avoir d’aristocrate en ce bas monde. Et puis aussi, cette phrase qui est le point culminant de l’article, citation tirée de la Société de cour de Norbert Elias : « Par l’étiquette, la société de cour procède à son autoreprésentation, chacun se distinguant de l’autre, tous ensemble se distinguant des personnes étrangères au groupe, chacun et tous ensemble s’administrant la preuve de la valeur absolue de son existence [c’est moi qui souligne]. » Quand tu lis l’article aujourd’hui, tu t’aperçois que tous ceux qui y sont mentionnés appellent à voter pour l’un contre l’autre, à faire barrage au fascisme. Et quand tu sais que, de l’autre côté, en face, c’est une héritière, tu as sous les yeux un tableau éloquent de la France dans laquelle (malheureusement) tu vis. La preuve de la valeur absolue de son existence, hélas, écrit Elias : persévérer dans son être à tout prix, et pour ce faire, se fêter, certes, mais aussi prendre position pour convaincre la classe moyenne et les classes qui se trouvent encore en-dessous de la classe moyenne que ladite oligarchie qui gouverne est dans le camp du bien, mieux encore : que le camp du bien, c’est elle, et qu’en faisant comme elle, ceux qui ont le devoir de voter pour qu’elle se maintienne en place persévérant dans son être se trouvent par imitation dans le camp du bien contre celui du mal. D’ailleurs, quand on les lit, et Dieu sait qu’il y en a, tous ces appels à faire barrage ne ressemblent-ils à une vaste entreprise de décérébration ? Pourquoi réfléchissez-vous ? Il n’y a qu’à faire comme nous, les élites. Et le message descend l’échelle sociale jusqu’au dernier degré — là d’où rien ne remonte jamais.

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