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14.6.17

Je viens d’aller courir, 7km, en nage. Il fait chaud. C’est bon, mais il faut que je mange moins. J’écris cette page du journal avant d’aller me doucher, encore couvert de sueur. Avant d’aller courir, le matin, fini de relire des araignées, énième lecture après celle de Nelly. En lisant, mais je crois que cette idée s’applique plus à l’écriture qu’à la traduction, quoique, je me suis dit, en fait, il faut que tu te mettes dans un état qui permette au langage de s’exprimer, tu as tout ce que dont tu as besoin, tout ce qu’il te faut (et par là, il me semble que je voulais dire : tout le monde, tous ceux qui ne sont pas analphabètes), tout ce qu’il te faut, c’est que ça vienne — laisser le langage circuler. Et c’est peut-être trouver cet état, trouver les conditions d’un tel état, pas une fois, mais durablement, qui est le plus difficile. À présent que c’est fini, la relecture, toujours suivant le plan mental, c’est bon, je peux aller passer Bloomsday à Dublin. Je ne suis pas dans la position de Vila-Matas, je ne suis pas Vila-Matas non plus, mais quelque chose m’a frappé en lisant les premières pages de Dublinesca en espagnol : l’humour, comme si tout ce qui était raconté, le requiem pour la galaxie Gutenberg, si tragique qu’il soit était aussi comique, que ce soient les relations de Riba avec ses parents ou avec sa femme, elles sont drôles, et pourtant, c’est tellement désespérant de se dire que tout ce pour quoi tu as vécu est fini. Mais n’est-ce pas toujours ainsi que la vie s’écoule ? Ou bien, le fait de savoir rire de ce qu’il nous arrive est-il un moyen d’échapper au drame, de le conjurer, pour ainsi dire ? Cette nuit, j’ai rêvé que j’assassinais deux personnes, à coup de tournevis, je crois, mais il n’y avait pas de sang — je ne me souviens pas des raisons pour lesquelles je les assassinais et je crois qu’il n’y en avait tout simplement pas —, après quoi je fuyais la scène de crime en essayant de ne pas être vu. Or, je l’étais. Et très vite, quelqu’un qui avait quelque chose à voir avec les morts, mes victimes, venait me trouver pour me dire qu’il savait tout. J’avais déjà tout avoué à Nelly, mais j’étais terrifié à l’idée que la police vienne me chercher. Je savais qu’elle viendrait me chercher, mais je ne savais pas quand, et cela me faisait peur, tout comme la perspective de mon séjour en prison, la privation de liberté, les viols dont je savais que je serais la victime, le suicide que je finirais nécessairement par commettre, et le fait de ne plus voir ni Daphné ni Nelly. Ce sentiment de terreur me rongeait, je le sentais, et plus j’attendais et plus il me détruisait. Au point que j’ai dû me dire, dans mon rêve même : Mais Jérôme, ce n’est qu’un rêve. En effet, dans le rêve, il m’a fallu un certain temps pour m’en convaincre, mais oui, en effet, ce n’est qu’un rêve. Peu après — enfin, je ne sais pas, j’imagine ou, du moins, c’est ce que je suis enclin à dire en écrivant le récit de ce rêve —, peu après, je me suis réveillé, et j’ai entendu Daphné qui parlait dans sa chambre. Même si je sais que ce n’est qu’un rêve, la preuve : c’est un rêve, je me suis senti mal à l’aise pendant les premières heures de la matinée comme si quelque chose n’allait pas avec moi. Et à présent que j’écris le récit de ce rêve, je pense que tout cela est peut-être lié à l’hélicoptère qui a tourné dans le ciel de Paris ces derniers jours et qui m’a fait penser notamment à cette scène dans Pedro Mayr qui raconte l’intrigue d’un livre de Pedro dans lequel son narrateur, alors qu’il n’a rien fait se sent traqué par la police, quand la police ne le traque pas lui, mais un vrai criminel ; pourtant, la police finit par débarquer chez lui, mais seulement parce qu’il s’est enfermé chez lui, se croyant traqué, et que son épouse a appelé la police pour qu’on le ramène à la raison. Nous sommes menacés parce que nous sommes des menaces, nous menaçons l’ordre dont a besoin le pouvoir — ordre que le pouvoir prétend rationnel alors qu’il n’est qu’arbitraire, raison pour laquelle le pouvoir a besoin d’experts, comme Cédric Villani, par exemple, qui s’invente spécialiste de la rationalité alors qu’il est mathématicien, pour confirmer la rationalité des décisions du pouvoir  —, l’ordre dont le pouvoir a besoin pour régner, mais qui n’est pas celui dont nous avons besoin pour vivre, qui lui est même contraire. Écrire — mais tout aussi bien : jouer de la musique, peindre, dessiner des cartes —, écrire, c’est découvrir un ordre autre que celui, arbitraire, du pouvoir, un ordre qui te permette de laisser circuler le langage (ou la musique ou les formes ou tout ce que tu veux) et qui soit l’ordre dont tu as besoin pour vivre ta vie. Écrire, c’est inventer ton ordre vital.

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