comment 0

7.6.17

C’est vrai que j’ai dit que la traduction de Lolita par Maurice Couturier était horrible, et c’est vrai ce que j’ai dit, qu’elle est horrible, même si d’un certain point de vue, cela peut paraître exagéré dans la mesure où elle est tout à fait lisible. Mais en fait, c’est moins son côté horrible qui me pose problème que le fait que ce ne soit pas à proprement parler une traduction, à moins qu’on suppose que traduire ça veut dire dégager une structure qui émerge des mots, une structure narrative, linguistique, qui serait indépendante des mots, des phrases dans lesquels elle est écrite. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas s’en tirer avec des expédients du genre italiques + astérisque pour les passages écrits en français dans le texte, notes de bas de page, etc., comme si ça suffisait, parce que, ce faisant, on masque complètement le fait que le narrateur de Lolita n’est pas un native speaker, sa langue maternelle n’est pas la langue dans laquelle il écrit. On aplatit complètement le texte et on passe sous silence, au sens où on ne les montre même pas, tout le travail sur la langue, tous les jeux de mot, toutes les homophonies, toutes les façons qu’Humbert Humbert a de dérouler la signification du texte et de dérouler le son des mots. Pour moi, ce qui fait l’intérêt de Lolita, c’est moins l’histoire sulfureuse, qu’on connaît de toute façon, avant même d’avoir lu le livre, et surtout qui est clairement exposée d’emblée, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de surprises, ce qui maintient la tension narrative, ce n’est pas le fait de savoir ce qu’il a envie de faire avec Lolita, puisque ça, on le sait dès le début. Il veut coucher avec elle. Point. Donc, s’il n’y avait que ça, il n’y aurait pas de livre. En fait, le livre, c’est l’expérience de la langue. Parce que ce qui est intéressant, c’est que Nabokov et son personnage, son narrateur, Humbert Humbert, se trouvent dans la même position par rapport à l’anglais, c’est-à-dire qu’ils le découvrent, ils écrivent dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle et ils font l’expérience de la langue. Et tout le texte est marqué par l’expérience de la langue, par l’expérience de l’anglais et par la découverte de cette langue et par la joie que procure, finalement, le fait d’écrire dans une langue étrangère et de faire une œuvre dans une langue étrangère. Et ça, c’est vraiment extraordinaire parce qu’on sent que, d’une part, ce n’est pas un native speaker, mais de la même façon, l’auteur, non plus, n’est pas un « locuteur natif ». Ils sont tous les deux en train de faire l’expérience de la langue, en train d’expérimenter la langue. Et c’est ça qui fait le sel du texte, vraiment. Par exemple, dans le passage que j’ai lu hier, dans le journal qui est inséré dans le texte, c’est dolorous and hazy quand Lolita s’appelle Dolores Haze. Or, tout est comme ça, tout le texte est fabriqué comme ça, par des déroulements de langage, non par des associations d’idées, mais par des associations poétiques. Tout le texte est fait à partir d’associations poétiques, à partir d’un engendrement littéraire du récit. Et c’est ça qui fait pour moi, vraiment, l’intérêt de Lolita, et c’est ça que la traduction ne permet pas du tout de voir parce qu’elle le masque, parce que les jeux de mots ne s’y retrouvent pas, parce que rien ne s’y retrouve. Et la première phrase, d’emblée, est comme ça. Elle est traduite par le bout de la langue, alors que c’est the tip of the tongue. Or, the tip of the tongue, ce n’est pas la même chose que le bout de la langue. Ça ne sonne pas pareil. Et on ne peut pas rendre platement, My sin. My soul. par Mon péché. Mon âme. Et on ne peut pas rendre : Lo-lee-ta : the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, a three, on the teeth. par : Lo-lii-ta : le bout de langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Ce n’est pas traduire. C’est faire comme s’il y avait une structure, un sens, qui pouvait s’exprimer aussi bien en anglais qu’en français, comme s’il suffisait d’avoir accès à ce sens, hors des phrases dans lesquelles il s’exprime effectivement, desquelles il émerge, comme s’il suffisait de mettre l’expression américaine de ce sens dans un dictionnaire pour en sortir l’expression française. Alors qu’en fait, le sens n’est pas indépendant des phrases dans lesquelles il est écrit. Et the tip of the tongue, c’est le sens, au sens où tout de suite, on sait que ce type, Humbert Humbert n’est pas n’importe qui, d’emblée, il poétise. Il ne raconte pas simplement ce qui lui est arrivé, il poétise. Or, s’il poétise, il invente, il fabrique. Donc, en fait, il n’est pas en train de donner un compte rendu objectif de ce qui lui est arrivé. Et d’abord, sans doute, parce qu’il ne cesse de mentir. Mais aussi parce que c’est une œuvre d’art qu’il est en train de faire, pas un récit autobiographique. Il est en train d’inventer un roman. Il est en train d’écrire un roman. Avec un accent à couper au couteau. Un peu comme Nabokov, je suppose, non ? — C’est fou ce qu’on peut écrire en moins de sept minutes au dictaphone.

Fini la version 1 du chapitre 4 de l’histoire de la forêt. Presqu’une affaire de numérologie, mais c’est ce qui arrive quand on suit un plan, non ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.